X
Le lendemain, avec une surprise et une satisfaction à peu près égales, la population de La Neuville apprit que la querelle entre Clairefont et Carvajan allait prendre une face nouvelle, grâce à la rupture qui venait de se produire entre le maire et son fils. On avait vu d'une part Fleury, Tondeur et Dumontier accourir dès le matin à la rue du Marché et, au bout d'un temps très long, sortir affairés, discutant et gesticulant. D'autre part, Pascal s'était installé provisoirement chez Me Malézeau, qui, brûlant bravement ses vaisseaux, se déclarait pour la famille de Clairefont.
Quelle aubaine pour la petite ville dont la plate existence se traînait dans la monotonie, et qui, subitement, se trouvait agitée par des émotions violentes! Les langues marchaient bon train, et les commérages prenaient des proportions à la fois effrayantes et risibles.
Les Dumontier avaient raconté aux Leglorieux que Pascal, affolé par Antoinette de Clairefont, avait osé tenir tête à son père, et cette confidence, embellie par les Leglorieux de quelques broderies de leur façon, tournait maintenant à la calomnie. On disait couramment que Pascal, surpris avec la demoiselle du château, avait été chassé par le banquier indigné. Il avait presque fallu arracher Carvajan des mains de son fils qui voulait l'étrangler. Aurait-on jamais attendu de tels excès de ce jeune homme qui paraissait si convenable? Ah! la démoralisation marchait bien! Autrefois on n'aurait pas vu ça! Mais la punition serait exemplaire, et ces intrigants de Clairefont ne gagneraient rien à avoir fomenté la discorde, car le maire, qui les avait ménagés jusque-là, était maintenant décidé à les accabler. Il savait des choses décisives sur l'affaire du jeune comte, et il les dirait: on pouvait compter au moins sur une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, la faiblesse des juges ne permettant pas d'espérer une condamnation à mort. Et, le jour même du procès, le domaine de Clairefont, vendu à l'audience des criées, serait adjugé à Carvajan.
Un autre récit, favorable, celui-là, à Pascal, mais tout aussi gros d'inexactitudes, était mis en circulation par les partisans du château:
--Ah! le maire était dans de beaux draps, et il allait sans doute être révoqué, car il avait fait prêter par des hommes de paille de l'argent à cinquante pour cent à ce pauvre innocent de marquis. De plus, il connaissait le véritable assassin de Rose Chassevent, et il l'avait fait passer en pays étranger pour le soustraire à l'action de la justice, et perdre plus sûrement le malheureux Robert, qui était innocent, mes amis, comme l'enfant qui vient de naître. Pascal avait tout découvert, et, indigné, il avait voulu forcer son père à entrer en arrangement avec le marquis et à dénoncer le vrai coupable. Mais Carvajan avait résisté: alors le fils était parti, en déclarant qu'il défendrait lui-même Robert de Clairefont en cour d'assises, et saurait bien empêcher la vente du domaine.
La Neuville, en deux jours, avait perdu sa physionomie habituelle. Ce n'était plus la petite cité tranquille et somnolente, dont les habitants traînaillaient leurs plaisirs ou leurs affaires, s'efforçant de tuer le temps qui leur paraissait long. Tout était en mouvement et en rumeur. Les rues, ordinairement désertes, s'emplissaient du matin au soir de curieux et de bavards, s'informant de porte en porte, discourant, bataillant, qui pour le maire, qui pour le marquis. Et, ce qu'on ne se rappelait pas avoir vu de mémoire d'homme, des paris s'engageaient sur le résultat de la lutte.
Les femmes se prononçaient pour le marquis. Pascal avait emporté avec lui toutes les sympathies des âmes sensibles. Il aimait! Était-il rien de plus intéressant?
Les hommes, plus terre à terre, et connaissant par expérience la terrible puissance du maire, hochaient la tête, augurant mal du résultat pour M. de Clairefont et pour son fils: «On ne résiste pas à Carvajan, chuchotaient-ils de la bouche à l'oreille: quand ses intérêts sont en jeu, il est capable de tout. Et, cette fois, il y a, en plus, son orgueil qui est de la partie. Pascal est un honnête et brave garçon, mais il sera brisé comme un brin d'herbe. Dans quelle diable d'affaire s'embarque-t-il, pour des gens qui ne lui sont de rien? Feu d'amour, feu de paille! Un petit tour de six semaines lui aurait fait oublier la belle Antoinette. Et il ne se serait pas brouillé à jamais avec son père!»
Les oisifs allaient rôder autour de la maison de la rue du Marché pour tâcher de surprendre quelques détails nouveaux. Mais le triste logis restait silencieux, pas un pli de rideau ne bougeait, la porte demeurait close, et Carvajan, enfermé chez lui, ne montrait pas au dehors son visage sombre. Jamais coeur humain n'avait été rongé par une colère plus effroyable. Depuis le départ de son fils, le tyran de La Neuville n'avait ni dormi ni mangé. Il avait passé la nuit et le jour à arpenter son cabinet d'un pas furieux, dépensant dans un mouvement acharné toutes les violences qui bouillonnaient en lui. Malézeau lui avait fait savoir qu'il venait de toucher pour son compte, et de mettre à son crédit, le montant des sommes, capital, intérêts et frais, dont était débiteur le marquis de Clairefont.
Ainsi c'était fini, et l'oeuvre patiente de trente années se trouvait ruinée en un instant. Le clerc qui apportait la lettre du notaire s'était enfui, épouvanté par l'explosion d'une de ces rages populacières, où les gros mots tombaient des lèvres de l'ancien commis de Gâtelier, comme la fange déborde du ruisseau. La servante, entendant un bruit terrible dans le cabinet de son maître, avait craint pour lui une attaque d'apoplexie, et s'était hasardée à entr'ouvrir la porte. Elle avait aperçu Carvajan blême, écumant, qui frappait ses meubles à grands coups en les accablant d'injures. Il l'avait vue, et s'était élancée sur elle en criant:
--Tu oses m'espionner! Va-t'en, idiote, ou je t'écrase!
Tremblante comme la feuille, la petite s'était réfugiée dans sa cuisine et, le soir même, avait raconté l'incident aux commères du marché.
--Bonne sainte Vierge! quel homme! Il était quasiment fou!... Il grinçait des dents... J'en ai été toute épouffée... Je ne voudrais pas être dans la chemise de ses ennemis... Marchez!
En dépit de ces pronostics, à Clairefont, on était relativement calme. L'état du marquis s'améliorait, et, forte des assurances données par Pascal, Antoinette s'était reprise à espérer. Elle avait loyalement avoué sa démarche à Croix-Mesnil, que cette intervention inattendue du fils de Carvajan avait troublé jusqu'au fond de l'âme. Par une intuition particulière aux amoureux, il avait pressenti un mystère et deviné un danger. Quelle influence souveraine, autre que la beauté de la jeune fille, avait pu faire un allié du lendemain de cet ennemi de la veille? Une amertume secrète avait empoisonné la joie que le baron eût dû éprouver. Mais il avait eu le courage de dissimuler, et, dans son coeur généreux, le désir de voir triompher ses amis avait presque étouffé la jalousie qu'il ressentait déjà pour Pascal.
Enfin, le lendemain de la rupture entre Carvajan et son fils, Mlle de Saint-Maurice, rappelée par l'inquiétude où la mettait l'annonce de la maladie de son beau-frère, était revenue de Rouen, maigrie par les soucis, mais plus écarlate que jamais. Malézeau avait ramené la vieille fille dans son cabriolet. Tout le long de la montée de Clairefont, ils avaient eu le temps de causer, et lorsque la tante Isabelle, sur les piliers de pierre qui soutenaient la grande grille de la cour d'honneur, avait vu les ignobles affiches collées par Papillon, elle s'était élancée à bas de la voiture, et, de sa propre main arrachant les placards, les avait emportés jusqu'au château.
