C.[32].
[30] Tous les noms d'auteurs sont écrits par Jarry, dans l'angle gauche de chacune des pages où commencent leurs madrigaux. Les poëtes de la Guirlande ne signèrent donc pas de leur main, à la fin de chaque pièce. Le marquis de Montausier ne se cache nullement sous les initiales décrites ici. Excepté à la table et au madrigal Zéphire à Julie, son nom paraît toujours en toutes lettres.
[31] Rien ne fait supposer que le sixain signé M. le M. de R. soit du marquis de Racan; tout, au contraire, porte à croire qu'il a pour auteur le marquis de Rambouillet, père de Julie. (V. la Note 23, à la fin du présent volume.)
[32] Nous ne savons sur quelle autorité ont pu s'appuyer les auteurs de cette Notice pour attribuer à Valentin Conrart les madrigaux signés M. C. Conrart ne faisait pas de vers galants, et en eût-il fait, les six pièces signées de ces initiales ne seraient pas de lui. Trois de ces madrigaux sont assurément de Pierre Corneille; pour les trois autres, s'ils ne sont pas du même auteur, leur paternité est restée assez obscure pour qu'on puisse les attribuer à l'abbé Cotin ou à tout autre (non Colletet, ni Chapelain, qui signent dans le recueil) aussi bien qu'au Père de l'Académie françoise. (Voyez, à la fin de cette édition, les notes 18, 21, 24, 27, 29, 33.)
Comme la baronnie de Montausier ne fut érigée en marquisat qu'en 1644[33], trois ans après que la Guirlande de Julie fut présentée à mademoiselle de Rambouillet, l'on sera sans doute étonné que M. de Montausier ait pris le nom de marquis avant de l'être effectivement; mais on ne doit pas ignorer qu'il étoit très-commun que les gens de qualité prissent dans le monde le titre de marquis avant que la terre de leur nom fût érigée en marquisat[34]. Le frère aîné de M. le duc de Montausier, qui mourut en 1633[35], avoit aussi porté le titre de marquis de Montausier.
[33] La baronnie de Montausier fut érigée en marquisat, en 1644, par lettres patentes données à Paris, au mois de mai de la même année. Ce marquisat fut ensuite érigé en duché-pairie, en 1664. (Voyez le P. Anselme, Hist. généal., t. V, pp. 1 et 20.)
[34] Molière, dans les Précieuses, a ridiculisé les marquis sans marquisat, et l'on connaît cette pointe de Scarron, dans son Roman comique:
«... Enfin il se tint à la fille d'un marquis de je ne sais quel marquisat: car c'est la chose du monde dont je voudrois le moins jurer, dans un temps où tout le monde se marquise de soy-mesme, je veux dire de son chef.»
[35] C'est par erreur qu'on a donné cette date de 1633. Hector de Sainte-Maure, baron de Montausier, fut blessé d'un coup de pierre à la tête, devant Bornéo, et succomba le 20 juillet 1635. Sans cet accident, M. de Montausier, l'aîné, eût peut-être épousé Julie d'Angennes; c'est du moins ce que nous apprend Tallemant: «On avoit parlé autrefois, dit l'intéressant anecdotier, de marier madame de Montauzier à feu M. de Montauzier, aisné de celuy-ci.» A la mort de son frère, Montausier le jeune avait dejà commencé à préparer la GUIRLANDE, dont les madrigaux devaient être presque tous rassemblés.
Chapelain, fameux par l'attente de la Pucelle qui avoit par avance un nom qu'elle n'a pu soutenir quand elle a été au grand jour[36], fut un de ceux qui brilla le plus en cette occasion. La fleur impériale dont il fit choix donna lieu à une allégorie fort spirituelle, sur laquelle roule toute la finesse de son madrigal[37].
[36] Chapelain avait partagé son poëme en vingt-quatre chants, dont les douze premiers seuls parurent en 1656. Jusque-là sa renommée n'était fondée que sur des petits ouvrages de poésie: odes, sonnets, madrigaux, tous assez bons pour ne pas nuire à la haute idée d'un poëme, fruit de tant de veilles, et que la France entière semblait attendre impatiemment. (Voyez d'Olivet, Histoire de l'Académie françoise; Guizot, Corneille et son temps. Paris, Didier, nouvelle édition, 1866.)
[37] Voyez la note 2, aux Notes et Variantes.
En voici l'explication en deux mots:
Le grand Gustave étoit alors au plus haut période de sa gloire, et il en jouissoit sans rivaux, puisque personne ne pouvoit lui disputer celle d'être le plus fameux conquérant de son siècle. Mademoiselle de Rambouillet, juge très-capable du vrai mérite, ne parloit d'ordinaire de ce prince qu'avec éloge; elle avoit même son portrait dans sa chambre, et disoit toujours qu'elle ne vouloit point d'autre amant que ce héros[38].
[38] «Julie faisoit paroître une grande admiration pour la valeur de ce prince, dit également Huet (Huetiana, p. 105). Elle avoit son portrait dans sa ruelle et prenoit plaisir à dire qu'elle ne vouloit pas d'autre galant que lui. M. de Montausier étoit pourtant son galant fort ardent et fort déclaré.»
Cela donna lieu à Chapelain de choisir pour sujet de son madrigal la fleur qu'on nomme impériale, qu'il suppose être Gustave ainsi métamorphosé qui vient lui rendre hommage et lui offrir de la couronner. Voiture, à qui cette fiction avoit sans doute paru très-noble, y fait allusion dans la lettre qu'il écrivit à mademoiselle de Rambouillet[39], au nom du roi de Suède, et qui commence: Voicy le lion du Nord, etc.
[39] (OEuvres de Voiture, lettre VII.) Cette lettre fut écrite, sous le nom du roi de Suède, à mademoiselle de Rambouillet, en mars 1632. Voiture, ayant fait travestir cinq à six hommes en Suédois, les envoya en carrosse à l'hôtel de Rambouillet où ils se présentèrent comme ambassadeurs de Gustave-Adolphe, en remettant à Julie d'Angennes, avec cette lettre, un portrait du grand conquérant.
On a cru devoir cette explication en particulier à ceux qui verront ce livre, sans entrer dans le détail du reste, qui s'entend facilement, et l'on se contentera d'ajouter ici que Robert[40], célèbre peintre d'alors, fut chargé de peindre les fleurs dont il est enrichi, et que Nicolas Jarry[41], le plus fameux maître d'écriture de son temps, a écrit de sa main et les madrigaux et la table des auteurs.
[40] Robert, peintre et graveur à la pointe, né à Langres, vers 1610, mort en 1684. Il peignait en miniature pour Gaston de France, duc d'Orléans, et excellait dans la peinture des plantes, fleurs et insectes. Nous avons vu, au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, un fort intéressant recueil qui fait honneur à cet artiste: c'est un grand in-folio portant le no 1199, en 2 volumes, cotés J. C. 33, sous le titre de: Plantes dessinées à la sanguine, par Robert, tomes I et II. Les dessins sont délicats et d'une merveilleuse exécution, bien qu'un peu affaiblis par le temps.
[41] Nicolas Jarry, né à Paris, vers 1620, mort vers 1670. Tout ce qui est sorti de la main de cet inimitable artiste passe pour chef-d'œuvre. Son talent dans l'art calligraphique est au-dessus de tout éloge; il a effacé tous ceux qui l'ont précédé ou suivi dans la même carrière. (Dictionnaire de bibliologie, par Gabriel Peignot, 1802, t. II, p. 388.--Le Dictionnaire des artistes, de l'abbé de Fontenac, 1776, reste muet sur Jarry.)
