IX
Les heures qui suivirent furent affreuses. Croix-Mesnil se multipliait, mais ne pouvait rassurer Antoinette sur l'état de son père. Le docteur Margueron, parti, dès le matin, pour une tournée dans les environs, ne vint qu'à sept heures du soir. Il trouva le marquis très agité avec un côté de la face convulsé. Il prescrivit des sinapismes appliqués aux jambes, et des sangsues à la base du crâne, si la congestion augmentait. Il ne dissimula pas la gravité de la situation, et promit de revenir le lendemain matin.
Installée au chevet de son père avec le baron, la jeune fille passa les instants les plus douloureux de sa vie. Dans l'obscurité de la chambre, elle écoutait la respiration saccadée du malade, entrecoupée par des paroles sans suite. Assise près de la table, éclairée par une lampe, elle regardait l'ami dévoué qui, à la première nouvelle du malheur, n'avait pas hésité à accourir. Ils se taisaient tous deux. Navrée jusqu'au fond de l'âme, le corps anéanti, Antoinette était obsédée par des idées désolantes. Elle ne pouvait même pas concentrer uniquement sa préoccupation sur ce pauvre homme qui gémissait sourdement, en proie à un violent délire. La moitié d'elle-même s'en allait vers son frère dont le danger moins immédiat était cependant plus grand encore. Quel calvaire elle avait à gravir, la pauvre fille, et combien pesante était sa croix! Tous ses nerfs étaient détendus, elle se sentait sans force. Sa tête lui paraissait lourde et brûlante: elle eût donné beaucoup pour pleurer. Il lui semblait que, si la source de ses larmes s'était ouverte, elle s'y serait rafraîchie et calmée. Mais ses yeux restaient secs, enfoncés sous ses sourcils, comme tirés à l'intérieur par l'effort de la pensée.
À dix heures, le vieux Bernard entra sur la pointe du pied, et demanda si on ne voudrait pas souper. Antoinette secoua négativement la tête. Alors Croix-Mesnil la supplia de descendre avec lui. Elle n'avait pas mangé depuis le matin, il fallait qu'elle conservât des forces pour soigner son père. Elle se laissa arracher la promesse de prendre un potage, mais elle demeura dans la chambre de son malade.
Revenu auprès d'elle, le baron essaya de la soustraire à sa sombre méditation. Ils causèrent tout bas, précaution inutile, car le marquis était hors d'état de rien comprendre, et les mots qui frappaient son oreille n'éveillaient plus aucun écho dans son esprit. Le calme de Mlle de Clairefont effraya le jeune homme. Il eût préféré la trouver exaltée. Elle raisonnait sur les événements qui venaient de se produire avec une lucidité et un sang-froid absolus. Elle n'avait plus aucun espoir et voyait la situation désespérée. Elle interrogea elle-même le baron sur l'effet produit par l'arrestation de Robert. Enfermée dans la solitude et le silence de Clairefont, elle ignorait complètement ce qu'on pensait et ce qu'on disait au dehors. Elle savait seulement par le billet de la tante Isabelle que les journaux avaient divulgué l'affaire.
Du reste, c'était ainsi que Croix-Mesnil avait été informé. Un officier lui avait apporté le _Courrier de l'Eure_, et, avec un affreux saisissement, il avait lu le récit du meurtre et appris l'arrestation du prétendu meurtrier. Il avait aussitôt demandé une permission de vingt-quatre heures et était parti en toute hâte. Les autres journaux du département l'avaient renseigné sur les tendances de l'opinion publique.
Deux courants s'établissaient déjà: l'un favorable à Robert, l'autre contraire. Malheureusement, le second était beaucoup plus puissant que le premier. La passion politique, habilement excitée par les partisans de Carvajan, était en jeu. Les journaux radicaux débordaient d'imprécations lancées contre «les gaietés sanguinaires de ces derniers représentants de la féodalité, qui croyaient pouvoir encore disposer, suivant leur monstrueux caprice, de l'honneur et de la vie des prolétaires». Chassevent, appelé «vénérable vieillard» et «honnête travailleur», était représenté pleurant la fille, appui de sa vieillesse. Le tout se terminait par un chaleureux appel à la fermeté des magistrats et à la rigueur du jury, car le crime abominable méritait un châtiment exemplaire.
Croix-Mesnil se garda bien de laisser soupçonner à Antoinette ces excitations basses et ces fangeuses colères. Il ne dit pas non plus qu'au moment de quitter Évreux il avait reçu de son père une dépêche le mettant en garde contre l'ardeur irréfléchie d'un premier mouvement, et l'engageant à se tenir à l'écart de la famille de Clairefont. «La rupture n'est pas venue de toi, disait le prudent magistrat, profite de la situation qui t'est faite, et ne te compromets pas. Toutes les preuves matérielles accablent le malheureux Robert. Il n'y a pour lui que des présomptions morales, et bien faibles.» Le capitaine mit la dépêche dans sa poche et partit tout courant. Il avait un de ces coeurs simples qui croient ne pas faire assez quand ils ne font pas trop. Antoinette était malheureuse, son frère accusé, calomnié: ce n'était pas le moment de se tenir à l'écart, comme le lui télégraphiait son père, mais bien de se rapprocher. Et il était venu.
L'un près de l'autre, lui très triste, elle bien pâle, ils parlaient dans la demi-clarté de la lampe baissée, comme pour la veillée d'un mourant. Par instants ils s'arrêtaient pour écouter le vieillard qui, dans son délire, prononçait des phrases menaçantes et riait lugubrement. Et ces paroles douloureuses, marmottées entre les dents serrées, avec un frisson les ramenaient impitoyablement à l'affreuse réalité.
--Carvajan, toujours! C'est lui qui a accusé Robert, n'est-ce pas? demanda Croix-Mesnil.
--M. Malézeau le croit... Et comment pourrions-nous en douter après ce qui s'était passé la veille? Il s'est vengé d'une façon foudroyante de l'affront que mon frère lui avait infligé. Hélas! nous avons travaillé à notre malheur de nos propres mains, et, en beaucoup de circonstances, nous avons été bien imprudents. Nous devons accuser nos ennemis, mais, pour être justes, commençons par nous accuser nous-mêmes.
Et, comme une protestation contre cette franchise et cette humilité, la voix sifflante du marquis, s'élevant dans l'ombre de l'alcôve, répétait: Carvajan! Ah! ah! misérable!... Fortune, honneur... tout, tout, excepté mon oeuvre!
