L'INDÉPENDANCE
Maulana Hasrat Mohani a défendu l'Indépendance avec beaucoup de courage, d'abord sur l'estrade du Congrès, puis comme Président de la Ligue Musulmane, et il a été heureusement battu chaque fois. Il est impossible de se méprendre sur le sens des paroles du Maulana: il voudrait rompre tout rapport avec le peuple britannique même à titre d'associé et d'égal, et quand bien même la question du Califat aurait été résolue d'une façon satisfaisante. Il n'est pas bon d'avancer que la question du Califat ne saurait être résolue sans une indépendance absolue. Nous ne faisons qu'en discuter la théorie. S'il faut l'indépendance absolue pour que la question du Califat soit résolue, c'est-à-dire si le peuple britannique se montre toujours hostile aux aspirations du monde musulman, nous n'avons d'autre parti à prendre que d'insister pour l'avoir, il y va de l'intérêt commun. L'Inde ne peut se permettre de donner à l'Angleterre, ne fût-ce que son appui moral, et doit se passer de l'appui moral et matériel de l'Angleterre si elle ne peut la décider à se montrer bien disposée à l'égard de l'Islam.
Mais si nous supposons que la Grande-Bretagne change d'attitude, et je sais qu'elle le fera lorsqu'elle se rendra compte que l'Inde est forte, il serait illégitime au point de vue religieux de continuer à réclamer l'Indépendance. Ce procédé serait déplacé et vindicatif, il équivaudrait à nier l'existence de Dieu, car ce refus serait alors fondé sur la supposition que le peuple britannique est incapable de répondre au Dieu qui se trouve en chacun de nous, principe qui ne saurait se défendre ni par le Musulman croyant, ni par l'Hindou croyant.
L'Inde devra mettre toute sa gloire, non à traiter les Anglais en ennemis qu'il faut expulser à la première occasion, mais à s'en faire des amis et des associés dans la nouvelle république de nations qui remplacera un empire basé sur l'exploitation des races et des nations plus faibles de la terre et par conséquent sur la force.
Voyons clairement quel sera le sens du Swaraj si nous conservons nos rapports avec la Grande-Bretagne. Assurément, c'est la possibilité pour l'Inde de déclarer son indépendance si elle le désire. Le Swaraj ne sera donc pas un don gratuit du Parlement Britannique. Ce sera la déclaration du droit de l'Inde à être représentée entièrement. Sans doute le Swaraj sera exprimé par un Acte du Parlement; mais cet acte ne sera qu'une ratification courtoise du vœu exprimé par le peuple de l'Inde, comme ce fut le cas pour l'Afrique du Sud. La Chambre des Communes ne put en modifier un seul adverbe. La ratification, en ce qui nous concerne, sera un traité où la Grande-Bretagne sera intéressée.
Il est possible que ce Swaraj-là nous ne l'obtenions pas cette année, peut-être pas avant une autre génération; mais je n'ai jamais songé à rien de moins. Lorsque le moment de l'accord sera venu, le Parlement Anglais ratifiera les vœux du peuple de l'Inde, non par la voie de la bureaucratie, mais par l'intermédiaire des représentants que celle-ci se sera choisis librement.
Le Swaraj ne pourra jamais être le don d'une nation à une autre. C'est un trésor qu'il faut acheter au prix du sang le plus pur de la nation. Ce ne sera plus un don lorsque nous l'aurons payé chèrement. Le Vice-Roi s'est trompé en disant qu'il faudrait bien que le Swaraj nous vînt du Parlement Britannique s'il ne nous venait par l'épée. Il n'était guère flatteur pour son pays de laisser entendre à ses auditeurs que l'Angleterre était incapable de prêter l'oreille à la pression morale de la souffrance, il faisait injure à leur intelligence s'il voulait leur faire croire que le Parlement Britannique donnerait le Swaraj à l'Inde quand il le voudrait, sans se soucier de ses désirs et de ses aspirations. En réalité, le Swaraj sera le fruit d'un incessant labeur et d'intenses souffrances...
5 janvier 1922.
LETTRE DE M. GANDHI AU VICE-ROI
A Son Excellence le Vice-Roi des Indes, Delhi.
Monsieur,
Bardoli est un petit Tehsil du district de Sura dans la Présidence de Bombay, qui compte environ 87000 habitants, tout compris.
Il a décidé le 29 janvier dernier, sous la présidence de M. Vithalbhai Patel, d'entreprendre la Désobéissance Civile, ayant démontré qu'il remplissait les conditions requises par le Comité du Congrès de toute l'Inde qui s'était réuni le 1er novembre. Mais comme je suis peut-être en grande partie responsable de la résolution prise par Bardoli, je considère que je dois à votre Excellence et au Public d'expliquer les raisons qui ont amené cette décision.
