IV
Ce n'avait pas été sans une émotion profonde que Pascal avait revu La Neuville. Parti étant presque un enfant, il revenait un homme. Dans les longues méditations de sa vie solitaire à l'étranger, il avait beaucoup discuté avec lui-même les causes qui avaient amené son départ, et pas une fois il ne s'était senti troublé par un regret. Il avait fait ce qu'il devait faire. Conduit par les circonstances à juger son père, il s'était enfui, comme pour se punir de son manque de respect, et s'était jeté à corps perdu dans le travail.
Peu à peu il avait senti en lui un grand apaisement. L'éloignement avait étendu des voiles propices entre son souvenir et la terrible figure de Carvajan. Il en était venu à ne la plus voir qu'effacée et adoucie.
Pendant ces années d'absence, seul dans l'immensité peuplée, et, pour lui, cependant déserte, des pays étrangers, il s'était désespérément attaché à la patrie lointaine, à la famille délaissée. Il avait écrit à son père, régulièrement, pour le tenir au courant de ses entreprises, de ses travaux, de ses espérances. Carvajan lui avait envoyé, avec une exactitude de commerçant, des réponses courtes, substantielles et froides, véritables lettres d'affaires, se terminant à peine par une phrase tendre. Des conseils toujours, hardis et pratiques, donnés avec un instinct merveilleux des situations, mais jamais un mot qui fût une allusion au passé, ou une ouverture pour l'avenir. Jamais, dans un moment d'isolement et de tristesse, il n'avait fait entendre à son fils le cri d'appel de la vieillesse qui cherche un appui: Reviens! La ténacité rude et orgueilleuse de Carvajan se retrouvait tout entière dans sa manière d'être avec Pascal. Celui-ci avait voulu partir, s'était soustrait à l'autorité paternelle: il devait et pouvait user sans limite de sa liberté.
Cependant le jour où, las de courir le monde, ayant terminé les travaux engagés, le jeune homme s'était décidé à annoncer son retour, il avait reçu de son père un billet bref, mais dans lequel éclatait une satisfaction inattendue. Pascal en éprouva une vive émotion. Il n'était point blasé sur ces manifestations de l'affection paternelle. Il la sentait vibrer sans fausse honte. Le vieillard était heureux de revoir son fils. Et un pâle éclair de joie réchauffait son coeur sec et glacé.
Pascal partit avec un double ravissement, à la pensée de rentrer au pays et d'y trouver son père plus accessible et plus doux. À lui, habitué à parcourir les grands espaces, à voyager lentement, dans des pays sauvages, la traversée rapide d'Amérique en France parut longue, le trajet en chemin de fer sembla interminable. Il fut pris d'une sorte de fièvre d'impatience. Il se donna à peine le temps de rendre des comptes à ses administrateurs de Paris, et, le soir même, il arrivait à La Neuville.
Le coeur lui battait fort en descendant de wagon; il suivit le quai de débarquement, en proie à un trouble qu'il ne pouvait surmonter. Ses yeux, obscurcis par des larmes qu'il ne retenait pas, découvrirent devant la gare un petit homme qui attendait, seul, droit et raide. Un double cri se fit entendre.
--Pascal!
--Mon père!
Et, poussés par une force invincible, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le maire de La Neuville se remit promptement de son émotion, donna des ordres brefs aux facteurs du chemin de fer, pour qu'on apportât les bagages à la rue du Marché, et, prenant son fils par-dessous le bras, il l'emmena à travers la ville, répondant distraitement aux saluts, hâtant le pas pour distancer les importuns, et ne tarissant pas de questions sur les affaires conduites par Pascal, insistant sur les résultats, et glissant sur les moyens.
Ils dînèrent tous deux et passèrent la soirée en tête à tête. Il regardait le jeune homme, l'écoutait parler avec une surprise joyeuse, et sa voix grave lui faisait vibrer quelque chose dans la poitrine. Il l'admirait, il le trouvait capable, brillant, supérieur. Quand Pascal lui avoua qu'il revenait avec six cent mille francs, part réalisée de ses bénéfices dans les entreprises menées à bien, le banquier poussa un cri de joie. Puis un nuage obscurcit son front, sa parole se glaça, et son geste s'alourdit. Une réflexion venait de se faire jour dans son cerveau: Riche, mon fils peut se passer de moi. Je n'aurai aucune action sur lui.
Or Carvajan était essentiellement dominateur. Et pour qu'il s'intéressât à quelqu'un, il fallait qu'il l'eût en sa dépendance. Cependant, cette impression fâcheuse s'effaça. Pascal avait recommencé à parler, et sa voix pénétrante et profonde agissait de nouveau. Le banquier se dit:
--Quelle impression singulière produit-il sur moi? Il a dans la parole une puissance irrésistible. Quand on l'écoute, il est difficile de ne pas se laisser gagner à son opinion. Et moi-même... Allons! c'est le premier effet, et cela passera!
Le voyageur était las: il se retira de bonne heure. Son père le conduisit lui-même au premier étage, par les couloirs obscurs et l'escalier étroit de la petite maison, et s'arrêta devant une porte que Pascal reconnut pour celle de la chambre de sa mère.
Il demeura immobile, hésitant, repris par tous ses souvenirs. Carvajan ouvrit, et l'appartement, tel qu'il était autrefois, s'offrit aux regards du jeune homme. Tout était resté dans le même ordre, comme, si, pendant tant d'années, personne n'eût pénétré dans cette pièce rendue sacrée par la mort. Les menus objets familiers étaient rangés sur la table et semblaient attendre. Le métier à tapisserie, couvert d'une toile grise, se dressait au coin de la cheminée, auprès du fauteuil préféré. La sensation que Pascal éprouva fut si vive qu'il se demanda s'il avait rêvé, si le temps passé au loin s'était vraiment écoulé et s'il n'allait pas entendre la voix de la morte. Dans l'ombre sonore de la vaste pièce, ce fut la voix de Carvajan qui parla, sèche et banale:
--Je t'ai mis ici... J'ai pensé que tu y serais mieux que dans ta chambre de garçon.