Puis, en plein salon, les agitant avec un geste de triomphe, elle s'était écriée:
--Voilà pour me faire des papillotes!
Il avait fallu la calmer. L'excitation du voyage, le plaisir de se retrouver à Clairefont, les explications que Malézeau lui avait fournies, la mettaient hors d'elle. On lui démontra que, pour être meilleure, la situation n'était pas encore satisfaisante, et de l'excès de la joie elle retomba dans l'excès de la désolation. Elle parla de Robert, qu'elle n'avait pas pu arriver à voir, décrivit l'horrible prison dans laquelle il était enfermé, et finit par pleurer. Le notaire dut lui affirmer que prochainement elle aurait par Pascal des nouvelles certaines. Aussitôt le renvoi devant la cour d'assises décidé, le défenseur pourrait communiquer avec son client. Mlle de Saint-Maurice elle-même serait admise à le voir. C'était un temps assez long à passer, mais avec l'espérance d'obtenir un bon résultat. Car le nom seul de Carvajan valait dix fois mieux pour Robert que l'habileté banale d'un avocat de Paris.
Le talent de parole de Pascal n'était plus à prouver. On se souvenait des succès qu'il avait remportés, alors qu'il n'était encore qu'un débutant. Mûri par le travail, fortifié par l'âge, enflammé par la passion qu'il mettait à soutenir la cause du comte, il devait être pour le ministère public un adversaire redoutable: on n'osait pas dire victorieux.
--J'avais toujours pensé que ce Pascal était un honnête garçon, s'écria Mlle de Saint-Maurice d'une voix forte... Ah! s'il me rend mon pauvre Robert... il pourra me demander ce qu'il voudra. Oui, quoi que ce soit, je le lui donnerai.
M. de Croix-Mesnil eut un pâle sourire.
--Ne le lui dites pas trop, Mademoiselle; qui sait jusqu'où pourrait aller son ambition?
--Elle ne saurait être trop grande après un tel service! répliqua avec exaltation la tante Isabelle. L'honneur et la liberté d'un Clairefont valent tout ce que nous possédons!... N'est-ce pas, Antoinette?
--Oui, tante, dit froidement la jeune fille.
Elle se leva pour rompre l'entretien, et, emmenant Malézeau sur la terrasse, lui posa des questions sur l'heureuse combinaison au moyen de laquelle il avait arrêté les poursuites de Carvajan.
Le notaire déclara avoir trouvé un prêteur dans des conditions très avantageuses. Les affaires industrielles et commerciales étant nulles, les capitalistes cherchaient des placements sûrs. Un remboursement intégral avait procuré une garantie hypothécaire au nouveau créancier, et, moyennant un intérêt annuel de cinq pour cent, on serait désormais tranquille. Aussitôt le procès terminé, la Grande Marnière serait remise en exploitation, avec un ingénieur comme directeur des travaux. Et si le marquis voulait être sage, en quelques années il arriverait à éteindre sa dette. Mais il fallait, par exemple, qu'il renonçât à se montrer homme de génie et se contentât d'être bon père de famille. Antoinette avait écouté Me Malézeau avec une émotion profonde. Elle lui serra la main, et des larmes roulèrent dans ses yeux. Ils marchèrent pendant un instant sans parler; enfin elle dit:
--Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude... Tout ce qui nous arrive d'heureux, c'est à vous que nous le devons... Votre fidèle amitié, la première, a osé entrer en lutte avec notre persécuteur. Elle nous a valu l'aide providentielle de M. Pascal. C'est elle encore qui met fin à des embarras financiers qui ajoutaient cruellement à l'horreur de notre position... Tous les jours de ma vie, je prierai pour vous...
Les yeux de Malézeau tourbillonnèrent derrière ses lunettes, dont les verres s'obscurcirent, comme des carreaux sous la pluie. Il balbutia:
--Mademoiselle... Je suis pénétré... Mademoiselle... vous me remerciez trop pour le peu que j'ai fait... Mademoiselle... Un autre que moi a tout le mérite... Mademoiselle...
Il craignit d'en trop dire, jeta à la jeune fille un regard terrible et se tut.
--Quant à mon père, reprit Mlle de Clairefont, j'ai la triste certitude qu'il ne sera plus ni en goût ni en état de reprendre ses occupations. Le ressort de son esprit semble avoir été brisé par ces violentes secousses. Il retrouve des forces, il parle, il écoute, il se souvient, mais il n'y a plus en lui ni énergie ni volonté. C'est un enfant souriant et doux. Vous le verrez... Le docteur Margueron assure qu'il peut vivre très longtemps ainsi.
Ils continuèrent à marcher. Antoinette, du bout de son ombrelle, traçait distraitement des lignes sur le sable. Elle eût voulu parler de Pascal à Malézeau et connaître d'une façon plus complète ce qui s'était passé rue du Marché, à la suite de son entretien avec le jeune homme. Elle était inquiète, troublée, et, pour la première fois de sa vie, ne se sentait pas sûre de sa conscience. N'avait-elle pas allumé la guerre entre ce père et ce fils? N'était-ce pas en spéculant sur les généreux sentiments de Pascal qu'elle l'avait contraint à rompre avec Carvajan? Au fond d'elle-même, une voix s'élevait qui disait: Que t'importe? Pauvre agneau, laisse ces deux loups se dévorer! Ils sont de même race, de même sang. N'est-ce pas la juste revanche de tout ce dont vous avez eu à souffrir, que ce combat qui met vos ennemis aux prises?
Mais Antoinette savait bien que Pascal n'était pas un ennemi. Il était son esclave, il lui appartenait sans réserve, et c'était pour lui obéir, pour lui plaire, uniquement pour elle, qu'il avait trahi la faction paternelle et qu'il s'apprêtait à la combattre. Elle était donc responsable de ce qui se passait. Tout le mal qui arriverait à Pascal, tout le dommage qu'il pourrait souffrir, lui viendrait d'elle. Et, par le fait, une sorte d'engagement tacite la liait au jeune homme. Et elle souffrait, dans son orgueil, à cette pensée.
--Mon père a déjà demandé à voir M. Pascal, dit-elle. Quand viendra-t-il ici?
--Je ne saurais vous dire, Mademoiselle. C'est une étrange nature que celle de ce garçon, Mademoiselle. Il est sauvage... Mme Malézeau n'a pas encore pu obtenir de lui qu'il prît ses repas avec nous, tant qu'il habitera notre maison. Il craint d'être importun, et il aime à s'isoler... Vous ne le verrez pas, ou je me trompe fort, avant qu'il y ait, pour lui, urgente nécessité de se présenter au château.
Antoinette respira avec soulagement. Elle avait craint un envahissement. Elle voyait qu'au contraire il faudrait sans doute aller chercher son défenseur. Elle fut heureuse de cette réserve, elle se sentit plus libre.
Enfermé au fond de l'appartement que Malézeau avait mis à sa disposition, Pascal vivait depuis deux jours dans un accablement farouche. Il avait horreur de la vie et de toutes les infamies qui l'accompagnent. En proie à une noire misanthropie, il laissait même ses persiennes fermées et passait son temps à fumer, étendu sur un divan, dans une demi-obscurité. Il fit là des réflexions douloureuses. N'avait-il pas été, à sa naissance, marqué d'un signe fatal qui le vouait au malheur? Son passé s'offrait à lui plein de tristesse, son présent lui réservait des épreuves cruelles, et l'avenir était vide d'espérance. Que faisait-il sur terre? Exécré et maudit par son père, subi par celle qu'il aimait, comme un mercenaire que l'on dédaigne quand il a triomphé, n'eût-il pas mieux valu pour lui disparaître?
