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Chapitre 1

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

[Illustration:

LA GUIRLANDE DE JULIE

A. Mongin del et sculp. Imp. A. Salmon.]

LA GUIRLANDE DE JULIE Augmentée de Documents nouveaux PUBLIÉE AVEC NOTICE, NOTES ET VARIANTES PAR OCTAVE UZANNE ET ORNÉE D'UN PORTRAIT INÉDIT DE JULIE D'ANGENNES

[Illustration]

PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXV

[Illustration: IVLIE LVCINE

D'ANGENNES

DAMOISELLE DE RAMBOVILLET]

[Illustration]

ÉPITRE DÉDICATOIRE

A. M. PAUL LACROIX

(Bibliophile Jacob)

MONSIEUR,

Je viens, disciple fidèle, placer cette édition de la Guirlande de Julie sous votre haute protection, rendre humblement hommage à votre vaste savoir, et atténuer, s'il est possible, ma dette de reconnaissance envers vous.

C'est non-seulement au maître, au docte bibliophile, au grand lettré de ce siècle, que je dédie cette réimpression, c'est plus encore à l'homme bienveillant, au savant d'intimité, prodigue, comme les vraiment riches, de ses immenses trésors bibliographiques, de son expérience et de ses conseils.

N'est-ce pas, en effet, sous l'influence de vos généreux encouragements que j'ai pu concevoir ma tâche, préparer et mûrir la réhabilitation des poëtes de ruelles du XVIIe siècle?

Aux quelques beaux esprits que je me proposais d'exhumer, à Sarasin, Voiture, Colletet, Malleville, Brébeuf et Scudéry, n'avez-vous pas ajouté, avec l'enthousiasme juvénile de votre ardente érudition, les noms de Chapelle, Montreuil, Charleval, Lainez, Ferrand, et autres poëtes, hélas! oubliés, jadis oracles dans le temple du beau langage, talents originaux, précieusement étoffés de couleur locale, au milieu de la grandiose universalité littéraire du siècle de Louis le Grand?

Vous avez particulièrement daigné sourire à l'illustre galanterie du marquis de Montausier, éclose dans ce pays de la conversation, ou Julie d'Angennes était reine et idole, et j'ai eu l'inappréciable bonheur de contempler dans votre cabinet de travail, radieuse dans son auréole de fleurs, la ravissante Guirlandeuse, dont le portrait si recherché, et jusqu'alors ignoré, embellit, grâce à vous, cette nouvelle édition.

Ne sont-ce pas là, monsieur, des titres à mon entier dévouement, et ne dois-je pas m'estimer fier et heureux d'avoir su rencontrer, au début du chemin, le guide sûr et charmant qui a bien voulu faire quelques pas sur ma route?

C'est donc sous votre inspiration que paraît aujourd'hui la Guirlande de Julie, et que renaîtront tour à tour tous ces rimeurs galants, favoris des Parnassides, troupe légère d'avant-garde des Corneille et des Molière, qui, en dépit de la verte férule du régent Boileau, sut si agréablement faire l'école buissonnière et butiner dans les sentiers de la double colline.

Grâces vous soient rendues, monsieur, si je puis mener à bonne fin l'entreprise que je conçois, et offrir aux lettrés, dans une gracieuse rénovation, ces délicates victimes de l'oubli.

Quoi qu'il en soit, heureux ou non dans l'avenir, ayant votre exemple comme guide et votre mérite comme but, je marcherai fièrement en avant, prenant la devise que les anciens, dans leur erreur, plaçaient sous le disque solaire:

Fit cursu clarior.

Avec l'assurance de ma plus vive reconnaissance et de ma sincère amitié, veuillez me croire,

MONSIEUR,

Le plus fervent et le plus dévoué de vos admirateurs.

OCTAVE UZANNE.

Paris, le 10 décembre 1875.

[Illustration]

NOTICE

SUR LA GUIRLANDE DE JULIE

Quand les dieux eurent fait Le chef-d'œuvre parfait Que Julie on appelle, Minerve qui la vit En pleura de dépit, Et se trouva moins belle.

