III
En quittant Pascal sur le plateau qui domine la vallée de La Neuville, Mlle de Clairefont avait pressé l'allure de son cheval. Elle était désireuse de s'éloigner de cet homme qui, au premier abord, lui avait été sympathique et dans lequel, avec ennui, elle venait de découvrir un Carvajan. Elle eût voulu le chasser de sa pensée comme elle venait de l'éloigner de sa personne, mais, malgré elle, le visage de son compagnon de route, avec son large front, ses yeux clairs et sa bouche sérieuse lui apparaissait obstinément. Elle se disait: Il a pourtant la physionomie d'un homme loyal et sincère, et voilà qu'il est le fils d'un scélérat. Elle fit cette concession étrange: Peut-être est-il très bon néanmoins, et très honnête... Mais, s'élevant aussitôt contre cette indulgence inexplicable: En somme, ce n'est pas probable. Bon chien chasse de race. D'ailleurs il a eu l'air penaud et confus quand il a su qui j'étais... Et il a baissé la tête... D'où vient-il, celui-là, pour nous faire du mal?
Un Carvajan, pour Antoinette, ne pouvait avoir d'autre but dans la vie que de faire du mal à des Clairefont. Hélas! du mal, en restait-il à leur faire? Quel coup nouveau pouvait-on porter à cette famille qui, dans sa décadence progressive, était arrivée à une pauvreté voisine de la gêne? Et, avec une profonde mélancolie, la jeune fille, qui n'avait que vingt-trois ans, se reportait dans le passé et marquait les étapes de la ruine lente mais assurée.
Elle revoyait le château luxueux, brillant, animé, comme lorsqu'elle était toute petite. Puis, à mesure qu'elle grandissait, le train de maison diminuait, les chevaux se faisaient moins nombreux dans les écuries, les domestiques plus rares; le mobilier, usé, restait dans les appartements sans être remplacé. Le nid enfin devenait moins douillet, moins chaud, moins coquet, et elle s'en apercevait, mais, avec la première insouciance de la jeunesse, n'y attachait pas d'importance, jusqu'au jour où, la raison venant à éclairer son esprit plus mûr, elle avait compris que la misère, arrivée aux portes de Clairefont, frappait hardiment pour entrer, et que l'allié le plus sûr qu'elle eût était le marquis lui-même.
On ne pouvait plus rien cacher alors à ses yeux clairvoyants, et souvent, sur la table du large vestibule, elle surprenait les papiers timbrés, déposés le matin même. Elle lisait les glaciales et lugubres formules du grimoire judiciaire, commandement à «mon dit sieur de Clairefont» d'avoir à payer la somme de..., faute de quoi la saisie et la vente. Toujours on payait. Un suprême effort était tenté, on retournait toutes les bourses, on fouillait tous les fonds de tiroir, et, comme une grappe épuisée que l'on presse pour en extraire la dernière goutte, les vieux restes de l'opulence passée, grattés jusque dans les dorures des murailles, fournissaient la ressource exigée. C'était touchant et navrant à la fois.
L'existence matérielle seule n'avait pas à souffrir de cette diminution continuelle de la fortune patrimoniale. On vivait sur ce qui restait de la terre. La basse-cour fournissait de la volaille, le potager des légumes, et la ferme de la farine, des moutons et des boeufs. On se chauffait avec les arbres du parc, on nourrissait les chevaux avec le foin des pelouses, mais l'argent était toujours rare. Et Mlle de Clairefont faisait ses robes elle-même.
Le marquis, occupé de quelque problème, semblait ne pas se douter de ce dénuement. À vrai dire, il n'en souffrait pas. À compter du jour où Antoinette s'était aperçue des embarras dans lesquels son père avait jeté la famille, tout ce qui avait pu être tenté pour épargner à l'inventeur les tourments d'une situation difficile avait été réalisé par la jeune fille. Elle avait établi autour de lui un blocus de tendresse, et s'était ingéniée à conserver pour elle-même tous les soucis. Elle se montrait maternelle pour ce vieil enfant toujours souriant à son rêve et continuellement enflammé par l'espoir de faire une découverte qui rendrait aux siens le centuple de ce qu'il leur avait pris.
Sur un seul point il avait été impossible de lui donner complètement le change. Depuis deux ans Antoinette était fiancée à M. de Croix-Mesnil, et de saison en saison elle remettait le mariage. Le jeune baron était un charmant officier, d'une belle tournure, d'un esprit aimable, et dont le père, magistrat éminent, pouvait aspirer aux plus hautes fonctions de l'ordre judiciaire. Cette union, décidée à une époque où le marquis était encore en possession apparente de son domaine, avait paru près de se conclure. Mlle de Clairefont avait accueilli favorablement la demande. Le baron se montrait très empressé auprès de sa fiancée. Les notaires des deux familles avaient eu quelques conférences desquelles il résultait que le futur époux possédait, du chef de sa mère, quarante mille livres de rente en biens-fonds, et la future épouse, trois cent mille francs du même chef, son frère lui ayant fait abandon de sa part. Tout était décidé, prêt, les bans allaient être publiés, quand brusquement Mlle de Clairefont avait changé et, arguant de la mort d'une parente éloignée, avait demandé qu'on ajournât la cérémonie.
La tante Isabelle, chargée d'annoncer au fiancé les résolutions nouvelles d'Antoinette, s'était acquittée de sa mission avec son habituelle rudesse de vieux grognard, mélangée cependant d'une pointe d'attendrissement inusité. En manière de consolation, elle avait dit à Croix-Mesnil:
--Mon cher ami, voyez-vous, ma nièce s'est fourré dans la tête qu'elle ne vous épouserait pas ce trimestre-ci... Il faut en prendre votre parti comme un brave... Après tout, ce qui est «déchiré»... n'est pas perdu...
Et comme le fiancé, avec une tendre insistance, se plaignait du retard apporté à son bonheur:
--Ne regrettez rien, s'écria-t-elle, avec une émotion qui la fit redoubler de barbarismes. C'est la perfection que cette enfant-là!... Si vous saviez! Mais vous ne pouvez pas savoir. Enfin, croyez-moi, c'est un ange... Oui, un ange «immatriculé»!
Le baron montra une désolation d'homme du monde, se plaignit dans une juste mesure, et demanda la permission de continuer à faire sa cour, comme par le passé. Ce qui lui fut accordé. Le marquis, lui, manifesta un véritable chagrin de cette semi-rupture, il interrogea sa fille avec insistance, et ne put tirer d'elle aucun éclaircissement. Il la trouva calme, souriante, et répondant à toutes ses questions par ces seules paroles:
--Je suis heureuse auprès de vous... Je veux attendre...
--Mais, ma chère, reprit le vieillard, je serai plus tranquille quand je te saurai mariée... C'est un gros souci pour moi que ton établissement... Que deviendrais-tu si je venais à te manquer?
Antoinette et la tante Isabelle échangèrent un regard, un fin sourire glissa sur les lèvres de la jeune fille, qui, prenant la tête blanche du vieil enfant dans ses mains et la caressant doucement:
--N'ayez point de préoccupation, dit-elle d'une voix attendrie, ce mariage se fera un jour ou l'autre... Ne me pressez jamais.