Qu'était l'angoisse de la dernière heure comparée aux tortures qu'il endurait? Après ce court passage de la vie à la mort, le calme, le doux repos, le sommeil, avec un rêve unique et délicieux, dans lequel rayonnerait la virginale figure d'Antoinette. Là, sur ses lèvres, il ne verrait que d'indulgents sourires, car toutes les haines seraient éteintes, et, de lui, elle ne connaîtrait plus que son âme. Elle saurait combien il l'avait tendrement adorée. Et, désarmée enfin, elle l'accepterait pour son fiancé éternel.
Et dans le silence et l'ombre de la chambre, Pascal, énervé, souffrant, gémissait et pleurait. Il faisait des retours sur lui-même et s'accusait de lâcheté. Quoi! songer à déserter la lutte quand celle qu'il aimait comptait sur lui? L'abandonner seule, exposée à de redoutables vengeances? Livrer aux hasards de la conscience des jurés Robert qu'il devinait innocent? Non! c'était impossible. Il fallait d'abord accomplir sa tâche, faire son devoir, et, ayant laissé, par le service rendu, une trace impérissable dans ce coeur qu'il eût voulu emplir de lui, disparaître: fuir ou mourir, à son gré.
Il retrouva un peu de courage, secoua son inaction, et commença sourdement une enquête sur les faits qui allaient amener le comte de Clairefont devant la justice. Dès les premiers pas, il se heurta à une expédition semblable, conduite par les émissaires de son père, dans le but de recueillir des preuves de culpabilité là où il cherchait, lui, des indices d'innocence. Ainsi l'attaque et la défense prenaient déjà leurs précautions, traçaient les lignes de leur siège, et entamaient les travaux d'approche.
Cette ébauche de combat ranima tout à fait Pascal. Il s'alanguissait dans l'inactivité. Aux prises avec des difficultés, il redevint lui-même. Ayant eu affaire à la ruse des Américains du Sud, il était en mesure de jouter avec les Normands. Il acquit la conviction que l'instruction ne s'était pas bornée à rassembler les charges qui pouvaient si facilement être relevées contre Robert, mais avait été consciencieusement poussée dans divers sens.
Plusieurs individus avaient été soupçonnés et interrogés. Un chaudronnier ambulant, dont la présence à Couvrechamps avait été signalée, pendant la nuit du 25, s'était tiré d'affaire grâce à un indiscutable alibi. Le Roussot, qui avait passé une partie de la soirée avec Rose, avait été questionné. Mais on n'avait rien su obtenir du berger. Il s'était présenté, maigriot, chétif, le visage déformé par des tics horribles, qui lui donnaient un air à la fois riant et stupide. On n'avait pu l'arracher à son mutisme qu'en le menaçant, et alors il avait jeté des cris inarticulés, qui étaient d'une bête sauvage plutôt que d'un être humain. Le fermier de La Saucelle, qui se trouvait présent à l'interrogatoire, avait intercédé en faveur de l'idiot. Il avait donné les meilleurs renseignements.
--Excepté de ne point parler et de ne pas entendre très bien, ce qui n'est pas toujours un mal, dit-il avec une malice de paysan, il est bon serviteur... Il se connaît aux moutons, et il ne va jamais au cabaret. Il aimait la Rose... Ah! oui! on peut le dire, car c'est elle qui l'a quasiment élevé... Elle était bonne pour lui... Il la suivait comme un chien... Plutôt que de lui faire du mal, il l'aurait défendue jusqu'à la mort! Oui!... D'ailleurs, il est rentré vers les deux heures... deux heures un quart... Ma femme a entendu ouvrir la porte de la bergerie et m'a dit: Tiens! v'là notre valet qui revient.
Le Roussot alors s'était mis à trembler, son visage avait pris une teinte livide, il avait poussé un hurlement plaintif, comme celui d'un chien qui aboie à la lune, et, battant l'air de ses bras, il avait été pris d'affreuses convulsions.
--Voyez-vous! dit le fermier, on le ferait mourir, si on le tourmentait... Il est bizarre de cervelle!... Mais pour donner une pichenette à une mouche, n'ayez crainte!
Comment obtenir une déposition d'un être en état de démence, et, si on l'obtenait, quel fonds faire sur elle? On avait laissé le berger en repos.
En parcourant la Grande Marnière pour se rendre compte du terrain, Pascal rencontra le Roussot et fut frappé du changement qui s'était opéré dans sa physionomie. Il avait les yeux éteints et la bouche crispée. Lui, si vif et si hargneux, il restait assis ou couché dans la bruyère, et ne poursuivait plus les passants de ses grognements et de ses gambades. Le jeune homme put l'approcher sans qu'il fît aucun mouvement. Le chien noir eut beau aboyer pour prévenir son maître, celui-ci ne bougea pas. Il paraissait dormir éveillé, ses regards étaient fixes, comme si une vision les retenait, et des pleurs coulaient sur ses joues. Pascal prononça le nom de Rose. L'idiot frissonna, mais ne sortit pas de son étrange extase. Quelle différence entre cette torpeur accablée et la vive ardeur qui l'animait la première fois que Pascal l'avait vu!
C'était le lendemain de son retour à La Neuville, par cette merveilleuse matinée d'été qui avait mis le fils de Carvajan en présence de la fille du marquis. Le Roussot et Rose riaient alors, en folâtrant dans les joncs, au bord de la mare, et la lavandière était presque aussi forte que le berger.
Comme Pascal était libre et insouciant, suivant avec sa belle compagne le grand chemin de Couvrechamps! Dans l'air un parfum enivrant flottait, la verdure des arbres éblouissait les yeux, la terre vibrait, élastique sous le pied. C'était un de ces moments où le corps marche dans une atmosphère plus pure, où l'esprit se sent plus actif et plus pénétrant, où l'être entier se dilate, heureux ainsi qu'une plante caressée par le soleil. Un instant après, quel changement! Il avait suffi qu'Antoinette prononçât son nom, et qu'il ripostât, lui, par le sien. Le ciel avait paru s'obscurcir, le paysage s'était terni, la terre avait frissonné comme sous un vent âpre. Le jeune homme avait senti son coeur se contracter dans sa poitrine. Il semblait que ce double tableau riant, puis sombre, fût le résumé de son histoire, commencée dans la joie et finie dans la douleur.
Il quitta le Roussot et descendit à travers la colline du côté de l'auberge de Pourtois, comme il avait fait le jour de sa rencontre avec Antoinette, et poussa la porte du cabaret. La même obscurité froide régnait dans la salle, et, avec peine, les yeux du jeune homme distinguèrent les assistants. Fleury et Tondeur n'étaient plus là, jouant aux cartes; mais Chassevent, assis à une table, l'air abruti, buvait de l'eau-de-vie, pendant que la petite et sèche Mme Pourtois tricotait silencieusement dans son comptoir. Le vagabond ne sourcilla pas, mais la femme du cabaretier devint pâle et s'élança au-devant de Pascal.
--Ah! monsieur Carvajan!... Comment! c'est vous!... Qu'est-ce qu'on pourrait bien vous servir?
--Rien!... Mais est-ce que votre mari n'est pas là?
--Vous auriez voulu lui parler? demanda la femme d'un air soupçonneux... Ah! le pauvre homme! il est bien malade depuis quelques jours... M. Margueron dit comme ça qu'il a eu «les sangs tournés». Il est au lit. Il ne faut pas qu'il parle... il ne voit personne... C'est depuis le malheur, voyez-vous... Un homme qui n'avait jamais eu d'émotions, et qui se trouve obligé de rapporter un cadavre... Ça lui a donné un coup!
Chassevent, qui s'était tenu penché sur son verre, parut se ranimer:
--Est-ce vrai, monsieur Carvajan, demanda-t-il d'un air sombre, que c'est vous qui défendrez l'assassin en justice?
--C'est vrai, dit Pascal.