Ce fameux calligraphe avait à peine vingt et un ans, lorsqu'il écrivit la Guirlande de Julie; six ans plus tard, il fit un autre chef-d'œuvre: les Heures de Notre-Dame, in-8° de 120 feuillets. Il reçut plus tard de Louis XIV le brevet de maître écrivain et de noteur de la musique du roy.
Le recueil manuscrit de Maurepas attribue même à Jarry le dessin et la peinture des fleurs de la Guirlande.
Afin que rien ne manquât à embellir cet ouvrage, il fut relié par le Gascon, qui n'avoit pas d'égal en son art, et enrichi par le dehors et le dedans des chiffres de Julie-Lucine, afin que l'on sût d'abord à qui il étoit[42].
[42] Ce manuscrit est relié en maroquin rouge, avec filets, et recouvert d'un étui en peau de frangipane; le chiffre, imprimé en or, est semé sur le maroquin; il est formé des lettres J.-L. (Julie-Lucine), écrites à la fois de gauche à droite et de droite à gauche.
Tant que madame de Montausier a vécu, elle a conservé précieusement ce gage de la politesse et de l'amour de son mari pour elle. Étant morte, M. de Montausier en devint le dépositaire et le montroit avec plaisir à ses amis. De ses mains, il passa en celles de madame la duchesse d'Uzès, sa fille[43], qui savoit trop ce qu'il valoit pour ne pas le garder avec soin. Aussi ce ne fut qu'après sa mort que ce livre fut vendu par ses héritiers, comme une pièce qui ne méritoit pas leur attention. Un particulier l'acheta à l'intention de M. Moreau, premier valet de chambre de monseigneur le duc de Bourgogne, si connu par son mérite et son bon goût, qui lui paya quinze louis d'or, valant alors deux cents livres; et depuis il a eu l'honnêteté de m'en faire un présent et de m'obliger à le prendre, croyant, avec raison, enrichir par là mon cabinet[44].
[43] Marie-Julie de Sainte-Maure, née vers 1646, mariée en 1664, à Emmanuel de Crussol, duc d'Uzès, morte le 14 avril 1695. Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, lui a réservé quelques lignes sous ce titre: «La petite Montauzier». Il y raconte très-agréablement les reparties précoces de la jeune et chère enfant de Julie d'Angennes. La Vie de Montausier que nous avons citée fut écrite par le P. Petit, jésuite, d'après les Mémoires de la duchesse d'Uzès.
[44] C'est du cabinet de M. de Gaignères, auteur principal de cette Notice, qu'il est question ici.
Nicolas Jarry, écrivain inimitable du dernier siècle, fit trois manuscrits de la Guirlande de Julie dans la même année 1641, savoir: un in-folio, un in-quarto et un in-octavo.
Le premier[45], annoncé dans le Catalogue des livres de M. le président Crozat de Tugny, Paris, 1751, p. 119, no 1316, n'étoit pas imprimé. C'est une erreur de ne pas l'avoir annoncé manuscrit. Il est de la propre main de Jarry, sur papier in-quarto, à longues lignes, et contient cinquante-trois feuillets très-bien écrits, en lettres bâtardes. Il paraît avoir été l'esquisse et le modèle de l'in-folio présenté à mademoiselle de Rambouillet. M. le marquis de Courtanvaux en a été ensuite possesseur. Il est passé, à sa vente, entre les mains de P. F. Didot, imprimeur de Monsieur[46].
[45] C'est le second qu'il faudrait dire, car c'est du manuscrit in-4º que l'auteur veut parler. Il est annoncé comme imprimé dans le Catalogue de M. Crozat de Tugny (in-8º, à Paris, chez Thiboust, 1751), dont la vente fut faite au commencement d'août de cette même année. Il y fut adjugé au marquis de Courtanvaux, au prix surprenant de 3 francs. M. P. F. Didot jeune l'acheta, à la vente de ce dernier, pour la somme, non moins étonnante, de 3 fr. 75; et c'est d'après cet in-4º que l'édition de 1784 fut donnée par ce même imprimeur.
[46] Nous ne pouvons suivre au delà les changements de propriétaire que ce manuscrit a dû subir. Il n'est probablement pas resté dans la famille des Didot. En tous cas, le savant bibliophile M. Ambroise Firmin Didot ne le possède pas.
Le second[47], très-précieux, sur vélin in-folio, qui a donné lieu à cette Notice, est supérieurement écrit en lettres rondes; les figures de toutes les fleurs, peintes par le fameux Robert, et la reliure magnifique, en maroquin rouge, de ce livre, orné, en dehors et en dedans, du chiffre entrelacé de J. L., ajoutent au très-grand mérite de cet ouvrage unique en son genre.
[47] C'est-à-dire le premier. La rédaction de cette Notice est fautive: la marche à suivre était de décrire à la suite l'in-folio, l'in-octavo, et, en dernier lieu, l'in-quarto. Nous ne sommes pas étonné des nombreuses erreurs qui se sont glissées dans les différentes bibliographies de la Guirlande, qui toutes ont pris cette Notice pour guide.
Il paraît qu'après M. de Gaignières, ce manuscrit passa entre les mains du chevalier de B***; il fut acheté, en 1726, à la vente de ses livres[48], par M. l'abbé de Rothelin, qui, comme on l'a vu plus haut, en fit présent quelque temps après à M. de Boze. M. de Cotte[49] l'acheta des héritiers de M. de Boze, avec une partie de sa bibliothèque, et le céda à M. Gaignat, à la vente duquel il fut acheté par M. le duc de La Vallière[50]. M. Peyne, libraire de Londres, l'a payé, à la vente de ce dernier[51], quatorze mille cinq cent dix livres. Nous ignorons entre les mains de qui il est passé[52].
[48] Catalogus librorum viri nobilis D. equitis D. B*** (Bauche). Parisiis, 1726 (n° 785, p. 70.)
[49] Jules Robert de Cotte, mort en 1767, fils de Robert de Cotte, élève et beau-frère de Mansard. Ce fut lui qui disposa l'aménagement de la Bibliothèque du roi, dans le palais Mazarin.
[50] M. le duc de La Vallière le paya, à cette vente, 780 fr.
[51] Catalogue du feu duc de La Vallière, t. II, p. 382, no 3247. La notice de l'abbé Rive, citée plus haut (Didot, 1779), fut vendue, sous le no 3249, la somme de 15 fr., à cette même vente.
[52] M. Ch. Nodier, dans son édition, a reproduit ces lignes, sans annoncer que M. le duc d'Uzès était devenu possesseur de ce précieux volume. Après la vente La Vallière, il fut acquis par madame la duchesse de Châtillon, à la mort de laquelle il passa chez la duchesse d'Uzès, sa fille. Il appartient aujourd'hui à M. de Crussol, qui l'a reçu de son père, le duc d'Uzès. Il figurait à l'exposition organisée à Paris, au profit des Alsaciens-Lorrains, en 1874. On a offert plus de cent mille francs de cet admirable manuscrit au duc d'Uzès, qui s'est empressé de refuser.