Alors, pris d'une respectueuse horreur, les deux jeunes gens se taisaient et, dans le silence, le tic-tac lent et monotone de la pendule marquait la fuite du temps. Trois fois le vieux Bernard revint montrer à la porte de la chambre sa figure inquiète. Le brave homme voulait passer la nuit auprès du lit de son maître. Mais Antoinette le renvoya doucement, lui ordonnant d'aller se coucher, afin d'être dispos le lendemain.
Vers deux heures du matin, elle s'approcha du malade, et l'examina attentivement. Son visage était moins crispé, sa respiration plus régulière; il paraissait plus calme. Elle eut un court moment de joie, et, soudainement, les larmes que les plus cruelles angoisses n'avaient pu lui arracher jaillirent de son coeur réchauffé par un rayon d'espérance. Elle joignit les mains, se laissa tomber à genoux sur un coussin, et Croix-Mesnil entendit qu'elle priait Dieu de lui conserver son père. Il voulut la relever, l'encourager; elle lui dit:
--Laissez, cela me fait du bien... J'étouffais... Elle lui montra le marquis.
--Voyez... il me semble qu'il est mieux... Son agitation a cessé... Si nous pouvions le sauver!... Je pensais tout à l'heure qu'il serait vraiment trop cruel que Robert ne le revît plus, et pût concevoir la pensée que le chagrin a causé sa mort.
--Oui, vous le sauverez, reprit avec émotion le baron, et vous verrez de nouveau le père et le fils réunis sous vos yeux. Les méchants ne triomphent pas toujours, et, quoi qu'on en dise, il y a une Providence.
--Moi, je le crois, dit simplement Antoinette.
Ils restèrent pendant quelques minutes auprès du lit à regarder le vieillard, puis Mlle de Clairefont déclara à son compagnon qu'elle désirait veiller seule.
--Si j'ai besoin d'aide, je vous promets de vous envoyer chercher, ajouta-t-elle.
Après avoir résisté, Croix-Mesnil se décida à obéir. Le silence s'étendit sur le château, et tout parut dormir. Dans la nuit, une hulotte se plaignait, mélancolique, et son chant de mauvais augure ne troublait pas la jeune fille. Elle y trouvait comme un écho de sa tristesse. N'était-ce pas le seul oiseau qui pût tourner autour de cette maison vouée au malheur? Elle resta allongée dans un fauteuil, les yeux fixés sur une facette de la cheminée que la lumière faisait briller, suivant son imagination qui l'emportait bien loin.
Peu à peu elle éprouva une sensation d'allégement, comme si son être eût flotté dans l'espace, balancé par des souffles légers; elle ne sentait plus sa fatigue, elle était dégagée de sa douleur, elle voguait dans un bleu charmant et infini. Sa bouche exhala un souffle plus régulier: elle s'était endormie. Ce sommeil dura une grande heure, puis, du fond de son repos, il lui sembla qu'une voix l'appelait. Elle se dressa effrayée et courut au lit du malade. À demi soulevé sur son coude, il ouvrait des yeux troubles et vagues. Elle lui parla doucement; il prit sa main, la serra, comme pour lui indiquer qu'il la reconnaissait, puis, articulant ses mots avec peine:
--Il faudra voir ce jeune homme, ma fille... Il est honnête... C'est lui qui sauvera ton frère...
Elle crut à une hallucination causée par la fièvre, à une conception délirante; elle embrassa le vieillard pour le calmer, et, entrant dans son idée, comme on fait avec un enfant:
--Oui, mon père, oui, reposez-vous... tout ira bien...
Il agita sa tête blanche, leva ses yeux dans lesquels, en cet instant, vivait la pensée, et, avec un accent qui parut prophétique à Antoinette, il répéta:
--C'est ce jeune homme qui nous sauvera... Il est honnête... Il faut le voir, ma fille...
Il essaya de diriger ses regards sur elle, mais les muscles de son cou le faisaient souffrir, car sa figure se contracta. Une ombre de démence passa de nouveau sur son visage.
--Il était là tout à l'heure, murmura-t-il, et c'était lui qui te suppliait... Je l'ai bien reconnu... là près des rideaux...
--C'était M. de Croix-Mesnil, mon père...
--Non, fit le malade avec une agitation croissante. Je sais ce que je dis... J'ai ma raison... C'était Pascal Carvajan... C'est lui seul qui peut sauver ton frère... Promets-moi que tu le verras!... Je n'aurai pas de tranquillité avant que tu me l'aies promis...
--Reposez donc, mon père, je vous le promets!
Les traits du marquis se détendirent. Il se laissa aller en arrière avec béatitude, et murmura des paroles que la jeune fille ne comprit pas. Quelques instants après, il dormait paisiblement.
Mlle de Clairefont demeura songeuse. Le souvenir de Pascal, brusquement évoqué, lui était revenu tout entier. Son visage énergique et fier était là, devant elle, et ses lèvres s'ouvraient pour parler: Elle ne voulait pas l'écouter, elle savait d'avance ce qu'il allait dire. Et, murmure confus et caressant, ses paroles montaient autour d'elle ainsi qu'une prière. Comment eût-elle pu douter qu'il l'aimât? Tout le lui prouvait, sa muette admiration, son craintif respect, son délicat effacement. Il tremblait en l'apercevant, il pâlissait quand elle s'éloignait, il eût voulu se mettre à genoux sur son passage, et il avait provoqué Croix-Mesnil parce qu'il le croyait aimé. Oui, il lui appartenait. Il devait haïr tout ce qui n'était pas elle et ne serait pas pour elle; il avait horreur des intrigues qu'ourdissait son père, il eût donné son sang pour ne pas exciter l'horreur, et n'avait jamais espéré qu'il pût obtenir l'amitié. Oui, il serait un serviteur zélé, un défenseur loyal. Et tout ce qu'elle avait entendu raconter sur Pascal, et qu'elle avait dédaigné, se représentait à son esprit: son habileté comme homme d'affaires, son talent comme avocat, ses luttes contre le despotisme paternel. Et les paroles du marquis résonnaient encore à ses oreilles: C'est lui qui sauvera ton frère!