Le Comité du Congrès de toute l'Inde, dans la réunion à laquelle j'ai déjà fait allusion, avait décidé que Bardoli serait le premier bataillon à entreprendre la Désobéissance Civile, afin de marquer la révolte de la nation contre le gouvernement pour son refus criminel et persistant d'apprécier à sa juste valeur la décision de l'Inde au sujet du Califat, du Pendjab et du Swaraj.
Puis, le 17 novembre dernier, eut lieu l'émeute regrettable et malheureuse de Bombay qui nous força de remettre l'action projetée par Bardoli.
Entre temps, commença avec l'approbation du Gouvernement de l'Inde, une répression des plus virulentes au Bengale, dans l'Assam, dans les Provinces Unies, au Pendjab, dans la province de Delhi et jusqu'à un certain point dans le Bihav Orissa et ailleurs.
Je sais que le mot répression employé pour décrire l'action des autorités vous déplaît. A mon avis une mesure qui dépasse ce que demande la situation n'est pas autre chose que de la répression. Piller les biens, assaillir les innocents, traiter les prisonniers avec brutalité et les fouetter ne peut être considéré comme une action permise ou nécessaire. On ne peut qualifier cette infraction officielle aux lois que du nom de répression illégale. Il est possible d'admettre, jusqu'à un certain point, que les Non-Coopérateurs et leurs partisans ont procédé par intimidation lors des hartal... mais ceci ne saurait justifier l'interdiction en bloc des réunions publiques paisibles et de l'enrôlement paisible des volontaires, en donnant un sens détourné à une loi dirigée contre des activités manifestement violentes d'intention et d'action; et de même on ne peut désigner autrement que par le mot de répression les poursuites contre des gens innocents selon une application illégale, à notre avis, de la loi ordinaire, ou l'atteinte portée à la liberté de la presse en s'appuyant sur une loi qu'on avait promis d'abroger.
La tâche que le pays doit entreprendre immédiatement est de sauver de la paralysie la liberté de parole, la liberté d'association et la liberté de la presse.....
Dans les circonstances actuelles, le pays n'a d'autre parti que d'adopter une méthode non-violente afin obtenir satisfaction.... Si la politique du gouvernement était restée neutre, s'il avait laissé à l'opinion publique la possibilité de se développer et de produire tout son effet, il eût été possible de remettre la Désobéissance Civile jusqu'à ce que le Congrès ait acquis un contrôle effectif des forces de violence et obtenu des millions d'adhérents une discipline plus grande. Mais cette répression illégale (en quelque sorte sans parallèle dans l'histoire de notre malheureux pays) nous a fait un devoir impératif d'adopter immédiatement la Désobéissance Civile en masse. Le Comité d'Action du Congrès l'a limitée à quelques régions, que je dois fixer de temps à autre, et qui pour l'instant sont restreintes à Bardoli. Cette autorité me permettrait de donner immédiatement mon consentement à un groupe de cent villages de Guntur dans la présidence de Madras, s'ils sont capables de se conformer strictement aux conditions de non-violence, d'union des différentes classes, de manufacture de khadi et de son emploi, et de l'intouchabilité.
Je voudrais, avant que le peuple de Bardoli commençât véritablement la Désobéissance Civile, insister respectueusement auprès de vous pour vous prier comme chef du gouvernement de l'Inde de considérer à nouveau votre politique, de rendre la liberté à tous les Non-Coopérateurs condamnés ou en jugement pour leur activité non violente, et d'exprimer en termes précis une politique de non-intervention dans les activités non-violentes du pays entreprises pour faire rendre justice au Califat ou au Pendjab, ou pour le Swaraj, ou pour toute autre question, même au cas où celles-ci sont passibles de répression, d'après certains articles du Code pénal criminel ou de toute autre loi, à condition bien entendu que la Non-violence soit maintenue.
Je voudrais aussi vous demander avec insistance de libérer la Presse de tout contrôle administratif et de rembourser toutes les amendes récemment imposées. En vous adressant ces diverses prières, je demande simplement à votre Excellence de faire ce qui se fait dans tous les pays qui prétendent avoir à leur tête un gouvernement civilisé. S'il vous était possible de faire la déclaration nécessaire dans les huit jours qui suivront la publication de ce manifeste, je pourrais conseiller de remettre la Désobéissance Civile jusqu'à ce que les Non-coopérateurs sortis de prison aient eu le temps de considérer à nouveau la question. Si le Gouvernement fait la déclaration demandée, j'y verrai une preuve de son désir sincère de céder devant l'opinion publique. Je n'aurai alors aucune hésitation à conseiller au pays de continuer, sans contrainte violente d'un côté ou de l'autre, à former l'opinion publique, m'en rapportant à celle-ci pour obtenir satisfaction aux demandes qui ont été exprimées et qui ne peuvent changer.
La Désobéissance Civile agressive n'aurait lieu dans ce cas que si le gouvernement s'écartait de sa politique de neutralité absolue, ou s'il refusait de plier devant l'opinion nettement exprimée par la grande majorité du peuple de l'Inde.