Madame la duchesse de Châtillon se rendit sans doute propriétaire de ce chef-d'œuvre à Hambourg, en 1795, car nous trouvons, dans la Botanique littéraire de madame de Genlis (Paris, chez Maradan, libraire, 1810, p. 190), cette intéressante note touchant ce manuscrit: «Ce monument intéressant de la galanterie du XVIIe siècle, passé dans des mains étrangères (sans doute par les malheurs de la Révolution), se trouvoit transporté à Hambourg en 1795, et il étoit en vente... On ignore quelle est la personne qui en fit l'acquisition.» (Cette vente eut donc lieu onze ans après celle du duc de La Vallière.)
Le troisième et dernier manuscrit de la Guirlande[53] contient quarante feuillets sur vélin in-octavo, écrits en lettres bâtardes. Il ne renferme que les madrigaux seuls, sans aucune peinture. La reliure est la même que celle du manuscrit précédent (1641), parce qu'ils furent présentés, tous les deux en même temps, à mademoiselle de Rambouillet, par M. le duc de Montausier. L'on ignore absolument comment il est passé dans la bibliothèque de M. le duc de La Vallière[54]. M. G. Debure fils aîné, chargé de la vente de cette bibliothèque, l'a payé quatre cent six livres, et en est actuellement le possesseur[55] (1784).
[53] Ce manuscrit, sur vélin in-8º, relié en maroquin rouge, vient de la bibliothèque de l'abbé de Rothelin, dont il porte les armes, gravées en taille-douce, collées sur l'intérieur du premier carton de la couverture. Le Catalogue de l'abbé de Rothelin n'en faisant pas mention, il est probable qu'il aura été donné, par celui-ci, à M. de Boze en même temps que l'in-folio. Le corps de ce manuscrit commence à la page 3, par le madrigal de Zéphire à Julie; il finit à la page 70, et il est suivi d'une table de 5 feuillets, dressée comme celle de l'in-folio. Notre édition se trouve donc presque en tout point conforme à ce manuscrit, sur lequel le recueil de Maurepas prit copie, et non sur l'in-folio, comme on semble généralement le supposer.
[54] Ce volume manuscrit a sans doute suivi le destin du superbe in-folio: les acquéreurs de l'un se seront faits adjudicataires de l'autre, et ils durent ainsi fraternellement arriver dans la bibliothèque du duc de La Vallière, à la vente duquel le sort des enchères les sépara.
[55] Brunet, dans le Manuel du libraire, annonce cet in-octavo vendu 406 francs à la vente La Vallière (no 3248, p. 384, t. II), 622 francs à la vente d'Hangard, 250 francs à la vente de Febvre, et enfin 2,900 francs à la vente du dernier de Bure, qui eut lieu en 1853. Il fut alors acquis par M. le marquis de Sainte-Maure, dans la famille duquel il a dû rester.
Ce manuscrit peut être regardé comme le chef-d'œuvre de M. Jarry, parce qu'il excelloit encore plus dans les lettres bâtardes que dans les lettres rondes.
Nous croyons ne pouvoir mieux finir cette Notice qu'en rapportant le sonnet de Gilles Ménage, imprimé dans ses Miscellanea, Parisiis, 1652, in-4º, p. 124.
SONNET
SUR
LA GVIRLANDE DE IVLIE[56]
Sous ces ombrages verds la nymphe que j'adore, Ce miracle d'amour, ce chef-d'œuvre des Dieux, Avecque tant d'éclat vient d'ébloüyr nos yeux, Que Zephire amoureux l'auroit prise pour Flore.
Son teint estoit plus beau que le teint de l'Aurore, Ses yeux estoient plus vifs que le flambeau des Cieux, Et sous ses nobles pas on voyoit en tous lieux Les roses, les jasmins et les œillets éclore.
Vous qui, pour sa GVIRLANDE, allez cueillant des fleurs, Nourrissons d'Apollon, favoris des neuf sœurs, Ne les épargnez point pour un si bel ouvrage.
Venez de mille fleurs sa teste couronner: Sous les pieds de IVLIE il en naît davantage Que vos savantes mains n'en peuvent moissonner.
[56] Nous signalons l'analogie qui existe entre ce sonnet et celui de Voiture, qui débute ainsi:
Sous un habit de fleurs, la nymphe que j'adore, etc.
(Voyez l'édition de Voiture donnée par A. Ubicini. Paris, Charpentier, t. II, p. 309.)
Nous avons donné audience à M. de Gaignères pour la contexture et l'histoire des trois manuscrits de Jarry; complétons sa Notice par l'analyse succincte et aussi complète que possible des diverses copies et éditions de la Guirlande de Julie.
C'est le Recueil de Maurepas que nous citerons en premier lieu: Le volume I de ce Recueil manuscrit[57] contient une copie prise très-fidèlement, le 24 octobre 1715, sur le texte de l'in-8° de Jarry, appartenant alors à M. le duc d'Uzès.
[57] Recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autres vers satiriques et historiques, avec des remarques curieuses depuis 1389 jusqu'en 164... (Vol. 1er, p. 527.)
Bibliothèque nationale, département des manuscrits. FR. 12, 616.
En second lieu, dans un des manuscrits de Conrart[58] indépendant des deux collections connues de la bibliothèque de l'Arsenal, nous voyons une version très-incomplète des madrigaux de la Guirlande, parmi lesquels plusieurs pièces aussi anonymes qu'inédites se trouvent mêlées.
[58] Mélanges de vers et de prose, petit in-folio; belles-lettres, 145 pp. 1087 et suivantes. (Voyez Madrigaux inédits, p. 79 de ce vol.) Bibliothèque de l'Arsenal, mss., B. L., n° 151.
Ces deux copies manuscrites sont les seules dont nous ayons eu connaissance.
Le recueil de Sercy[59] eut la gloire de mettre au jour les madrigaux imprimés de l'illustre Guirlande, mais c'est à l'édition de la Vie du duc de Montausier, parue en 1729[60], que revient l'honneur d'une première impression conforme au texte de l'in-folio manuscrit.
[59] Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudéry, Bois-Robert, Cotin, etc., 5 vol. in-12. (Paris, Ch. de Sercy, 1657-1666, t. II, p. 237.) A part les trois madrigaux de Corneille, aucune pièce de la Guirlande n'est signée dans ce recueil.
[60] Vie de M. le duc de Montausier, gouverneur de Monseigneur le Dauphin, par N*** (Nicolas Petit), Paris, Rollin et Genneau, 1729, 2 vol. Les madrigaux se trouvent à la fin du tome II.
Voici maintenant les éditions intégrales et successives de la Guirlande de Julie:
1° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet, Julie-Lucine d'Angènes, par M. le Marquis de Montausier. Paris, de l'Imprimerie de Monsieur, 1784, in-8° de 82 pages[61].
[61] M. Renouard, dans le Catalogue d'un amateur, prétend que cette édition de Didot (qu'on peut considérer comme édition princeps) fut tirée à 90 exemplaires, et Brunet affirme qu'elle le fut au moins à 250. De toutes manières, ce livre est devenu excessivement rare, et son prix est très-élevé dans les ventes où il figure.
2° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet, Julie-Lucine d'Angènes, par M. le Marquis de Montausier, ornée de trente gravures dessinées et peintes par Mme Legendre. A Paris, chez Mlle Adèle Prudhomme, rue des Marais, no 18.--H. Nicole et Pelicier.--Imprimerie de Didot le jeune, 1818, in-18 carré, frontispice gravé, avec vignette[62].