--Qu'est-ce que vous avez donc contre le pauvre monde, pour que vous essayiez de lui faire des misères? Maintenant que ma chère petite mignonne de fille est défunte, comment est-ce que je vas trouver à vivre, à m'n'âge? À m'nourrissait, à m'réparait mes vêtements, à m'soignait en cas de maladie... Ah! on peut dire que c'était une belle, douce et brave enfant du bon Dieu! J'ai tout perdu avec elle! Et vous voulez empêcher qu'on me donne une somme, et, de plus, qu'on coupe la tête au «guerdin» en place publique? C'est-y digne d'un homme comme vous, qu'êtes capable?
Pascal voulut pousser un peu le vagabond, espérant lui faire commettre quelque imprudence:
--Si M. de Clairefont a commis le crime, on le condamnera, dit-il avec fermeté. Mais il est innocent, j'en suis sûr, et nul ne le sait mieux que vous, si ce n'est Pourtois, votre compagnon...
--Innocent! cria Chassevent, eh bien! que le gros le dise!... Ah! malheur! oui, qu'il dise qu'il n'a pas vu comme moi!... Et que le diable me brûle si...
Mme Pourtois lui coupa adroitement la parole:
--Êtes-vous venu ici, Monsieur, dit-elle aigrement à Pascal, pour tourmenter de braves gens qui ne demandent rien à personne? Notre maison est un lieu public, c'est vrai; mais on y donne à boire et à manger, on n'y débite pas de mauvaises paroles... La façon dont vous êtes parti de chez votre père n'est déjà pas si jolie, pour que vous ayez le goût de venir ici nous dire des sottises!...
La cabaretière s'était excitée, et sa physionomie devenait d'une atroce méchanceté, ses petits yeux de vipère étincelaient et sa bouche mince grimaçait comme pour des morsures. Elle allait continuer, lorsqu'une porte s'ouvrit au fond, et Fleury parut:
--Ah! monsieur Carvajan, s'écria-t-il... Je voulais justement aller vous voir.
--Il paraît que la porte de votre mari n'est pas fermée pour tout le monde, dit railleusement Pascal à Mme Pourtois, qui s'était réinstallée silencieusement derrière son comptoir.
--Venez! dit le greffier... Et, sans plus se soucier de la cabaretière et du vagabond, il entraîna le jeune homme au dehors.
Ils se retrouvèrent à la place même où Fleury, montrant la terrasse de Clairefont, avait dit avec un accent de triomphe: C'est bien fini!... Ce souvenir lui revint, et, baissant son front soucieux:
--Est-ce donc irrémissible? dit-il. Sommes-nous ennemis? Ah! si vous saviez le mal que vous faites à votre père!... Il a vieilli de dix ans. Vous seriez effrayé des ravages que le chagrin a faits en lui... Et penser que c'est vous qui êtes cause...
--Moi! s'écria Pascal exaspéré par tant d'hypocrisie. Moi? vous osez m'accuser?
Il respira avec force, comme pour calmer les violentes palpitations de son coeur, puis, avec un éclat soudain:
--Supposez-vous que j'aie oublié vos affreuses confidences? Quelle âme de boue me croyiez-vous donc pour avoir osé me les faire? Oui, vous m'avez, avec un cynisme incroyable, dévoilé vos projets, expliqué vos combinaisons, fait toucher du doigt tous les ressorts de votre piège! Et parce que je restais muet, vous avez cru que j'approuvais vos plans, et peut-être même que j'aiderais à les exécuter? N'était-ce pas séduisant, en effet? Cette admirable entreprise était dirigée contre la fortune d'un pauvre homme incapable de se défendre... Il s'agissait de le dépouiller, de le détrousser! Et tout le trafic des prêts au moyen d'hommes de paille, des billets renouvelés avec escompte, augmentation d'intérêts, était mis en oeuvre, tout le brigandage de la banque véreuse se donnait carrière... Et moi j'assistais à ces indignités, me demandant déjà comment je pourrais vous empêcher de poursuivre votre besogne. Je me taisais, étouffé par le dégoût, pris entre l'horreur que m'inspiraient vos actes, et la honte d'avoir à les répudier. Ce que j'ai souffert là, vous ne pouvez le comprendre! J'ai pleuré les larmes les plus amères qui aient jamais coulé des yeux d'un homme! J'ai voulu fuir, disparaître, mettre des espaces immenses entre moi et cette iniquité! J'allais partir... À force d'infamies, vous m'avez contraint à rester! La fortune ne vous a plus suffi: il vous a fallu aussi l'honneur de ces malheureux! Vous avez pris le fils dans un de vos traquenards, vous l'avez accusé, livré, accablé! Et moi, témoin de vos manoeuvres, j'ai été conduit à me dire que si, m'éloignant, je l'abandonnais, je devenais votre complice. Ma conscience s'est révoltée. Et, las de tant d'ignominies, j'ai été entraîné, pour les faire cesser, à entrer en lutte avec celui dont je porte le nom... Oui! Carvajan contre Carvajan, comme on dit au Palais!
Fleury laissa passer ce flot de paroles brûlantes, et ricanant:
--J'ai été un niais, dit-il. J'aurais dû tenir ma langue... Mais gageons que, si Mlle Antoinette était moins jolie, vous seriez moins irrité?
Pascal devint pâle. Il prit le greffier par le bras, et le secouant rudement:
--Je vous défends de prononcer devant moi le nom de Mlle de Clairefont!... Le premier usage que je ferai de l'indépendance que j'ai reconquise sera pour corriger les drôles tels que vous, s'ils se permettent des familiarités que je juge abjectes! Tenez-vous-le pour dit, et prévenez vos camarades...
--Hé! là! ne nous fâchons pas! reprit mielleusement Fleury, je suis un homme pacifique... Je n'avais point l'intention de vous contrarier... Je n'ai que des idées conciliantes... Voyons! est-ce que vous laisserez votre père dans le chagrin, sans faire un pas vers lui? Allons! il a été vif, sans doute, mais vous, vous l'avez exaspéré... Ne peut-on concilier les choses?
Pascal s'efforça d'être calme; il voulut savoir quelle lâcheté on osait espérer de lui.
--Qu'entendez-vous par là?
Fleury gratta furieusement ses cheveux indisciplinés:
--C'est vous qui êtes le maître de la situation. Il faut donc être modéré... Cédez-nous la Grande Marnière!
--Rendez la liberté à Robert de Clairefont!
--Vous savez bien que, maintenant, c'est impossible.
--Oui! il est plus facile de faire le mal que de le réparer!
--Ne consentiriez-vous pas à revoir M. Carvajan?
--À quoi bon?
--Un accord peut se conclure.
--Jamais sur les bases que vous proposez.
--Donnerez-vous donc ce spectacle désolant d'un fils combattant contre son père?
--En l'empêchant de commettre des actes que je réprouve, ce sont les intérêts de son honneur que je prends contre lui-même.
--C'est votre dernier mot?
--Mon père a entendu tout ce que j'avais à lui dire... Maintenant je n'ai plus qu'à agir.
--Prenez garde!
--Oh! je sais ce que je peux attendre de votre cupidité déçue. Vous ne reculerez pas devant le choix des moyens... Vous n'hésiterez pas à calomnier, à corrompre. La vérité ne s'en fera pas moins jour. Je ne négligerai rien pour qu'il en soit ainsi.
Fleury fit un geste de colère, puis, se tournant vers Pascal:
--La paix ou la guerre? Une dernière fois, je vous tends la main...
Pascal regarda le greffier avec un écrasant mépris, et haussant les épaules:
--À quoi bon? je n'ai rien à mettre dedans!
Et sans ajouter une parole, sans se retourner, il poursuivit son chemin.