Elle changea de ton vivement, et, avec une gaieté mutine:
--D'ailleurs, vous savez que j'ai mauvais caractère... étant un peu du côté des Saint-Maurice, et qu'on ne me force point à faire ce que je ne veux pas!
Le marquis se dit:
--Elle me cache quelque chose, et sa tante est au courant de l'affaire... Tout s'éclaircira un de ces matins.
Si l'inventeur, au lieu de poursuivre, dans le vague de sa pensée, le vol de ses chimères, avait tenu ses comptes, il aurait pu rapprocher de la résolution prise par Mlle de Clairefont une échéance de deux cent mille francs, engloutis dans le puits de la Grande Marnière, et il aurait compris pourquoi sa fille ne voulait plus se marier. Mais il n'y eut que l'huissier de Carvajan et la tante Isabelle qui eurent connaissance du généreux sacrifice fait par Antoinette pour empêcher qu'on ne vendît une partie du domaine. La vieille Saint-Maurice, qui avait des idées particulières sur toutes choses, trouva moyen de tirer de l'ajournement imposé à Croix-Mesnil une conclusion consolante pour sa nièce:
--Vois-tu, ma chère, en fin de compte... tu as peut-être eu raison de ne pas épouser à la légère ce jeune dragon. Il ne doit pas t'aimer autant que tu mérites de l'être. Il a été trop calme et trop convenable, en voyant qu'on lui laissait le bec dans l'eau, indéfiniment... Il aurait dû pousser des cris «fanatiques». Eh bien! tu l'as vu? Doux, sucré... une vraie carafe d'orgeat! Je ne sais pas en quoi on fait les amoureux et les soldats aujourd'hui!
Le marquis, dont les idées ne se fixaient pas longtemps sur le même sujet, avait repris le cours de ses travaux. Mais un soupçon était resté au fond de son coeur, comme un point douloureux, et, périodiquement, il disait:
--Eh bien! ma fille, et Croix-Mesnil? Quand l'épouses-tu?
--J'y pense, mon père, répondait Antoinette, avec un tranquille sourire.
Le baron venait tous les deux ou trois mois passer quelques jours au château, chassait avec Robert, se promenait à cheval avec sa fiancée, et repartait sans que rien fût décidé. Dans le pays, on glosait beaucoup sur son compte, on l'appelait ironiquement le fiancé de la semaine des quatre jeudis.
Certains chuchotaient:
--S'il n'épouse pas, c'est qu'apparemment il peut faire autrement. Du reste, c'est de tradition dans la famille. On sait qu'autrefois la tante Isabelle a fait ses farces!
Jour de Dieu! Si Mlle de Saint-Maurice avait eu vent de ces propos, quelle algarade, et comme elle eût riposté par des soufflets! Mais les Clairefont vivaient loin de tout, et la calomnie mourait sur le seuil de leur château morose et silencieux.
Depuis un assez long temps Antoinette, emportée au courant de ses souvenirs, était arrêtée devant les talus blancs de la Grande Marnière. Elle avait tout oublié; sa singulière rencontre, l'heure qui la pressait; et, laissant flotter les rênes sur le cou de son cheval, elle restait immobile. À ses pieds les charpentes des puits d'extraction pourrissaient inutiles, les hangars s'ouvraient, vides d'ouvriers, les wagons restaient immobiles entre les rails conduisant aux fours à chaux éteints. Toute cette exploitation, poussée pendant des années fiévreusement, avait cessé. Les immenses travaux commencés n'avaient pas été achevés. Et les amoncellements de calcaire improductif représentaient la fortune de la noble maison, les espérances de bonheur de la jeune fille, la sécurité des vieux jours du père de famille. Tout le passé, le présent et l'avenir, compromis sans rémission. Et pourtant que de fois Antoinette avait entendu le marquis s'écrier, en montrant la colline: Ici est la fortune de la maison!
Il avait fait faire des expériences qui toutes avaient été concluantes: la chaux de Clairefont pouvait défier toute concurrence. Pendant plusieurs années la vente avait été considérable. Mais le marquis, pour perfectionner son outillage, s'était mis à inventer des machines. Il avait expérimenté des moyens de calcination nouveaux. Et dans ses tentatives il avait gaspillé le bénéfice de son entreprise. Toujours le manque de suite dans les idées. La folle du logis s'égarant à la recherche du mieux, quand le bien existait, facile et sûr; le génie diabolique de l'inventeur sans cesse en quête d'un progrès à réaliser. Alors, au lieu de la réussite pure et simple, par le droit et ordinaire chemin, l'insuccès par des voies détournées et ardues. Et la ruine succédant à la fortune.
Cependant, malgré l'amer désenchantement que lui causaient tant d'échecs successifs, au fond de l'esprit de la jeune fille une dernière espérance fleurissait encore. Elle avait en son père une foi superstitieuse. Elle pensait: Il finira par trouver, comme il le dit si souvent; et ce jour-là, comme dans un prodigieux conte de fées, les blocs crayeux de la colline se changeront en or.
La cloche qui annonçait le déjeuner sonnant dans le lointain tira Antoinette de ses rêves. Elle donna un coup de cravache à sa monture, partit au galop, et vivement arriva à la grille. Elle secoua sa tête pensive, prit un air riant, traversa la cour immense, entre les pavés de laquelle l'herbe poussait haute, sauta toute seule à terre, ouvrit la porte d'une écurie, et, débridant sa bête, la laissa aller vers la stalle garnie de paille fraîche Puis, retroussant sa longue jupe sur son bras, elle se dirigea, suivie de son chien, vers la salle à manger.
Dans la vaste pièce dallée de marbre rouge et blanc, au plafond décoré de caissons dans lesquels étaient peintes les armes de la famille, aux murs garnis de dressoirs sculptés, dont les tablettes portaient les pièces massives d'une antique argenterie, derniers vestiges du luxe disparu, autour d'une table trop large, quatre personnes assises déjeunaient, servies par un vieux domestique.
À la gauche de M. de Clairefont une place restait vide, celle de la retardataire; à sa droite, Mlle de Saint-Maurice, avec sa taille de grenadier, sa figure écarlate de vieille fille couperosée; en face, le jeune comte Robert, et un personnage long et blême, très chauve, sans un poil de barbe, abritant derrière des lunettes à branches d'or ses yeux au regard indécis.
--Ah! voilà ma fille, dit avec satisfaction le marquis... Ma chère, je commençais à être inquiet... J'ai fait sonner trois fois la grosse cloche pour t'avertir... Tu étais donc partie bien loin?
--J'étais allée jusqu'à La Saucelle, mon père, répondit Antoinette en embrassant le vieillard... Les enfants du fermier sont malades et je voulais avoir de leurs nouvelles... Bonjour, ma bonne tante...
--Bonjour, fraîcheur... Viens que je te respire... Tu sens la rosée et les fleurs...
--C'est de vous, tante, qu'il faut dire cela: vous êtes radieuse, ce matin.