Par quelle mystérieuse intuition le vieillard avait-il été conduit à désigner Pascal comme le sauveur possible de Robert? Une puissance surnaturelle lui avait-elle montré le jeune homme dans le vague de son rêve? Il prétendait le reconnaître, et il ne l'avait jamais vu. Quelle voix céleste lui avait soufflé son nom à l'oreille? Comment, à l'heure décisive, avec une autorité irrésistible, se soulevait-il sur son lit de souffrance pour donner ce hardi conseil? N'était-il pas du devoir d'Antoinette de le suivre? Elle l'avait promis, et, au fond d'elle-même, une secrète espérance naissait déjà. Le salut viendrait de là peut-être. Par le fils on obtiendrait beaucoup du père. Si la haine de Carvajan, adoucie par cette capitulation de ses ennemis, allait se calmer? S'il consentait seulement à rester neutre, à ne plus déchaîner contre eux toutes les mauvaises passions de ses partisans. Comme l'horizon pourrait promptement s'éclaircir! Robert, lavé de tout soupçon et rendu à la liberté, viendrait près du malade dont il hâterait la guérison.
À cette pensée, une exaltation ardente s'empara de la jeune fille. Eh! quoi! elle délibérait quand le résultat heureux était dans ses mains! Un amer sourire crispa ses lèvres. Au prix de quelle humiliation l'obtiendrait-elle? Il lui faudrait aller au-devant de Pascal, le convaincre, et l'implorer. Lui ayant nettement fait comprendre un jour qu'il n'existait pas pour elle, et que d'une Clairefont un Carvajan n'avait à attendre que le mépris, elle devrait se présenter en suppliante, et pleurer devant lui.
Eh bien! ce serait avec joie. Quel sacrifice lui coûterait pour assurer la délivrance de son frère? D'ailleurs, n'avait-elle pas à expier? N'était-elle pas responsable d'une part de leur malheur commun? Elle s'était montrée dédaigneuse et hautaine: elle accepta le sacrifice de son orgueil, et s'apprêta à l'offrir comme un tribut à leur ennemi. Elle s'adresserait à Carvajan lui-même, s'il le fallait; elle affronterait le monstre, elle lui demanderait pardon de l'avoir chassé, et lui donnerait la joie d'un triomphe complet.
Le jour la trouva dans ces dispositions. Son parti était pris: elle ne devait plus faiblir. Elle cherchait seulement un moyen d'arriver jusqu'à Pascal. Elle s'en rapporta au hasard. Vers sept heures, Croix-Mesnil vint la rejoindre. Le vieillard était plongé maintenant dans une torpeur lourde. Il ne parlait plus, et respirait fortement. Cédant aux supplications de son ami, Antoinette consentit à lui laisser la garde du malade. Elle gagna sa chambre, rafraîchit son visage, et se jeta sur son lit pour quelques instants. À neuf heures, comme elle finissait de s'habiller, le vieux Bernard gratta à la porte et lui annonça que le docteur Margueron était arrivé, amenant avec lui maître Malézeau. La jeune fille les trouva au chevet de son père. Toutes les fenêtres, par ordre du médecin, avaient été ouvertes. L'air et la lumière entraient à flots, et le marquis s'en était montré ranimé. Il avait les yeux ouverts et manifestait quelques symptômes de connaissance. La fièvre était tombée, mais il y avait un peu de paralysie du côté gauche. Le docteur se déclara beaucoup plus rassuré et expliqua à Malézeau que son malade avait eu un transport au cerveau qui semblait en bonne voie de guérison.
--Il ne faut pas le fatiguer, dit-il, et surtout qu'on ne le fasse pas causer... Descendons: j'écrirai en bas mon ordonnance.
Sur la terrasse, entre le notaire et Mlle de Clairefont, le brave homme ne put se retenir de parler de Robert. La veille, dans l'émotion des premiers soins à donner au marquis, il n'avait pu rencontrer le moment favorable pour déclarer quelle saisissante impression il avait emportée de la scène de la confrontation.
--Voyez-vous, Mademoiselle, quand je l'ai vu s'agenouiller si simplement devant le lit de la morte et prier, ma conscience s'est soulevée et je me suis dit: Ou ce jeune homme est un déterminé scélérat, ou il est innocent.
--Oh!... il n'est pour rien dans le malheur, s'écria avec feu Malézeau. Il est si loyal! Il a dit la vérité... Un Clairefont ne ment pas, docteur.
--Il a de terribles ennemis, reprit Margueron. Déjà toutes mes déclarations ont été dénaturées et circulent dans La Neuville, accablantes pour le comte. Mais, devant la justice, je dirai ce que je pense... Et si les jurés ne sont pas circonvenus...
--Est-ce donc possible? demanda Antoinette, épouvantée.
--Cela s'est vu, dit Malézeau.
Mlle de Clairefont laissa partir le docteur et retint le notaire. Elle était résolue à agir. Permettre que Carvajan continuât à travailler l'opinion publique, c'était peut-être signer la condamnation de son frère. Elle arrêta Malézeau, le fit asseoir près du perron, et, à brûle-pourpoint, elle lui dit:
--Comment faudrait-il m'y prendre pour avoir un entretien avec le fils de M. Carvajan?
Il fut stupéfait. Il pouvait s'attendre à tout, excepté à une pareille démarche. Il se demanda si Antoinette, exaspérée, n'était pas déterminée à faire quelque coup de tête. Mais il la vit calme et réfléchie. Adroitement il l'interrogea. Elle raconta tout simplement ce qui s'était passé la nuit précédente, et avoua que l'ordre donné par son père lui paraissait un commandement du ciel. En l'écoutant, Malézeau se sentit gagné par une émotion singulière. Peut-être était-ce là réellement le plan le plus sage: prendre Pascal par les sentiments, et gagner Carvajan par l'intérêt. Peut-être faudrait-il en arriver à un arrangement amiable, qui empêcherait la vente, et livrerait le domaine au maire de La Neuville. Mais tout n'était-il pas préférable à l'horreur d'un procès criminel? Le notaire, au fond de lui-même, avait la conviction que toutes les dépositions faites contre Robert avaient été soufflées par Fleury, Tondeur et consorts. Il ne se trompait guère. Un mot dit par Carvajan, et l'affaire changeait de face. Au lieu d'un renvoi devant la cour d'assises, on pouvait obtenir une ordonnance de non-lieu.
--Eh bien! Mademoiselle, dit Malézeau, sortant de ses réflexions, c'est une tentative à faire, Mademoiselle... Le fils Carvajan est arrivé ce matin par le chemin de fer... Il est donc à La Neuville. Mais je ne crois pas que vous soyez tentée de rencontrer le père? Il faut manoeuvrer adroitement. Si vous voulez vous en rapporter à moi, Mademoiselle...
--Je n'espère qu'en vous...