VOITURE.

Après Helene, il n'y a gueres eu de personne dont la beauté ayt esté plus generalement chantée.

TALLEMANT DES RÉAUX.

La princesse Aminte, fille de la Déesse d'Athènes, avoit un esprit de pacification, et portoit la paix partout où elle alloit. C'étoit une personne aimable et aimée de tout le monde, qui n'a jamais fait que du bien, et qui a toujours empêché le mal autant qu'elle a pû. Elle avoit des charmes dans l'esprit qui se faisoient connoître à tous ceux qui l'approchoient, mais qui ne se peuvent exprimer. Jamais personne n'a mieux sçû qu'elle conserver l'affection de ceux qui étoient le plus mal ensemble, ni être si bien venuë chez les ennemis des gens qu'elle venoit de quitter. Rien n'étoit beau sans elle: les maisons qu'elle ne vouloit pas honorer de ses visites étoient désertes et décriées; enfin son approbation seule faisoit valoir ceux qu'elle en jugeoit dignes, et pour bien débuter dans le monde, il falloit avoir l'honneur d'être connu d'elle.»

Ainsi parle Mademoiselle dans la Princesse de Paphlagonie[1], et si nous commençons cette Notice par un début digne des Perrault et des Galland, c'est que Julie-Lucine d'Angennes de Rambouillet fut une fée, bonne, gracieuse, spirituelle et presque divine, à laquelle les poëtes ses contemporains prodiguèrent avec justice les plus éclatants hommages dus à sa féminine puissance.

[1] La Princesse de Paphlagonie, petit roman de Mademoiselle, dont Segrais fut le correcteur. (Voyez OEuvres de Segrais, Amsterdam, 1723, t. II, p. 213.) On trouve une clef de cette histoire dans le même ouvrage (t. Ier, p. 159). Mme de Rambouillet y est peinte sous le nom symbolique de la Déesse d'Athènes, et Julie d'Angennes est représentée par la princesse Aminte.

Ces éloges enthousiastes dont elle fut l'objet, ces pompeuses métamorphoses dans lesquelles on se plut à transformer ses différents mérites comme pour mieux les fixer, ces bouquets de madrigaux qui enguirlandent encore sa mémoire après avoir animé son exquise beauté, toute cette gamme de louanges enfin peut paraître à première vue excessive et fanatique, mais l'étude sérieuse de sa personne et de sa vie justifie pleinement à nos yeux l'ardente admiration qu'elle sut inspirer.

Julie d'Angennes fut un esprit rare, digne de tenir un illustre rang dans l'histoire littéraire des femmes françaises, par sa grâce, ses vertus, sa remarquable intelligence, et le doux éclat poétique qu'elle semble jeter sur la société polie de son époque.

Le XVIIe siècle naissait à peine, que la poésie des Ronsard, des Baïf et des Du Bellay changeait brusquement sa manière rude, quoique mignarde, au sein même de l'hôtel de Rambouillet. La Muse vigoureuse et féconde du XVIe siècle, introduite par Malherbe dans la maison de la vertueuse Arthenice, y abandonna son allure négligée. Initiée peu à peu à de nouvelles doctrines, elle sut se façonner à l'étiquette du bel esprit, et, mettant tous ses soins à enjoliver son style, à gazer son langage, à modifier son ton, elle fut tour à tour coquette sans être prude, spirituelle avec malice, frivole avec enjouement. De forte fille populaire à l'accent net et franc, elle devint damoiselle affétée, usa de métaphores, sut jouer de l'éventail et étaler ses falbalas. Elle eut peut-être moins de verve gauloise; mais elle acquit à coup sûr plus de politesse française. La Muse avait pris rang de qualité.

Julie ne contribua pas médiocrement à cette transformation poétique, conçue et opérée sous ses auspices; à la protection qu'accordait madame de Rambouillet aux littérateurs en renom, elle ajouta les charmes de sa pétulante conversation et de son vivace entrain, et fut surtout, par sa seule présence, la reine des madrigaux, le bon génie inspirateur, la vivante idole, et comme le palpable idéal des poëtes qui l'entouraient[2].