Mieux! Ainsi, c'était seulement du confort que Carvajan se préoccupait en ouvrant à ce fils la chambre de sa mère! Il n'avait pas prévu l'attendrissement qui s'emparerait de Pascal. Il ne devinait pas que trois mots venus du coeur, à cette heure de trouble profond, lui auraient rendu pour toujours son enfant confiant et soumis. Ces mots, il ne les trouva pas, et, serrant la main de son nouvel hôte, comme fait un compagnon de voyage au seuil banal d'une chambre d'auberge, il se retira.
De grand matin, Pascal fut sut pied. Mais son père l'avait devancé: il était sorti pour ses affaires. Le jeune homme en éprouva un secret soulagement. Livré à lui-même, il voulut visiter en détail la maison où s'était passée son enfance.
Il ouvrit la fenêtre et vit la rue étroite et noire, avec la même fontaine coulant sur les dalles, les mêmes boutiques avec les mêmes gens au comptoir. Le mouvement de la ville était resté tel qu'au moment de son départ. Dans l'éloignement, il entendait les modulations d'une flûte jouée par le conducteur des chèvres qui traversaient le quartier à huit heures, chaque matin. Quand il était enfant, sa mère l'appelait pour voir passer les bêtes, et, pendant quinze jours, étant malade, on lui avait fait boire de leur lait. Il entendait maintenant le tintement de la clochette du bouc qui portait sur son dos la boîte aux tasses. Au coin de la rue, soudain, le troupeau s'avança. C'était toujours l'homme d'autrefois, et l'air de flûte n'avait pas varié. Les chèvres défilèrent, faisant claquer leurs pieds fins sur le pavé, secouant leurs têtes barbues; au tournant de la place, elles disparurent; modulations et tintement se perdirent dans l'espace. Et le silence s'était fait, que Pascal écoutait encore, les yeux vagues, le coeur gonflé, comme s'il venait de voir s'éloigner sa jeunesse.
Lentement il descendit. Dans l'escalier, il se croisa avec la servante et, la regardant par hasard, il fut étonné de sa beauté. C'était une fille de vingt ans, brune au teint blanc et aux yeux bleus, qui le salua d'un sourire. Elle était mise avec coquetterie et montait de l'eau dans un grand broc de cuivre.
--Peut-être que vous cherchez votre père, monsieur Pascal? dit-elle. Dès patron-minette, il est parti pour sa ferme de La Moncelle... Il ne rentrera que pour l'heure de midi... Si vous voulez faire un petit tour, vous avez le temps, et vous gagnerez de l'appétit...
--Merci, c'est ce que je me propose, en effet...
--Alors, Monsieur, à vous revoir...
Il sortit; l'air était vif et les martinets poussaient des cris aigus en se poursuivant dans le ciel. Il gagna les hauteurs de Couvrechamps, se jeta dans les chemins boisés, se perdit dans les prés, respirant les senteurs puissantes de la terre natale, étourdi par le soleil, enivré par la brise parfumée, et conduit irrésistiblement par sa destinée sur le passage de cette belle amazone qui suivait, solitaire et rêveuse, le chemin creux de Clairefont.
Et lui, libre, insouciant la veille encore, n'ayant d'autre désir que celui d'oublier le passé et de s'accommoder du présent, de vivre calme en fermant les yeux aux choses mauvaises, il était en un instant, dès le premier jour, jeté au milieu d'orages plus violents que tous ceux jusqu'ici affrontés. Une puissance inconnue s'emparait de lui, le subjuguait, le faisait sa chose. Et voilà qu'il se trouvait une seconde fois aux prises avec son père, et plus terriblement que jamais.
On le lui avait bien dit: il arrivait au milieu de la bataille. Clairefont contre Carvajan. Le duel, engagé depuis trente ans, en était aux dernières passes, et il fallait que l'un des deux combattants tombât.
Il connaissait maintenant complètement l'histoire de son père et du marquis. Fleury, en descendant de la Grande Marnière, lui avait tout conté. Il avait pu, à l'aide de ses propres souvenirs, combler les lacunes du récit. Et bien des détails qui avaient frappé obscurément son esprit d'enfant devenaient maintenant lumineux. Il voyait Carvajan et Clairefont aux prises, nouveaux Montaigu et Capulet, dans une guerre implacable. Les moyens mis en oeuvre étaient différents, comme l'époque, le pays et les moeurs. On était à La Neuville et non à Vérone, en 1880, et non en 1300. Les armes n'étaient plus l'épée et la dague, mais le terrible argent. On ne faisait point couler le sang qui éclabousse au grand jour, mais l'encre qui salit dans l'ombre. Ce n'était pas une hostilité franche, déclarée, active et bruyante, mais une lutte sourde, patiente et hypocrite, plus dangereuse que l'autre, et plus acharnée.
Il se rendait un compte exact des forces en présence et les voyait disproportionnées. D'un côté, le marquis, pauvre homme à l'âme tendre et à l'esprit troublé, ne sachant ni calculer, ni prévoir, ballotté au hasard de ses utopies, sacrifiant le positif au chimérique, et, de l'autre, Carvajan, ce coeur de pierre, ce cerveau froid et lucide, ne se décidant jamais qu'à coup sûr, et ne reculant plus, une fois engagé. C'était le combat d'un nain et d'un géant. La victoire était décidée d'avance.