Croyez-moi Le serviteur et l'ami dévoué de Votre Excellence
M. K. Gandhi.
9 février 1922
LA SEULE SOLUTION POSSIBLE
Ce n'est pas sans avoir beaucoup réfléchi et prié que j'ai écrit ma lettre à son Excellence le Vice-Roi. Cette lettre n'est pas une menace, chaque mot dit exactement ce qu'il veut dire. J'ai supplié du fond du cœur le tyran de renoncer au mal. Le tyran, ce n'est pas Lord Reading, mais le système qu'il représente et dont il n'est lui-même que l'impuissante et inconsciente victime. Mais tout système ne fait qu'un avec la personne qui le représente. Aujourd'hui, c'est Lord Reading qui le personnifie, quelque inconscient qu'il soit. Je l'ai prié en toute humilité de considérer la position et de se demander si un mépris officiel des lois peut se justifier d'une façon quelconque. Qu'il jette les yeux sur le compte rendu de la semaine. Tout y est strictement vrai, à moins que les témoins ne soient tous des menteurs. De pareilles choses devraient-elles être possibles?
Mais dira-t-on, que faites-vous du mépris de l'autorité? Eh bien, le mépris de l'autorité (non-violent en tout cas) devrait-il justifier un abus barbare et malfaisant de cette même autorité?
Si le Vice-Roi ne voit pas ou ne veut pas voir la simplicité incroyable de la solution, l'Inde doit-elle ne rien faire? Il faut que la Désobéissance civile défensive continue à tout prix. Et si l'Inde entière déclarait que les réunions même paisibles ne peuvent avoir lieu sans autorisation, que les enrôlements des volontaires ne peuvent avoir lieu sans autorisation, et que les journaux ne peuvent paraître sans autorisation, cette prohibition serait inadmissible. On ne peut obliger un homme à demander à un autre la permission de respirer, de boire et de manger. Les trois choses que j'ai nommées sont l'air, la boisson et l'aliment nécessaires à l'activité publique.
9 février 1922
TROP SACRÉ POUR ÊTRE PUBLIÉ
Il est certaines choses que l'on préfère ne pas voir publiées non parce qu'elles sont secrètes mais parce qu'elles ont un caractère trop sacré. Parfois la version imprimée produit une impression absolument différente de la parole, bien que le reportage en soit strictement exact. Quand je dis à un enfant en plaisantant, ou en fronçant les sourcils, qu'il est un démon, il ne serait pas juste de dire que j'ai appelé quelqu'un démon sans fournir de longues explications donnant les causes et les raisons. Un mauvais service de ce genre m'a été rendu par un reporter animé, je crois, des meilleures intentions à mon égard, dans le compte rendu d'une conversation que j'ai eue et d'un discours que j'ai fait à l'Ashram du Satyagraha et qui a été publié dans la Chronique de Bombay du 2 courant. Il m'est désagréable que l'on fasse de la publicité à des choses de ce genre. Une conversation rapide est pleine d'allusions à demi mot; et à moins d'y ajouter d'abondantes notes il est impossible de la rapporter exactement. On me fait dire, par exemple, que Shantiniketan est pour le progrès matériel, et que Satyagraha Ashram existe uniquement pour le progrès spirituel. Lorsque le Poète lira ceci ou bien il en rira en se rappelant que je suis incapable de dire ou de vouloir laisser entendre une chose pareille de Shantiniketan, ou bien il sera irrité et découragé à la pensée que je manque de sens artistique et d'intelligence au point de ne pas voir ce qu'il y a de spirituel à Shantiniketan. Le Poète, j'en suis persuadé, ne me fera pas l'injure de me juger capable de penser ce qui m'est attribué. Je pourrais dire au poète, comme je l'ai fait d'ailleurs, que Shantiniketan manque de discipline. Il en a ri, a même assumé la responsabilité de ce qui faisait l'objet de ma critique et l'a défendu en disant qu'il était poète et que Shantiniketan était sa distraction, qu'il ne savait que chanter et faire chanter les autres; je pourrais, moi, y introduire toute la discipline que je voudrais; mais lui n'était pas autre chose qu'un poète. Le lecteur doit savoir que j'ai fait plusieurs séjours au Shantiniketan. J'ai la permission de le considérer comme une retraite et comme une demeure. Mes fils y ont vécu lorsque j'étais en Europe, ainsi qu'à Gurukula. Ma conversation avec le professeur hindou venait de notre commune affection pour Shantiniketan. Comment Shantiniketan pourrait-il être autrement que spirituel lorsque l'auteur de la poésie purement spirituelle y est l'esprit qui domine. Je ne suis pas assez stupide pour supposer qu'un endroit où vit Debendranath Tagore puisse manquer de spiritualité. Les lecteurs de la Jeune Inde savent que de temps en temps j'ai reçu de Shantiniketan un breuvage spirituel que m'envoyait Barodada[91] qui veille incessamment sur moi et prie pour le succès de ma mission. Je m'empresse de dire au lecteur que je considère un grand nombre de professeurs et de maîtres de Shantiniketan comme des hommes d'une haute spiritualité et d'une grande noblesse et que c'est pour moi un