--Eh bien! je vous conduirai chez ma femme, et, pendant ce temps-là, j'irai reconnaître les abords de la maison, et préparer votre entrée.
Après une absence de vingt-quatre heures qui avait beaucoup intrigué son père, Pascal était, en effet, revenu le matin même. Interrogé sur le résultat de son voyage, il avait répondu laconiquement qu'il était allé au Havre pour voir un de ses correspondants. Il n'avait pu, en disant cela, s'empêcher de rougir. Il n'était pas habitué au mensonge. Or, son voyage au Havre s'était borné à un séjour à Rouen, où il savait devoir trouver un de ses camarades d'école, nommé récemment substitut du procureur général. Le magistrat l'avait reçu avec cette amabilité emphatique et gourmée qui est la marque professionnelle; il avait parlé d'abondance pendant une demi-heure, s'étendant sur ses écrasants travaux, sur les soucis de sa responsabilité, délayant des phrases tièdes et longues. Mais, quand Pascal avait voulu mettre sur le tapis l'affaire de Clairefont, le substitut était devenu froid et soupçonneux. Il n'avait plus parlé que par monosyllabes.
--Grosse affaire... très grosse affaire... Instruction difficile... Prévenu adroit et très fermé.
Et comme le jeune homme le pressait de questions:
--Mais au fait, mon cher, vous êtes de La Neuville: vous devez en savoir plus long que moi.
Et, au lieu de répondre, il avait interrogé. Au bout d'une heure de visite, Pascal s'était retiré très inquiet, avec la conviction que le parquet pousserait l'affaire à outrance. Il avait passé une triste soirée à l'hôtel, ne voulant pas revenir avant le lendemain, de peur de donner des soupçons à son père.
Maintenant, enfermé dans le cabinet du banquier, il s'efforçait de travailler pour user le temps, mais sa pensée rebelle lui échappait et l'emportait bien loin de ses rapports et de ses mémoires. Incapable de rester en place, il allait de la table à la fenêtre, pour regarder au dehors. Le temps s'était mis à l'orage, et des nuées lourdes couraient dans le ciel. Un éclair brilla, suivi d'un coup de tonnerre lointain, et le jour devint jaune, comme si l'air eût été chargé de cendres.
Au même moment, le marteau de la porte retomba avec bruit, poussé par une main impatiente, un chuchotement se fit entendre dans le vestibule, et maître Malézeau entra dans le cabinet avec une mine extraordinaire. Jamais ses yeux n'avaient tant papilloté derrière ses lunettes d'or. Il dit mystérieusement:
--Votre père est bien parti en cabriolet sur la route de Lisors? Vous êtes vraiment seul? Bien! j'ai là une dame qui désirerait vous parler...
À ces mots, tout le sang de Pascal se porta à son coeur, ses jambes fléchirent, il vit la salle tourner autour de lui. Il demanda d'une voix altérée: Qui est-ce? avec la certitude d'entendre répondre: Mlle de Clairefont.
Malézeau ne perdit même pas son temps à remplir cette formalité; il ouvrit la porte et, s'effaçant pour laisser le passage libre, il dit:
--Entrez, Mademoiselle.
Et, sur le seuil du triste cabinet de son père, Pascal se trouva en face d'Antoinette. Elle était vêtue de noir. Un voile couvrait son visage: elle l'ôta d'un brusque mouvement; et il la vit pâle, l'air souffrant, les yeux rougis par l'insomnie et le chagrin. Il était bien plus ému qu'elle. Sans savoir ce qu'il faisait, il lui avança un siège. Elle s'assit, et adressa un geste suppliant à Malézeau. Le notaire s'inclina et sortit. Ils restèrent en présence. Ce moment, que Pascal, la veille, eût payé de sa vie, lui causa un embarras insupportable. Une chaleur dévorante lui monta au visage, il sentit des pointes de feu à la racine de chaque cheveu. Il se dit: si je ne parle pas, je deviens grotesque; si je parle, je risque de dire quelque sottise qui me rendra odieux. Il leva sur la jeune fille des yeux si pleins d'angoisse qu'elle comprit que c'était à elle d'ordonner, et à lui de se soumettre. Elle sourit tristement, et, d'une voix qui pénétra Pascal jusqu'au fond de l'âme:
--Je viens à vous, Monsieur, en suppliante... Et comment oserais-je tenter une telle démarche, si je n'avais pas pour m'encourager le souvenir de notre première rencontre?... Le hasard, vous le voyez, savait ce qu'il faisait en vous plaçant en travers de ma route...
Elle eut le courage de le regarder avec coquetterie. Elle voulait vaincre. Et lui, sous le charme, quand elle eut fini de parler, l'écoutait encore. Ainsi c'était elle qui avait évoqué le souvenir de ce chemin creux où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés l'un près de l'autre. Tout ce qui avait suivi n'existait pas: elle l'avait volontairement effacé. Il ne restait, pour lui et pour elle, que cette courte promenade par une belle matinée d'été, dans la lumière, la verdure et les fleurs. S'il eût prononcé les mots qui lui montaient aux lèvres, il lui eût dit: Je vous aime. Mais il ne le voulut pas. Elle était venue à lui loyalement, elle restait là, seule, sous la sauvegarde de son honneur, et elle était malheureuse. Il pensa: Je ne lui révélerai jamais combien je l'adore, mais je le lui prouverai en lui dévouant ma vie. Il s'approcha, et, avec un respect religieux:
--Je sais, Mademoiselle, ce qui vous amène, dit-il de cette belle voix profonde qui allait au coeur de Carvajan lui-même, et il semble que j'aie eu le pressentiment que je devais vous voir aujourd'hui, car je suis allé hier à Rouen pour m'informer de votre frère.
Elle poussa un cri de joyeuse surprise, et une teinte rosée s'étendit sur ses joues, en se voyant si promptement et si bien comprise.
--Il était en bonne santé, et très calme, m'a-t-on assuré. Quant à l'affaire en elle-même, les magistrats sont jusqu'ici fort silencieux.
--Peut-être rien n'est-il encore décidé, fit-elle en joignant les mains... Peut-être serait-il temps encore!... Ah! Monsieur, si vous vouliez joindre vos efforts aux nôtres! Je sens que je puis compter sur vous, que votre esprit est juste, et votre coeur généreux. Je vous en prie, parlez pour nous à M. Carvajan!... Pascal pâlit à cette terrible demande qui assimilait son père à un bourreau dont on veut désarmer la cruauté. Antoinette craignit de l'avoir offensé: elle prit un air caressant.