Et Pascal savait par quels moyens les confédérés se préparaient à l'obtenir. Il était au centre même de l'attaque, lui qui s'intéressait secrètement à la défense. Il les voyait tous manoeuvrer comme une bande de fourmis qui s'acharnent sur une bête morte et la dépouillent de sa chair jusqu'à ce que les os soient nets et blancs. Il savait ce qu'ils tenaient déjà. Tondeur avait acheté la scierie des bois de La Saucelle, cette fameuse scierie à vapeur qui avait tant fait baisser le salaire des bûcherons. Dumontier, le beau-frère de Carvajan, avait prêté cent vingt mille francs, avec hypothèque sur les admirables prairies que traverse la Thelle. Fleury, l'âme damnée de Carvajan, le Père Joseph de ce Richelieu, n'avait pas avancé de fonds, mais avait sa part faite pour les bons offices qu'il rendait continuellement, comme greffier de la justice de paix, faisant fonction de commissaire-priseur dans les ventes auxquelles aboutissaient presque toutes les affaires d'argent entreprises par le banquier. Pourtois convoitait l'entourage de son auberge et aspirait à voir les travaux reprendre à la Grande Marnière; car, depuis que les fours à chaux étaient éteints et que les ouvriers avaient été congédiés, il ne faisait plus de recettes, et les tables de sa salle étaient vides.
Quant à Carvajan, il lui fallait la terre, l'argent, l'honneur et le bonheur d'Honoré de Clairefont. Les désastres les plus effroyables lui paraissaient à peine suffisants. Il voulait voir, abattu à ses pieds, cet homme, qui l'avait humilié, et marcher sur lui. À cette exquise jouissance morale, il ne lui déplaisait pas d'ajouter, car il était toujours pratique, même dans la vengeance, la satisfaction matérielle de réaliser une spéculation admirable. Possesseur du domaine de Clairefont, il était maître du pays, dominait l'opinion, entrait au Conseil général, se faisait nommer député, et, exploitant la Grande Marnière avec les développements qu'il saurait donner à l'affaire, il créait une puissance industrielle qui devait assurer à son fondateur un avenir sans bornes.
Pascal savait à quoi s'en tenir sur l'ambition de son père. L'ex-garçon de magasin avait un orgueil silencieux et sauvage qui lui faisait juger toutes les grandeurs réservées à sa haute capacité. Les obstacles ne le gênaient point: il les tournait ou les renversait. Il était de ces hommes qui, partis de rien, arrivent à tout, et ne s'arrêtent jamais, faute de moyens. Il osait et, quand il avait échoué une fois, recommençait jusqu'à ce qu'il eût réussi.
Depuis que Pascal était revenu, le banquier se montrait agité. Il avait modifié ses habitudes, s'arrêtait pour parler aux gens dans la rue, et ne tarissait pas sur la joie qu'il éprouvait de posséder son fils. La maison de la rue du Marché prit un autre aspect. Les fenêtres, ordinairement closes, s'ouvrirent, et le logis perdit son air de mystère et de défiance. Bien plus, Carvajan se mit sur le pied de recevoir.
--Je ne veux pas que mon garçon s'ennuie chez moi, dit-il à ceux qui firent paraître un peu de surprise. Il est jeune, il a besoin de distraction. Pour un vieux loup comme moi, la maison est assez agréable; mais, pour lui, elle a besoin d'être égayée: je veux qu'il y vienne des dames... Eh! eh! Pascal a trente ans: il faut qu'il songe au mariage...
Cette idée de marier son fils s'était emparée de lui subitement. Il en parlait volontiers. Et il s'occupait de la mettre à exécution.
Il avait fait des grâces inusitées aux Leglorieux, les riches meuniers du Capendu. Mme et Mlle Leglorieux, invitées à dîner chez le maire de La Neuville, étaient devenues rouges de plaisir. Elles avaient pris le train pour Rouen et s'étaient enfermées pendant deux heures avec Mlle Siméon, la couturière de la rue Beauvoisine, la première faiseuse de la ville. La «demoiselle» de Mme Leglorieux était une grande et belle personne de vingt ans, type accompli de la race normande, blanche de peau, ayant des cheveux magnifiques, de grands pieds et de fortes mains. Elle était fille unique, et Fleury, qui connaissait, à peu de choses près, toutes les fortunes du pays, disait: Elle aura un fameux sac!
Mme Leglorieux, frémissante d'espérance, avait ouvert du premier coup son coeur à son héritière:
--Ma chère, ce doit être un mariage qui se prépare... C'est la première fois que M. Carvajan invite des dames chez lui... Jamais il n'a reçu que des messieurs... Oh! Félicie, y penses-tu!... Il a des millions, cet homme-là... Et son fils est si bien!... On dit que, comme avocat, il a un talent immense... bien plus que Me Bonnet...! S'il voulait se fixer à Rouen, il serait capable de devenir bâtonnier... Et tu dînerais à la Préfecture!
Mlle Félicie ne répondait pas, mais ses yeux devenaient humides, et, sur chaque joue, elle avait un rond rouge.
Cependant Pascal, aussitôt que son père lui laissait un instant de liberté, se dirigeait du côté de Clairefont. Il put aller rôder ainsi deux fois, vers le soir, sur le plateau, du côté du chemin où il avait rencontré Antoinette.
Il se mettait en embuscade derrière les haies, assis dans le trèfle en fleurs, chaud des derniers rayons du soleil, et il attendait. Mais la charmante fille s'était faite invisible.
Il s'enhardit jusqu'à s'avancer auprès de la grille. Le grand lévrier d'Écosse, couché paresseusement sur la terre d'un massif, dans laquelle il avait creusé un trou pour trouver un peu de fraîcheur, leva son museau effilé et poussa quelques aboiements agacés. Le jeune homme se cacha le long du mur du parc, craignant d'être vu, et, dans le silence, il entendit la voix harmonieuse d'Antoinette qui disait:
--Tais-toi, Fox. C'est quelque mendiant... Vas-tu maintenant montrer les dents aux pauvres gens?
Et la voix rude de la tante de Saint-Maurice ajouta:
--Un de ces jours alors, il nous les montrera à nous-mêmes.