privilège de les connaître. Je dois ajouter pour plus ample information que je considère la province du Bengale comme la plus spirituelle de toutes. La conversation si malencontreusement reproduite avait eu lieu sur un ton de plaisanterie. J'ai souvent déclaré à ceux qui aiment Shantiniketan que la spiritualité était plus grande à l'Ashram qu'à Shantiniketan; mais dans cette rivalité il ne faut pas voir une prétention de supériorité. Je désire ardemment que l'Ashram reste caché aux yeux du public. Nous y sommes un groupe de travailleurs pour la cause, humbles et peu savants, qui connaissons nos faiblesses et essayons de les comprendre encore davantage. Nous cherchons avec ardeur à découvrir la vérité et désirons vivre et mourir pour elle. On ne devrait jamais essayer de comparer deux institutions analogues, mais non identiques. S'il fallait comparer cependant, je dirais que, malgré la discipline de l'Ashram et son lever matinal, je voterais avec sincérité pour Shantiniketan, parce qu'il est le frère aîné, bien plus avancé en âge et, je le sais, en sagesse également. Il y a un «mais» cependant; il faut que les habitants de Shantiniketan prennent garde à l'avance de la petite retraite du Gujerat ailleurs.....
9 janvier 1922.
[91] Durjendranath Tagore, le philosophe, frère aîné de Rabindranath.
LE CRIME DE CHAURI-CHAURA
Dieu a été d'une bonté excessive pour moi. Il vient de m'avertir pour la troisième fois que dans l'Inde ne règne pas encore cette atmosphère de Vérité et de Non-Violence qui peut seule justifier la Désobéissance civile en masse, celle qui peut être vraiment nommée civile, c'est-à-dire douce, humble, sage, volontaire et cependant aimante, jamais criminelle ou haïssable.
Il m'avertit en 1919, lorsque commença l'agitation soulevée par la loi Rowlatt. Ahmedabad, Virangham et Kheda ont erré. Amritsar et Kasur ont erré. Je suis revenu sur mes pas, j'avais fait une erreur de calcul aussi énorme que l'Himalaya. Je me suis humilié devant Dieu et devant les hommes, et non seulement j'ai suspendu la Désobéissance civile en masse, mais j'ai suspendu la mienne qui devait être, je le sais, civile et non-violente.
Dieu m'avertit ensuite d'une façon terrible. Il me rendit le témoin oculaire des actes accomplis par la populace le 17 novembre à Bombay. Elle agissait dans l'intérêt de la Non-coopération. J'annonçai mon intention de suspendre la désobéissance civile en masse qui devait commencer immédiatement à Bardoli. L'humiliation que j'éprouvai fut plus grande encore qu'en 1919, mais elle me fit du bien. Je suis persuadé que la Nation y gagna. Par cette suspension, l'Inde montra qu'elle était pour la Vérité et la Non-Violence.
Mais l'humiliation la plus amère que je dusse ressentir était encore à venir. Madras m'avait prévenu, mais je n'en avais pas tenu compte. Dieu me parla clairement par Chauri-Chaura. Il y eut, si je ne me trompe, ample provocation de la part des agents de la police qui furent si brutalement mis en pièces. Ils n'avaient pas tenu compte de l'assurance donnée par l'inspecteur que le peuple ne serait pas molesté, et lorsque la procession fut passée insultèrent et inquiétèrent les retardataires isolés. Ceux-ci appelèrent à l'aide. La foule revint. La police fit feu, puis ayant épuisé le peu de munitions qu'elle possédait se réfugia dans le Thana (commissariat). La foule, me dit alors mon informateur, mit le feu au thana où les agents s'étaient emprisonnés eux-mêmes. Ils voulurent s'enfuir pour échapper à la mort, furent massacrés, et leurs restes déchiquetés furent lancés dans la flamme dévorante.
Aucun volontaire non-coopérateur n'a pris part à la brutalité commise. Non seulement la foule avait été provoquée, mais elle connaissait par expérience la tyrannie arbitraire de la police de ce district. Aucune provocation ne saurait pourtant justifier le meurtre brutal d'hommes qui étaient devenus sans défense et s'étaient remis virtuellement à la merci de la foule. Et alors que l'Inde prétend être non-violente et espère monter par ses méthodes non-violentes sur le trône de la liberté, la violence de la foule, même occasionnée par une sérieuse provocation, est d'un bien triste augure. Supposez que Dieu ait permis à la Désobéissance Civile de Bardoli de réussir, le Gouvernement eût abdiqué en faveur des vainqueurs de Bardoli, et qui donc eût maîtrisé cet élément déréglé capable de commettre des actions inhumaines lorsqu'on le provoque? Pour arriver par la Non-violence à un gouvernement indépendant, il faut la maîtrise non-violente des éléments violents du pays. Les Non-Coopérateurs non-violents ne peuvent réussir que s'ils parviennent à maîtriser les hommes sans aveu de l'Inde, ou en d'autres termes lorsque ces derniers auront appris, soit par religion, soit par patriotisme, à s'abstenir de leurs violences, pendant la campagne de Non-Coopération, tout au moins. La tragédie de Chauri-Chaura fut donc pour nous un réveil absolu.