--Bon! bon! flatteuse, répliqua d'une voix forte Mlle de Saint-Maurice... Je suis radieuse à la façon d'un coucher de soleil!
Et elle épanouit dans un large sourire son visage embrasé.
Antoinette fit le tour de la table, donna en passant une petite tape amicale sur la joue de son frère et, tendant la main au troisième convive qui s'était levé cérémonieusement:
--Enchantée de vous voir, monsieur Malézeau, dit-elle... Je vous prie de m'excuser, je ne savais pas que j'aurais le plaisir de vous trouver ici en rentrant... L'étude est toujours à sa place? Mme Malézeau se porte bien?
--Choses et gens, Mademoiselle... tout à votre service, Mademoiselle, croyez-le bien... répondit le notaire qui, par un tic invétéré, ponctuait chacun des fragments de ses phrases d'un «Monsieur», «Madame» ou «Mademoiselle», du plus bizarre effet.
--Allons! tout est pour le mieux! conclut la jeune fille. Et, s'asseyant gaiement auprès de son père:
--N'allez rien chercher pour moi, Bernard, dit-elle au vieux serviteur, je prendrai le déjeuner où il en est... Je meurs de faim ce matin...
Elle se mit à manger avec une charmante vivacité de mouvements, un entrain juvénile et robuste qui faisaient plaisir à voir. Son frère la regarda un instant, puis, affectant un air solennel:
--Mademoiselle ma soeur, deux mots maintenant. Tu nous dis que tu reviens de La Saucelle, c'est fort bien. Je t'ai, en effet, vue passer sur le plateau... Mais ce que tu ne nous dis pas, c'est que tu n'étais pas seule...
À ces mots Antoinette devint fort rouge, et leva brusquement la tête...
--Allons, Robert, que signifie cette plaisanterie? s'écria la tante Isabelle. Prétends-tu nous faire accroire que ta soeur se promène sur les routes avec des gens que tu ne connais pas?
--Ma foi, il dit vrai, cependant, interrompit Mlle de Clairefont. Je me suis promenée ce matin pendant plus d'une demi-heure avec un inconnu.
--Quelque mendiant qui t'a suivie jusqu'au château?
--Non pas! C'est tout le contraire d'un mendiant...
--Tu m'intrigues... Est-ce donc un millionnaire? demanda le marquis en souriant.
--Si j'en crois ce qu'on raconte, il pourrait bien l'être, en effet, un jour...
--Eh! là. Vous verrez tout à l'heure que ce sera quelque brigand, qui aura demandé à Antoinette la bourse ou la vie.
--Tante, vous brûlez presque. Car, à cela près qu'il ne m'a demandé ni la bourse ni la vie... c'était le fils de M. Carvajan en personne.
Il y eut un silence. Jamais, depuis vingt ans, le nom de Carvajan n'avait été prononcé sous ce toit, sans qu'il fût l'avant-coureur de quelque malheur.
Le marquis baissa son front devenu sombre, et, à voix basse:
--J'avais oublié que Carvajan eût un fils...
Il jeta sur Robert et sur Antoinette un regard troublé, comme s'il eût craint que la haine du père, transmise au descendant comme un héritage, ne vint peser sur ses enfants aussi lourde qu'elle avait pesé sur lui. Et, avec une sourde inquiétude:
--Mais comment cette rencontre s'est-elle faite? Ce jeune homme t'a-t-il parlé?
--Oui! mon père, pour me demander son chemin, et très respectueusement.
--Je l'en félicite! murmura Robert, dont les yeux lancèrent un éclair. Car s'il en avait été autrement...
--J'ignorais qui il était, et je ne songeais guère à m'en informer... Un passant m'avait demandé sa route, qui était la mienne, et je l'avais invité à me suivre... Nous avons cheminé tous deux en silence, et c'est seulement au moment de nous séparer, et en me remerciant, qu'il m'a dit son nom...
--Comment est-il? interrogea la tante de Saint-Maurice. Est-ce un homme comme il faut, ou un «pétras»... A-t-il la mâchoire de loup de monsieur son père?
--Il a l'apparence d'un garçon bien élevé, et, quant à sa figure, elle n'est pas déplaisante à voir... Mais, tante, ajouta ironiquement Antoinette, si vous êtes curieuse d'avoir des détails sur l'héritier de la maison Carvajan, M. Malézeau pourra sans doute vous en donner de complets...
--Moi, Mademoiselle? balbutia le notaire, en portant les mains à sa maigre poitrine avec un geste de protestation...
--Le maire de La Neuville n'est-il pas votre client comme moi? dit malicieusement M. de Clairefont.
--Oh! c'est bien différent, Monsieur le marquis, s'écria Malézeau, dont les yeux papillotèrent derrière ses lunettes d'or; avec M. Carvajan j'ai des relations d'affaires, Monsieur le marquis, mais avec vous, Monsieur le marquis, et votre aimable famille, Monsieur le marquis, oh! les liens du plus respectueux dévouement...
--Enfin, Malézeau, vous dînez chez le maire? interrompit vivement Robert avec un sourire narquois.
--Rarement, Monsieur le comte, le plus rarement possible! dit le notaire, qui parut être au supplice... Vous savez ce que sont les villes de province, Monsieur le comte? Un officier ministériel est tenu à beaucoup de ménagements, Monsieur le comte, sous peine de ne pouvoir exercer sa profession, Monsieur le comte. Les temps sont durs... M. Carvajan, avec sa banque, fait beaucoup d'affaires, Monsieur le comte... C'est une grosse ressource pour une étude comme la mienne... Mais aucune intimité, entre lui et moi, croyez-le bien!...
--Allons! ne faites pas le jésuite, Malézeau! s'écria avec brusquerie la tante Isabelle, dont la lèvre moustachue se plissa dédaigneusement... Vous a-t-on jamais reproché vos accointances avec le personnage? Sommes-nous gens à exciter qui que ce soit contre lui? Avons-nous jamais riposté à ses mauvais procédés autrement que par le dédain?
--Ce n'est peut-être pas, Mademoiselle, ce qui a été fait de mieux, Mademoiselle, murmura le notaire, en jetant autour de lui un regard inquiet... Un peu de résistance aurait pu lui donner à réfléchir, Mademoiselle. Vous lui avez laissé la tâche trop facile... Il ne faut jamais dédaigner son ennemi...
--Voudriez-vous qu'on fît à un tel croquant l'honneur de compter avec lui? reprit avec fougue la tante de Saint-Maurice. Il faut un régime absurde, comme celui que nous subissons, pour que de pareilles espèces puissent compter... Voilà ce Carvajan qui est maire, à présent!... Autrefois, on n'en aurait même pas voulu comme garde champêtre... Quant à son fils...
--Oh! son fils, Mademoiselle... son fils n'a pas eu beaucoup à se louer de lui... Et s'il a quitté le pays, Mademoiselle, c'est parce qu'il ne voyait pas du même oeil que son père...
--Je lui en fais mon compliment, interrompit Robert.