[2] «Elle est, dit Mlle de Scudéry, la plus affectueuse du monde, ayant un charme si particulier dans la conversation, pour peu que les gens qui sont avec elle lui plaisent, qu'il suffiroit, pour devenir amoureux de Philonide, de passer une après-dînée à sa ruelle, quand même on y seroit sans la voir, et en un de ces jours d'été où les dames font une nuit artificielle dans leurs chambres pour éviter la grande chaleur.» (Le grand Cyrus, t. VII, livre Ier.)

Autour de cette déité se forma une cour brillante et courtisanesque, nourrie de l'Astrée et des pastorales à la mode, esprits délicats, talents gradués, génies naissants, qui tous se hasardaient avec savoir sur les gracieux confins du Païs de Tendre[3], en se proclamant heureux de se mourir pour la dame de leurs pensées et de payer la dîme à sa beauté.

[3] Nous ne prétendons pas parler ici du Païs de Tendre, introduit plus tard, par de fausses précieuses, dans le roman de Clélie, et dont la Mer dangereuse, le Lac d'indifférence, Orgueil, Tiédeur, Oubli, etc., formaient les redoutables Limites.

Dans ce temple du beau parler, la recherche était de bon goût, le vulgaire à l'index, et tous les efforts incombaient à proscrire le malsonnant, à chasser le banal, et à revêtir d'honnêtes circonlocutions la brutalité de certains mots, trop court vêtus jusqu'alors.

Il fallait être passé maître dans l'art du bien dire, et superbement connaître tout le bel air des choses, pour posséder ses grandes et petites entrées dans cette immortelle réunion; un novice eût-il laissé échapper une expression triviale, une tournure de phrase basse ou grossière, qu'aussitôt environné de mignonnes toux sèches, de cris étouffés, et du mouvement accéléré de zéphirs[4], il fût resté pétrifié devant les visages froidement dédaigneux et l'attitude visiblement outragée de la noble assemblée. Aussi, quel langage chastement imagé il se parlait dans ce sanctuaire d'euphonie et de pudeur! Que d'audacieux néologismes, que d'habiles périphrases, que de brillantes et solides épithètes qui vinrent enrichir notre langue pour demeurer aujourd'hui parmi nous, et sans qu'on y songe, de l'emploi le plus familier!

[4] Les éventails étaient ainsi nommés. Voy. le Dict. de Saumaize.

C'est sur cette société d'élus, où sa spirituelle beauté s'épanouissait, que l'illustre Julie régnait sans égale. Elle était l'arbitre souverain des belles choses, le point de mire des saillies vives et élégantes. Toutes les fusées d'esprit étaient tirées en son honneur, et une œuvre badine ou sérieuse n'aurait pu se passer de son assentiment.

N'est-ce pas pour elle que Voiture écrivait ses lettres les plus galantes et ciselait ses vers les plus enjoués; que le vénérable Godeau, abandonnant ses paraphrases bibliques, se faisait rimeur de ruelles, et que le grave Chapelain, infidèle à sa Pucelle, contraignait son bon sens à madrigaliser? N'est-ce pas encore pour cette douce enchanteresse que Colletet, Malleville, Gombaud, Scudéry, Habert, Desmarests et tant d'autres luttaient de talent et de finesse, et que Pierre Corneille, amoureux lui-même, dictait à sa muse émue les petits vers musqués qu'il parafait de son grand nom?

Il n'y a jamais eu une dame qui ait si bien entendu la galanterie, ni si mal entendu les galants, pensait spirituellement le malicieux Voiture[5]. En effet, au milieu de tous ces mourants, Julie d'Angennes demeurait d'une humeur toujours libre et aimable, savante sans orgueil, modeste sans contrainte; elle vivait dans ce monde galant, comme la salamandre parmi les flammes, sans que le moindre soupçon ait pu l'atteindre; sa vertu toujours souriante brillait dans toute sa pureté, et elle semblait enfin soutenir de son exemple cette admirable mais trop souvent dangereuse maxime de madame de Sablé: «Que les femmes, ornements de la terre, sont faites pour être adorées et répandre autour d'elles tous les grands sentiments, en accordant comme une assez digne récompense leur estime et leur amitié.»