--Pardonnez-moi, dit-elle, si je vous ai déplu... Mais ce que j'ai à vous demander est si difficile à dire!... Je ne veux pas prononcer une parole qui puisse vous paraître irrespectueuse pour votre père, et, cependant, il faut que je vous fasse comprendre que nous venons demander grâce... Nous sommes à sa discrétion, à la vôtre... Tout ce qui sera exigé nous paraîtra facile, si nous pouvons obtenir un peu plus d'indulgence pour le pauvre Robert... Tout, vous entendez, Monsieur? Et c'est parce que nous avons jugé que votre intercession serait plus puissante que nulle autre que je me suis adressée à vous.
Ainsi, c'était à son frère seul qu'elle avait pensé! Dans le secret de son esprit, aucun penchant ne l'avait entraînée vers Pascal. Son coeur était fermé à ce qui n'était pas Robert, et, pour l'amour de lui seulement, elle avait pris sur elle de vaincre sa fierté, et de supplier. Il chassa toute vaine espérance de tendresse, il glaça sa pensée, il apaisa les bouillonnements de son sang.
--Si vous saviez comme nous sommes durement éprouvés! poursuivit la jeune fille. À la suite d'une entrevue avec M. Carvajan... Oh! je ne l'accuse pas!... mon père est tombé malade et nous inspire les plus vives inquiétudes... Tout m'accable à la fois, vous le voyez, et je ne sais de quel côté me tourner pour ne pas voir une menace de malheur. Je suis seule à Clairefont. Et sans un ami dévoué qui est venu à mon aide...
Un soupçon traversa le coeur de Pascal: il changea de visage, ses poings se crispèrent.
--M. de Croix-Mesnil, murmura-t-il sourdement.
--Oui, M. de Croix-Mesnil. De son affection pour nous il n'aura obtenu que des soucis et de la tristesse, le pauvre garçon!...
Ce fut si doux, si tendre, et cependant si indifférent, que Pascal revint à la vie.
--Croyez, Mademoiselle, déclara-t-il, que je suis prêt à tout tenter pour vous satisfaire... Mais je ne puis engager que moi, et c'est de mon père que vous voulez que je vous réponde.
Il sembla à Antoinette que celui qu'elle voulait conquérir lui échappait.
--N'avez-vous pas tout pouvoir sur lui? reprit-elle avec ardeur. N'ai-je pas vu quelle place vous occupiez dans ses préoccupations? Oh! je vous en prie, soyez pour nous un allié bienveillant, prenez notre cause en mains!... Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous... Robert! Rien ne nous touche que Robert; et nous abandonnerons tout ce qui n'est pas lui.
--Votre terre, votre château, le reste de votre fortune... n'est-il pas vrai? dit amèrement le jeune homme.
Elle resta silencieuse. Pour la seconde fois elle avait fait l'offre. Et ne fallait-il pas en arriver là? Malézeau ne lui avait pas caché que ce serait le mot décisif pour le banquier. La Grande Marnière, le but de ses efforts, le rêve de son ambition, la proie montrée à ses alliés. Mlle de Clairefont sentit qu'elle avançait sur un terrain brûlant, mais ne devait-elle point, dans ce traité de capitulation suprême, spécifier les conditions?... Elle n'osait plus parler et regardait Pascal qui marchait dans le cabinet, le front lourd. Il s'arrêta, passa la main sur ses yeux, laissa échapper un soupir qui ressemblait à un sanglot, et s'assit près de la fenêtre, paraissant oublier complètement qu'il n'était pas seul. Il souffrait. Antoinette fut saisie de pitié: elle alla a lui et, avec un accent qui le fit frissonner:
--Vous ai-je blessé? Je vous en prie, pardonnez-moi!...
Il la regarda d'un air sombre.
--Blessé, moi? dit-il. Comment? Est-ce qu'on blesse un Carvajan en lui offrant de l'argent?...
Il eut un rire douloureux. Elle resta interdite et glacée.
--Pourquoi serais-je si sensible? poursuivit-il. Ne sait-on pas que l'intérêt est la règle unique de cette maison où nous sommes?... Le langage que vous tenez est raisonnable et logique. Après tout, il ne s'agit que d'une affaire! Vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas si j'ai une conscience et un coeur... D'où vous viendrait ce soupçon que j'ai souffert de ce qui se passe autour de moi? Qui vous aurait révélé mes répugnances et mes douleurs? Auriez-vous eu, par hasard, le pressentiment que je pourrais être fier et désintéressé? N'en croyez rien: je suis un Carvajan, c'est-à-dire un être avide et vénal. Le marché que vous proposez est avantageux; nul doute que je l'accepte. Mettez en jeu mon âpreté au gain. Voilà ce qui est vrai et ce qui ne vous trompera pas!
Il lui montra un visage bouleversé par la violence de ses sensations. Elle agita lentement la tête:
--Et voilà justement ce que je ne crois pas, dit-elle avec beaucoup de calme. Je suis sûre que vous êtes bon, et qu'une prière et des larmes feront cent fois plus pour notre cause que les plus brillantes promesses... En échange de ce que vous allez faire pour nous, je ne vous offrirai que ma reconnaissance sincère, je ne vous demanderai d'autre engagement que de mettre votre main dans la mienne... Le voulez-vous?
La petite main, qui avait si insolemment coupé l'air avec une cravache, dans le chemin de Couvrechamps, se tendait maintenant ouverte et caressante. Toucher ces doigts fins et fuselés, c'était se faire esclave. Se dévouer à Antoinette, c'était se déclarer contre Carvajan. Pascal s'y décida résolument. Depuis sa rentrée à La Neuville, il y était prêt!
Il ne conçut aucune espérance d'arriver à être aimé un jour; il ne se permit aucune illusion sur les sentiments auxquels obéissait la jeune fille. Il la vit contrainte par une implacable nécessité de faire violence à son orgueil, presque à sa pudeur. Il la plaignit et voulut abréger l'épreuve. Il prit la main qu'elle avançait, la serra à peine, avec un respect attendri, et, s'inclinant:
--Soyez rassurée, Mademoiselle, dit-il, vous ne serez frappée ni dans vos affections ni dans votre fortune... J'en prends l'engagement, sur mon honneur.
Dans le saisissement de sa joie, Antoinette ne trouva pas un mot à répondre, et la promesse faite tomba si solennelle dans le silence du sombre cabinet de Carvajan que Pascal lui-même en fut épouvanté.