Ces mots tombèrent lourdement sur le coeur de Pascal. Plus que la distance, plus que le mur de pierre, ils le séparaient de Mlle de Clairefont. La ruine, n'était-ce pas Carvajan qui la consommait?
Il s'éloigna lentement. Le soir venait, une brume légère descendait sur le bois, et, au travers des futaies de Clairefont, le soleil se couchait, jetant des lueurs sanglantes. Le jeune homme suivit le bord de la lande où il avait vu Rose battre son linge en chantant. Il aperçut le troupeau de moutons du Roussot qui broutait les pousses maigres, sous la conduite du chien noir. Le berger était couché sur sa limousine, auprès de son parc ouvert pour la nuit, et, mélancoliquement, soufflait dans une tige de sureau creusé. Il tirait de cette flûte primitive un son aigu et plaintif, qui se perdait dans l'air, semblable au cri gémissant d'un oiseau blessé.
Pascal fut découvert par l'idiot qui, se levant d'un bond, poussa deux cris stridents auxquels son chien obéit en courant sur le flanc du troupeau dispersé. Prenant son fouet, le Roussot se mit à sauter dans la bruyère avec des gestes furieux, comme si, en approchant de ses bêtes, le passant eût commis un grave méfait. Et pendant longtemps Pascal entendit sur la colline le claquement sonore du fouet alternant avec les cris du berger.
Il rentra triste jusqu'au fond de l'âme. Il n'y avait que huit jours qu'il était de retour à La Neuville. Carvajan, tout de suite, remarqua le changement qui se produisait dans l'humeur de son fils. Il l'observa d'abord silencieusement, puis il lui dit:
--Qu'est-ce que tu as? Est-ce que quelque chose ou quelqu'un te déplaît ici? On le changera, mon cher. Je veux que tu sois satisfait...
Pascal regarda son père. Il le jugea sincère. Il se dit:
--En vieillissant il s'est humanisé. Qui sait s'il ne ferait pas vraiment beaucoup pour me plaire?
Il eut la pensée de profiter des bonnes dispositions où il le voyait, et de tout lui avouer. Il était temps encore peut-être de détourner le coup suspendu sur Clairefont. Si la rentrée de l'enfant, pendant si longtemps errant à travers le monde, pouvait être le signal d'une pacification heureuse? Oh! de quelle tendresse il paierait son père, si, par condescendance pour lui, il consentait à épargner ses ennemis vaincus! Il se figurait Antoinette débarrassée de ses soucis, libre de sourire. Et ce serait à lui que la jeune fille devrait la sécurité de la vie pour son père, et le calme du coeur pour elle. Un grand attendrissement s'empara de Pascal. Sans retard, il voulut tenter l'épreuve.
--Mon père, depuis que je suis rentré chez vous, dit-il, j'admire comme tout a changé. Je vous ai retrouvé le premier de la ville... Vous avez une grande situation, et je comprends qu'elle n'est pas encore ce qu'elle peut être...
Carvajan baissa la tête en signe d'affirmation. Un rire muet passa sur son visage basané.
--Je vois cependant un point noir à l'horizon: c'est l'état d'hostilité dans lequel vous vivez avec les habitants de Clairefont... Croyez-vous qu'il soit digne de vous de prolonger une lutte qui jette du trouble dans le pays? Car, vraiment, tous ceux qui ne sont pas pour vous sont pour eux... Et c'est une véritable discorde que vous entretenez.
Le banquier baissa le nez, comme lorsqu'il ne voulait pas s'expliquer et, avec une sourde ironie:
--Je ne l'entretiendrai pas longtemps, maintenant.
Pascal ne se laissa pas prendre à l'ambiguïté de la réponse. Il savait ce que parler voulait dire, même pour Carvajan.
--J'entends, en effet, répéter partout que le marquis Honoré est à bout de ressources, et c'est justement là ce qui m'encourage à vous parler aussi nettement, quoique je sache fort bien que le sujet n'est pas pour vous plaire... Voilà des gens qui, à force de maladresses, d'excentricités, de folies, je ne vous chicanerai pas sur les causes, sont arrivés à la ruine complète. Eh bien! mon père, pour le mal qu'ils vous ont fait, que pouvez-vous leur souhaiter de plus?
La physionomie de Carvajan prit une expression de gaieté terrible. Il hocha la tête, et, levant ses yeux jaunes qui rayonnaient de haine:
--Enfant! dit-il, avec une dédaigneuse pitié. Tu ne sais pas de quoi tu parles!
Il y eut dans ces quelques mots tant d'amère et de profonde ironie, ce fut si bien le cri de la vengeance insatiable, que Pascal en demeura glacé. Il avait espéré amener le vieillard à faire un retour sur lui-même, provoquer une discussion de laquelle sortirait quelque expédient favorable. Il trouvait son père froid comme un marbre, répondant à ses attaques avec la bienveillance câline d'un homme qui cause avec un gamin. Cependant il ne se tint pas pour battu: il revint à la charge:
--Il n'en est pas moins certain que le marquis de Clairefont est actuellement un pauvre adversaire pour un combattant tel que vous...
--Hé! hé! fit railleusement Carvajan, il ne faut jamais mépriser son ennemi. Si depuis trente ans le marquis avait répété ces paroles, chaque soir, avant de se coucher, en guise de prière, il n'en serait peut-être pas où il en est.
--Mais il est vieux...
--Tiens! il a mon âge!
--Auprès de lui sont des femmes dignes d'intérêt...
À ces mots Carvajan se dressa sur ses pieds; il lança à son fils un regard aigu, et, d'une voix métallique, sa vraie voix, qui fit vibrer les nerfs de Pascal:
--Des femmes? Qui te l'a dit? Tu les as peut-être vues? Ah! ah! nous voilà gentils, si cette engeance se mêle de nos affaires! Des femmes! Est-ce qu'il n'y en a pas toujours dans le jeu du marquis? Il fallait s'attendre à ce que les cotillons entreraient en danse. Eh bien! garçon, est-ce à la vieille demoiselle de Saint-Maurice que tu t'intéresses, ou à la belle Antoinette?