[5] Lettre écrite à Mlle Paulet, datée de Lisbonne, en octobre 1633.

C'est de sa mère, la marquise de Rambouillet, s'écrie Fléchier dans sa remarquable oraison funèbre[6], que «l'admirable Julie tenoit cette grandeur d'âme, cette bonté singulière, cette prudence consommée, cet esprit sublime et cette parfaite connoissance des choses qui rendirent sa vie si éclatante. Vous dirai-je, poursuit l'harmonieux orateur, qu'elle pénétroit dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d'esprit et qu'elle en discernoit les traits les plus délicats? que personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu'elle estimoit? qu'on gardoit ses lettres comme un modèle de pensées raisonnables et de la pureté de notre langue... et que, tout enfant qu'elle étoit, elle se fit admirer de ceux qui étoient eux-mêmes l'ornement et l'admiration de leur siècle?»

[6] Oraison funèbre de Mme Julie-Lucine d'Angennes de Rambouillet, duchesse de Montausier, prononcée par Fléchier, en l'église de l'abbaye d'Hière, le 2 janvier 1672.

Telle était l'incomparable fille d'Arthenice, qui, à ces belles qualités, joignait un dévouement héroïque et un philosophique mépris de la mort[7], et si l'on envisage cet éclatant ensemble de perfections, qui s'élevait modestement au milieu d'une civilisation avide de trouver la femme forte pour la diviniser, on comprendra que tout ce que Paris comptait alors de personnes illustres et distinguées, se soit empressé autour de cet astre, pour lui décerner de justes honneurs et de sincères adulations.

[7] Le plus jeune des fils de Mme de Rambouillet, né en 1624, et qui prit le titre de son père, celui de «vidame du Mans», fut atteint de la peste, à l'âge de sept ans. Cette épouvantable épidémie faisait fuir souvent parents et amis loin de ceux qui en étaient atteints. Julie d'Angennes ne quitta pas le chevet de son jeune frère, et elle l'assista jusqu'à son dernier soupir, ainsi que Mme Paulet.

Lorsque le baron de Sainte-Maure parut à l'hôtel de Rambouillet, il tomba aussitôt sous le charme de Julie d'Angennes, et par ses manières courtoises, ses multiples attentions et ses franches coquetteries, il essaya de donner l'éveil au cœur de cette sirène, dont il se déclara vivement l'amant le plus passionné et le prétendant le plus tendre[8].

[8] Charles de Sainte-Maure n'éleva ses prétentions à la main de Julie qu'après la mort de son frère aîné, qui aspirait lui-même à ce mariage. Il n'avait alors que vingt-cinq ans et ne comptait pas à son actif les charges honorables qui firent de lui, plus tard, un des plus beaux partis que pût rêver la fille d'une illustre maison. Tallemant, du reste, rapporte, dans ses Historiettes, que: M. de Salles (depuis M. de Montausier) ne se déclara point qu'il ne fût maréchal de camp et gouverneur de l'Alsace.

Montausier n'était à cette époque que le brillant officier de Casal[9]; il avait l'air noble et grand, la taille bien prise, les yeux vifs et pleins de feu, et sur la mâle beauté de son visage se peignait une expression de téméraire franchise qui semblait défier l'hypocrisie; à cet extérieur aimable et sympathique, le futur gouverneur du Dauphin ajoutait un esprit cultivé, une farouche bravoure et cette scrupuleuse honnêteté à remplir ses devoirs qui fit dire plus tard à Montesquieu: «Le caractère de Montausier a quelque chose des anciens philosophes et de cet excès de leur raison.»

[9] Voyez la Vie de Montausier, par le Père Nicolas Petit, jésuite, citée plus loin, et l'Éloge de Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, par Garat, 1781.