--Songez cependant, Monsieur, dit-elle enfin, que je ne vous demande point de faire dans notre intérêt quoi que ce soit qui puisse vous nuire...
--Rien ne pourrait me nuire davantage, répondit-il, que de m'associer, même indirectement, à une oeuvre que réprouverait ma conscience.
Mlle de Clairefont approuva de la tête, et une lueur singulière brilla dans ses yeux. Sa voix parut à Pascal plus moelleuse, plus liante, presque affectueuse.
--N'importe, reprit-elle, j'entends que votre généreuse promesse ne vous engage vis-à-vis de nous que dans une mesure que, seul, vous aurez à fixer.
Puis, comme si elle eût craint que ce dernier cri de fierté eût blessé le jeune homme:
--Mais quoi qu'il résulte de cette entrevue, ajouta-t-elle, soyez sûr que j'en garderai pour vous une complète estime et une vive gratitude.
Elle lui tendait de nouveau la main, et, cette fois, il ne craignit pas de la prendre et de la serrer, comme si le contact de cette chair douce et tiède eût dû l'attacher plus invinciblement à Antoinette.
La porte s'ouvrit, Me Malézeau s'avança, et Mlle de Clairefont était déjà au bout de la rue du Marché, que Pascal, sur le seuil de la maison, s'efforçait de la voir encore.
Il rentra lentement, gravit l'escalier, et s'enferma dans sa chambre. À sept heures du soir, Carvajan revint de Lisors. Il était affamé, ayant fait sept lieues en cabriolet. Il demanda le dîner à grands cris, et, tout droit, alla s'asseoir dans la salle à manger. Son fils vint l'y retrouver. Le banquier se montra d'une humeur joyeuse. Il parla avec une grande animation, expliquant l'affaire qu'il avait examinée dans la journée, et qui lui promettait de beaux bénéfices.
--Vois-tu, garçon, c'est une distillerie établie sur la Lieure, qui donne une excellente force motrice... Les braves gens qui l'ont montée n'avaient pas les reins assez solides, et ils sont très près de leurs pièces... Il faut beaucoup de capitaux pour conduire une entreprise pareille... Ces innocents ont des marchés annuels passés avec les cultivateurs du Nord pour la fourniture des betteraves, et ils vendent les pulpes aux fermiers des environs, au lieu de les utiliser à nourrir eux-mêmes des bestiaux... Mais rien que le lait payerait l'achat des matières premières! Il a fallu que le père Carvajan vînt leur expliquer ça... Dumontier et moi, nous allons leur prêter cent cinquante mille francs... sur première hypothèque... Lisors n'est pas loin... J'irai surveiller l'exploitation de temps en temps. Ah! j'ai bien dîné... mais je n'avais pas volé ma soupe! Et toi, mon brave, qu'est-ce que tu as fait?
Pascal eut une violente palpitation. Allait-il raconter hardiment à son père ce qui s'était passé, ou le préparer adroitement à entendre une pareille confidence? Il n'osa pas parler encore. Il dit évasivement:
--Je suis resté ici toute la journée...
Carvajan dressa l'oreille. Dans l'accent de son fils il avait découvert une sonorité singulière. Il l'observa et lui trouva la contenance embarrassée.
--Eh bien! allons fumer dans mon cabinet, dit-il en se levant.
Ils passèrent dans la grande pièce sombre, éclairée seulement par une lampe placée sur le bureau du banquier. Et, avec une ivresse délicieuse, Pascal retrouva flottant, affaibli dans l'air, le parfum qu'Antoinette avait laissé, trace subtile de son séjour dans la maison de l'ennemi. Carvajan avait un odorat de sauvage; il respira avec force, mais ne sonna mot. Il marchait à grands pas, suivant son habitude. Les soupçons qu'il avait formés sur le compte de son fils tendaient à se préciser, et lui causaient une sourde inquiétude: Serait-il de connivence avec les gens de Clairefont? se demandait-il. Mais comment, par quelle entremise? Absorbé dans la recherche de ce problème, il allongeait ses enjambées, allant de la fenêtre au bureau, lorsque, sur la console en vieil acajou empire, qui garnissait le trumeau du côté de la rue, un morceau de tissu noir attira son attention. Il s'approcha machinalement, le regarda, reconnut une voilette de femme, et, avec une exclamation, s'en emparant:
--Qui est-ce qui a laissé ça ici? cria-t-il. Qui donc est venu en mon absence? Sacredié! J'avais bien reniflé, en entrant, une odeur qui n'était pas catholique!...
Il mit la voilette sous le nez de Pascal.
--Tu dois être informé, toi, monsieur le casanier, qui n'es pas sorti de la journée? Cet objet de toilette n'appartient pas à une des dames de La Neuville... Dieu merci, elles ne se cachent pas le visage!... Est-ce que?...
La supposition qu'il fit était si énorme qu'il n'osa pas la formuler. Il resta en suspens, les mains tendues, froissant la gaze noire imprégnée d'une délicate senteur d'iris, la bouche tordue par la colère.
Pascal ferma les paupières pour ne pas voir son père qui, ainsi, lui fit horreur, et, affermissant sa résolution:
--Ne cherchez pas, répondit-il, la personne qui est venue est Mlle de Clairefont.
--Ah! ah! fit railleusement Carvajan... Il faut qu'ils soient bien à quia, là-haut, pour que la fière Antoinette se soit décidée à descendre jusqu'ici... Et tu l'as reçue?
--Oui, mon père...
--Qu'est-ce qu'elle voulait?
--Intercéder pour les siens auprès de vous...
--Intercéder? Vraiment! La voilà soudainement devenue bien humble!...
Il changea de ton, et, regardant son fils avec sévérité:
--Et pourquoi, dès mon arrivée, ne m'as-tu pas raconté la chose?...
--Parce que j'espérais, en gagnant un peu de temps, arriver à vous disposer favorablement.
Les deux hommes se dévisagèrent. Il y eut un silence.
--Ah! tu espérais?... Vraiment! Me prends-tu pour un tonton qui va comme on le pousse? Suis-je homme à changer au gré d'un caprice, et à renoncer à mes projets pour des pleurnicheries?... La belle a sans doute tâché de t'émouvoir avec des regards mouillés et de t'entortiller avec des phrases câlines!... Ah! elle connaît son métier de femme, et c'est une sucrée de la première espèce!... Elle nous en a donné un échantillon, le soir de la fête, quand son nicodème de fiancé a refusé de danser en face de toi!... Il faut se méfier de ces gens-là... En paroles, ils vous promettent le bon Dieu; mais, en actions, ils vous donnent le diable! Je les connais, moi, et bien, depuis le temps que je les pratique! Ce qu'ils savent le mieux, c'est mentir! La demoiselle t'a enjôlé, et elle n'était pas au bout de la rue qu'elle riait de toi... Tu peux m'en croire!
