‹ La GuerreChapitre 2 sur 116 · SCENE PREMIERE

SCENE PREMIERE

Zampieri, Marietta, soldats russes,
hommes et femmes du peuple, puis Jonas.

Voix nombreuses. – Vivent les Russes ! Vivent les libérateurs de l’Italie ! Vivent les soldats de Souworow !

(Grandes acclamations qui se prolongent dans les rues voisines. Jonas paraît à droite.)

Zampieri, apercevant un cosaque qui cherche à décrocher une paire de bottes avec sa lance. – Au voleur ! au voleur ! (Il sort en courant.)

Le cosaque. – Hourrah ! (Il pique des deux et disparaît à gauche.)

Jonas, s’approchant de l’échoppe. – Hé ! maître Zampieri, encore un peu… (Il montre la paire de bottes en souriant. Zampieri se retourne.)

Zampieri. – C’est vous, Jonas ! (s’adressant à sa fille.) Marietta, rentre bien vite les marchandises de l’étalage. Dépêche-toi.

Marietta. – Oui, mon père.

Zampieri, s’approchant de Jonas. – Nos bons amis cosaques ont des lances si longues, et des baïonnettes si pointues, qu’elles accrochent toujours quelque chose en passant.

Jonas, riant de bon cœur. – Ne dites pas à des Italiens qu’ils mentent… Ne dites pas à des Russes qu’ils volent !…

Zampieri. – Et qu’est-ce qu’il ne faut pas vous dire à vous ?

Jonas. – Dites ce que vous voudrez, je ne vous croirai pas.

Zampieri, souriant.– Jonas, vous êtes un honnête homme.

Jonas, regardant à droite et à gauche d’un air comique. – Je n’ai pas de témoins, Zampieri, vous l’auriez payé cher.

(Tous deux rient et se serrent la main.)

Zampieri, montrant les troupes qui défilent. – Eh bien ! ils partent… Ils quittent décidément l’Italie.

Jonas. – Oui, Souworow ne pouvait plus s’entendre avec les généraux autrichiens, ça menaçait de prendre une mauvaise tournure ; il va rejoindre le corps d’armée russe qui est en Suisse.

Zampieri. – Ma foi, Jonas, je ne suis pas fâché de les voir partir. Ces Russes sont les plus grands voleurs de la terre.

Jonas, avec ironie. – A quoi pensez-vous, maître Zampieri ! Parler ainsi des sauveurs de la foi, des restaurateurs de l’ordre, des vainqueurs de Cassano, de la Trebia, de Novi, des libérateurs de l’Italie…

Zampieri, s’emportant.– Eh ! tous ces libérateurs ne pensent qu’à nous dépouiller !…

Jonas, avec vivacité. – Prenez garde… on pourrait vous entendre. (Il indique du regard des soldats de police, qui font circuler la foule. Zampieri se calme subitement. Jonas l’attire sur le devant de la scène.) Je viens vous proposer une affaire, Zampieri.

Zampieri. – Quoi ?

Jonas. – Deux cent cinquante habits russes, cent paires de souliers, des pantalons, des épaulettes, des pompons.

Zampieri. – De l’hôpital Saint-Laurent ?

Jonas. – Non, tout arrive de Novi, c’est marqué à la baïonnette.

Zampieri. – Et le prix ?

Jonas. – Deux cent vingt ducats en bloc.

Zampieri. – Ecoutez, Jonas, apportez-moi cela dans mon magasin… Je ne peux rien dire avant d’avoir vu la marchandise.

Jonas. – Quand ?

Zampieri. – Quand l’arrière-garde de Souworow aura quitté Alexandrie. Je connais l’intendance russe, elle reprend volontiers ce qu’elle a vendu, pour le vendre une seconde fois.

(Grand tumulte au fond ; quelques officiers russes passent au galop.)

Voix nombreuses. – Vivent les Russes ! Vivent les sauveurs de l’Italie !…

(Acclamations.)

Zampieri. – Quels braillards !

Jonas. – Bah ! laissez-les faire ; ils criaient aussi fort au passage de Bonaparte… Si les Français reviennent…

L’espion Ogiski, déguisé en crieur public, traversant la place, un paquet de brochures sous le bras. – Histoire d’Alexandre-Basilowitche Souworow, vainqueur de Kinburn, de Foxhani, du Rymnik, d’Ismaïl, de Praga. Histoire de Souworow, fameux généralissime du tzar Paul. Histoire du vainqueur de Cassano, de la Trebia, de Novi. Histoire de Souworow l’invincible !

(Il disparaît à gauche, en recommençant : – Histoire, etc.)

Plusieurs voix, dans la rue à gauche. – Par ici ! hé ! par ici !

(En ce moment Zampieri aperçoit des enfants, qui grimpent aux piliers de son échoppe.)

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