Le nom de la jeune fille, jeté avec cette âpre familiarité, sonna douloureusement à l'oreille du jeune homme. Il lui sembla que l'accent avec lequel son père le prononçait était avilissant. Il voulut couper court aux commentaires, mais il n'en eut pas le temps.
--Qui t'a parlé de ces femmes? continua le vieillard avec une animation qui allait grandissante. Les aurais-tu rencontrées, par hasard? Tu cours la campagne depuis que tu es revenu, et elles sont continuellement par les chemins comme des aventurières... Ah! elles t'ont peut-être bien parlé! Elles ne sont pas honteuses... Et puis, le fils Carvajan... Bonne affaire!
Le banquier eut un rire atroce.
--Mon père, dit Pascal, je vous en supplie...
--Laisse donc! Est-ce que je ne les connais pas?... À l'heure qu'il est, elles sont capables de tout, pour de l'argent... Mais il faut se défier; ce sont des gaillardes... la jeune surtout, avec ses airs candides... et son capitaine de cavalerie qui ne l'épouse pas! Ah! ah! va, mon petit! C'est du vilain monde... Ne t'en occupe pas. Tu te ferais rouler... Il faut la poigne du vieux Carvajan pour en venir à bout, et encore ce n'a pas été sans peine! Si tu crains le tapage que fera l'écroulement de cette vieille bicoque lézardée, craquelée, vermoulue, qui s'appelle la maison de Clairefont, va faire un tour à Paris... Tu es jeune: il faut t'amuser. Mais, crois-moi, n'essaie jamais de changer de place les quilles de ton père... Certes, je t'aime bien... Mais tu pourrais tout de même recevoir la boule dans les jambes!
Pascal voulut faire un dernier effort, parler encore. Mais sa belle voix profonde n'exerçait plus aucune séduction. Dès qu'il s'agissait de sa haine, le vieillard avait une armure de diamant sur laquelle tous les coups, même les mieux portés, s'émoussaient.
--D'ailleurs, ajouta-t-il avec une fausse bonhomie, toute ta sensiblerie est inutile... Il n'y a pas auprès du marquis que des femmes... Il y a aussi un grand gaillard de vingt-huit ans, fort comme un boeuf et qui, du reste, jusqu'ici n'a employé sa force qu'à faire des sottises... Mais s'il veut travailler, il en a le droit... Nous savons, toi et moi, comment on fait... J'ai commencé par balayer la boutique du père Gâtelier... Et toi, mauvaise tête, tu as fait le tour du monde... Qui est-ce qui empêche ce beau fils de reconstruire l'édifice de la fortune paternelle? Hé! hé! nous le jugeons peut-être mal, ce garçon! Qui sait s'il n'a pas une autre vocation que celle d'assommer les garçons d'écurie et de rosser les braconniers, entre deux petits verres de cognac?... Je serais ravi qu'il eût des capacités cachées, et qu'un beau matin il prouvât qu'il peut être bon à quelque chose...
Carvajan fit une courte pause, son visage devint dur et sombre; puis, avec un geste net et tranchant comme un coup de couperet:
--Mais s'il est à la fois, comme tous les siens, incapable et malfaisant, il faut qu'il tombe et disparaisse. Dans notre société moderne, telle qu'elle est organisée, il n'y a plus de place pour les vicieux et les fainéants.
Ainsi, pour se couvrir aux yeux de son fils, le maire de La Neuville prétendait donner une portée sociale à son oeuvre de rancune. Ce n'était plus Carvajan écrasant Clairefont. C'était la démocratie laborieuse triomphant de la noblesse inactive, et, à grand coups de serpe, taillant dans les pousses parasites dont l'enlacement étouffait le pays.
Si rudement repoussé, Pascal voulut donner le change à son père et prit un air fort détaché. Ce qu'il en avait dit, après tout, c'était par un excès de scrupule. La famille de Clairefont lui était fort indifférente. Il ne connaissait pas ces gens-là et n'avait aucune envie de les connaître. Carvajan le laissa parler et ne souffla plus mot. Il se promettait de faire surveiller Pascal par quelqu'un de ses affidés, rôdeur de broussailles, habile à suivre une piste. Mais le jeune homme faisait en même temps un raisonnement semblable et prenait la résolution de ne plus aller, pendant quelque temps, se promener sur la colline.
Tous deux restèrent donc en présence, s'observant sourdement comme des adversaires, déjà séparés par des arrière-pensées, doutant l'un de l'autre, Carvajan craignant d'avoir une seconde fois à lutter contre ce qu'il appelait la pruderie de son fils, Pascal perdant en un instant toutes ses illusions et voyant reparaître avec un grand serrement de coeur le tyran qui lui avait fait, une fois déjà, fuir la maison natale.
Le dîner auquel le Maire avait convié les notables de La Neuville pour fêter le retour de l'enfant prodigue eut lieu avec beaucoup d'apparat. Il n'est rien de tel que les avares pour se mettre exceptionnellement en dépense. Les somptuosités du menu causèrent de l'émerveillement dans un pays où les repas de cérémonie durent quatre heures et peuvent faire concurrence aux légendaires noces de Gamache.
Le sous-préfet était présent. Il n'avait point osé se dérober à l'invitation qui lui avait été envoyée. Le service fut fait par des maîtres d'hôtel venus de Rouen, et dont la tenue imposa tellement à Dumontier aîné, le beau-frère de Carvajan, qu'il ne put, malgré les coups d'oeil furibonds de sa femme, s'empêcher de leur dire, chaque fois qu'ils lui changèrent son assiette: Merci, Monsieur.