--Il a beaucoup voyagé, Monsieur le comte, il a eu la bonne fortune ou le talent, comme vous voudrez, de se faire bien venir d'un puissant financier dont il est devenu le représentant, Monsieur le comte. On lui a donné à liquider des affaires délicates en Amérique, et il s'en est tiré à son honneur... On le dit, Monsieur le comte, doué d'un remarquable talent de parole, Monsieur le comte. Il a appris, sur le tard, l'anglais et l'espagnol, et il a plaidé, paraît-il, en Australie et au Pérou, des procès devant les juridictions anglaises et péruviennes, Monsieur le comte, avec un succès prodigieux. Il a beaucoup vu, beaucoup appris, et s'est fait en courant, Monsieur le comte, contrairement au proverbe qui dit: Pierre qui roule n'amasse pas de mousse, une très jolie fortune... Monsieur le comte. Il est, en somme, absolument indépendant, et si vous voulez mon opinion, je ne crois pas, Monsieur le comte, qu'il reste longtemps à La Neuville, Monsieur le comte. Il ne s'entendra pas plus, aujourd'hui, avec M. Carvajan qu'il ne s'est entendu autrefois...
--Il sera donc comme tout le monde... Car ce diable d'homme n'a épargné personne, dit le marquis.
Il resta un instant pensif, puis, avec une grande tristesse:
--C'est un fait singulier que ce Carvajan, qui a pressuré le pays tout entier, soit respecté, et que moi, qui n'ai jamais rendu que des services... je sois honni...
--On ne respecte pas M. Carvajan, dit Malézeau, on le craint, Monsieur le marquis, ce qui est bien différent. Il a une main dans toutes les caisses; et ceux qui pourraient tenter, Monsieur le marquis, de lui résister, Monsieur le marquis, savent qu'il leur en coûterait cher...
M. de Clairefont ne répondit pas: il était tombé dans une grave méditation. La sombre figure de Carvajan, appuyé à la petite porte du magasin de Gâtelier, s'était dressée au fond de son souvenir. Il lisait la jalousie, la haine, dans ses regards. Et toutes les désastreuses conséquences de cet antagonisme commencé ce jour-là lui apparaissaient une à une. Quelle lente et constante progression! La désaffection de son entourage, l'hostilité constante des paysans, le mauvais vouloir des fonctionnaires, et tout le monde le fuyant comme un pestiféré. Il avait été mis, lui, l'ancien maître du pays, hors la loi par ce parvenu. Et l'oeuvre de rancune, commencée il y avait vingt ans, était presque consommée. De sa fortune, de son influence, il ne restait plus que de misérables vestiges. Et l'auteur de ce désastre, debout sur les décombres de l'édifice sapé par lui, triomphait, ricanant et cynique. Oui, il en coûtait cher à ceux qui tentaient de lui résister. Nul ne le savait mieux qu'Honoré. Et, avec angoisse, le vieillard se demandait ce que son implacable ennemi pourrait bien essayer de lui prendre maintenant.
Allait-il l'attaquer dans son honneur? Sur ce point-là, cependant, il se croyait invulnérable. On pouvait contribuer à hâter sa ruine par des manoeuvres cachées, mais parvenir à souiller son nom, cela lui paraissait impossible. Qu'importait donc? Ne se relèverait-il pas? Une seule découverte, conduite à un résultat pratique, suffirait, et il venait d'inventer un fourneau qui, employé dans les usines, devait faire réaliser des économies immenses. Ce serait pour lui une source de revenus incalculables. Le monde entier deviendrait son tributaire, et il récolterait enfin, après avoir semé pendant toute sa vie. Ils seraient bien étonnés, ceux qui le considéraient comme un insensé. Sa belle-soeur de Saint-Maurice, la première, qui ne croyait pas à ses créations. Et Carvajan, qui, avec sa finasserie de paysan, avait osé entamer la lutte, que deviendraient, ses moyens misérables et ses embûches mesquines? Ses filets ne seraient pas assez solides pour retenir la proie qu'il avait convoitée. Il serait écrasé, anéanti, balayé en un instant. On pourrait faire la différence entre le tripoteur aux idées étroites et vulgaires et le savant aux conceptions puissantes et fécondes.
Peu à peu, s'animant à la pensée de cette réussite tant de fois rêvée, le marquis redevint souriant, son front s'éclaircit, il se frotta vivement les mains et, poussant une exclamation joyeuse:
--Nous verrons bien! Allez! mes amis... le petit bonhomme vit encore!
Voyant ceux qui l'entouraient le regarder avec surprise, il rentra en lui-même, reprit, anneau par anneau, la chaîne des idées qui l'avait amené, d'un point de départ navrant, à une conclusion victorieuse. Il comprit qu'il avançait sur le succès, et que, pour l'instant, il avait beaucoup à craindre et peu à espérer. Il se leva, et, s'appuyant sur le bras de sa fille:
--Allons prendre le café dehors.
Ils descendirent les marches du perron, et s'arrêtèrent au bord de la balustrade de pierre, sous un berceau de verdure. Le ciel était d'un bleu tendre. Une faible brise agitait le feuillage et rafraîchissait l'air. Une sensation de béatitude exquise emplissait le coeur et engourdissait la pensée. L'horizon était voilé d'une brume légère, dans laquelle les lointains se fondaient, doucement estompés. Des bruit confus montaient de la vallée, animant la solitude des taillis profonds, qui moutonnaient comme une mer sombre au bas de la terrasse. Ils restèrent tous les cinq, pendant un instant, absorbés par l'espace, n'ayant plus le sentiment de leur être, perdus dans l'immensité qui s'ouvrait devant eux.
Le vieux Bernard, en apportant sur un plateau des tasses en saxe ancien et une cafetière en argent ciselé, aux armes de France, souvenir princier donné au père du marquis, les tira de leur extase. Antoinette se leva lentement, et commença, de ses doigts légers, à remuer les pièces de porcelaine et d'argenterie, avec cette grâce souriante et coquette des femmes qui donne une saveur plus vive aux friandises apportées par elles.
--Un peu de café, M. Malézeau?
Et le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse, d'où s'échappait une vapeur brûlante et parfumée. La tante Isabelle avait, elle, le département de la cave à liqueurs, et c'était d'un air de gendarme qu'elle présentait ses carafons.
--Un verre de kummel, M. Malézeau?
--Je vous suis très obligé, Mademoiselle, mais je prendrai, si vous le permettez, Mademoiselle, de la fine Champagne... Vieille habitude, Mademoiselle. Mais tous vos produits nouveaux ne sont pas de mon goût...
--À votre guise! On ne vous invite pas à déjeuner pour vous faire violence... Toi, Robert, je ne t'offre rien... Tu as besoin de te modérer...
Elle adressa à son neveu un regard significatif. Mais le jeune homme enleva lestement le carafon des mains de Mlle de Saint-Maurice, et, s'éloignant de quelques pas:
--Comment, tante, vous voulez me sevrer? dit-il, mais j'ai passé l'âge!
--Au moins, mauvais sujet, rien qu'un verre!
--Un tout petit!