Le nouveau venu reçut l'accueil le plus chaleureux dans le palais d'honneur des Rambouillet; ce n'était pas encore l'austère Alceste qu'il fut dans la suite, mais le gentilhomme dans toute sa magnificence, l'ami des plaisirs et des agréables entretiens, le poëte improvisateur et le chansonnier habile, le plaisant moraliste enfin, qui savait rire des vices de son époque et les censurer gaîment. A ces différents titres, il eut vite conquis tous les suffrages et toutes les sympathies dans le cercle spirituel d'Arthenice, où il prenait à partie Balzac ou Sarasin, Ménage ou Voiture, Charleval ou l'abbé Cotin, et surtout Conrart et le formaliste Chapelain. Mais il ne pouvait consacrer à ces aimables récréations que les pacifiques entr'actes de sa jeunesse active: la guerre ou la politique venaient trop tôt le rappeler en province ou à l'étranger, et le soupirant de Julie devait faire voyager sa passion que ces absences forcées ne faisaient qu'allumer davantage. Cependant, hâtons-nous de le dire, absent ou présent, M. de Sainte-Maure occupa toujours une place importante dans la société de la marquise de Rambouillet. Il s'était lié assez intimement avec Chapelain, dont il fut sans cesse le fidèle ami, et avait entrepris avec le père de la Pucelle une correspondance familière et suivie, à laquelle participaient quelquefois la marquise et sa fille, et tous les beaux esprits de l'endroit[10].

[10] Cette correspondance fut si suivie qu'il en était résulté, au dire de Chapelain (lettres d'avril 1638), plus de lettres en prose et en vers qu'il n'en faudrait pour faire une Arcadie de Sannazar.

Montausier était-il à l'armée, la docte assemblée ne parlait que de sa bravoure et de ses actions d'éclat dans les campagnes auxquelles il prenait part; chacun se plaisait à vanter l'universel mérite de l'absent regretté, et l'après-dînée se passait le plus souvent à commenter sa dernière missive ou son nouveau sonnet.

De son côté, le pauvre exilé trouvait un grand adoucissement à sa tristesse dans les épîtres qui lui étaient adressées. C'étaient de longs et curieux bavardages, remplis des bruits du jour, des scandales à la mode, des ouvrages nouveaux, parmi lesquels le tendre amant savait si bien retrouver tous les coq-à-l'âne de la conversation de l'hôtel, qu'il parvenait à assister de loin aux agréables devis de la ruelle d'Arthenice.

Néanmoins, l'impatient jeune homme désirait vivement assurer les liens sacrés qui l'unirent par la suite à Julie d'Angennes. Cette dernière hésitait à contracter ce mariage: elle comprenait peu qu'on se donnât de sang-froid un maître, et répétait souvent qu'elle renoncerait le plus tard possible à sa chère liberté, qu'elle ne devait abandonner, en effet, dans les mains du marquis de Montausier, que quatorze ans plus tard.

Les choses en étaient là vers 1641, lorsque Montausier, dans ses loisirs justement acquis, réunit et fit écrire par Jarry les madrigaux de sa fameuse Guirlande, qu'il avait conçue et préparée bien avant que d'en couronner sa charmante fiancée.

Quoiqu'il existât déjà plusieurs recueils de poésies italiennes sous le nom de Guirlande[11], le galant baron sut donner à sa fantaisie un cachet de nouveauté et d'originalité, qui surpassa les dons les plus merveilleux que l'amour ait pu faire éclore dans l'imagination des amants.

[11] Voyez 1° La Ghirlanda della Contessa Angela Bianca Beccaria, contesta di Madrigali de diversi autori dichiarati da Stefano Guazzo. Genova, pel Bartoli, 1595, in-4°;

--2° Ghirlanda di frondi, fiori e frutti, ed altre rime del signor Alcide infiammati per l'illustrissima Signora Zenobia Reina Beccaria Parona, gentildonna di Pavia. In Pavia, per gli credi di Girolamo Bartoli. 1596, in-12.

(Quadrio, Storia e ragione d'ogni poesia, en 47 vol., t. Ier, p. 263.)