Mais, me murmurait la voix de Satan, ton manifeste au Vice-Roi, ta réponse à sa lettre? Ce fut la coupe d'humiliation la plus amère. «C'est assurément une lâcheté de s'abstenir au lendemain de menaces pompeuses adressées au Gouvernement et de promesses faites au peuple de Bardoli». Satan m'invitait ainsi à renier la Vérité et par conséquent la religion, à renier Dieu lui-même. J'exposai au Comité d'Action et à d'autres de mes camarades qui se trouvaient près de moi mes doutes et mes difficultés. Tous ne furent pas d'accord avec moi au début; il est plus que probable qu'à l'heure actuelle il en est encore qui ne le sont pas. Mais il est rare qu'un homme ait le bonheur de rencontrer autour de lui des collègues et des camarades si pleins d'égards et d'indulgence. Ils comprirent mes difficultés et écoutèrent patiemment mes raisons. Le public connaît les décisions prises par le Comité d'Action. Au point de vue politique, renverser brusquement tout le programme agressif peut paraître absurde et déraisonnable, mais il n'est point douteux qu'au point de vue religieux c'est un acte logique et je me permets d'assurer à ceux qui n'en sont pas certains que le pays a gagné à mon humiliation et à la confession que j'ai faite de mon erreur.
La seule vertu à laquelle je prétende, c'est la Vérité et la Non-Violence. Je ne prétends à aucun pouvoir surhumain. Je possède la même chair corruptible que le plus faible de mes semblables et suis par conséquent aussi porté qu'eux à me tromper. Mes services ont bien des limitations, mais Dieu les a bénis malgré leurs imperfections. La confession des fautes, c'est le coup de balai qui enlève la saleté et laisse la surface plus nette qu'auparavant. Je me sens plus fort de m'être confessé. La cause doit gagner par son recul même. Un homme ne parvient jamais à son but s'il persiste à s'écarter de la bonne route.
On a déclaré que Chauri-Chaura ne pouvait avoir d'influence sur Bardoli. Il n'y aurait de danger, assure-t-on, que si Bardoli se laissait influencer par Chauri-Chaura et se trouvait lui-même entraîné à la violence. Et de cela je n'ai pas la moindre crainte. Le peuple de Bardoli est à mon avis le plus pacifique de l'Inde; seulement, Bardoli n'est qu'un point minuscule sur la carte de l'Inde. Ses efforts ne peuvent réussir que s'il a la coopération parfaite des autres parties du territoire. La Désobéissance de Bardoli ne sera civile que si les autres régions de l'Inde demeurent non-violentes. De même qu'il suffit d'un grain d'arsenic pour empoisonner une jarre de lait et le rendre impropre à la consommation, le poison mortel de Chauri-Chaura suffit à rendre inacceptable l'attitude civile même de Bardoli.
Cette tragédie est, après tout, le symptôme d'un mal qui s'aggrave. Je n'ai jamais supposé que là où il y avait répression il y eût absence totale de violence mentale ou physique. Seulement j'avais cru, comme je le crois toujours et les pages de la Jeune Inde le prouvent abondamment, que dans les endroits où elle a lieu, la répression n'est pas proportionnée au peu d'importance de la violence populaire... La Désobéissance civile ne doit comporter aucune excitation. Elle est une préparation à la souffrance muette. Son effet est merveilleux, quoique imperceptible et doux... La tragédie de Chauri-Chaura est réellement le poteau indicateur sur notre route qui nous montre le chemin dangereux dans lequel l'Inde pourrait s'engager, si de sérieuses précautions n'étaient pas prises. Si nous ne voulons pas que la violence naisse de la non-violence, il est évident qu'il nous faut revenir rapidement sur nos pas, rétablir une atmosphère de calme, réorganiser notre programme et ne pas songer à commencer la Désobéissance Civile en masse, avant d'être certains que la paix sera maintenue en dépit de toutes les provocations du gouvernement. Il faut que nous soyons assurés qu'aucune partie du pays ne commencera sans autorisation la Désobéissance Civile en masse.
