L'IMMORTELLE BLANCHE[33].
Madrigal.
Donnez-moy vos couleurs, Tulipes, Anémones; OEillets, Roses, Iasmins, donnez-moy vos odeurs: Des contraires saisons le froid, ni les ardeurs, Ne respectent que les Couronnes Que l'on compose de mes Fleurs; Ne vous vantez donc point d'estre aymables ni belles; On ne peut nommer beau ce qu'efface le Temps, Pour couronner les beautez éternelles, Et pour rendre leurs yeux contens, Il ne faut point estre mortelles. Si vous voulez affranchir du trépas Vos brillans, mais frêles appas, Souffrez que i'en sois embellie; Et si ie leur fais part de mon éternité, Ie les rendray pareils aux appas de IVLIE, Et dignes de parer sa diuine beauté.
De M. C. (CORNEILLE).
[Illustration]
LE MELEAGRE[34].
Madrigal.
Ie vay finir pour IVLIE: O que Mon destin est beau! La glorieuse folie! Dieux! le superbe tombeau! Ie suis Fleur, et fus jadis Homme; Mon sort vne autre fois se trouue au même point, Car un feu secret me consomme, Qui me brusle et ne paroist point.
De M. DE SCUDERY.
[Illustration]
[Illustration]
MADRIGAUX
DESTINÉS
A LA GUIRLANDE DE JULIE
[Illustration]
AVERTISSEMENT
Il avoit cueilli sur le Parnasse toutes les plus belles fleurs qui composoient cette fameuse Guirlande, dont les Muses françoises couronnèrent à l'envie l'illustre Julie.
NICOLAS PETIT, Vie de Montausier.
Le baron de Sainte-Maure s'occupait depuis longtemps de la composition de sa Couronne poétique, avant que Jarry ne se mît à l'œuvre, et l'idée de la Guirlande fut au moins conçue, selon nous, dans le courant de l'année 1632[93].
[93] Voyez la note que nous donnons plus loin, aux Madrigaux de Scudéry, imprimés en 1636, avec un très-intéressant Advertissement.
M. Amédée Roux, dans son remarquable ouvrage Montausier, sa vie et son temps (Paris, Didier, 1860), relève une erreur du père Petit, jésuite, qui porte la présentation des deux Montausier à l'hôtel de Rambouillet en 1634. C'est dans l'hiver 1631-1632 que cette présentation eut lieu (affirme M. A. Roux). Or, par un curieux rapprochement qui vient fortifier notre assertion sur la date où fut conçue la Guirlande, Tallemant nous apprend que le baron de Sainte-Maure fut amoureux, dès qu'il la vit, de Julie d'Angennes, et que cette dernière dut s'en apercevoir, «car dès le temps du Roy de Suède il avoit commencé à travailler à la Guirlande». Le temps du Roi de Suède, n'est-ce pas l'époque des grandes guerres et de la mort du héros, c'est-à-dire 1631 et 1632? (Voyez Tallemant des Réaux, historiette de Montauzier.)
Plus guerrier que poëte, et par conséquent moins souvent à Paris qu'au delà du Rhin, l'amant discret de Julie d'Angennes, ne pouvant donner à son œuvre que ses rares moments de loisir, dut convier par avance tous les poëtes à l'illustre galanterie qu'il a su perpétuer.
Les fleurs affluèrent en gerbes, briguant l'honneur d'être nouées à la Guirlande, qui, certes, se fût de beaucoup augmentée si M. de Montausier, forcé de choisir, n'eût fait l'anthologie manuscrite que nous réimprimons.
Le Dignus intrare ne fut donc pas prononcé pour toutes les fleurs, et nombre de pauvres madrigaux durent rester à la porte, honteux et confus de ne pas orner le front de Julie.
Les poëtes de l'époque étaient inconstants, et dans le monde précieux qui fréquentait le Bureau d'esprit, un madrigal ne pouvait rester longtemps inoccupé; il serait donc plausible qu'une partie des fleurs primitivement destinées à la Guirlande, légèrement retouchées et fardées par la suite, fussent passées comme simples bluettes dans les mains de beautés inconnues.
Par un heureux contraste, des fidèles comme Malleville et Scudéry, des madrigaliers modestes comme les anonymes du manuscrit de Conrart, déposèrent intacts dans différents recueils leurs madrigaux rejetés de la Guirlande comme un hommage dévoué que nous devons respecter.
Nous ne saurions, à la suite de notre réimpression, refuser l'hospitalité à ces courageux madrigaux, depuis trop de temps vagabonds; M. Ch. L. Livet, dans la parfaite et sérieuse édition qu'il a donnée de la Guirlande[94], a déjà restitué à leur véritable place les anonymes du manuscrit de Conrart et les pièces de Malleville qui ne figurent pas dans le texte original.
[94] Appendice à la savante étude des Précieux et Précieuses (Paris, Didier, 1870, 2e édition).
Nous suivons cette excellente voie, et ajoutons à notre nouvelle édition sept madrigaux, jusqu'alors inédits, conservés dans les poésies de Scudéry.