[62] Cette édition, copie fidèle du texte de 1784, est sur papier vélin double satiné, et d'une forme carrée peu agréable. Bien que relativement rare, ce petit volume est orné de dessin-enluminés si médiocres d'exécution, qu'ils sembleraient destinés à un manuel de botanique plutôt qu'à la Guirlande de la belle Julie.--Il est douteux, comme le dit Nodier, que cette édition passe jamais du boudoir des dames dans le cabinet du bibliophile.
3° LA GUIRLANDE DE JULIE, expliquée par de nouvelles annotations sur les madrigaux et sur les fleurs peintes qui la composent, par M. Amoreux, Dr M{n}. Gabon et Cie, Montpellier et Paris, 1824, in-8°[63].
[63] La Guirlande de Julie expliquée par les annotations de M. Amoreux suit le texte des éditions précédentes; mais les éclaircissements et notes de l'éditeur portent peut-être trop sur la flore de chaque madrigal pour ne pas assez s'attacher au madrigal lui-même.--Cependant, bien que M. Amoreux se soit éloigné du but où il eût dû grouper ses notes, son édition est intéressante et digne d'être consultée.
4° LA GUIRLANDE DE JULIE, offerte à Mlle de Rambouillet par M. de Montausier. Paris, N. Delangle, éditeur, 1826 (collection des Petits Classiques françois)[64].
[64] La collection des Petits Classiques françois, si recherchée aujourd'hui, a prêté sa charmante typographie à la Guirlande de Julie, qui en fait partie.--M. Ch. Nodier, associé de N. Delangle, s'est contenté de réimprimer élégamment l'édition de 1784, avec toutes ses erreurs, sans y joindre la moindre note.--C'est sous la forme d'un simple petit avertissement que le fin bibliophile a prouvé sa collaboration à cette nouvelle édition.
5° LA GUIRLANDE DE JULIE pour Mlle de Rambouillet, Julie-Lucine d'Angennes. (Appendice de Précieux et Précieuses, par Ch. L. Livet. Paris, Didier et Cie, in-8º, 1859; 2e édition, in-12, 1870[65]).
[65] La galanterie de M. de Montausier ne pouvait être mieux précédée que de la riche étude des mœurs littéraires du XVIIe siècle que M. Ch. L. Livet peint si habilement dans Précieux et Précieuses. M. Livet nous introduit à l'hôtel de Rambouillet, où rien ne nous échappe. Avec lui nous vivons la vie de tous les littérateurs connus de l'époque; leur langage imagé refleurit comme aux beaux jours, et nous voyons vigoureusement dessinées, défiler devant nous, les silhouettes de Scudéry, Boisrobert, René, Le Pays, l'abbé Cotin, l'abbé d'Aubignac et tant d'autres.--C'est pour terminer cette étonnante résurrection et placer dans son vrai milieu l'œuvre de Montausier que M. Livet donne la Guirlande de Julie à la fin de son volume.--Son édition est correcte, sérieuse, et revue avec le plus grand soin sur le manuscrit original que possède aujourd'hui M. le duc d'Uzès.
La bibliographie de ce livre aussi recherché que curieux se termine ici; nous croyons avoir noté aussi consciencieusement que possible les faits les plus saillants qui ont rapport à cet ouvrage; nous avons parlé de ses manuscrits, de ses copies et de ses différentes réimpressions; revenons donc à son parrain et aux poëtes qui dans cette fête des madrigaux prirent part, sur le Parnasse, à la nombreuse cueillette des fleurs qui composèrent l'immortelle couronne.
Pendant son séjour à Paris, M. de Sainte-Maure, assidu à l'hôtel de Rambouillet, vivait dans la plus parfaite intelligence avec les familiers de la marquise. C'étaient chaque jour assauts de sonnets, de rimes équivoques, d'épigrammes ou de rondeaux. Dans cette épicurienne demeure des Muses, l'esprit sans cesse était en sentinelle et l'impromptu sur le qui-vive, prêts à saisir la plus petite allusion ou le moindre prétexte pour lancer un bon mot, une espièglerie, un rien adorable. Aussi, lorsque l'occasion s'offrit à tous ces poëtes de faire leur cour à la princesse Julie, ce fut par un enthousiasme général et une pluie de fleurs qu'ils s'empressèrent d'y répondre.
L'ingénieuse conception de Montausier rallia vers un but unique les talents les plus opposés; les flèches du madrigal furent mises en commun dans le même carquois, la coquetterie de chacun fit trêve pendant quelque temps pour laisser paraître la galanterie d'un seul. Enfin, il se forma pour ce plan d'amour une association généreuse et spontanée, une union fidèle, une fraternelle solidarité.
Les jardins d'Apollon furent dévalisés. C'était à qui apporterait les plus belles fleurs ou en plus grand nombre[66], et Montausier vit venir à lui, tous animés du même zèle, Arnauld d'Andilly père et fils, Arnauld de Corbeville, Arnauld de Briotte, marquis de Pomponne; Chapelain, Colletet, Corneille, Desmarests de Saint-Sorlin, Godeau, Gombaud, Habert de Montmor; Habert, abbé de Cérisy; Habert, commissaire d'artillerie; Malleville, Martin de Pinchesne, Scudéry, Tallemant des Réaux, et jusqu'au vieux marquis de Rambouillet qui voulut, comme les autres, attacher son petit madrigal à la Guirlande de sa fille Julie.
[66] Voyez l'Avertissement que nous donnons aux Madrigaux inédits.
Voiture seul manquait à l'appel: poëte trop grand seigneur, et amoureux pour son propre compte, il ne voulait pas être comparé. Il est vrai, à ce que dit Tallemant, «que les chiens de M. de Montausier et les siens n'ont jamais trop chassé ensemble[67]»; mais il est juste aussi d'ajouter que le grand épistolier voyageait alors en Espagne[68], et qu'il prit fièrement sa revanche plus tard par ses lettres et poésies à l'adresse de Mlle de Rambouillet et sa riche métamorphose de Julie en Diamant[69].
[67] Tallemant des Réaux (Historiette de Montausier le cadet). Chapelain, dans une lettre écrite à Montausier, en Alsace (en avril 1640), confirme le bavardage de l'anecdotier; car, en parlant de Voiture, il l'appelle: la suffisance de votre aversion.
[68] Voiture fit son voyage d'Espagne vers 1633, juste à l'époque où fut faite en principe la Guirlande de Julie (d'après notre opinion), bien qu'elle n'ait été calligraphiée et offerte qu'en 1641.
[69] Ms. de Conrart, t. X, p. 604.
M. de Montausier composa seize madrigaux pour sa chère cruelle: l'amant, comme on le voit, avait fait au poëte la part du lion; mais la muse Erato n'inspira pas toujours le poëte comme elle l'aurait dû, et, bien qu'il ait lutté sans trop de désavantage avec ses illustres émules, nous ne pouvons disconvenir que quelques-unes de ses fleurs manquent de coloris et paraissent maussades. L'Alceste de l'hôtel de Rambouillet ne fut pas toujours exempt de cet esprit alambiqué qui fit jaillir la pure critique de l'Alceste de Molière, et, de l'avis de Charles Nodier, l'Oronte de la comédie aurait trouvé place dans la Guirlande[70].
[70] Remarques préliminaires de l'édition donnée par Nodier et citée plus haut.