L'organisation du Congrès est loin d'être parfaite et ses instructions sont exécutées avec négligence. Nous n'avons pas organisé de Comités dans chaque village; et là où nous l'avons fait, ils ne se conforment pas toujours à nos instructions. Nous n'avons guère plus de dix millions d'adhérents sur nos listes, nous sommes au 15 février, et beaucoup n'ont pas encore payé leurs quatre annas de souscription pour l'année courante. L'enrôlement des volontaires se fait avec indifférence. Ils ne remplissent pas toutes les conditions de leur engagement. Ils ne portent même pas de khaddar tissé et filé à la main. Tous les volontaires hindous ne se sont pas débarrassés du péché d'intouchabilité, tous ne sont pas exempts de violence. Ce n'est pas leur emprisonnement qui nous donnera le Swaraj, ou qui servira la cause sacrée du Califat, ou qui nous autorisera à refuser de payer des serviteurs infidèles. Certains d'entre nous commettent des fautes sans le faire exprès, mais il en est qui pèchent volontairement. Ils s'enrôlent comme volontaires, sachant parfaitement qu'ils n'ont pas l'intention de demeurer non-violents et qu'ils ne le demeureront pas. Nous manquons donc de franchise, tout autant que le gouvernement que nous accusons de mensonge. Comment oserions-nous pénétrer dans le royaume de la liberté, en ayant sur les lèvres seulement un hommage à la vérité et à la non-violence?
Si nous ne voulons pas reculer davantage, il est indispensable à notre progrès même d'apaiser l'excitation et de suspendre la Désobéissance Civile en masse. J'espère que cette suspension ne désappointera pas ceux et celles qui font partie du Congrès, mais qu'au contraire ils se sentiront allégés du fardeau de la fausseté et du péché national.
Que l'adversaire se fasse gloire de notre humiliation et de notre soi-disant défaite! Il vaut mieux qu'on nous accuse de lâcheté et de faiblesse que de renier notre serment et de trahir Dieu. Mieux vaut mille fois paraître manquer de sincérité envers le monde que de manquer de sincérité envers nous-mêmes. En ce qui me concerne personnellement, suspendre la Désobéissance Civile n'est pas une pénitence suffisante pour me punir d'avoir été l'instrument même involontaire de la violence brutale du peuple, à Chauri-Chaura.
Je dois subir une purification personnelle, devenir un meilleur instrument plus capable d'enregistrer les moindres variations de l'atmosphère morale qui m'entoure. Mes prières doivent acquérir une sincérité et une humilité plus profondes. Rien n'est pour moi plus purifiant et plus fortifiant qu'un jeûne accompagné de la coopération mentale nécessaire.
Je sais que l'attitude mentale est tout. De même qu'une prière peut n'être simplement qu'une intonation machinale comme celle de l'oiseau, un jeûne peut n'être autre chose qu'une torture machinale de la chair. Pour le but que je me propose, un procédé machinal de ce genre n'a aucune valeur. Un chant machinal peut servir à modeler la voix, un jeûne machinal peut purifier le corps. Ni l'un ni l'autre ne toucheront l'âme.
Mais le jeûne entrepris pour arriver à une expression de soi plus complète, pour atteindre à la suprématie de l'esprit sur la chair, est un des plus puissants facteurs de notre évolution. Après avoir mûrement réfléchi, je m'impose donc un jeûne de cinq jours consécutifs... C'est le moins que je puisse faire. Je n'ai pas perdu de vue le Comité du Congrès de toute l'Inde qui approche. Je sais le chagrin que ces jours de jeûne vont causer à mes nombreux amis, mais je ne puis remettre ma pénitence ni la raccourcir.
Je supplie mes collaborateurs de ne pas m'imiter. Ils n'auraient pas mes raisons, ils n'ont pas été les créateurs de la Désobéissance Civile. Je me trouve dans la situation du chirurgien maladroit, il me faut ou abdiquer ou acquérir un talent supérieur. Alors qu'une pénitence personnelle est non seulement nécessaire mais obligatoire pour moi, la maîtrise de soi prescrite par le Comité d'Action est assurément une pénitence suffisante pour tous les autres. Elle n'est point aisée et si elle est sincère peut porter les meilleurs fruits.....
Tout jeûne et toute pénitence doivent autant que possible être tenus secrets. Mais mon jeûne étant à la fois une pénitence et un châtiment doivent être publics. C'est une pénitence pour moi et un châtiment pour ceux que j'essaye de servir, pour ceux pour qui j'aime vivre, et pour qui je serais heureux de mourir.
Ils ont péché contre les lois du Congrès, bien qu'ils en fussent des partisans sinon des adhérents. Ils massacrèrent probablement les agents avec mon nom sur les lèvres. La seule façon de châtier lorsqu'on aime est de souffrir. Je ne peux souhaiter qu'on les arrête, mais je tiens à ce qu'ils sachent que je souffrirai parce qu'ils ont péché contre la doctrine du Congrès. Je conseille à ceux qui se sentent coupables et qui se repentent de se livrer au gouvernement et d'avouer leur faute afin d'en subir le châtiment... Que les meurtriers acceptent ou non mon conseil, je tiens à ce qu'ils sachent qu'ils ont sérieusement compromis les opérations du Swaraj, et qu'en faisant ajourner le mouvement de Bardoli ils ont nui à la cause même qu'ils voulaient probablement servir... Je suis prêt à souffrir n'importe quelle humiliation, n'importe quelle torture, un ostracisme absolu et la mort même, pour empêcher ce mouvement de devenir violence ou précurseur de violence....