Commencé froidement dans cette salle à manger sombre, démeublée pour la circonstance, car on se trouva vingt-deux à table, le dîner s'anima peu à peu, et lorsque, avec le rôti qui avait été précédé de plusieurs entrées, on commença à verser les vins de Bourgogne, les langues se délièrent et la conversation devint très bruyante.
Fleury, qui n'était séparé du fils de la maison que par Mlle Leglorieux, entreprit de faire briller le jeune homme et le poussa sur l'Amérique. Mais il le trouva rebelle à toutes ses tentatives. Taciturne et absorbé, Pascal parut décidé à ne pas se livrer. Le milieu dans lequel il était lui fit horreur. La perspective de vivre avec ces gens, dont les manières, le langage, les idées, le choquaient si violemment, lui sembla effroyable. Carvajan, froid et sévère, sobre de gestes et de paroles, avait la distinction fière et menaçante d'un prince, comparé à ceux qui l'entouraient. Toute cette gaieté triviale et basse, qui montait comme une boueuse marée, écoeura Pascal et le plongea dans une profonde tristesse.
La jeune Mlle Leglorieux se tortillait auprès de lui, épanouie et rouge comme une pivoine, s'étudiant à être élégante, buvant, le petit doigt en l'air, choisissant ses mots et tombant dans une afféterie ridicule. Tondeur, sanglé dans un habit noir qui le mettait au supplice, était devenu violet et accompagnait chacune des plaisanteries de l'ignoble Fleury d'un rire étouffé d'asthmatique. Mme Leglorieux versait dans l'oreille de Carvajan des confidences très détaillées sur les talents de sa fille et sur la fortune qu'elle avait à attendre de deux grands-oncles, riches fermiers du pays de Bray.
--Oui, monsieur le maire, je peux le dire, Félicie sera un parti de première classe, et tel qu'on n'en pourra pas trouver un pareil dans le canton... Dieu merci, son père et moi, nous nous portons bien... Mais elle n'en aura pas moins trois cent mille francs en se mariant... Ah! mais!... Et vous savez comment on l'appelle à La Neuville? La demoiselle aux héritages! C'est qu'elle en aura, voyez-vous... sans compter le nôtre... le plus tard possible, comme de juste!
Elle se mit à rire, et les tire-bouchons de cheveux noirs, qui lui pendaient de chaque côté du visage, voltigèrent évaporés. Carvajan la regardait en écoutant d'un air tranquille.
Pascal, qui tendait l'oreille, eut la fantaisie de comparer la mère à la fille. Et, avec stupéfaction, il constata une désolante ressemblance: même taille, même carnation, mêmes traits. Il voyait là, dans Mme Leglorieux, Félicie telle qu'elle serait à quarante ans, épaissie, couperosée, éraillée, abêtie par les grasses et lourdes mollesses de la vie de province. Et c'était une telle femme qu'on lui destinait!
Il raisonna froidement. Qu'y avait-il là de surprenant? N'était-ce pas normal, et devait-il espérer une autre union? La jeune fille n'était-elle pas de son monde, de son pays, et pouvait-on trouver mieux en cherchant? Fils de paysan enrichi, était-il réservé à un mariage de grand seigneur? N'avait-il pas, entraîné par son imagination, porté ses regards plus haut qu'il ne lui était permis?
Il oublia tout ce qui l'entourait, le bruit croissant des conversations et des rires, l'animation plus ardente des convives; il se figura qu'il était seul dans un coin de parc silencieux et ombragé. Une silhouette de jeune fille passa devant ses yeux, douce, effacée, enveloppée d'un nuage léger, comme dans un songe. Et c'était elle qu'il aimait, elle seule. Il se sentait prêt à tout tenter pour l'obtenir. Rien ne lasserait sa patience, rien n'affaiblirait son courage. Il finirait par user les résistances, par désarmer les colères, et il serait heureux!
Il frissonna à cette pensée. Quelle douceur ce serait de sentir la main fine de cette adorable créature se poser sur son bras tremblant! Et quelle ivresse de marcher dans la vie à ses côtés! Ne voir qu'elle, ne penser qu'à elle, se fondre éperdument en elle, et n'avoir plus ni désir ni espoir qui ne fût pas elle. Être son époux, ne la quitter jamais que pour revenir plus vite et plus tendrement à ses pieds, maître avide de se faire esclave. La voir s'épanouir dans la maternité triomphante, et avoir de cette femme adorée des enfants, blonds, roses, joyeux, impérieux et câlins comme elle, et se sentir le coeur à peine assez grand pour contenir tout l'amour que ces êtres divins sauraient inspirer! Afin que ces anges pussent vivre sans chagrin et sans souffrance, il faudrait un paradis, quelque lieu béni plein de lumière tiède, d'air embaumé et de soleil radieux. Les arbres se pencheraient pour caresser de leurs branches fleuries les fronts délicats. Les oiseaux chanteraient des chansons choisies pour charmer les oreilles attentives. Le sable se ferait plus moelleux pour ne pas blesser les petits pieds mutins et joueurs. Rien de ce qui existait dans la nature ne serait assez pur, assez beau, assez bon pour Antoinette et les chérubins qui naîtraient d'elle.
Une acclamation violente, retentissant autour de Pascal, l'arracha à sa délicieuse rêverie. Tous les convives de son père s'étaient levés et, choquant leurs verres, buvaient à son heureux retour. Mme Leglorieux, agitant ses frisures, lança à Carvajan un regard victorieux semblant lui dire:
--Vous l'avez ramené. À nous de le garder!...
Fleury, après s'être courbé devant le sous-préfet avec une basse obséquiosité, pour s'excuser de la liberté grande, entamait un speech préparé à l'avance et qu'il affectait d'ânonner, pour lui donner un air d'improvisation. Il y faisait des allusions mal déguisées à la lutte engagée entre Clairefont et Carvajan, insinuant que le maire de La Neuville avait été depuis de longues années le défenseur des libertés communales menacées par les derniers représentants de l'ancienne oppression féodale...