En ramassant en quelque sorte les fleurs tombées en dehors de la Guirlande manuscrite, et en les groupant de nouveau, nous faisons plus qu'une restitution, nous adhérons pieusement aux vœux des poëtes qui voulurent payer à la belle Julie leur tribut d'estime et d'admiration.
O. U.
[Illustration]
[Illustration]
MADRIGAUX INÉDITS
COMPOSÉS POUR LA GUIRLANDE
MANUSCRIT DE CONRART[95]
[95] Ces madrigaux inédits, destinés à la Guirlande de Julie nous sont fournis par une copie, d'ailleurs très-incomplète, qui se trouve dans un des volumes manuscrits de Conrart, indépendant des deux collections bien connues de l'Arsenal. (Manuscrit petit in-f{o}, Mélanges de vers et prose, Belles-lettres, 145, pages 1087 et suivantes.) Les madrigaux de ce manuscrit ne portaient pas primitivement de noms d'auteurs. M. J. B. A. SOULIÉ a restitué sa paternité connue à chaque madrigal, et a dressé une nomenclature des pièces qui manquent à cette version manuscrite. Tous les madrigaux que nous donnons ici sont anonymes et ne figurent pas dans le manuscrit original.
Ce texte est scrupuleusement conforme à l'orthographe du manuscrit.
SUR LA FLAMBE
GUSTAVE A JULIE
Divine cause de mes pleurs, Object dont la gloire m'estonne, Adjouste à tant de belles fleurs Ceste Flambe que je te donne.
Tes yeux peuvent bien approuver Ce présent d'un cœur tributaire; La Flambe qui te va trouver Est un feu qui tend à sa sphere.
Jette ton regard curieux Sur les merveilles qu'elle enserre; Ce qu'est Iris dedans les Cieux, La Flambe l'est dessus la terre.
Ou sois favorable à mes vœux, Ou tu seras digne de blasme; Je ne mets que sur tes Cheveux Ce que tu mets dedans mon âme.
Il faut que son feu nompareil Cherche un object à qui tout cede, Et que ce qui vient du Soleil Un autre Soleil le possede.
A peine luit-elle en ces lieux, Où l'amour veut que je l'envoye, Que, paroissant devant tes yeux, Elle s'espanouit de joye.
Tes yeux en cest heureux séjour Raniment sa grâce premiere, Et c'est moins de l'Astre du jour Que d'eux qu'elle tient sa lumiere.
L'Arc-en-Ciel n'a point de couleur Que le Soleil rende si belle Que le lustre de cette fleur Quand tes yeux rayonnent sur elle.
A l'esclat du feu vehement Dont toutes ses feuilles sont pleines, Tu pourras juger aysement Celuy qui brusle dans mes veynes.
Ces feuilles qui dans ce beau lieu N'ont rien que de vif et de rare, Sont autant de langues de feu Par qui mon amour se déclare.
Je ne puis en la vive ardeur Que me cause ta renommée Exprimer l'estat de mon cœur Que par une chose enflammée.
Certes, mon courage est atteint D'autant de peines violentes Que l'émail dont elle se peint Brille de couleurs differentes.
Face l'Astre qui luit aux Roys, Pour adoucir mon amertume, Que la Flambe que tu reçois Passe en ton cœur et te consume[96]!
ANONYME
[96] P. 1097 du manuscrit.
LA TULIPE[97]
Curieux Enfants d'espérance, Belle troupe de mes Amans, Ne vivez plus dans l'ignorance Du suject de mes changemens. Je cherche à me rendre embellie D'un si grand nombre de couleurs Qu'il ne faille que de mes fleurs Pour la Guirlande de Julie.
ANONYME.
[97] P. 1100 du manuscrit.
EN FAVEUR DE LA GUYRLANDE DE JULIE
MADRIGAL[98]
Quell' est cette beauté que tout le monde adore? A voir son front orné de tant de vives fleurs, Et son teint surmonter l'esclat de leurs couleurs, On la prendroit pour la Déesse Flore. Mais non, Flore s'esmeut au doux vent des Zephirs, Et celle-cy resiste au vent de noz souspirs.
ANONYME.
[98] P. 1102 du manuscrit.
LE NARCISSE
POUR LA GUIRLANDE DE JULIE[99]
Lorsque la Nymphe Écho fut réduitte en servage, Et ressentit les traicts de ma vaine beauté, Si de Julie elle eust eu le visage, J'eusse banny de moy l'insensibilité. Jamais une fontaine en son cristal mobile Ne m'eust charmé les yeux d'un object decevant, Un autre plus divin m'eust pris auparavant Et la Nymphe eust trouvé ma conqueste facile. Je ne serois pas fleur; mais, ô doux changement, Mémorable destin d'un bienheureux Amant! Agréable folie! Je triomphe en ma perte et deviens glorieux De pouvoir vivre ainsy jusqu'au temps de Julie, D'embellir sa Guirlande et de plaire à ses yeux.
ANONYME.
[99] P. 1103 du manuscrit.