Cependant les menaces de Fleury n'avaient pas été platoniques. Les témoins étaient travaillés avec une audace éhontée. Les Tuboeuf, de Couvrechamps, avaient reçu, à plusieurs reprises, la visite de Tondeur. Celui-ci s'était enquis de leurs besoins et les avait longuement interrogés sur la rencontre qu'ils avaient faite de Robert et de Rose, en rentrant de l'assemblée. Tuboeuf, ouvrier maçon, avait à compter avec Tondeur, et il se montrait, depuis la visite du marchand de bois, très animé et très loquace. Le docteur Margueron avait été pratiqué par Dumontier et Leglorieux. Il avait une grande fille et point de fortune. On s'était laissé entraîner jusqu'à lui faire entrevoir un brillant mariage. On ne lui demandait rien, on s'en rapportait à sa sagacité; mais il était évident que la condamnation de M. de Clairefont devait lui être très profitable. Le médecin avait écouté beaucoup, parlé peu. Et la conviction qu'il avait de l'innocence de Robert s'était accrue de tous les efforts faits pour établir la culpabilité. Le valet d'écurie, que le comte avait autrefois presque assommé, s'était éloigné du pays. Sa trace avait été suivie, et sa présence était signalée à Mortagne, d'où on allait le faire venir pour déposer.
Ainsi les manoeuvres de la partie adverse étaient poussées avec une activité extrême. Le bruit courait déjà dans la ville qu'un éminent avocat, connu comme la plus terrible langue du barreau de Paris, devait soutenir les intérêts de Chassevent, qui se portait partie civile. Tous ces récits, rapportés à Clairefont par les Saint-André et les Tourette qui, décidément, avaient pris fait et cause pour leurs amis, jetaient la tante de Saint-Maurice dans des transes horribles. Elle aurait voulu voir Pascal:
--Si encore nous pouvions causer avec lui, savoir ce qu'il pense, ce qu'il espère! Le métier d'un avocat consiste à rassurer ses clients d'abord, et à gagner leur procès ensuite. Qu'est-ce que c'est que cet avocat invisible? L'influence morale de son nom, c'est très bien! Mais, moi, je n'aurai confiance en lui que quand il aura parlé, en ma présence, pendant une heure, sans débrider.
Antoinette, cédant aux instances de sa tante, dut écrire à Me Malézeau pour le prier d'amener Pascal.
Ce fut une des émotions les plus violentes que le jeune homme eût jamais ressenties, lorsqu'il descendit avec le notaire à la grille de la cour d'honneur. La trace des affiches jaunes se voyait encore sur les piliers. C'était près du massif de l'entrée qu'un soir, rôdant le long du mur du parc, il avait entendu, à son approche, le lévrier gronder et Antoinette parler doucement pour le calmer. Il arriva dans le vestibule, sans savoir comment il avait traversé la cour; une porte s'ouvrit, et il aperçut dans le salon la tante Isabelle, le marquis et la jeune fille. Un nuage obscurcit ses yeux, le sang siffla dans ses oreilles, il lui sembla qu'il marchait au milieu des flammes. Il distingua la voix de Malézeau qui disait:
--Monsieur Pascal Carvajan, que je vous présente, Monsieur le marquis... Mademoiselle, Monsieur Pascal Carvajan...
Le marquis, pâle sous ses cheveux blancs, sans se lever, agita la main avec un air riant et dit:
--Qu'il soit le bienvenu.
Le jeune homme s'inclina, et s'assit auprès de la cheminée, sur une chaise qu'Antoinette lui avança. Le château ne s'effondra pas sur la tête de ce Carvajan qui devenait l'hôte de Clairefont. La vieille demeure reconnut en lui un ami: elle se fit souriante et hospitalière. Le premier quart d'heure de cette visite se passa, pour Pascal, à essayer de reprendre possession de lui-même, à raffermir sa vue troublée, à apaiser son coeur palpitant, à rassembler ses idées en déroute. Il se contraignit à regarder autour de lui.
Dans le salon à boiseries grises finement sculptées le jour entrait clair, jouant avec les étoffes anciennes des meubles, miroitant dans le lustre de Venise qui pendait du plafond. Des jardinières garnies de fleurs occupaient les ouvertures des fenêtres; en face de la cheminée un piano était recouvert d'une large draperie d'étoffe brodée. Sur un grand fauteuil le marquis souriait toujours, et parlait d'une voix vide, qui donnait la sensation d'un grelot. Autour du vieillard, sa fille, ayant à ses pieds, pareil à un sphinx, son fidèle et nonchalant lévrier, la tante Isabelle, rouge comme un cratère en éruption, et Malézeau.
Pascal, avec souci, chercha M. de Croix-Mesnil. Il ne le vit pas. Peut-être était-il dans le château; peut-être avait-il été obligé de retourner à Évreux pour reprendre son service. Malézeau parlait, et Mlle de Saint-Maurice lui répondait. Antoinette, grave et triste, écoutait distraitement. Pascal, par deux fois, sentit les regards de la jeune fille se poser sur lui. Il n'osa lever les yeux. Il songeait: Est-ce possible? Est-ce bien moi qui suis dans ce salon auprès d'elle? Après tant de haine et de dédain, ai-je dompté ses répugnances? Une fois déjà elle m'a tendu la main, et maintenant voilà qu'elle m'ouvre la porte de sa maison. Je suis à ses côtés, je la vois, je respire le parfum qui émane d'elle. Comment tant de bonheur, après tant de tristesse?
Mais une ombre passa sur son esprit. Était-ce Pascal Carvajan qu'on recevait, était-ce à Pascal Carvajan que s'adressaient les regards amis et que s'offraient les mains affectueusement tendues? N'était-ce pas uniquement au défenseur de Robert, à l'auxiliaire utile et puissant qui devait contribuer à sauver l'héritier du nom? On ne l'admettait pas: on le subissait, voilà tout. Et comment le jugeait-on? Qu'y avait-il derrière cette politesse de gens bien élevés, avec laquelle on lui faisait bon accueil? Peut-être un ironique dédain pour le renégat, pour le traître. Qui sait si, en ce moment même, Antoinette ne pensait pas: «Je me sers de toi, mais je te méprise»?
Il sentit son coeur s'élargir et s'exalter; il se dit: Qu'importe? Est-ce pour eux que je me suis résolu à briser tous les liens qui me retenaient, afin de remplir un devoir terrible? N'est-ce pas pour moi d'abord, pour ma raison, pour ma conscience, pour mon honneur? Qu'ils pensent donc ce qu'ils voudront!
Il était tout à fait remis, plein de sang-froid et capable d'observer. Il écouta Malézeau qui disait à la tante Saint-Maurice:
--Il y a une session en novembre, Mademoiselle, et je crois bien que l'affaire viendra, Mademoiselle, si elle doit venir, vers la fin du mois... Elle est d'une terrible simplicité, Mademoiselle...
--Et vous nous répondez de ce jeune homme? demanda plus bas la vieille fille.
--Comme de moi-même.
--L'avez-vous regardé? dit le marquis. Il ne ressemble pas du tout à son père. Non! non! pas du tout. Il défendra Robert. C'est moi qui en ai eu l'idée... Et vous savez, ma chère, que j'ai de bonnes idées.
La tante Isabelle jeta un regard inquiet au notaire et, entre ses dents, murmura:
--Il me fait frémir!
Elle n'eut pas le temps d'achever. Antoinette s'était levée et marchait vers le perron. Pascal la suivit, entraîné par une force irrésistible. Le lévrier, s'étirant paresseusement, vint flairer le jeune homme, le regarda avec ses yeux mélancoliques semblant dire: Je te devine, je sens que, comme moi, tu es bon, dévoué et fidèle. Et, doucement, il lui lécha la main.
--Étrange animal! dit Mlle de Saint-Maurice, c'est la première fois que je ne le vois pas montrer les dents à un étranger. Il n'a jamais pu souffrir M. de Croix-Mesnil...