Il existe également des livres de poésie française sous le titre de Couronne de fleurs, etc. Voy. au Catalogue imprimé des belles lettres de la Bibliothèque du Roy, p. 511, col. 1, lettre Y, no 4898.

Ce manuscrit... Mais laissons, pour un instant, la parole à M. de Gaignères, l'auteur principal d'une Notice que la tradition a consacrée[12]. Charles Nodier, dans l'édition qu'il a donnée de la Guirlande, prétend qu'il y aurait quelque pédantisme à la remplacer par une autre; nous nous rangeons à l'avis de ce maître, et bien que la Notice en question soit assez confusément rédigée, nous nous contenterons de l'annoter et d'y ajouter les éclaircissements que nous croyons nécessaires.

[12] Cette Notice est insérée dans le Catalogue des livres rares et précieux de feu M. le duc de La Vallière, rédigé par Guillaume de Bure fils aîné (première partie, t. III, p. 57 du supplément de ce Catalogue, à Paris, chez Guillaume de Bure, 1783). Toutes les éditions de la Guirlande de Julie sont précédées de cette Notice.

Nous reproduisons donc ici cette Notice sans en changer l'orthographe et dans toute son intégrité[13]:

Le dessein de cet ouvrage est un des plus ingénieux et des plus galants qu'on pût imaginer en ce genre. M. Huet l'a appelé le chef-d'œuvre de la galanterie et a vanté la magnificence de son exécution[14]. On peut dire qu'elle n'a été en rien inférieure au projet.

[13] Nous avons groupé autour de cette Notice, sous la forme succincte d'annotations, toutes nos études sur la Guirlande et l'histoire de ses manuscrits; nous croyons apporter une certaine lumière sur plusieurs points assez obscurs jusqu'ici, et rendre par là même cette nouvelle édition aussi achevée que possible et plus complète qu'aucune autre.

[14] Huetiana (édition de Paris, in-12, 1722, p. 103). «Jamais, dit l'évêque d'Avranches, l'amour n'a inventé de galanterie plus ingénieuse, plus polie et plus nouvelle que la Guirlande de Julie, dont le duc de Montausier régala Julie d'Angennes, un premier jour de l'an, lorsqu'il la recherchoit en mariage.» Dans cet article, l'honorable M. Huet fixe le don de la Guirlande à l'année 1633 ou 1634. Il y a certainement erreur, car le manuscrit porte la date de 1641.

Il a pour auteur feu M. le duc de Montausier[15] qui l'envoya, le jour de la fête de Julie-Lucine[16] d'Angennes de Rambouillet[17], à cette charmante personne dont il devint l'époux après en avoir été longtemps l'amant[18].

[15] Charles de Sainte-Maure, alors baron de Salles, est né le 6 octobre 1610. C'était le second fils de Léon de Sainte-Maure, baron de Montausier, et de Marguerite de Chateaubriant, tous deux issus des plus illustres maisons de la Bretagne et de la Touraine. Marquis en 1644, puis duc et pair en 1664, il reçut en l'année 1668 la charge de gouverneur du Dauphin. Molière, dans son Misanthrope, a taillé son portrait en plein marbre, sous les traits d'Alceste, dont il fut, paraît-il, l'original.

[16] Elle s'appelait Julie, du nom de sa grand'mère, Julia Savelli; celui de Lucine lui fut donné par une tradition très-ancienne dans la maison Savelli; on ajoutait toujours ce nom à celui que recevaient, en baptême, les filles issues de cette ancienne famille de Rome.

[17] Julie d'Angennes, née en 1607, était l'aînée des quatre filles de Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet et de Pisani, et de Catherine de Vivonne-Savelli. Elle devint, par suite de son mariage avec M. de Montausier, gouvernante de monseigneur le Dauphin et dame d'honneur de la reine; et mourut à Paris, le 15 novembre 1671, dans la soixante-quatrième année de son âge. (Voyez le P. Anselme, Histoire généal., t. II, p. 427, et t. V, p. 20; et Fléchier, Oraison funèbre de madame la duchesse de Montausier.)