Pascal ne répondit pas. Il s'était promis de subir impassible les sarcasmes et les violences. Pouvait-il acheter trop cher la réalisation des promesses faites à la jeune fille? Carvajan avait repris sa marche de long en large dans son cabinet. Il réfléchissait, et sa physionomie était devenue très grave. Brusquement il s'arrêta, et, jetant un coup d'oeil à son fils:
--Mais enfin elle n'a pas fait que soupirer, n'est-il pas vrai? Elle a dû parler aussi un peu... Qu'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle proposé? Quand on demande la paix... c'est à de certaines conditions... Laissons le côté sentimental de la question, et voyons le côté pratique... Que veut-elle, d'abord?
--Que vous sauviez son frère, et que vous épargniez son père...
--Autrement dit, que je prouve clair comme le jour que le jeune Clairefont est aussi blanc que l'hermine, et que, tenant le vieux dans le creux de la main que voici, je le laisse aller franc et quitte?... Mazette! Et que m'offre-t-elle en échange? Sans doute une reconnaissance éternelle?...
--Mlle de Clairefont n'a point fixé de conditions...
--Et qui donc les fixera, sacredié? s'écria Carvajan, dont le visage basané devint d'un rouge sombre.
--Vous, mon père, répondit froidement Pascal... N'êtes-vous pas le maître?
Carvajan alla s'adosser à la cheminée.
--Je suis le maître, c'est vrai! dit-il avec une cauteleuse bonhomie... Mais la situation est embarrassante... Et deux avis valent mieux qu'un... Toi, à ma place, qu'est-ce que tu ferais?
--Je ne vous l'ai jamais laissé ignorer, mon père, et, dès le commencement de mon séjour, je vous ai exhorté à la conciliation. La situation de la famille de Clairefont était alors beaucoup moins grave qu'elle ne l'est aujourd'hui, et c'était uniquement dans votre intérêt que je parlais. Je souhaitais vous voir renoncer à une hostilité qui pouvait vous rabaisser dans l'opinion de beaucoup de gens. Je voulais vous voir des idées qui fussent à la hauteur de la position à laquelle vous avez su atteindre. Vous étiez le plus fort: il convenait de vous montrer généreux. C'était là le langage que je vous tenais... Et ceux que vous considériez comme vos ennemis résistaient encore! Que dois-je vous dire, aujourd'hui qu'ils sont vaincus, désespérés, et qu'ils demandent grâce? Ce n'est pas un avis que je vous donne, c'est une prière que je vous adresse. Soyez humain: ne frappez pas des gens à terre. Détournez-vous de ces Clairefont qui n'existent plus maintenant. N'accablez pas le fils, dont le seul et vrai crime est le nom qu'il porte, et laissez le père mourir en paix dans son domaine morcelé et appauvri.
--Le fils! s'écria Carvajan avec colère. Oublies-tu qu'il t'a insulté devant toute la ville?... Le père! ne sais-tu pas qu'hier matin il a voulu m'assommer? Des gens à terre?... Que feraient-ils alors s'ils étaient debout? Tu ne les connais pas: ce sont des bandits! Il redevint très calme et, fourrant ses mains dans ses poches:
--Enfin, mon bonhomme, c'est très joli, mais ils me doivent près de quatre cent mille francs!
--Le domaine en vaut le double!...
--Pardienne! je serais propre, sans ça!
--Mon père, reprit Pascal avec une émotion qui faisait trembler sa voix, ne m'ôtez pas tout espoir de vous convaincre... Faites-moi ce sacrifice, et je vous en serai reconnaissant toute ma vie! En échange, exigez de moi ce que vous voudrez, et j'y consens d'avance. Je serai votre serviteur, je m'attacherai à votre fortune, je ferai triompher votre ambition. Mes jours, mes nuits, tout vous appartiendra. Mais, au nom de ce qu'il y a de plus sacré, ne me refusez pas ce que je vous demande!...
Carvajan marcha sur son fils, et, avec une atroce ironie:
--Qu'est-ce qu'on t'a donc promis, si tu réussissais?
--Mon père! cria le jeune homme.
--Es-tu mon fils ou l'homme d'affaires des Clairefont?
--N'est-ce pas un fils qui veut le nom de son père respecté et honoré?
--Respect, honneur, mots bien placés dans ta bouche! Allons, monsieur l'honnête homme, dis donc hardiment ce que tu penses, aie donc le courage de ta trahison!... Crois-tu que j'en suis à m'apercevoir que j'ai un ennemi dans ma propre maison? Tu rêves de me tromper!... Tu es encore un peu trop jeune!... Niais, qui se laisse entraîner par une femme, et qui veut duper son père! Parle pour elle, plaide, soupire. Triple sot! Tu verras comment elle t'en récompensera! Ah! j'ai voulu savoir à quoi m'en tenir, et je suis fixé maintenant: tu as marivaudé avec la belle Antoinette, et tu es sa créature... Va, elle t'apprendra le respect et l'honneur!
--Mon père!
--Ose donc me dire qu'elle ne t'a pas ensorcelé! Ose donc nier que tu l'aimes!
Pascal, qui s'était courbé sous la colère paternelle, se redressa, et, montrant un visage illuminé par la passion:
--Eh bien! oui, je l'aime! Et ce sera le malheur de ma vie, puisque je me vois placé entre vous, que je trouve implacable, et elle, que je voudrais sacrée. Prenez pitié de moi! Tous les coups que vous allez frapper tomberont sur mon coeur. C'est la fatalité qui a décidé... Je n'ai pas été au-devant de Mlle de Clairefont. Je l'ai rencontrée sans savoir qui elle était... Et quand j'ai pu réfléchir, il était trop tard... Je vous engage ma parole de ne jamais la revoir, si vous voulez l'épargner... Je ne connais ni son père ni son frère... Devant les yeux je n'ai qu'elle. Elle seule! Vous ne pouvez la haïr: elle ne vous a jamais rien fait... Mon père, vous avez aimé, vous aussi, et vous avez souffert... Au nom du passé, soyez bon aujourd'hui, et ne faites pas votre fils aussi malheureux que vous l'avez été vous-même!