Sur le perron, Antoinette s'était arrêtée. Pascal put la regarder à loisir, et s'enivrer de la dangereuse joie de la posséder là, pendant quelques instants, à lui seul. Il admira la blancheur délicate de son teint, la gracieuse courbe de ses épaules, la fière élégance de sa tournure. Elle était très simplement vêtue d'une robe de cachemire gris sans aucun ornement. Elle abritait sa tête sous une ombrelle rouge, et un rayon de soleil indiscret, caressant son cou, donnait aux petites mèches folles, qui frisaient sur sa nuque, un reflet d'or bruni. Elle était si charmante ainsi, que Pascal fut tenté de s'agenouiller comme aux pieds d'une divinité. Il avait tout oublié, ses inquiétudes, ses défiances, ses amertumes; il ne pensait plus qu'à elle, il ne voyait plus qu'elle. Tout disparaissait dans le rayonnement céleste de sa grâce et de sa beauté. Il planait en plein ciel.
En lui parlant, elle le fit tressaillir; il revint sur la terre:
--Vous voyez, Monsieur, dit-elle avec une dignité mélancolique, ce qu'est notre maison. Triste reste d'une grandeur bien peu digne d'être jalousée. Mais, telle qu'elle est, nous y sommes chez nous. Et c'est grâce à vous, je le soupçonne: vous avez trouvé un arrangement qui nous a permis de continuer à vivre sous ce toit. Je ne suis pas versée dans les questions d'affaires, mais il me semble qu'un changement si favorable et si rapide dans notre situation n'a pu être opéré que par vous. Puissions-nous être aussi heureux quand il s'agira de Robert!
Pascal osa regarder Antoinette, et l'enveloppant des caresses de sa voix profonde:
--Si, pour avoir du génie, il suffisait de vouloir, je vous répondrais de sauver votre frère. Mais je ne dois promettre que ce qu'un homme peut tenir. Soyez sûre, cependant, que je trouverai des forces inattendues dans la conscience de mon bon droit, et que, plus la cause sera difficile, plus je ferai d'efforts pour la faire triompher.
Mlle de Clairefont baissa le front en signe d'assentiment, et se perdit dans une rêverie profonde. Au bout d'un instant, elle soupira, et ses yeux s'emplirent de larmes. Pascal pâlit et fit un mouvement vers elle; elle sourit et dit:
--Pardonnez-moi... J'ai tant de chagrin. Je m'oublie...
Elle reprit sa sérénité un peu hautaine:
--Il faudra, Monsieur, que vous ayez la bonté de venir souvent ici. Nous serons certainement calomniés: il faut que vous appreniez à nous connaître, que vous viviez de notre existence, afin de pouvoir nous défendre. C'est un sacrifice que je vous impose, en vous demandant de fréquenter assidûment une maison où vous ne trouverez qu'un vieillard malade et des femmes attristées. J'espère que vous voudrez bien vous y résigner?
Il s'inclina sans répondre. Il tremblait à la fois de crainte et de joie, ravi de voir les portes du château s'ouvrir devant lui, effrayé en pensant au trouble que cette intimité allait jeter dans son coeur. Ils se dirigèrent vers le salon. En entrant, Pascal entendit Mlle de Saint-Maurice qui disait à Malézeau d'une voix furieuse:
--Mais il n'a pas ouvert la bouche! Jamais un avocat aussi peu bavard ne pourra sauver l'enfant! Non, vous ne me ferez pas entrer dans la tête qu'un avocat puisse faire acquitter son client, s'il ne parle pas deux heures de suite!
Et le marquis de répondre, avec sa petite voix grelottante et vide:
--C'est moi qui ai eu l'idée!... Ne craignez rien, tante... Elle est de moi... Elle est bonne!
Pascal rejoignit Malézeau, salua le vieillard, la tante Isabelle, et, reconduit par Antoinette jusqu'à la grille, s'éloigna. Il se présenta chaque jour à Clairefont, à partir de cette visite et, dès le lendemain, rencontra M. de Croix-Mesnil.
Il appréhendait vivement de se trouver en rapport avec le jeune officier. Il revint bien vite de ses préventions. Il vit dans le baron un homme courtois, réservé, un peu froid, dont il apprécia promptement le réel mérite. Il se sentit d'autant plus vivement entraîné vers lui qu'il reconnut, dans celui en qui il redoutait un rival heureux, un compagnon de tristesse. L'indifférence charmante avec laquelle Antoinette traitait M. de Croix-Mesnil parut à Pascal le dernier degré du malheur. Son âme ardente eût préféré de la haine à cette exquise insensibilité. Il comprit que le baron aimait Mlle de Clairefont et ne conservait aucun espoir. Le danger de Robert était le dernier lien qui l'attachât à cette maison où il avait rêvé de vivre heureux. Il y souffrait maintenant, et n'y venait que par devoir. Il sut trouver des paroles louangeuses et délicates à l'adresse du défenseur de son ami, et se conduisit avec un tact raffiné qui lui conquit définitivement Pascal.
C'était un curieux spectacle que celui de ces jeunes gens auprès d'Antoinette. Tous deux passionnément épris et résolus à n'en rien laisser voir: l'un, aimable, fin, léger, dissimulant ses sentiments avec une grâce aisée et correcte; l'autre, sévère, âpre, glacé, avec des éclats soudains qui illuminaient ses yeux d'une rayonnante inspiration.
Lorsque Pascal lâchait ainsi, involontairement, la bride à sa fougue, un battement singulier de la paupière, un plissement subit de la lèvre donnaient au visage de Mlle de Clairefont une gravité recueillie. Elle ne semblait plus entendre ce qui se disait autour d'elle; on eût dit qu'elle écoutait une voix intérieure qui lui parlait, impérieuse. Puis, le jeune homme reprenant son ton mesuré, la physionomie d'Antoinette redevenait calme. Ces sensations fugitives n'avaient peut-être été remarquées que par Malézeau qui, avec ses yeux tourbillonnant derrière ses lunettes d'or, voyait fort clair.
Pendant qu'à Clairefont la vie se traînait ainsi dans l'attente, rue du Marché l'agitation ne faisait qu'augmenter. La haine déçue, la convoitise trompée, avaient jeté Carvajan dans un état de fureur qui faisait craindre pour sa raison. Dans la ville, une réaction se produisait en faveur des victimes contre le bourreau. L'oppression matérielle qu'exerçait le banquier sur ses tributaires les laissait libres de leurs impressions morales. S'il pouvait les contraindre à agir dans tel sens, il ne pouvait les forcer à penser telle chose. Et la majorité se déclarait décidément en faveur du fils contre le père. Carvajan, sans sortir de chez lui, avec l'admirable instinct qui le guidait toujours, se rendait un compte parfaitement exact de l'état des esprits. Il se faisait en lui une sorte de répercussion de l'opinion publique. Il pesait, il comparait, et, avec fureur, il était obligé de s'avouer qu'entre ce jeune homme, qui n'avait jamais fait de mal à personne, et lui, le tyran de La Neuville, on n'hésitait pas. Lorsque Fleury, pour essayer de le calmer, lui disait le contraire, il l'interrompait avec violence:
--Taisez-vous, imbécile, vous ne savez point de quoi vous parlez! C'est Pascal qui nous perd! Vous ne le connaissez pas... Je n'aurais pas dû le laisser revenir. Il retournera comme un gant tous ceux qui l'entendront... Triple brute que j'ai été, de me brouiller avec lui! C'est la passion qui m'a emporté!... La passion ne fait faire que des sottises! Si j'avais raisonné, au lieu de m'emporter, nous aurions eu Clairefont pour prix de la liberté de ce butor, dont la condamnation ne sera pour moi qu'une bien mince satisfaction... Je me suis conduit comme une bête!