Et le jeune comte, versant à même sa tasse, l'emplit jusqu'au bord.
Dans sa large existence de gentilhomme campagnard, Robert avait pris des habitudes et des appétits violents auxquels il lui était maintenant difficile de résister. Sa nature athlétique lui permettait les excès qui suivent toujours les repas de chasse, lorsque, las d'avoir couru les bois et les champs, on prolonge la soirée entre hommes, les coudes sur la table, en fumant.
Il était connu pour un des plus solides buveurs de la province, et en tirait vanité. Il avait soutenu, dans l'excitation du plaisir, des gageures absurdes, comme, par exemple, de boire plusieurs tasses de ce qu'on appelle le café aux quatre couleurs, mélange affreux de cognac, de chartreuse, de kirsch et d'absinthe, fait pour affoler le plus solide cerveau.
Sa tête et son estomac résistaient à ces dangereuses épreuves. Et il éprouvait une fierté stupide quand on lui disait: Vous, Clairefont, qui êtes un si beau gobelet... C'était sa gloire, à ce grand garçon, de tenir tête sans fléchir aux plus rudes ivrognes du département.
Il avait commencé à boire par ostentation, et, peu à peu, l'habitude aidant, il avait fini par y prendre du plaisir. Il ne dédaignait pas, le dimanche, de descendre chez Pourtois. Là il jouait aux quilles, et s'attablait avec les jeunes gens de la ville. On ne le traitait pas, lui, comme on avait traité son père au temps de sa jeunesse, avec une crainte respectueuse. Mais quelle différence aussi entre ce Clairefont gigantesque, haut en couleur, un peu débraillé, très bruyant, prêtant à la familiarité, et le Clairefont petit, mince, correct, froid, d'une politesse exquise, qui savait si bien tenir les gens à distance! C'était le jour et la nuit. Et on se demandait par quel miracle de la nature ce fils était né de ce père.
Dans les premiers temps, l'intempérance de Robert avait inquiété le marquis. Il était descendu des nuages de ses conceptions scientifiques, et avait traité très gravement cette question fort terrestre. Il adressa de vifs reproches à son fils. Mais il se heurta à la tante de Saint-Maurice qui arrivait à la rescousse.
La vieille Bradamante trouva des arguments pour pallier les torts de son neveu. Quoi! tant de bruit pour quelques rasades! Les ancêtres s'en entonnaient bien d'autres! Et on se souvenait de ce Clairefont qui, sous Louis XIII, avait renchéri sur Bassompierre en vidant, lui, ses deux bottes à chaudron pleines de vin de Sicile. Les roués de la Régence s'en privaient-ils, dans les fêtes du Palais-Royal? Et toute une suite historique de bons vivants, tenant en mains le hanap, le gobelet ou le verre, défilait devant les yeux du marquis, protestant contre sa bégueulerie, et proclamant la souveraineté aristocratique de la bombance. Il était jeune après tout, ce garçon. Quand il s'amuserait un peu avec ses amis, où serait le mal? Il fallait bien lui laisser jeter son premier feu...
--Qu'il le jette! Au moins, disait Honoré, qu'il ne le noie pas!
--Eh! mon cher, votre fils n'est pas un être chétif et délicat comme vous, s'écriait la tante Isabelle, c'est un «Goliathre»!
Le marquis morigéna Robert, qui promit d'être plus sobre. Mais c'était plus fort que lui. Aussitôt qu'il se trouvait avec quelques chasseurs devant de vieilles bouteilles, il s'animait, parlait, criait, et les sages résolutions s'effaçaient de son souvenir.
Ce qu'il y avait de plus grave dans son cas, c'est que, doux comme un mouton dans le courant habituel de la vie, il devenait, quand il avait une pointe d'ivresse, méchant comme un loup. Il tapait dur, et les gens prudents se mettaient hors de la portée de son bras.
Il avait eu, l'année précédente, une fâcheuse affaire. Après un dîner d'ouverture où les exploits des tireurs avaient été copieusement célébrés, il avait à moitié assommé un garçon d'écurie qui, par erreur, avait attelé à son break le cheval d'un autre invité. L'homme était resté six semaines sur le flanc. Le comte, dégrisé, s'était montré au désespoir, et avait pris vis-à-vis de lui-même l'engagement formel de fuir les réunions dangereuses.
Depuis un an il se tenait parole, et la tante Isabelle, fière de la sagesse de son neveu autant qu'elle avait été indulgente pour sa folie, l'aidait par ses objurgations à persévérer dans sa louable conduite.
Cette vieille fille, idolâtre de l'unique rejeton mâle de la noble maison, eût mis le monde à l'envers pour l'amour de Robert. Elle le regardait frappant à petits coups avec sa cuiller sur le sucre qui s'obstinait à ne pas fondre dans l'eau-de-vie, et admirait sa robuste prestance. Il avait les épaules larges et la taille fine, de petites mains au bout de ses bras d'acier, et une figure énergique, rougie par le grand air, éclairée par des yeux bleus. Ses cheveux et ses sourcils étaient châtain très foncé, et ses moustaches d'un blond très pâle, ce qui donnait à sa figure une singulière douceur.
Sa soeur formait avec lui un contraste complet. En elle tout était finesse et grâce. Les deux races dont ils étaient issus se trouvaient incarnées en eux d'une façon bien tranchée. L'un était un Saint-Maurice gigantesque, aux appétits matériels et violents. L'autre était une Clairefont, délicate, rêveuse et un peu chimérique. C'est pourquoi elle aimait tant son père.
Depuis un instant le notaire piétinait avec une impatience visible. Le sable criait sous ses pieds, et il allait de la tonnelle à la balustrade de la terrasse, agité, nerveux, comme s'il sentait le désir de brusquer une situation difficile, et cependant n'en avait pas la hardiesse.
Le marquis, les yeux dans le vide, semblait suivre une vision attrayante. Il souriait et, distraitement, ses doigts battaient une marche sur la table de pierre à laquelle il s'était accoudé. Quels souvenirs heureux ou quelle radieuse espérance captivaient ainsi la pensée du vieillard? Dans quelles sphères éthérées, dans quel domaine du bleu avait-il été transporté par un rêve?
Il fit soudain un geste brusque, frappa sur son genou du plat de sa main, et, les joues colorées par une rougeur joyeuse:
--Mon four à courants circulaires donnera quatre-vingts pour cent d'économie sur le chauffage actuel, s'écria-t-il d'une voix triomphante, et il brûlera tous les résidus, toutes les substances inutilisées jusqu'ici... Ah! ah! Malézeau, vous m'en direz des nouvelles... Il y a là une mine d'or!
La figure de Mlle de Saint-Maurice se rembrunit, elle croisa ses bras, et, marchant avec une désinvolture de gendarme:
--Mon frère, c'est la dixième fois, depuis quelque temps, que vous découvrez le Pérou!