Claude de Malleville vient après Montausier par le nombre de madrigaux. L'heureux poëte de la Belle Matineuse, qui remporta le prix sur tous ses concurrents pour ce célèbre sonnet proposé au mérite[71], travailla sur treize fleurs de la Guirlande, dont neuf furent insérées dans le manuscrit original[72]; ses vers, galamment tournés, remplis de délicatesse et de douceur, sont dignes assurément de ses autres poésies.
[71] Malleville avait une telle facilité à composer des sonnets qu'il en fit trois pour la Belle Matineuse.--L'abbé Ménage les cite dans une dissertation curieuse qu'il a faite sur tous les sonnets que produisit cette manière de concours. D'après lui, ce sont des imitations d'Annibal, célèbre poëte italien qui avait traité le même sujet.
[72] Voyez Poésies de Malleville, édition A. Courbé, Paris, 1649, in-4°. Tous les madrigaux y figurent.--Nous avons ajouté à la fin de notre édition les quatre pièces qui manquent au manuscrit.
Georges de Scudéry vient ensuite avec un bouquet de douze fleurs brillantes et diaprées, parmi lesquelles cinq seulement furent prises et conservées par Montausier. Ces pièces, du fécond auteur d'Alaric, sont empreintes d'une légère affectation, mais le sentiment qui les a dictées est sincère[73], et l'on reconnaît vite d'ailleurs, sous l'aimable tournure de ses madrigaux, le faire original du Poëte guerrier. Scudéry rima souvent pour la marquise de Rambouillet et la charmante Julie. Nous trouvons dans ses poésies, outre de longues stances à Arthenice[74], le sixain suivant sur le portrait de Mme de Montausier, peinte sur marbre en habillement de Pallas, par Stella[75]:
Cette taille, ce port et cette majesté, Mieux que l'habillement, montrent la vérité De ce que le pinceau nous a voulu dépeindre. L'art icy n'a point voulu feindre, Et sans doute, ayant tant d'appas, Ou c'est IVLIE ou c'est PALLAS.
[73] Voyez page 92: Fleurs inédites de M. de Scudery.
[74] Scudery, Poésies diverses, Courbé, 1649, in-4°.--Neptune à la nymphe de Seine pour Madame la marquise de Rambouillet, p. 257.
[75] Le Cabinet de M. de Scudery, etc., à Paris, chez A. Courbé, 1646, in-4°, p. 124.--Ce portrait, sans doute égaré ou détruit, malgré toutes les recherches faites pour le découvrir, est complétement inconnu aujourd'hui.
Après Scudéry, Pierre Corneille apparaît, modestement dissimulé derrière l'initiale C, et porteur de six fleurs qu'on attribua faussement à Conrart[76]. Habitué de l'hôtel de Rambouillet, où de sa voix lente et monotone il donnait la première lecture de ses tragédies[77], et digne admirateur des vertus de Julie, l'auteur du Cid ne pouvait rester inactif dans ce tournoi galant: il abaissa donc mignardement son vers ample et sonore au ton madrigalesque, son style fier et élevé devint doucereux et fleuri, bref le grand tragique daigna changer sa manière et laissa gracieusement coqueter sa plume pour le chef-d'œuvre de Montausier.
[76] Voyez l'Histoire de Pierre Corneille, par J. Taschereau, ainsi que les notes que nous donnons à la fin de notre édition sur les madrigaux signés C.
[77] La Bruyère, Caracteres, ch. XII; Vigneul de Marville, Mélanges d'histoire et de littérature, t. I, p. 167.
Guillaume Colletet[78], au contraire, poëte bon vivant et madrigalier par tempérament, semble mal à l'aise et un peu guindé dans les quatre pièces qu'il écrivit pour la Guirlande. Sa muse, comme celle de Villon, s'abandonnait au débraillé, aux chansons à boire et aux sonnets grivois, et l'époux de Claudine, qui prenait d'habitude ses divinités en bas lieu, dut se trouver cérémonieusement intimidé lorsqu'il eut à chanter la chaste beauté de Julie.
[78] Guillaume Colletet, académicien en 1634 et mort en 1659, paraît être un poëte du XVIe siècle égaré dans le XVIIe. Sa fécondité fut énorme et son talent trop peu goûté. Cet épicurien passa sa vie entre Apollon et Bacchus, sans s'embarrasser du lendemain; aussi, mourut-il pauvre, et Chapelain, dans ses Lettres, dit qu'il fallut quêter pour l'enterrer.--Voyez: Histoire de l'Académie françoise; Moreri, Dictionnaire, et les Grotesques, de Th. Gautier, qui a peint avec son coloris habituel ce bohème d'un autre âge.
Philippe Habert, le commissaire de l'artillerie et l'auteur du Temple de la mort[79], attacha trois fleurs à la couronne poétique offerte à Julie: le Narcisse et deux Soucis. Ses madrigaux sont d'une finesse et d'une élégance remarquable, le troisième surtout, le plus connu après celui de Desmarests, est poussé dans le dernier galant:
Ne pouvant vous donner ni Sceptre, ni Couronne, Ni ce qui peut flatter les cœurs ambitieux, Recevez ce Soucy, qu'aujourd'huy je vous donne Pour ceux que tous les jours me donnent vos beaux yeux.
[79] Philippe Habert, l'un des premiers de l'Académie française, en 1629, mourut dans l'année 1637. Comme la Guirlande de Julie ne fut écrite et offerte qu'en 1641, c'est donc une nouvelle preuve qui confirme notre opinion sur la date de 1632, où fut commencée la Guirlande de Julie.--Les poésies diverses de cet auteur se trouvent dans différents recueils, et, si l'on en croit Sorel dans sa Bibliothèque françoise, quelques-unes furent mises au jour en un volume.--Son principal ouvrage est le Temple de la mort, qui, selon Pellisson, est une des plus belles pièces de notre poésie française.
Ce joli quatrain n'est-il pas d'un tour spirituel et d'une grâce parfaite!
Simon Arnauld, marquis de Pomponne[80], choisit avec délicatesse le Muguet, la Fleur de grenade et la Perce-Neige. Il traita avec goût ces trois sujets, qu'il signa du nom de De Briotte, sorte de pseudonyme dont le futur grand ministre ornait volontiers les productions poétiques de sa jeunesse.
[80] Simon Arnauld de Pomponne, né en 1618, mort en 1699, est fils d'Arnauld d'Andilly et neveu du grand Arnauld. Il succéda à M. de Lionne aux affaires étrangères, et c'est sous son ministère que fut conclue la glorieuse paix de Nimègue. Voyez les Mémoires du marquis de Pomponne, publiés en 2 vol. in-8º, à Paris, en 1862. On trouve, dans le tome II du Recueil de poésies diverses, par M. de La Fontaine, pages 113 et 114, un fort beau sonnet pour le tombeau de M. le duc de Weymar, et une ode superbe sur la Sagesse, de la composition de M. de Pomponne.
D'Andilly le fils se décida pour le Soucy (sous le nom de Clytie) et la fleur de Thym; il se fit l'avocat de ces deux fleurs d'une manière si correctement adulatrice, que Julie d'Angennes dut prendre souvent plaisir à regarder le feuillet de vélin où elles s'épanouissaient dans leur élégance raffinée.