16 février 1922
COMITÉ DU CONGRÈS DE TOUTE L'INDE
La session du Comité de Toute l'Inde qui vient d'avoir lieu a été à certains égards plus remarquable que le Congrès. Il y a tant de courants cachés, de violence consciente et inconsciente, que j'ai prié véritablement et littéralement pour une défaite désastreuse. J'ai toujours fait partie d'une minorité. Le lecteur ignore que dans l'Afrique du Sud j'ai débuté avec l'unanimité presque complète et suis descendu à une minorité de 64 et même de 16, puis je suis remonté à une énorme majorité. Le travail le plus important et le meilleur a été fait dans le désert de la minorité.
Je sais que le Gouvernement craint plus que tout cette énorme majorité que j'ai l'air de dominer. Il ignore que je la crains autant que lui. Je suis véritablement écœuré de cette adoration de la multitude qui ne réfléchit pas. Je serais plus sûr du terrain si elle crachait sur moi. Je ne serais pas obligé de confesser mes erreurs gigantesques et autres, ni forcé de reculer ni de réorganiser.
Mais cela ne devait pas être.
Un ami m'a mis en garde contre le danger d'exploiter ma dictature. Il ignorait que jamais je ne m'en suis servi, ne fût-ce que pour la seule raison que l'occasion ne s'en est pas encore présentée. La «Dictature» me servira seulement lorsque le gouvernement aura empêché les rouages du Congrès de fonctionner.
Loin d'avoir exploité ma dictature, je me demande si je ne me laisse pas moi-même exploiter. J'avoue que j'en ai la terreur. Ma propre sécurité consiste dans mon impudence. J'ai prévenu mes amis du Comité que je suis incorrigible. Chaque fois que le peuple commettra des erreurs, je continuerai à les confesser. Le seul tyran que j'accepte ici-bas, c'est «la petite voix silencieuse». Et même si je devais envisager la minorité d'un seul, j'aurais je crois le courage d'être cette minorité désespérée. Voilà la seule position vraie pour moi. Mais aujourd'hui, je suis devenu plus triste et, je l'espère, plus sage. Je me rends compte que notre Non-Violence est à fleur de peau. Nous brûlons d'indignation. Le gouvernement entretient le feu par ses actes insensés. Il semblerait presque qu'il désire voir ce pays couvert de meurtres, de pillages, de rapines, afin de pouvoir prétendre que lui seul est capable d'y mettre fin.
Cette Non-Violence me semble due uniquement à notre impuissance. Il semble presque que nous nourrissions le désir de nous venger à la première occasion.
Est-ce qu'une Non-Violence volontaire peut naître de ce qui me paraît la Non-Violence forcée des faibles? Est-ce que je ne tente pas une expérience vaine? Qu'arrivera-t-il, le jour où éclatera la fureur, si personne, homme, femme, ou enfant n'est en sécurité et si la main de chacun est levée contre son prochain? A quoi servira-t-il que je jeûne à en mourir, si une telle catastrophe doit se produire? Y a-t-il une alternative? Ne rien faire, prétendre que ce que je sais être mal est bien? Dire qu'une coopération sincère naîtra d'une coopération fausse et forcée, cela revient à dire que la lumière naîtra des ténèbres.
Coopérer avec le gouvernement est tout autant une faiblesse et une faute qu'une alliance avec la violence en suspens. La difficulté est presque insurmontable. Aussi, avec le sentiment croissant que cette Non-Violence est superficielle je ne puis faire autrement que me tromper sans cesse et revenir en arrière comme un homme qui s'avance dans une forêt vierge et toujours doit s'arrêter, revenir sur ses pas, qui trébuche, se blesse et saigne.
Je m'attendais à une certaine somme d'abattement, de désappointement et de ressentiment; mais je n'étais nullement préparé à une violente tempête d'opposition. Il me parut évident que les travailleurs pour la cause n'étaient point d'humeur à entreprendre un travail constructif solide. Le programme n'avait rien de séduisant. Ils ne restaient point associés pour des réformes sociales. Ils ne pouvaient arracher le pouvoir au gouvernement par un travail de réforme aussi routinier. Ils voulaient frapper des coups «non-violents»! Que tout ceci semblait manquer de réalité! Ils ne voulaient pas se donner la peine de réfléchir que, même s'ils parvenaient à vaincre le Gouvernement par un étalage enfantin de fureur, il leur serait impossible de gouverner le pays, une seule journée, sans organisation et méthode constructives, sérieuses et laborieuses.