--Oh! cette fois, c'est la bonne, répliqua vivement l'inventeur. La découverte que j'ai faite répond à un besoin impérieux. Toutes les usines souffrent du prix sans cesse grandissant du combustible. Avec mon système, le charbon devient, sinon inutile, au moins facile à remplacer. On peut brûler des copeaux, de la paille mouillée, des débris de betteraves, des cannes à sucre... Vous comprenez l'importance du procédé... Les grèves, dans les bassins houillers, seront inefficaces, et ne mettront plus en danger l'industrie universelle. Aussitôt mes brevets pris, j'aurai des traités avec les grandes usines du monde. C'est un revenu formidable, vous dis-je, et assuré... Je suis tellement certain du succès que je risquerais mon nom, s'il le fallait, dans cette entreprise.
--Mon frère, un gentilhomme n'a pas le droit de disposer de son nom, interrompit rudement la vieille fille.
--C'est vrai, dit gravement le marquis. Ce nom est à tous ceux qui l'on porté avant moi, et je dois le transmettre intact à ceux qui me suivront... Mais croyez, tante, qu'il ne serait pas diminué si j'y attachais l'honneur d'une si belle conquête industrielle.
--Vous savez depuis longtemps ce que je pense de vos recherches. Un homme tel que vous n'a rien à gagner et a tout à perdre dans ces besognes d'ouvrier.
--Mais, interrompit le marquis en souriant, le roi Louis XVI faisait de la serrurerie.
--Aussi vous voyez comme cela lui a réussi! s'écria triomphalement Mlle de Saint-Maurice.
--Vous ne pensez pas, au moins, que je mourrai sur l'échafaud?
--Non! mais vous mourrez sur la paille!
Antoinette s'était approchée: elle prit la tante Isabelle par le cou:
--Allons, soyez bonne, murmura-t-elle tout bas... ménagez mon père.
--Ta ta ta! Te voilà bien, toi, enjôleuse, dit la vieille fille, dont la barbe se hérissa. Tu es pour moitié dans les folies de monsieur ton père!... Au lieu de le critiquer, tu l'encourages... Et j'en suis pour ce que je dis: Nous le verrons sur le fumier, comme «Jacob»... Au reste, mon cher, faites ce que vous voudrez... Voilà M. Malézeau qui a sans doute à vous parler de vos affaires... Écoutez-le et tâchez de profiter de ses avis.
Au mot «affaires», Robert avait fait un pas dans la direction du perron. Le marquis jeta à son notaire un regard plein d'une tranquillité souriante, et, s'appuyant sur le bras de sa fille avec une caressante paresse:
--Eh bien! mon cher Malézeau, je suis à vous... Désirez-vous que nous rentrions?
--Monsieur le marquis, je le préférerais; j'ai certains relevés de compte à vous soumettre, Monsieur le marquis... Et je crois que la plus sérieuse attention...
--Allons dans mon cabinet, dit M. de Clairefont... Je vous montrerai le modèle de mon four, Malézeau... Vous verrez comme c'est simple d'application... Mais il fallait trouver l'idée... Une idée, ce n'est rien et c'est tout, tante Isabelle.
--Bon! bon! ce ne sont pas les idées qui vous manquent, à vous... grogna la vieille fille. Seulement vous les avez généralement biscornues, comme si vous aviez été nourri par une chèvre.
Elle s'approcha du notaire qui suivait M. et Mlle de Clairefont.
--Est-ce que c'est grave, Malézeau? demanda-t-elle avec une agitation intérieure qui faisait trembler sa grosse voix. Il y a longtemps qu'on ne vous a vu, et, pour que vous veniez sans avoir été appelé, il faut que ce soit grave.
Le notaire baissa la tête en signe d'assentiment, ses yeux dépareillés tournèrent désespérément sous les verres de ses lunettes, et il ouvrit les bras, plein d'accablement...
Mlle de Saint-Maurice frémit. Depuis plusieurs années, elle était habituée aux remontrances que l'homme d'affaires adressait à son noble client. Et chaque fois que Malézeau avait fait une apparition à Clairefont, la fortune patrimoniale s'était amoindrie de quelques pièces de terre ou de quelques coins de bois. Aujourd'hui tout était hypothéqué; le domaine croulait sous le fardeau des échéances auxquelles il fallait faire face. Un poids de plus, et il s'abîmait dans la ruine finale.
--Au nom du ciel, ne lui avancez plus rien, dit la tante Isabelle; il est féru de son idée nouvelle, il va vous demander de l'argent... Résistez à ses prières. C'est une affaire de conscience, Malézeau. Voyez-vous! Honoré est un vieil enfant «prodige»... Ah! s'il voulait renoncer à ses idées, comme nous tuerions volontiers le veau gras!
--Comptez sur moi, Mademoiselle, je suis décidé à être très carré, Mademoiselle, vous en aurez la preuve.
Le marquis, arrivé sur le perron, se retourna. Devant lui, la vallée inondée de pure lumière s'étendait calme et riante. Dans la verdure des prairies, la rivière coulait brillante, entre deux bordures de saules trapus et rabougris. Les toits d'ardoises et de tuiles des maisons, éclairés par le soleil, étincelaient au milieu du noir feuillage des arbres. L'air était si limpide que, sur le haut clocher de l'église, le coq de fonte dorée qui couronnait la flèche se distinguait nettement. Le tintement de la cloche d'une fabrique arrivait grêle, appelant les ouvriers au travail, et le bruit bourdonnant du jeu des écoliers attendant l'heure de la classe montait jusqu'au haut de la colline. Le vieillard s'arrêta un instant, appuyé à la rampe de fer, les yeux fixés sur ce paisible tableau. Le souffle pur de la brise ardemment aspiré emplit sa poitrine. Des larmes lui vinrent aux yeux, et, à voix basse, il murmura:
--Le repos et l'insouciance devant cette belle nature... La joie calme de la vie au milieu des miens... C'était là peut-être la sagesse et le vrai bonheur! Mais chacun a sa destinée, et ne doit point s'y dérober.
Il secoua la tête, et voyant que le notaire s'était attardé à causer avec Mlle de Saint-Maurice:
--Malézeau, quand vous voudrez, mon ami...
Et il entra dans le salon. Robert, à grands pas, se dirigea vers l'aile gauche, où un escalier, pratiqué dans une des tours à toit aigu qui flanquent le corps de logis, conduisait à son appartement. Il sifflait gaiement un air de chasse en suivant un long couloir qui desservait les communs. Il passa devant la cuisine immense, avec sa cheminée garnie de bancs circulaires, au fond de laquelle dormait une broche longue à pouvoir y rôtir un veau tout entier. Une seule femme s'agitait dans la salle, faite pour les festins de Gargantua ou les noces de Gamache, et qui servait à préparer les modestes repas des quatre habitants du château. Le jeune homme jeta un amical bonjour à la servante, et, tournant sur sa droite, il s'apprêtait à monter les degrés de pierre, quand un bruit d'éclats de rire, interrompus par des coups sourds appliqués régulièrement, attira son attention.