Vous même, Fleury, vous n'auriez pas été plus bête que moi!
Et, soulagé par ces injures, il marchait à grands pas dans son cabinet:
--Si je pouvais seulement voir Pascal, peut-être serait-il encore temps d'arranger les choses... Mais il ne veut pas venir ici... Et moi je ne peux pas aller chez Malézeau... J'aurais l'air de capituler!... Ah! au dernier moment, rattraper la victoire, les rouler, quand ils croient nous tenir! Quel triomphe! Mais comment?
Un jour, vers cinq heures, en descendant de Clairefont, Pascal s'entendit appeler. Il s'arrêta et, au coin de la Grande Marnière, il se trouva en présence de son père.
--Puisque tu ne veux pas faire les premiers pas, dit le vieillard, il faut donc que je les fasse. Veux-tu causer cinq minutes avec moi?
Il entraîna son fils dans le fourré, et, s'asseyant à l'abri d'un pli de terrain:
--Tu me rends très malheureux, dit-il sourdement. Je ne peux pas m'habituer à la pensée que tu fais cause commune avec mes ennemis. À mon âge, quand il me reste si peu de temps à vivre, être séparé de mon fils, et dans des conditions si cruelles, c'est au-dessus de mes forces!... Voyons, qu'est-ce qu'il faudrait donc pour mettre fin à cette affreuse dissension?
--Oh! si vous le voulez sincèrement, cela doit être aisé, dit Pascal avec joie.
--Eh bien! reviens chez moi, et renonce à défendre Robert de Clairefont.
--Je reviendrai chez vous si vous le désirez, mon père; mais je ne puis me dérober au devoir que j'ai accepté.
--Mais si tu prends la parole pour ces gens-là, c'est un soufflet que tu me donnes.
--Non, car je puis faire savoir que c'est avec votre consentement que je le fais.
--Es-tu donc si engagé vis-à-vis de ces Clairefont? demanda Carvajan avec une irritation croissante.
--Je suis engagé vis-à-vis de moi-même!
--Pascal! cria le maire.
Il ne continua pas. Et, se parlant à lui-même:
--Ce garçon a une tête de fer!... Jamais il n'entendra raison... Jamais!... On le berne, pourtant... Mais il est aveuglé par l'amour!...
Il prit son fils par le bras et le secoua:
--Que fais-tu de tes yeux? Tu ne vois donc pas que la demoiselle de là-haut a pour amant le capitaine de dragons?
--Mon père! cria Pascal qui blêmit. Oh! tenez, je ne vous écouterai pas davantage.
Il regagna précipitamment la route. Le banquier le suivit, parlant toujours:
--Ils ne se marient pas... parce qu'ils peuvent se passer du mariage! Ce n'est pas moi qui ai inventé ceci... Toute la ville l'a répété... Ils doivent bien rire de toi ensemble!...
Pascal poussa un rugissement, et, se retournant, terrible:
--Taisez-vous! je pourrais, une bonne fois, oublier que vous êtes mon père!
Carvajan s'arrêta:
--Eh bien! je ne dirai plus rien! Mais ne me quitte pas ainsi. Pascal, je souffre... Pascal, seras-tu donc intraitable?
Il montra à son fils un visage bouleversé par l'angoisse.
--Adieu, mon père, dit le jeune homme d'un air sombre. J'oublie ce que vous venez de me forcer à entendre... C'est une dernière preuve de respect que je vous donne.
Le vieillard lui cria:
--Reste encore un instant...
Il devint très rouge, ouvrit la bouche pour parler et se tut; il parut en proie à une horrible agitation. Enfin, d'un ton saccadé:
--Tu ne sais ce que tu fais. Tu attires sur toi des colères, dont je ne pourrai peut-être pas toujours te préserver... Ne passe plus jamais par ici!... Quand tu iras là-haut, prends la grande route... Adieu!
Il partit, presque en courant, dans la direction de l'auberge de Pourtois. Pascal rentra chez Malézeau. Il pensa: Mon père a voulu m'effrayer... Qu'ai-je à craindre?
Il continua à suivre, pour aller à Clairefont, le sentier de la Grande Marnière. Deux jours plus tard, comme il regagnait La Neuville, vers six heures, arrivé au détour du sentier, il entendit une détonation, et une branche de bouleau, brisée à un pied de sa tête, tomba sur le chemin. D'un bond, le jeune homme se jeta derrière le talus de la route, et, à l'abri, il attendit, regardant au loin. Dans les rougeurs du soleil couchant, une petite fumée blanche monta, mais la lande resta déserte. Celui qui avait tiré ne parut pas. Il s'était enfui au travers des genêts, ou se cachait dans un trou de marne. Pascal demeura là, quelques instants, puis, se courbant pour ne pas être vu, il s'éloigna.
--Il n'y a pas à s'y tromper: c'était Chassevent, se dit-il. Mais comment n'a-t-il pas tiré son second coup?... Il avait le temps... Peut-être se proposait-il seulement de me faire peur?... Cependant la balle a passé bien près.
Les recommandations de son père lui revinrent à la mémoire. Évidemment il se doutait des projets du braconnier. Ne pouvant se faire obéir de cette brute, il avait au moins essayé de protéger son fils. Allons! toute tendresse n'était pas morte en lui.
À Clairefont Pascal garda le silence sur l'incident; seulement il prit un autre chemin.
La semaine suivante l'arrêt de la chambre des mises en accusation fut rendu, et, avec un gros serrement de coeur, il fallut renoncer à l'espoir bien faible, conservé jusque-là, de voir Robert exonéré de la prévention qui pesait sur lui. Le bruit se répandit dans la ville que le comte de Clairefont venait d'être condamné. Il fallut deux jours pour dissiper cette erreur. Encore n'y réussit-on pas complètement. La tâche de Pascal commençait. Il dut s'installer à Rouen, non pas tant pour étudier le dossier, qu'il connaissait, par avance, aussi bien que le juge d'instruction, que pour se mettre en rapport avec son client. La dernière visite qu'il fit à Clairefont fut triste. Le temps avait changé: une pluie normande tombait lourde et méchante. On eût dit que le ciel se fondait en eau. Un brouillard impénétrable enveloppait La Neuville, et les allées du parc roulaient des flots jaunâtres. À l'idée que Pascal pourrait enfin voir Robert, la tante Isabelle se dressa comme une furie:
--Je vous accompagne! s'écria-t-elle, le visage flamboyant... Oh! mon cher enfant, vous n'aurez pas la cruauté de refuser de m'emmener... Je veux être là, pour recueillir toutes fraîches les paroles que mon pauvre petit vous aura dites.
--Mais, Mademoiselle, vous lui parlerez vous-même. Je vous obtiendrai un permis de communiquer.
--Partons, alors!... Pas de retard!... Le temps de faire une valise, et je suis à vous... Ah! mon cher ami!...
La vieille fille sauta au cou de Pascal et, hors d'elle, courut à sa chambre.
Antoinette sentit une grande tristesse descendre en elle. Quelle solitude morne après cette fiévreuse agitation! Elle allait rester dans ce grand château en tête à tête avec son père. M. de Croix-Mesnil romprait seul, par ses courtes apparitions, la monotonie de leur existence. La tante Isabelle partait avec Pascal: l'avenir parut vide à la jeune fille. Qui donc tenait tant de place dans sa pensée? Était-ce Mlle de Saint-Maurice, ou l'hôte nouveau de Clairefont? Elle eut un mouvement de colère contre elle-même, elle se jugea faible et, demandant à son orgueil la fermeté qui lui manquait, elle accueillit avec une dignité glacée les adieux du jeune homme.
--Nous ne nous verrons plus avant le jour décisif, dit-il; promettez-moi que vous serez là. Votre présence apportera une grande force morale à votre frère. Quant à moi...