[18] Ce ne fut que quatre ans après la présentation de la Guirlande que M. de Montausier épousa Julie d'Angennes (le 13 juillet 1645). Elle avait alors trente-huit ans. «Elle s'étoit mariée (dit madame de Motteville dans ses Mémoires), n'étant plus jeune, au marquis de Montausier, qui l'avoit aimée quatorze ans, et en se donnant à lui, il lui sembla qu'elle étoit plus touchée des obligations qu'elle lui avoit et de son mérite que du désir de se marier.»

M. de Montausier, pour conclure ce mariage, abjura la religion protestante pour se faire catholique.

Comme cette fête arrivoit dans un temps où la terre ne produit pas assez de fleurs au gré des amants[19], celui-ci suppléa à la stérilité de la saison par cette guirlande.

[19] Le 22 mai, jour de la Sainte-Julie. Nous serions plutôt tenté d'affirmer, avec M. Huet, que l'offre de la Guirlande eut lieu «un premier jour de l'an»; car, Mai, le mois du renouveau, produit certes assez de fleurs, même au gré des amants. Quant à l'année où Julie trouva ce chef-d'œuvre à son réveil, il est probable que ce fut le 1er janvier 1642, puisque le manuscrit est daté de 1641.

Ce manuscrit commence par huit feuillets.

Les trois premiers sont en blanc. On lit au haut du recto du second le billet que l'abbé de Rothelin[20] écrivoit de sa main à M. de Boze[21], en lui faisant présent de ce beau livre:

Je prie M. de Boze de vouloir bien accepter le présent livre, et le placer dans son magnifique cabinet, comme une marque de ma tendre amitié.

L'abbé DE ROTHELIN.

Le quatrième feuillet contient le titre.

Sur le cinquième est peinte une guirlande superbe, au milieu de laquelle on lit ces mots:

LA

GVIRLANDE

DE

IVLIE

[20] Charles d'Orléans de Rothelin, abbé de Cormeilles et littérateur distingué, né à Paris, le 5 août 1691, mort le 17 juillet 1744. Il fut reçu à l'Académie française en 1728, et à celle des Inscriptions en 1732.

[21] Claude Gros de Boze, antiquaire, né à Lyon en 1680, mort à Paris, en 1753. Il remplaça Fénelon à l'Académie française et fut reçu à celle des Inscriptions, dont il devint secrétaire perpétuel en 1706.

Le sixième est encore en blanc.

Il y a sur le septième une miniature où l'on voit Zéphire entouré d'un nuage et représenté du côté gauche au côté droit du spectateur[22]. Il tient dans sa main droite une rose, et dans sa gauche la guirlande de fleurs[23], au nombre de vingt-neuf, qu'il souffle légèrement sur la terre pour qu'on puisse les reconnoître aisément[24].

[22] C'est-à-dire faisant face au spectateur. Dans cette position, la droite de Zéphire est à gauche du spectateur; il est représenté de trois quarts.

[23] Cette seconde guirlande, en forme de couronne, peut avoir deux pouces au plus de diamètre, tandis que la première occupe presque entièrement la page. Celle-là n'est pas la copie exacte de celle-ci, qu'elle ne rappelle que vaguement, et c'est plutôt dans la première que dans la seconde que les fleurs peuvent être comptées.

[24] Ces fleurs que souffle Zéphire ne sont pas aussi variées que celles de la première guirlande. (C'est d'après M. Ch.-L. Livet que nous donnons ces détails. Plus heureux que nous, M. Livet a pu visiter, chez le duc d'Uzès, le précieux manuscrit avant la publication de son édition. Voy. l'Appendice de Précieux et Précieuses. Paris, Didier, 1870, 2e édition.)

Le huitième contient un madrigal intitulé: Zéphire à Ivlie.

Le corps de l'ouvrage vient ensuite; il est de quatre-vingt-dix feuillets, dont le premier est coté 6, et le dernier 95.

De ces quatre-vingt-dix feuillets, il y en a vingt-neuf qui contiennent chacun une fleur, et soixante et un qui contiennent chacun un madrigal[25].