Il fit quelques pas, et, s'arrêtant devant une porte entre-bâillée, il vit auprès d'une fenêtre, sur laquelle s'était juché le berger aux cheveux rouges, Rose Chassevent qui repassait. Elle frappait son fer sur une plaque de laine roussie par de nombreuses brûlures, et, tout en causant avec son sauvage compagnon, poussait vivement son travail. Bras nus, sa guimpe entr'ouverte, le teint animé, elle était ravissante, la fille du braconnier. Assis sur ses talons, ses genoux soutenant son menton, le Roussot, fixant Rose avec une admirative convoitise, semblait un loup tapi, prêt à bondir sur la victime que sa voracité lui désigne. Il poussait de temps en temps de rauques exclamations, ne se décidant à prononcer un mot que quand il y était absolument forcé, comme si son mutisme eût été causé plutôt par la paresse que par l'infirmité. Rose avait cessé de rire: elle lui parlait maintenant avec une pointe d'accent normand qui donnait une saveur piquante à ses paroles:
--Non, vois-tu, le Roussot, tu n'es pas assez soigné sur ta personne... Regarde: tu as un pantalon en lambeaux et une chemise toute grise de poussière. De plus, tu sens l'odeur de tes moutons, et ce n'est pas plaisant pour une fille.
Le berger poussa un grognement, ses petits yeux de pie étincelèrent et, semblant faire un effort extraordinaire, il articula:
--Beau pour la fête!
--Ah! ah! cachottier, tu préparais une surprise! s'écria l'ouvrière, en poussant gaiment son fer brûlant. Eh bien! sois seulement présentable, et je danserai avec toi, je le promets... comme avec les autres.
Le Roussot resta silencieux, ses lèvres se crispèrent, méchantes. Son visage eut pendant quelques secondes une expression de bestialité effrayante. Puis il se mit à rire par saccades, comme s'il avait le hoquet.
--Allons, mon fils, tu es content, dit Rose. Mais ce n'est pas une raison pour rester là en espalier toute la journée. Tu feras bien d'aller à tes bêtes, car si on te surprenait ici...
Elle n'eut pas le temps d'achever. Robert venait de paraître. Le berger poussa un sifflement aigu, et, détendant ses jambes comme deux ressorts, avec une adresse de singe, il sauta par la fenêtre et prit sa course du côté des écuries.
--Eh bien! je t'y pince à causer avec ton amoureux, dit le comte en s'asseyant sur le bout de la planche à repasser... Tu n'as guère de raison de te montrer fière, puisque tu es si aimable pour le plus laid des gars de la ferme.
--Oui da, monsieur Robert, dit Rose avec coquetterie, venez-vous à la lingerie pour me faire une scène?
--Ma foi non... Je montais quand je t'ai entendue causer avec ce drôle... Mais je ne t'aurai pas dérangée pour rien...
Il allongea le bras et, prenant la belle par la taille, il mit, sur son cou très blanc, un rapide baiser.
--Ce n'est pas là ce que je vous demandais, dit l'ouvrière, en rajustant sa guimpe. Quand on embrasse la fille, il ne faut pas être si dur pour le père... Qu'est-ce qu'on m'a dit que vous aviez encore fait au bonhomme Chassevent?
Le jeune homme fronça les sourcils:
--Oh! tu sais, si tu veux que nous restions bons amis, ne parlons pas de ta vieille canaille de père...
--Et moi je ne veux pas que vous me parliez, si vous devez le traiter de la sorte! s'écria Rose, dont les joues s'empourprèrent.
--Allons, ne fais pas la méchante, dit le comte en s'approchant de la gentille repasseuse. Il prit son bras et le caressa doucement. Elle continuait à faire la moue, les yeux baissés, mais un commencement de sourire au coin de la lèvre. Ses cheveux blonds frisés se retroussaient sur sa nuque robuste, et, par l'échancrure de son col, la naissance de ses épaules apparaissait veloutée comme un fruit mûr.
--Si vous vouliez pourtant, comme tout pourrait bien s'arranger! dit Rose, en levant subitement ses yeux, qui se fixèrent, très doux, sur ceux de Robert. Le père a la passion des bois et la rage du gibier... Eh bien! prenez-le comme garde... Il ne vous collettera plus vos lièvres, et vous avez assez de lapins pour qu'il se nourrisse sans vous faire de tort... La masure de La Saucelle est sans locataire... J'irais y habiter avec lui... Ce serait plus commode pour moi venir en journée ici... Et ça me causerait tant de plaisir!...
Le comte approcha ses lèvres des joues de Rose qui ne se défendait plus, et, effleurant sa petite bouche de sa longue moustache:
--Tu n'es pas trop bête, dit-il... Et tout ça pourrait se faire aisément, comme tu dis, si ce vieux diable de Chassevent n'était pas le plus déterminé coquin qu'il y ait à dix lieues à la ronde. Ma chasse serait bien gardée avec lui, qui est le compère de tous les braconniers du canton!... Non, mon enfant, je ne logerai pas ton père, si ce n'est en prison... Et ce sera autant de gagné pour toi. Pendant ce temps-là il ne te prendra pas ton argent et ne te donnera pas de calottes.
--Ah! c'est comme ça! dit Rose furieuse, en s'arrachant des bras du jeune homme. Eh bien! moi, je vous défends de m'approcher... Et si vous touchez seulement à un pli de ma robe... je préviendrai Mlle Antoinette... Ah! mais!
--Bravo! la vertu t'embellit, ma mignonne... Il faut y persévérer, dit gaiement Robert... Tiens, regarde ton galant à cheveux rouges qui t'observe là-bas.
Ramené par une âpre et jalouse curiosité, le Roussot rôdait dans la cour, guettant de ses yeux perçants la fenêtre de la lingerie. Il était fort éveillé, et sa mine rusée eût donné beaucoup à penser aux gens qui le considéraient comme un innocent. En se voyant observé, il se détourna, prit un air abruti et se mit à faire claquer son fouet à tour de bras, comme il en avait l'habitude pour se distraire.
--Le Roussot, reprit Rose avec aigreur, est un pauvre garçon, qui ne ferait pas de mal à une mouche, et que je prends en grande pitié! C'est mal à vous, monsieur Robert, de vous moquer de lui... Il a été recueilli chez votre père, après avoir été trouvé exposé sur le revers de la route... Je l'ai vu grandir, et c'est vraiment mon camarade d'enfance... Il ne dirait pas du mal du père, lui, marchez!
--Allons! la paix! dit Robert, en pinçant l'oreille hâlée de la jolie fille entre deux doigts, et la tirant doucement... Nous tâcherons de faire quelque chose pour te plaire, sans nous attirer du dommage.
Le visage de l'ouvrière s'éclaira, ses lèvres s'arrondirent dans un sourire, et, avec une coquetterie câline, apportant sa joue au jeune homme:
--Oh! vous êtes si gentil quand vous voulez!...
Il la prit par les épaules et l'embrassa vivement. Elle se dégagea avec un cri et un peu pâle:
--Ah! vous m'avez fait mal... Ne me serrez pas tant... Vous êtes si fort!... Vous m'étoufferiez sans le vouloir.
Au même moment une voix sonore se fit entendre, disant:
--Et ce serait grand dommage!