Desmarests, sieur de Saint-Sorlin[81], qu'on nommait le plus fou de tous les poëtes, et le meilleur poëte qui fût entre les fous, prouva, à l'occasion de la Guirlande, que s'il savait composer de longs et innombrables poëmes, il pouvait faire également de petits et délicieux madrigaux.--Il se présenta avec deux quatrains: l'un sur les Lys, l'autre sur la Violette; le premier d'un charme agréable, mais peut-être équivoque; le second tendrement expressif et d'un mouvement si emblématiquement vrai, qu'il l'emporte en franche beauté sur tous les autres madrigaux du recueil de Montausier. Il est impossible d'exprimer une prétention plus noble sous une forme aussi humblement séduisante. La Violette de Desmarests a conservé sa fraîcheur et son parfum délicat. Elle brille encore aujourd'hui dans tout son éclat, et la coquette petite fleur demeurera assurément immortelle dans notre poésie comme un parangon symbolique de grâce modeste et de timide hardiesse.
[81] Jean Desmarests de Saint-Sorlin fut reçu à l'Académie française en 1634, et mourut à Paris en 1676, âgé de plus de 80 ans. Outre son poëme de Saint Louis, le plus connu, il en composa dix autres, plus ses pièces de théâtre: les Visionnaires, Roxane, Scipion, Mirame, et l'Europe. Quantité de pièces de vers de ce fécond auteur se trouvent à la fin de ses œuvres de théâtre et dans différents recueils de poésies. Voyez: Histoire de l'Académie française; Dictionnaires de Bayle et de Moréri; Baillet, Jugement des Sçavans sur les poëtes modernes, etc.
Le père Le Moyne[82], auteur du poëme héroïque de Saint Louis, fit par la suite une si ingénieuse Métamorphose de la Violette, que nous n'hésitons pas à la citer comme une charmante paraphrase du quatrain de Desmarests.
La voici:
L'humble et timide violette Craint de montrer aux yeux du jour L'infortune de son amour, Depuis la faute qu'elle a faite. Sans ajustement et sans fard, Elle n'emprunte rien de l'art: Son habit est simple et modeste, Et son visage sans couleur, Dans le repentir qui lui reste, En fait un voile à sa douleur.
[82] OEuvres poétiques du père Le Moyne, in-f°, 1672, p. 446.--A l'exemple de Montausier, sans doute, le père Le Moyne offrit à Mlle d'Angenois une guirlande composée de fleurs du Parnasse cueillies par la main des Muses. Nous n'avons pu trouver le texte exact de cette nouvelle Guirlande, dont nous n'avons eu connaissance que par la lettre d'envoi (p. 330. Epître en vers). Dans ce même volume (p. 435), nous trouvons la douce épigramme suivante sur le portrait de Julie:
Sage et noble Julie, estoit-ce pas assez Qu'avecque ton esprit, qu'avecque ton visage, Aux illustres du temps et des âges passez Ton heureuse naissance eust osté l'avantage, Sans que ce beau portrait demeurât pour ternir Celle des siècles à venir.
Sans avoir l'attrait ni la forme succincte du madrigal de Desmarests, l'œuvre du père Le Moyne est assez gracieuse pour figurer à sa suite.
Habert, l'abbé de Cérisy[83], celui-là même qui sut traiter avec un goût achevé un poëme d'environ 700 vers sur la métamorphose des yeux de Philis en Astres, pouvait d'autant plus aisément se faire l'interprète de la Rose et du Narcisse en faveur de Julie.--Il prêta à ces deux fleurs un langage de piquante courtoisie, qui, dans son exquise politesse, laisse percevoir le genre d'esprit de cet excellent écrivain.
[83] Germain Habert, abbé de La Roche, abbé et comte de Cérisy, frère de Philippe Habert, commissaire de l'artillerie, cité plus haut.--L'abbé de Cérisy fut un des premiers de l'Académie. Il a donné: en prose, La vie du cardinal de Berulle, in-4°, Paris, 1646;--La métamorphose des yeux de Philis en Astres, in-4°, Paris, 1639.--Il fit beaucoup d'autres vers non imprimés.--Mort en 1654.--Voyez la Muse historique de Loret, Gazette du 6 juin 1654.
La majesté des Lys tenta par deux fois Martin, sieur de Pinchesne[84], qui fit deux madrigaux sur ces fleurs royales.--Ce poëte ne fut pas divinement inspiré en cette occurrence, mais on ne saurait le juger sur cette œuvre de civilité: les Muses ne répondent pas toutes les fois qu'on les appelle, et le neveu de Voiture déploya assez de talent par la suite pour qu'on puisse le considérer comme le plus injustement négligé parmi les oubliés du XVIIe siècle.--De Pinchesne fut un des chantres les plus fidèles des beautés de Julie, et après la mort de Madame de Montausier il gravait encore sur son tombeau le sonnet suivant:
Tout ce qui peut rester d'une brillante vie, Quand la mort en a mis la dépouille au tombeau, Reste encore de Julie en un estat si beau Qui d'honneurs immortels rend sa perte suivie.
Son âme, aux lois du temps cessant d'être asservie, Ne se ferme aux rayons du céleste flambeau Que pour s'ouvrir au jour d'un autre tout nouveau, Dont elle est dans la gloire heureusement ravie.
Tandis que ses beaux ans furent en leur esté, Jamais tant de vertu, d'esprit et de clarté N'ont rendu parmi nous un mérite célèbre.
Ses beaux ans ne sont plus, mais son nom vit toujours, Et la nuit ny l'oubli de l'empire funèbre Jamais sous le soleil n'en borneront le cours.
[84] Estienne Martin, sieur de Pinchesne, contrôleur ancien et vétéran de la maison du roy, né en 1616, mort en 1705.--Ce poëte, neveu de Voiture (dont il fit l'éloge en tête de ses œuvres), était fort jeune lorsqu'il composa ses madrigaux pour la Guirlande. Les poésies qu'il fit par la suite marquent un talent original et personnel, une imagination vive et colorée, une forme correcte et pure.--Boileau ayant dédaigné de le débarbouiller de son fiel, il est resté inconnu des chercheurs de nos jours. Voyez:
1° Poésies meslées du sieur de Pinchesne, dédiées à Monseigneur le duc de Montausier, in-4º, 1672;
2° Amours et poésies chrestiennes de M. de Pinchesne, in-4º, 1674;
3° Géorgiques de Virgile, traduites en vers françois par Martin de Pinchesne, in-8, Rouen, 1708.
Il nous reste à noter les huit poëtes qui, bornant leur ambition à un seul madrigal, choisirent avec recherche, sur les fertiles coteaux de l'Hélicon, la fleur unique dont ils devaient orner le front de Julie.
Commençons par Chapelain[85] et son altière Couronne Impériale, qui fut si goûtée à l'hôtel de Rambouillet. M. de Gaignères parle assez longuement dans sa Notice du sujet allégorique traité dans ce madrigal; nous ne jugerons donc que l'œuvre en elle-même.--Chapelain s'était si puissamment imposé à son époque, avant la pénible apparition de son poëme, que de fait il ne pouvait être médiocre. Les quelques pièces qu'il donnait en à-compte sur son colossal chef-d'œuvre, étaient saisies, admirées, exaltées avec une telle passion, que c'eût été un crime de ne pas s'extasier.--Aujourd'hui nous pouvons considérer la Couronne Impériale avec un sens plus rassis et exempt de ce prisme d'enthousiasme qui fit regarder le créateur de la Pucelle comme le premier poëte du monde, et, à l'avouer franchement, le madrigal de Chapelain nous semble légèrement boursouflé et d'une allure un peu trop majestueuse pour l'harmonie générale et l'ensemble bien caractérisé de la Guirlande.