--Ah! tu as eu tort d'évoquer ce souvenir, dit Carvajan, car il me défend la pitié! Renonce à ton amour: il est un peu moins vieux que ma haine! Du plus loin que je me souvienne, je la retrouve, vivace au fond de mon coeur. C'est en elle que j'ai puisé l'énergie qu'il m'a fallu pour arriver où je suis. Je n'ai rien fait dans la vie que pour assurer son triomphe, et quand je touche au but, tu viens, pour un caprice, pour une amourette, me demander de renoncer à cette joie si ardemment rêvée? Allons donc! Tu n'es qu'un enfant plein de faiblesse et d'aveuglement. Tu ne sais pas te conduire... Laisse-moi faire tes affaires, en même temps que les miennes, et je t'obtiendrai plus que tu n'as pu désirer. Tu m'accuses presque d'être un mauvais père... Je te prouverai mon affection... Cette fille que tu aimes, la veux-tu? je te la donnerai. Tu la verras souple et douce! Sa fierté! ah! ah! j'ai un procédé, moi, infaillible, pour mettre au pas les jeunes personnes qui s'en font accroire... Aie confiance en moi... Suis mes conseils, ne te mêle de rien, sois simplement spectateur, et la princesse est à toi!...
--Jamais! cria Pascal avec furie. Je mourrais de honte devant elle!
--Ah! ah! fit Carvajan. Je crois m'être montré patient, mais tu commences à m'échauffer les oreilles! J'apprécie la fantaisie, mais à la condition qu'elle ne se prolonge pas! Il n'y a point de puissance humaine qui me ferait dire non, quand j'ai pensé oui! Or, je me suis fait, il y a trente années, le serment que je mettrais le marquis hors de son château et que je m'y installerais à sa place!
--Et moi, mon père, j'ai fait tout à l'heure le serment que je vous en empêcherais!
--Ah! vraiment! tu as juré cela? dit Carvajan avec un calme effrayant. Eh bien! tu apprendras à tes dépens qu'il ne faut jamais prendre d'engagement téméraire... Dans quinze jours, tu m'entends, le domaine de Clairefont passera en vente, et le marquis sera sur le grand chemin!
--Non, mon père, car demain vous serez payé!
--Allons donc! ricana le banquier. Avec quel argent?
--Avec le mien!
La maison en s'écroulant n'aurait pas produit un plus formidable effet.
--As-tu bien réfléchi, bégaya Carvajan, à ce que tu viens de dire?
--Oui, mon père, comme vous à ce que vous voulez faire!
--Tu contrecarreras mes projets?
--Je ne reculerai devant rien pour empêcher une spoliation indigne!
--Où prends-tu l'audace de me parler ainsi?
--Dans l'horreur que vos actes m'inspirent!
À ces mots, Carvajan s'avança menaçant et terrible. Il parut grandir, son visage fut bouleversé par une colère sauvage. Debout, tout noir, les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on l'eût pris pour le génie du mal.
--Ah! c'est ainsi! cria-t-il. Ah! tu me menaces et tu m'outrages! Eh bien! ceux que tu veux défendre, je les poursuivrai sans pitié. Ah! ils ont cru opérer une diversion triomphante en t'attirant à eux? Ils ont espéré que je m'arrêterais pour ne pas te combattre? Ils verront ce que je peux quand on me brave! Le beau protecteur qu'ils ont là!... Tu es bien hardi d'oser te frotter à ton père! Ah! ah! mon garçon, j'en ai maté de plus forts que toi, et tu connaîtras la poigne de Carvajan!... Imbécile, qui croit à tout ce que ces Clairefont lui ont promis!... Mais ce sont des hypocrites!... Ils se servent de toi... Ils t'ont amorcé avec la fille... Tu n'y as vu que du feu... Ah! elle n'est pas avare de gentillesses... Demande à l'officier!... Mais elle ne peut que te mépriser: un homme de rien, le fils de ton père, un monsieur qui n'est pas «de» quelque chose!... Quand tu auras tiré les marrons du feu, on te chassera comme un laquais! Voyons, comprends donc les choses... Pascal... mon ami!... Je ne te trompe pas, moi, je suis franc et sincère... Tu cours à un camouflet certain... Tu auras manqué à tous tes devoirs, renié ton père, et tu resteras avec ta courte honte!... Hein! tu m'écoutes?... Réponds-moi... Tu es là, les yeux fixes... M'entends-tu?... Voyons, veux-tu parler? Tu n'as pas la bouche cousue... Promets-moi de réfléchir... Ne donne pas des centaines de mille francs comme ça... Sacredié! C'est difficile à gagner, l'argent... Ah! ils ne seraient pas longs à te fricoter le tien! Pascal... Pascal!...
Il s'approcha du jeune homme, le prit dans ses bras, le serra, le caressa, lui parlant avec tendresse, avec éloquence, variant ses intonations, ardent à le convaincre et à le séduire. Il le trouva insensible, muet et sourd, cuirassé par sa volonté. Alors, bavant de colère, Carvajan cria:
--Hors d'ici, misérable! Je te chasse! Infâme qui vend son père, qui l'assassine! Oui, tu me tues! Si je ne vois pas ces Clairefont dans le ruisseau, je meurs: je n'ai vécu que pour cette heure-là, où je les tiendrai abattus, écrasés, sous mes talons!... Et tu me voles ce bonheur tant attendu!... Va-t'en... Va-t'en donc! Je te ferais du mal!
--Mon père!... supplia Pascal.
--Je te défends de m'appeler ton père... Le suis-je d'abord? J'en doute en voyant comment tu agis.
Le jeune homme demeura muet d'horreur devant cette fureur qui ne reculait devant aucune menace, devant aucun blasphème. Il fit un geste de désespoir et se dirigea vers la porte. Son père y fut en même temps que lui, prêt à un dernier effort:
--Pascal... Eh bien! au moins, transigeons, dit-il, les yeux égarés, mais le cerveau lucide... Ne paie pas... Et je les laisse en repos...
--Non, mon père, je n'ai plus confiance en vous... Vous me tromperiez.
Les cheveux gris de Carvajan se hérissèrent sur son crâne; il voulut frapper son fils: ses bras retombèrent sans force. Il essaya de crier, d'insulter, il ne put que balbutier:
--Si ta mère était là, elle te maudirait!...
--Non, mon père, dit le jeune homme, qui releva la tête avec orgueil.
Et, laissant le vieillard ivre de rage impuissante, il sortit.