Comme Robert se retournait mécontent, la tête de Tondeur, rouge et souriante, parut à la hauteur de la fenêtre:
--Votre serviteur, monsieur Robert et la compagnie, dit le joyeux compère. Mâtin! vous vous chauffez d'un fameux bois!
Et, clignant de l'oeil, il partit d'un gros rire qui le rendit violet.
--Qu'est-ce qui vous amène ici? demanda rudement le comte.
--Pardié, monsieur Robert, quelque chose qui vous touche plus que moi: en visitant les coupes tout à l'heure, j'ai découvert un nid d'émouchets... Et je suis venu dare-dare vous en prévenir.
--Et je vous en remercie, dit Robert en changeant d'attitude... Le temps de prendre mon fusil et je suis à vous.
--N'oubliez pas toujours ce que vous m'avez promis! s'écria Rose, en remuant ses fers à grand bruit sur son fourneau de fonte.
--Nous verrons ça! Attendez-moi, Tondeur.
Et, leste, le jeune comte gagna l'escalier.
--Qu'est-ce qu'il t'a promis, Roson? fit le marchand de bois, en appuyant ses grosses pattes velues sur l'appui de la fenêtre. Est-ce de t'épouser?
--Vieille bête! dit la belle fille. Tenez, voilà M. Malézeau qui sort. Allez lui demander s'il a reçu la commande du contrat!
Accompagné par le marquis, le notaire traversait la cour. M. de Clairefont parlait avec animation, et Malézeau l'écoutait en pliant l'échine, comme décidé à supporter l'avalanche des raisonnements, sans se départir d'une résolution prise. L'inventeur, la tête en feu, le geste exubérant, poursuivait, sans se laisser démonter par l'attitude peu encourageante de son homme d'affaires:
--Oui, pour cinquante mille francs j'aurai tous les brevets nécessaires, et je pourrai divulguer ma découverte, lancer mon four, et réaliser des bénéfices énormes... Entendez-vous, Malézeau?
--J'entends, et je comprends... Monsieur le marquis, c'est fort clair, Monsieur le marquis... Mais où les prendrez-vous, ces cinquante mille francs, puisque, si vous n'en payez pas cent soixante trois mille, la semaine prochaine, vous êtes sous le coup d'une expropriation, Monsieur le marquis, et pouvez être expulsé de cette demeure, Monsieur le marquis...?
--Où je les prendrai?... Mais dans votre caisse, mon ami. Vous ne me ferez pas un tel tort pour une si faible somme... Cinquante mille francs! Et c'est la fortune... Allons, prêtez-les-moi!...
--Je n'ai pas d'argent personnel, Monsieur le marquis, et quant à l'argent de mes clients, la délicatesse, Monsieur le marquis, autant que la loi, m'interdit d'en disposer... Croyez-moi, renoncez à la réalisation immédiate de vos projets, et réunissez toutes vos forces pour sortir de la situation où vous vous trouvez... Elle est très grave...
--Eh! j'en sortirai, j'en réponds, mais ce ne sera pas en faisant des économies... C'est mon invention qui nous sauvera tous... Il me faut cinquante mille francs... Sur seconde hypothèque... hein?
--Vous ne les trouverez pas, Monsieur le marquis. Votre crédit est épuisé dans le pays, et si je n'avais pas traité pour vous, jusqu'ici, il y a beau temps que vous ne trouveriez plus un centime, Monsieur le marquis...
--Eh bien! j'attends ce soir mon futur gendre... Je lui demanderai cet argent... Il me comprendra, lui...
Malézeau parut hésiter un instant, puis, réunissant tout son courage:
--C'est-à-dire qu'il partira, Monsieur le marquis, pour ne plus jamais revenir, Monsieur le marquis... Allez-vous lui fournir vous-même un prétexte, Monsieur le marquis, pour rompre un mariage qui traîne depuis si longtemps?...
--Que dites-vous là, Malézeau? Supposeriez-vous que M. de Croix-Mesnil fût disposé à ne pas tenir ses engagements? S'il en est ainsi, je ne regretterai pas que ma fille ait tant hésité à l'épouser... D'ailleurs, quand je serai en mesure de la doter princièrement, les maris ne lui manqueront pas... Allons, puisque je vous trouve intraitable, je vais retourner toutes mes poches et tâcher de me suffire à moi-même... Vous, occupez-vous seulement d'obtenir du temps pour que je sois tranquille... Voyez mes créanciers...
--Monsieur le marquis, il n'y en a qu'un.
--Ah! fit M. de Clairefont, dont l'animation se glaça brusquement. Il ajouta avec une douloureuse anxiété:
--Et ce créancier unique?
Le notaire baissa la tête avec découragement, et laissa tomber ce terrible nom:
--Carvajan.
--Il a donc désintéressé tous les autres?
--Oui, Monsieur le marquis, il a racheté en sous main toutes vos créances, Monsieur le marquis, il veut que vous n'ayez affaire qu'à lui...
Toutes les illusions de l'inventeur se dissipèrent en un instant. Sa fausse sécurité disparut; il entrevit l'abîme ouvert devant lui, et vers lequel il marchait d'un pas si précipité. Pendant qu'il se complaisait dans ses songes, son ennemi poussait son oeuvre de ruine.
Le marquis ressentit une impression de froid au coeur, ses oreilles tintèrent, il vit tout sombre, comme si le ciel s'était subitement couvert.
La voix de son fils le rappela à lui-même. Le jeune homme sortait, son fusil sur l'épaule, accompagné de sa soeur, insouciants, joyeux, l'un et l'autre. Antoinette marchait, abritant sa tête charmante sous une ombrelle rouge.
--Père, cria-t-elle de loin, venez-vous avec nous? M. Tondeur nous emmène jusqu'aux coupes.
--Non, mon enfant. Il faut que je rentre travailler.
Il les suivit tous les deux d'un regard attendri: lui, souple et vigoureux avec sa carrure athlétique; elle, grande et svelte, avec sa taille élégante. Ses enfants, son bien le plus précieux, son unique amour. Les laisserait-il exposés à la vengeance de Carvajan? Ne saurait-il pas disputer à son ennemi leur présent et leur avenir?
Une flamme lui monta au cerveau: il se sentit une force nouvelle. Il se jugea capable de réaliser des prodiges. Pour son malheur, il chercha le salut dans ses hasardeuses spéculations. Il se livra de nouveau à sa chimère. Et quand il avait encore, avec de l'ordre et de la patience, le moyen de sortir de ses embarras financiers, il se prépara à descendre plus avant dans le gouffre où croulait sa fortune.
--Obtenez seulement de Carvajan qu'il me donne du temps, dit-il au notaire, et je réponds de tout.
Il jeta un regard profond sur son château, et, d'une voix prophétique:
--Vous voyez ces tours, ces toits? Eh bien! avant peu j'aurai de quoi les faire dorer, si la fantaisie m'en vient!
Il se mit à rire en agitant sa tête blanche, et, faisant un geste d'adieu à Malézeau, qui se demandait avec trouble si ce n'était pas un fou qu'il avait devant lui, il remonta dans son laboratoire.