[85] L'abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise (tome XVII, p. 373), attribue à Chapelain, outre la Couronne Impériale, une pièce intitulée l'Aigle de l'Empire à la princesse Julie. Cette épistre de 96 vers environ, qui est insérée dans le Recueil de Sercy (tome V, p. 400), ne peut être de Chapelain, car elle se trouve signée des initiales D. M. (sans doute Desmarests). Dans le même Recueil se trouve une pièce qui est assurément de Chapelain, c'est un sonnet sur le mariage de M. le marquis de Montausier. Voyez, sur la Couronne Impériale, la note 2, aux Notes et Variantes.
Godeau[86], par contre, trouva pour sa Tulipe une forme fraîche et idyllique; il donna à son vers l'élégance et le tour agréable de la pastorale, et le madrigal du Nain de la princesse Julie est si honnêtement troussé et d'une physionomie si colorée que l'on s'étonne, en le regrettant, que M. de Vence ait presque exclusivement consacré son talent à rimer des psaumes et à versifier des méditations chrétiennes et des églogues sacrées.
[86] Antoine Godeau, évêque de Grasse et de Vence, de l'Académie française; né vers 1605, mort en 1672. Les ouvrages de Godeau sont tellement considérables que nous renvoyons au Catalogue académique, dressé par l'abbé d'Olivet.--M. de Grasse présida au mariage du marquis de Montausier et de Julie d'Angennes. «Ce fut à Rueil que les nopces se firent, dit Tallemant, et par une rencontre plaisante, celuy qu'on appeloit autrefois le Nain de la princesse Julie fut celuy-là même qui les espousa.»
D'Andilly le père[87] drapa royalement ses Lys, sous son inspiration. Ils dressent noblement la tête et donnent à Julie, dans un langage pompeux, les marques de la plus haute courtoisie.
[87] Robert Arnaud d'Andilly, né le 28 mai 1589, mort le 27 septembre 1674.--M. d'Andilly composa de nombreux ouvrages de poésies chrétiennes, qui (au dire d'un de ses contemporains) font autant d'honneur aux lettres qu'à la religion.--Voyez la piquante historiette de Tallemant des Réaux sur ce saint homme.
Le vieux Gombaud[88], en vétéran du madrigal, paya d'un fier et magistral quatrain sur l'Amaranthe, les bontés et les douces attentions que les Rambouillet lui prodiguaient dans sa fortune adverse.
[88] Jean Ogier de Gombaud, de l'Académie françoise, né vers 1570, mort en 1666.--Voyez, sur ce curieux poëte, l'historiette de Tallemant, et le portrait si originalement étudié par Paul de Musset dans les Originaux du XVIIe siècle, Paris, Charpentier, 1848.
L'auteur des Historiettes, le calomniographe Tallemant des Réaux[89], montra un échantillon de son savoir-faire galant dans un madrigal sur les Lys, et il s'en tira assez délicatement pour recevoir tous les éloges.
[89] Gédéon Tallemant, seigneur des Réaux, né en 1619, mort en 1692. MM. Monmerqué et Paulin-Paris ont écrit sur Tallemant une longue et savante étude, insérée dans les Historiettes, publiées chez Techener.
Arnauld de Corbeville[90] emprunta le pinceau de Flore pour donner le plus vif coloris et les tons les plus fins à la fleur qu'il cueillit; sa Tulipe, superbe d'éclat, reste l'emblème du plus parfait amour sous la forme la plus élégante.
[90] Pierre-Arnauld de Corbeville, mestre de camp, général des carabiniers, de la grande famille des Arnauld, que Balzac appelait la famille éloquente: mort en 1651.--Voiture parle souvent de lui dans ses poésies et ses lettres, et c'étoit au moins, dit Tallemant, le Racan de Voiture en poésie burlesque.
Habert de Montmor[91] eut le choix original; il rima sur une robuste mais modeste petite fleur: La blanche Perce-Neige prêta à l'imaginative de l'auteur une grâce et un esprit qui font de son madrigal un des plus réussis de la Guirlande.
[91] Henri-Louis Habert, sieur de Montmor, conseiller du roy en ses conseils, maître des requêtes, de l'Académie française, et cousin de Philippe et Germain Habert, cités plus haut.--Mort vers 1635.--Cet auteur fit peu de vers français; à part quelques épigrammes, on ne connaît de lui que des études latines.
Le marquis de Rambouillet[92] enfin, qui n'était assurément pas le courtisan ordinaire des Muses, essaya, pour la première fois peut-être, de les invoquer, afin de couronner son admirable fille. A travers la métamorphose de l'Hyacinthe qu'il choisit, il trouva matière à un aimable sixain, assez agréablement tourné pour faire honneur à un poëte de profession.
[92] Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, né en 1577, mort en 1652.
Avec le père de la princesse Aminte se termine notre étude sur la Guirlande. Nous aurions pu étendre cette Notice, l'augmenter de nombreuses pièces, y joindre des poésies à la louange de Julie, et faire ressortir davantage la flore de chaque madrigal; mais nous avons craint d'alourdir de trop de plomb le fragile canevas sur lequel se joue, en légères arabesques, la délicatesse des plus doux madrigaux.
Nous avons reproduit avec une grande exactitude, l'orthographe de la Guirlande de Julie, extrêmement surannée même pour l'époque où elle fut calligraphiée par le célèbre Jarry. Après avoir revu sur tous les textes connus le texte original de l'œuvre de Montausier, nous en avons minutieusement recueilli les variantes pour les placer à la fin de ce volume, et, sans vouloir parler du luxe typographique dont nous entourons cette réimpression, nous croyons, grâce aux sérieuses études auxquelles nous nous sommes livré, donner une édition justement recommandable par sa clarté, ses annotations, ses documents inédits et les soins scrupuleux que nous avons apportés dans les plus petits détails.
La Guirlande de Julie devait figurer dans notre collection des Poëtes de ruelles au XVIIe siècle.--Le concours de tant de brillants esprits, réunis pour une œuvre si fameuse qu'elle est, en quelque sorte devenue classique, est d'un vif attrait pour la savante curiosité des lettrés.--Nous ne prétendons pas cependant présenter au public un chef-d'œuvre littéraire: ces petites pièces de poésie, ainsi que nous le fait remarquer un bibliographe judicieux, ont un mérite assez mince quand on les considère séparées des peintures pour lesquelles elles ont été faites, et privées d'une circonstance unique dans l'histoire de la galanterie; mais, en souvenir et pour le respect que nous portons à Mlle de Rambouillet, la Guirlande de la princesse Julie restera toujours le livre de l'imagination la plus française, l'Anthologie galante la plus précieuse de notre littérature, et comme un monument d'illustre courtoisie, à cette époque admirable et de suprême politesse où le talent tenait à honneur de couronner dignement et de fleurs immortelles la vertu, le mérite et la beauté.
OCTAVE UZANNE.
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LA GVIRLANDE DE IVLIE,
pour Mademoiselle de Rambouillet, IVLIE-LVCINE D'ANGENNES.
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Escript par N. Jarry. 1641
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ZEPHIRE A IVLIE[1].
Madrigal.