[25] Nous avons fait en sorte de rendre, dans notre réimpression, cette disposition du manuscrit original, en ne mettant qu'un fleuron par chaque sorte de fleurs. Les éditions précédentes n'avaient pas suivi, d'aussi près que nous l'avons fait, la reproduction de l'œuvre de Jarry.

Ce volume est terminé par une table alphabétique qui n'est point du tout commode. Elle est dressée selon l'ordre des premières lettres de chaque madrigal, de là vient que le nom de la même fleur y est répété plusieurs fois, et qu'on n'y voit pas d'un seul coup d'œil toutes les pièces qui ont été faites sur elle[26].

[26] L'édition, à la suite de la Vie de Montausier par Nicolas Petit (Paris, 2 vol. in-12, Rollin et Genneau, 1729), a reproduit cette table.

Nous avons corrigé ce défaut en substituant à cette table défectueuse celle donnée par l'abbé Rive[27].

[27] L'abbé Rive (Jean-Joseph), bibliographe, né le 19 janvier 1730, mort en 1792. La table dont il est question ici fut dressée par l'abbé à la suite de sa notice. Voyez Notices historiques et critiques de DEUX MANUSCRITS uniques et très-précieux de la bibliothèque de M. le duc de La Vallière, dont l'un a pour titre: LA GUIRLANDE DE JULIE, et l'autre: Recueil de fleurs et insectes peints par Daniel Rabel en 1624. Par l'abbé Rive. A Paris, de l'imprimerie de Didot l'aîné, 1779, in-4º de 20 pages. Cette plaquette est très-rare.

Sans vouloir enrichir le passé aux dépens du présent, il faut avouer qu'il seroit difficile aujourd'hui d'assembler un aussi grand nombre de beaux esprits et de poëtes célèbres qu'il s'en trouva alors pour immortaliser le nom de JULIE.

La table qui contient les noms de tous ces poëtes, et que nous avons ajoutée à celle de l'abbé Rive, ne présente que les illustres fondateurs de l'Académie françoise, qui s'élevoit alors à l'hôtel de Rambouillet, en attendant qu'elle reçût et sa forme et sa gloire du cardinal de Richelieu.

Mais quand on n'auroit pas appris par là qui sont ceux qui aidèrent à M. de Montausier à célébrer mademoiselle de Rambouillet, il seroit toujours facile de juger, par tant de poésies diverses et ingénieuses, que des esprits d'un ordre supérieur y ont eu part.

Ces poésies ou madrigaux ont été imprimés à Paris, en 1729[28], à la suite de la Vie de M. de Montausier, rédigée par Nicolas Petit, jésuite, qu'on a confondu avec d'autres auteurs du même nom, dont les ouvrages sont annoncés dans la France littéraire, t. Ier, p. 361; t. II, p. 92, et Supplément, part. Ire, p. 167. L'on vient de réimprimer tout récemment[29] ces madrigaux avec la Vie de M. le duc de Montausier.

[28] Cette édition fut réimprimée à Paris, chez Rollin fils, en 1735, puis en 1736. Le même ouvrage parut anonyme à Rotterdam (ou Berlin), in-12, en 1731, sous le titre: Mémoires de M. le duc de Montausier.

[29] La récente réimpression dont parle Guillaume de Bure, au moment où il rédigeait son Catalogue, fut sans doute l'édition, alors sous presse, donnée par Didot en 1784, d'après l'in-4º manuscrit de la Guirlande, acheté par cet imprimeur à la vente Crozat de Tugny, en 1751. Mais cette édition parut isolée, et c'est par erreur qu'elle figure dans cette Notice comme ayant paru avec la Vie de Montausier.

L'on apercevra aisément à la table des noms des auteurs, que M. de Montausier, comme amant, a composé un très-grand nombre de ces madrigaux. On ignore les raisons pour lesquelles il s'est caché quelquefois sous ces lettres: M. le M. de M.[30], ainsi que le marquis de Racan par celles de M. le M. de R.[31]; M. Conrart, que l'on peut appeler le père de l'Académie françoise, n'y est désigné que par M.

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