Il s'arrêta, puis, avec un accent passionné qu'elle ne lui connaissait pas:
--Quant à moi, soyez sûre que devant vous, et pour vous, je ferai l'impossible.
Elle s'inclina sans répondre. Il prit congé du marquis, immuable dans sa souriante sécurité, et, accompagné de la tante Isabelle, il s'éloigna. Restée seule avec le vieillard, il sembla à Antoinette que le jour était plus sombre, la pluie plus maussade, et la bise plus aigre. Elle ne desserra pas les dents jusqu'au soir, écoutant distraitement son père qui parlait pour ne rien dire, comme un vieux moulin qui tourne à vide.
Le surlendemain elle eut une joie très vive. Une lettre de la tante Isabelle lui apporta des nouvelles. La vieille fille avait écrit sous l'influence d'une émotion extraordinaire: elle avait vu Robert. Et, effet évident de sa reconnaissance pour Pascal, qui lui avait ouvert les portes de la cellule, elle s'occupait presque autant du jeune homme que de son neveu. Elle les confondait dans une sorte de communauté attendrie:
«Si tu voyais ce pauvre petit, disait-elle, comme il est changé! Il a maigri et pâli. Quand nous sommes allés le visiter, il m'a paru que les corridors qu'on nous faisait suivre n'en finissaient pas. Enfin le geôlier s'est arrêté devant une porte percée d'un judas, il a ouvert, et nous avons aperçu l'enfant. Il a poussé, en me voyant, un cri de joie, puis il a reconnu Pascal. Il s'est dressé de toute sa hauteur, et ils sont restés un instant, tous les deux, face à face. Robert ne savait pas encore que notre ami devait le défendre. Saisi, il avait oublié ma présence; il a crié avec une violence terrible: «Que vient faire ici le fils de M. Carvajan?» Alors l'autre a répondu, de cette voix que tu connais, et avec une douceur qui m'a été à l'âme: «Défendre l'honneur et la liberté du fils de M. de Clairefont!...» Ils se sont regardés, comme s'ils se fouillaient au fond du coeur, puis, avec un grand soupir, ils sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Ils se sont compris en une seconde. Alors l'enfant, sans y mettre de fierté, ne s'est plus retenu, et, entre nous deux, il a pleuré longtemps. Nous lui avons tout raconté, la maladie du marquis et les événements qui ont suivi. Il ne pouvait se lasser de m'embrasser, de serrer les mains à Pascal. Il t'envoie toutes ses tendresses et te charge de donner un bon baiser à son père pour lui... Demain et tous les jours maintenant nous le verrons...»
Antoinette mouilla de larmes cette lettre. Et, dans une rapide vision, Pascal et Robert enlacés lui apparurent. Ils étaient tous deux confiants et joyeux. Quelle égalité dans leur affection, et cependant quelle dissemblance dans leur nature! Pascal, fils de roturier, Robert, descendant des maîtres du pays; l'un, basané, avec ses cheveux courts et son large front, son nez fin, ses yeux gris et sa lèvre rasée, respirait l'énergie et l'intelligence; l'autre, rose, avec les cheveux blonds, le nez large, les yeux bleus, la longue moustache pendante d'un chef franc, incarnait l'audace et la force. Contraste frappant et qui dégageait leur originalité propre. Elle-même, les voyant côte à côte, elle se demandait, du gentilhomme ou du bourgeois, quel était celui qui avait la plus fière tournure. Et, pensive, elle ne répondait pas.
La tante Isabelle écrivait maintenant chaque jour, et elle ne tarissait pas sur le compte de Pascal. Ils s'étaient logés tous les deux chez le carrossier de Saint-Sever, et faisaient ménage ensemble.
«Je ne peux pas me passer de lui, disait Mlle de Saint-Maurice, et je crois bien que je lui manquerais. Nous employons nos soirées à causer. Il me raconte ses voyages... Ah! comme je l'avais mal jugé au début, à cause de sa timidité!... Car ce garçon est réservé et doux comme une vraie fille... Il parle, ma chère, pendant des heures entières et il me tient sous le charme... Jamais je n'aurais pensé qu'un homme pût avoir la langue si bien pendue! Et maintenant qu'il est en confiance, il me dit tout... Si tu savais, à cause de nous, ce qu'il a eu à subir!... Mais il m'a expressément recommandé de ne jamais te parler de cela. Et tu vois que je suis discrète. Seulement, il y a un petit détail qu'il faut que tu connaisses, parce qu'il prouve l'inquiétude que cause à nos ennemis l'appui que nous prête Pascal. Quelques jours avant notre départ pour Rouen, Chassevent a tiré sur ce cher garçon, à la tombée de la nuit, dans le vallon de la Grande Marnière. Oui! ces gredins ont essayé de supprimer notre avocat!... Il a échappé: donc il doit triompher. La destinée le veut et je l'ai vu dans mes rêves.»
Puis, quelques jours plus tard:
«Le grand moment approche la session est commencée... Pascal m'a fait, hier matin, visiter le Palais de Justice: une merveille d'architecture. Et il m'a conduite à la salle des assises, pour m'habituer. J'ai été saisie. Que c'est majestueux et terrible, cette cour en robes rouges! Il m'a semblé voir un tribunal de l'Inquisition... Au fond de la salle, un grand Christ regarde le ciel de ses yeux mourants. C'est vers lui qu'on tendait la main, autrefois, pour jurer. Car maintenant on ne jure plus devant Dieu, ce qui facilitera bien le mensonge à nos adversaires... Mais c'est égal, j'ai confiance. Hier nous avons rencontré Fleury, Tondeur et Pourtois. Les deux premiers se sont détournés avec des airs de jésuites, le dernier nous a jeté un regard suppliant. Imagine-toi que ce gros homme, en quelques semaines, a tellement maigri qu'il est méconnaissable. La peau de son visage pend ridée et molle. Le poussah est maintenant mince comme une «anguille». Pascal est convaincu que ce misérable a fait un faux témoignage et qu'il est dévoré par le remords.»
Enfin une dernière lettre arriva:
«C'est dans trois jours... Comme le temps me paraît long!... Tu partiras, le matin même, de La Neuville, tu arriveras à dix heures vingt: ce sera suffisant. Je t'attendrai à la gare de la rue Verte. L'avocat de Paris est ici: Pascal l'a vu ce matin. Le grand homme est allé chasser à Malaunay, chez des amis. Il parlera entre deux battues. Il paraît, dit notre cher enfant, que c'est un gaillard qui «plaide sur le dos de son client» et qui éreinte la partie adverse. Il est rouge jusqu'à la moelle des os, et, ce qui le rend si méchant, c'est qu'il n'a pas encore pu arriver à se faire nommer sénateur. Qu'on le nomme donc, et qu'il nous laisse tranquilles!... À mesure que le moment terrible approche, Robert devient plus calme. Il a confiance dans la justice et dans son défenseur. Il a repris un peu sa mine, mais il n'est pas encore brillant. Tu verras... Mon Dieu! que je voudrais donc que ce soit fini!...»
Le matin de son départ, Antoinette, qui avait caché, jusqu'au dernier moment, à son père la date du procès, dut lui avouer la vérité. Le vieillard n'était pas encore levé. Il se redressa sur ses oreillers. Le sourire qui ne quittait plus ses lèvres disparut, et la pensée revint éclairer son regard. Il dit de sa voix des anciens jours:
--Ma fille, nous subissons une rude épreuve. Va assister ton frère, va tenir ma place et affirmer, par ta présence, la certitude que nous avons qu'un Clairefont n'a pas pu manquer à l'honneur. Porte ma bénédiction à mon fils, et, quoi qu'il arrive, dis-lui que je ne douterai jamais de son innocence.
Le vieillard posa la main sur la tête de sa fille, et doucement:
--Va, mon enfant, et du courage.