Recevez, ô Nymphe adorable, Dont les cœurs reçoiuent les loix, Cette COVRONNE, plus durable Que celle que l'on met sur la teste des Roys. Les Fleurs dont ma main la compose Font honte à ces Fleurs d'or qu'on voit au Firmament; L'eau dont Permesse les arrose Leur donne vne fraîcheur qui dure jncessamment: Et tous les jours ma belle Flore, Qui me chérit et que i'adore, Me reproche, auecque courroux, Que mes soupirs iamais pour elle N'ont fait naistre de Fleur si belle Que i'en ay fait naistre pour vous.
De M. le marquis DE MONTAUSIER.
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LA COVRONNE IMPERIALE[2].
Madrigal.
Ie suis ce Prince glorieux De qui le bras victorieux A terracé l'orgueil d'vn redoutable Empire. Au plus froid des climats je me sentis brusler Par vn nouueau Soleil que l'vniuers admire, Et que celuy des Cieux ne sçauroit égaler. Du riuage inconnu de l'aspre Corélie, Où la mer sous la glace est toute enseuelie, Le flambeau de l'Amour mes voiles conduisant, Ie vins pour rendre hommage à l'auguste IVLIE; Mais, iugeant ma Couronne vn indigne présent, Ie voulus conquérir le riche Diadême Dont iadis les Cæsars en leur pompe suprême Eurent le front si reluisant. Au comble d'vn succés qui les peuples étonne, Vainqueur des ennemis et vaincu du malheur, Ie rencontray la mort dans le champ de Bellonne. L'Amour vid mon désastre, et, flattant ma douleur, Me conuertit en vne illustre Fleur Que de l'EMPIRE il nomma la COVRONNE. Ainsi ie fus le prix que cherchoit ma valeur, Ainsi par mon trépas i'acheuay ma conqueste. En cet état, IVLIE, accorde ma requeste, Sois pitoyable à ma langueur; Et si ie n'ay place en ton cœur, Que ie l'aye au moins sur ta teste.
De M. CHAPELAIN.
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LA COVRONNE IMPERIALE.
Madrigal.
BIEN que de la Rose et du Lys Deux Roys, d'éternelle mémoire, Facent voir leurs fronts embellis, Ces Fleurs sont moindres que ta gloire; Il faut vn plus riche ornement Pour récompenser dignement Vne vertu plus que Royale; Et si l'on se veut acquitter, On ne peut moins te présenter Qu'vne COVRONNE IMPERIALE.
De M. DE MALLEVILLE.
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LA COVRONNE IMPERIALE[3].
Madrigal.
Qvelqve diuersité que le parterre étale, Ie me treuve sans effroy: LA COVRONNE IMPERIALE Est seule digne de toy. Tant de Fleurs que la nature Esmaille de sa peinture N'ont rien qu'on doiue estimer. Voy l'éclat qui m'enuironne: Moy seule fais LA COVRONNE Que tant d'autres ensemble ont peine de former.
De M. DE SCUDERY.
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LA ROSE.
Madrigal.
Alors que ie me voy si belle et si brillante, Dans ce teint dont l'éclat fait naistre tant de vœux L'excés de ma beauté moy-même me tourmente; Ie languis pour moy-même, et brusle de mes feux, Et ie crains qu'aujourd'huy la ROSE ne finisse Par ce qui fit iadis commencer le Narcisse.
De M. HABERT, abbé de Cérisy.
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LA ROSE[4].
Madrigal.
Devant ce teint d'vn beau sang animé, Ie ne parois que pour ne plus paroistre; Ie n'ay plus rien de ce lustre enflamé Que de Vénus le sang auoit fait naistre. Le vif éclat de ce teint nompareil Me fait paslir, accuser le Soleil, Seicher d'enuie et languir de tristesse. O sort bizarre! ô rigoureux effet! Ce qu'a produit le sang d'vne Déesse, Le sang d'vne autre aujourd'huy le défait.
De M. DE MALLEVILLE.
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LA ROSE[5].
Madrigal.
Assise en majesté sur vn Throsne d'épines, Ie porte le Sceptre des Fleurs, Qui cédent à l'éclat de mes grâces diuines, Quand l'Aurore au matin m'arrose de ses pleurs; Mais, beauté que le monde adore, Et qui sçais doucement rauir, I'estime beaucoup plus l'honneur de vous seruir Que celuy de régner dans l'Empire de Flore.
De M. le marquis DE MONTAUSIER.
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LA ROSE.
Madrigal.
Si vous n'auiez banny l'ardeur démesurée Qui du cœur des mortels fait triompher l'Amour, Ma beauté prés de vous seroit mal assurée: Aux chaleurs de l'esté ie ne dure qu'vn jour. Mais vn sort plus heureux en ce lieu m'enuironne: Le temps, dont le pouuoir de toute chose ordonne, Par vos charmes puissans se trouue surmonté; I'ay de vous obtenu la faueur desirée, Et sur vostre visage, où règne la beauté, Ie suis d'éternelle durée.
De M. COLLETET.
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LA ROSE[6].
Madrigal.
Qvoy que la Fable nous raconte, Iamais la Reine d'Amathonte Ne changea ma couleur ni mon lustre ancien. Si quelque trait de flame à ma neige s'allie, C'est de honte que i'ay que le teint de IVLIE Est estimé plus frais et plus beau que le mien.
De M. COLLETET.
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LE NARCISSE[7].
Madrigal.
Ie consacre, IVLIE, vn NARCISSE à ta gloire; Luy-mesme des beautez te céde la victoire. Estant iadis touché d'vn amour sans pareil, Pour voir dedans l'eau son image, Il baissoit toujours son visage, Qu'il estimoit plus beau que celuy du Soleil. Ce n'est plus ce dessein qui tient sa teste basse; C'est qu'en te regardant, il a honte de voir Que les Dieux ont eu le pouuoir De faire vne beauté qui la sienne surpasse.
De M. le marquis DE MONTAUSIER
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LE NARCISSE[8].
Madrigal.
Ie suis ce NARCISSE fameux Pour qui iadis Echo répandit tant de larmes, Et de qui les appas ne cédent qu'à vos charmes, Qui viens pour vous offrir mes vœux. Qu'on m'accuse, belle Ivlie, D'auoir en ce dessein plus de temerité Que ie n'eus iamais de folie Adorant ma propre beauté, Ie ne puis m'empescher de commettre ce crime, Ie le trouue trop glorieux. Oyez donc ce discours que ma pasleur exprime, Et qui ne s'entend que des yeux: Si vous me voyez le teint blesme, Ce n'est plus moi, c'est vous que i'ayme.
De M. le marquis DE MONTAUSIER.
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LE NARCISSE[9].
Madrigal.
Epris de l'amour de moy-même, De Berger que i'estois ie deuins vne Fleur; Faites proffit de mon malheur, Vous que le Ciel orna d'vne beauté suprême; Et pour en euiter les coups, Puisqu'il faut que tout ayme, aymez d'autres que vous.
De M. HABERT, cap. de l'artillerie.
[Illustration]
LE NARCISSE[10].
Madrigal.
Qvand ie voy vos beaux yeux si brillans et si doux, Qui n'ont plus desormais rien à prendre que vous, Leur éclat m'est suspect, et pour vous i'appréhende. Souuent ce riche don est chérement vendu: Je sçay que ma beauté ne fut jamais si grande, Et pourtant chacun sçait comme elle m'a perdu.
De M. HABERT, abbé de Cérisy.
[Illustration]
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