--Un jour viendra, qui n'est pas loin peut-être, dit-il en terminant, où, admirable prix de cette résistance triomphante, la prospérité s'étendra sur tout le pays... Et c'est à M. Carvajan, au maire de La Neuville, que ce résultat merveilleux sera dû... Je n'en veux pas dire davantage... D'ailleurs, vous m'avez compris... Joignez-vous donc à moi, et buvons à la santé de notre excellent ami.
--À sa santé!
--Marchez! il est d'un bon bois! Je m'y connais, clama Tondeur.
Fleury avait dit vrai. Ils comprenaient tous. Et les visages enflammés, les yeux brillants, exprimaient bien la convoitise éveillée. Tous ils étaient prêts pour la curée. Car c'était de la Grande Marnière, toujours, qu'il s'agissait. La source de richesse jaillirait de la colline, et chacun des associés à l'oeuvre de ruine y puiserait largement.
Le silence se fit: Carvajan répondait. Il était debout, grave, et de ses lèvres les paroles tombaient froides et mesurées. Il se défendait modestement de l'honneur qu'on voulait lui faire, en attribuant à sa faible initiative les avantages précieux que l'avenir promettait. Il avait eu d'utiles collaborateurs... D'ailleurs, il était satisfait d'avoir obtenu l'approbation générale; car le but qu'il avait eu devant les yeux, c'était uniquement l'intérêt de ceux qui se trouvaient autour de lui...
Il mit la main sur son coeur, avec une onction d'apôtre prêt à s'immoler pour l'humanité. Transportés, ses convives applaudirent de plus belle.
Pascal avait assisté à cette scène avec une stupeur pleine de doute. Il se demanda s'il rêvait, ou si, jusqu'alors, de fausses apparences ne l'avaient pas abusé.
Mais la figure de singe de Fleury, contractée par un sourire silencieux, frappa son regard. Il se rappela les confidences que le greffier lui avait faites. Tout ce qu'il venait de voir était donc une odieuse comédie; tout ce qu'il avait entendu était un éhonté mensonge.
Le dégoût lui souleva le coeur. Il se souvint de la vie libre, large et franche, qu'il menait quelques semaines auparavant. Les vastes plaines de l'Amérique s'ouvrirent de nouveau devant lui, comme pour l'appeler dans leurs solitudes verdoyantes et calmes. Une sensation de repos frais et sain l'enveloppa de ses douceurs caressantes. Il lui sembla que le vent parfumé des savanes passait sur son front et calmait les orages de sa pensée. Pourquoi était-il revenu? Que faisait-il dans cette fange? Il retrouva en lui-même sa force des anciens jours, alors que rien au monde ne lui eût fait accepter la complicité dans une infamie.
Un enthousiasme subit gonfla son coeur, il se sentit maître de sa conscience, supérieur à tout ce qui l'entourait, sûr d'échapper à l'avilissement qu'on songeait à lui faire partager. Il se jura à lui-même de tout quitter, famille, foyer, patrie, et d'aller ensevelir ses rêves dans les pays d'où l'on ne revient pas. L'avenir lui apparut comme un abîme obscur. Et sans hésitation, sans faiblesse, il se décida à y engloutir sa vie.
On se leva de table. Le cabinet de Carvajan, cette salle de torture, dont les murailles avaient été frappées par tant de soupirs et de gémissements, était brillamment éclairé. Le bureau du maître, débarrassé de ses paperasses, avait été rangé dans un coin. Des fauteuils et des chaises entouraient la cheminée. Un piano occupait l'entre-deux des croisées. Le logis maussade et sombre s'emplissait de lumière et de bruit. Dans la rue, des badauds émerveillés regardaient ce spectacle inattendu: les fenêtres de Carvajan étincelantes, et écoutaient les accords d'une valse tapotée par Mlle Félicie. Des invités sonnaient avec mystère, comme s'ils craignaient de se tromper. C'était bien là, pourtant. Le maire de La Neuville restait chez lui, et tous les notables arrivaient les uns après les autres, la mine échauffée et le regard curieux.
Dans un angle, Pascal, assis sur une chaise, écoutait d'une oreille distraite les propos de son oncle Dumontier. La fenêtre était ouverte, et, par les fenêtres, des vols de petits papillons de nuit entraient et se mettaient à tourner autour des bougies, brûlant leurs ailes à la flamme. Et, les regardant, Pascal se disait qu'il en avait été ainsi du pauvre marquis, et que, maintenant, il n'avait plus assez de force pour échapper à l'embrasement définitif. Le nom de Clairefont prononcé tout près de lui attira l'attention du jeune homme. Dans l'embrasure, au coin du piano, il aperçut son père qui causait avec M. Malézeau.
--Vous savez, monsieur Carvajan, je ne suis pas homme à vous donner un conseil à la légère, disait le notaire; eh bien, n'usez pas de rigueur envers M. de Clairefont, donnez-lui quelques facilités...
--Qu'entendez-vous par là? demanda le banquier.
--Monsieur, ne le poussez pas l'épée dans les reins, comme vous le faites depuis un an; laissez-le respirer, ou, en un mot, accordez-lui du temps...
--Le puis-je? Ce n'est pas moi qui ai prêté. Je ne suis que tiers porteur, et si je fais de la générosité avec le marquis, pendant ce temps-là mon gage peut se déprécier. Je peux arriver à perdre...
--Vous ne le pensez pas!
--Il faut toujours le penser.
--Qui sait si, au contraire, avec un peu de répit, M. de Clairefont ne parviendrait pas à s'acquitter d'une partie de sa dette?...
À ces mots, Carvajan, qui s'était montré, depuis le commencement de l'entretien, froid et rogue, devint souriant et patelin. Il prit Malézeau par le bras, s'appuyant familièrement sur lui, le caressant du regard et l'enlaçant du geste.
--Est-ce qu'il y a du nouveau? Contez-moi donc cela! Est-ce que le baron de Croix-Mesnil se décide à épouser?... L'eau va-t-elle revenir au moulin?...
Déjà le notaire se repentait d'avoir éveillé l'attention de Carvajan. Il se sentit trop avancé et voulut battre en retraite. Mais le banquier n'était pas homme à lâcher prise facilement. Insinuant et impérieux tout ensemble, priant et commandant à la fois:
--Allons, Malézeau, il faut être sincère... Le marquis vous a mis au courant de sa nouvelle découverte? Peut-être vous a-t-il montré le fameux fourneau?
--Comment savez-vous?...
--Est-ce que ce n'est pas mon métier de tout savoir? s'écria Carvajan avec impatience... Voilà six semaines qu'on me fatigue les oreilles avec cette histoire. On dit que c'est très surprenant, qu'au moyen d'un nouveau système de grilles, le marquis arriverait à brûler des copeaux mouillés, et à développer une chaleur extraordinaire... Est-ce vrai?
Le notaire, très troublé, gardait le silence. Le maire le secoua vivement et, les yeux étincelants, la voix rude:
--Eh! répondez donc carrément! Le silence est un aveu aussi bien que les paroles! Avez-vous vu l'appareil? Est-ce certain? Un ingénieur que j'ai consulté prétend que ce serait une application merveilleuse pour certaines industries...
L'animation de Carvajan était si vive, cet homme, ordinairement maître de lui, montrait son ardent désir de savoir avec tant d'abandon, que Malézeau espéra tirer parti de la situation en faveur de son client. Peut-être, en donnant à entendre que les résultats de l'invention du marquis seraient considérables, arriverait-il à intimider le banquier, et à l'amener à composition. Il lui jeta par-dessus ses lunettes d'or le regard papillotant de ses yeux louches, et, s'expliquant avec une lenteur calculée:
--J'ai vu en effet le brûleur dont il s'agit... Il est fort curieux... Le marquis a eu la bonté de l'allumer devant moi...
--Le modèle est-il important? Enfin, est-ce un joujou, ou peut-on se fier raisonnablement à l'épreuve qui en est faite?
--C'est un modèle très sérieux que M. de Clairefont a adapté au fourneau de son laboratoire... Il s'en sert pour ses travaux de chimie... Je suis convaincu qu'il fonctionnera aussi bien en grand qu'en petit... Voyez-vous, j'entrevois dans un avenir très prochain M. de Clairefont remis à flot... Si vous voulez mon opinion sur lui, c'est un homme remarquable, et il y aura peut-être plus à gagner en se mettant avec lui que contre lui.
--Oh! oh! fit Carvajan, en soulageant par un sifflement sa poitrine oppressée. Vraiment! c'est un homme si remarquable que cela, ce brave marquis! Eh bien! j'en suis charmé pour lui!... Parmi toutes ses découvertes, qu'il en fasse donc une qui me plaira plus que toutes les autres: celle de l'argent qu'il me doit, et que je voudrais bien toucher!... Vous êtes encore un particulier un peu bizarre, vous, Malézeau, de venir me débiter froidement de pareilles calembredaines... Un homme remarquable!... Eh bien! c'est moi qui vous le dis, et vous savez que je ne menace jamais en vain, si cet homme remarquable n'est pas en mesure de faire face à l'échéance qui tombe à la fin de ce mois, c'est-à-dire trois jours après la Saint-Firmin, je le fais exproprier, lui et sa noble famille, de son noble château... Cela aussi vrai que je me nomme Carvajan.
Il s'était excité encore en parlant, et son visage basané avait pris une teinte livide, ses yeux flambaient de haine, et ses mains étaient agitées d'un tremblement. Il fit une pause, dévisagea le notaire, et, d'une voix railleuse:
--Si le brûleur est une merveille, Malézeau, c'est moi qui l'exploiterai, mon bon... Et soyez tranquille, j'en tirerai meilleur parti que votre vieil utopiste de marquis...
Comme le notaire ouvrait la bouche pour tenter un suprême effort en faveur de son client:
--Ça suffit, dit Carvajan d'un ton tranchant. Jusqu'à la fin du mois, ni plus, ni moins! Vous pouvez le lui dire... Et qu'il se souvienne... car, moi, je n'oublie pas!
Il leva son doigt à la hauteur de sa joue et montra, avec un amer sourire, une petite ligne blanche qui tranchait sur le brun de son visage, trace toujours visible du coup de fouet reçu trente ans auparavant dans la nuit de la Saint-Firmin.
Sans ajouter une parole, il quitta le notaire, traversa les groupes de ses invités et rejoignit le sous-préfet, profondément enfoncé dans une conversation administrative avec l'agent voyer. Alors Pascal, dans le désordre de ses pensées, pesant les griefs de son père et ceux du marquis, en vint, plein d'angoisse, à les trouver égaux. Oui, les torts de M. de Clairefont avaient été graves, et les rancunes de Carvajan étaient légitimes. Hélas! entre ces deux hommes l'abîme n'en était que plus profond. Jamais une volonté humaine n'arriverait à le combler. Et, victimes de cette inimitié implacable, les enfants, qui étaient innocents et auraient pu s'aimer, se voyaient condamnés à la discorde et à la haine. Tout ce bruit qui l'entourait lui fit horreur. Il put sortir sans être remarqué, et gagner la rue redevenue déserte.
L'air était calme et doux. Dans le ciel transparent, les étoiles brillaient. Il s'assit sur un banc de pierre, auprès de la fontaine qui coulait avec un léger murmure; tout se taisait, et, dans cette solitude de la ville endormie, ne trouvant que tristesse dans son passé, n'attendant que tristesse de son avenir, maudissant le marquis, rougissant de son père, résolu à chasser de son coeur le souvenir d'Antoinette, Pascal désespéré laissa tomber sa tête entre ses mains, et se mit à pleurer.