Il ne faut pas, ainsi qu'eût dit Mohamed Ali, se faire emprisonner «pour une fausse raison». N'importe quel emprisonnement ne nous donnera pas le Swaraj. N'importe quelle désobéissance n'allumera pas en nous l'esprit d'obéissance et de discipline. Les prisons pour le criminel endurci ne sont pas la porte qui mène à la liberté. Elles ne sont un temple de liberté que pour ceux qui personnifient l'innocence. L'exécution de Socrate fit, pour nous, de l'immortalité une réalité vivante; il n'en est pas de même de l'exécution d'innombrables criminels. Rien ne nous porte à croire que nous pourrons dérober le Swaraj par l'emprisonnement de milliers d'hommes qui se prétendront non-violents, mais dans le cœur desquels bouillonnera la haine, le mauvais vouloir et la violence.
Ce serait tout différent si nous nous battions avec des armes, si nous donnions des coups et si nous en recevions. Mais ce n'est pas notre lutte actuelle. Soyons sincères, si nous voulons obtenir le Swaraj par la force, abandonnons la Non-Violence et employons toute la force dont nous sommes capables! Ce serait une attitude raisonnable, vraie et franche à laquelle le monde est habitué depuis des siècles. Nul ne pourrait alors proférer contre nous cette horrible accusation d'hypocrisie.
Mais la majorité ne veut pas m'écouter. Malgré tous mes avertissements et mes pressantes objurgations de rejeter la résolution si elle ne croyait pas la non-violence indispensable pour atteindre notre but, elle l'a adoptée sans y rien changer. Je lui demanderai donc de reconnaître sa part de responsabilité. Elle est tenue maintenant à ne pas se précipiter dans la Désobéissance Civile et à faire d'abord œuvre constructive. Je la supplierai de ne pas prêter l'oreille aux clameurs de ceux qui veulent une action immédiate. L'action immédiate ne consiste pas à se faire emprisonner, ni même à s'efforcer d'obtenir la liberté de parole, de presse et d'association, mais à se purifier soi-même, à s'interroger et à s'organiser tranquillement. Si nous ne prenons pas garde, nous courons le risque de nous noyer dans un fleuve dont nous ignorons la profondeur.
Il est inutile de songer aux prisonniers. En apprenant ce qui s'était passé à Chauri-Chaura, je les ai sacrifiés comme première pénitence. Ils sont allés en prison, pour que la force du peuple leur rende la liberté. On espérait que le premier acte du Parlement du Swaraj serait d'ouvrir la porte des prisons. Dieu en avait décidé autrement. Nous qui sommes restés libres, avons essayé sans y parvenir. Les prisonniers ont tout intérêt à présent à y rester jusqu'à la fin de leur peine. Ceux qui y sont entrés sous de faux prétextes, par suite de quelque erreur ou parce qu'ils comprenaient mal le mouvement, pourront en sortir en faisant des excuses, ou en adressant des pétitions. Le mouvement n'en sera que plus fort, d'avoir été épuré. Les cœurs les plus solides se réjouiront de l'occasion inattendue de souffrir davantage. Depuis des années, des milliers de Russes «pourrissent» dans les prisons de la Russie et cependant le malheureux peuple n'est pas encore libre. La liberté est une coquette des plus difficiles à conquérir et à satisfaire. Nous avons montré que nous savions souffrir, mais nous n'avons pas encore souffert suffisamment. Si le peuple en général demeure passivement non-violent, et si quelques-uns sont non-violents, d'intention, de parole et d'action, activement, sincèrement et en connaissance de cause, nous atteindrons le but dans le plus bref délai et avec le moins de souffrances possibles. Si nous envoyons en prison des hommes qui entretiennent dans leur cœur des sentiments de violence, nous remettons indéfiniment le résultat que nous avons en vue.
Le devoir de ceux qui font partie de la majorité est donc, dans leurs sphères respectives, d'affronter les sarcasmes, les insultes, de voir, s'il le faut diminuer leurs rangs, mais de poursuivre leur but avec détermination, sans dévier d'une ligne. Les autorités, prenant la suspension de notre mouvement pour de la faiblesse, auront peut-être recours à une répression plus grande encore. Nous devons la supporter, nous devons même abandonner la Désobéissance Civile défensive et concentrer toute notre énergie sur la réforme économique et sociale, insipide mais fortifiante. Nous devons plier les genoux et assurer aux Modérés qu'ils n'ont rien à craindre de nous. Nous devons donner aux Zamindars l'assurance que nous n'avons contre eux aucun sentiment hostile.
L'Anglais est généralement hautain; il ne nous comprend pas; il se considère un être supérieur. Il se croit au monde pour nous faire obéir. Il compte sur ses canons et sur ses forts pour se protéger. Il nous méprise. Il veut nous forcer à coopérer avec lui, c'est-à-dire à être ses esclaves. Il faut le vaincre lui aussi, non en pliant le genou devant lui, mais en nous tenant à distance, sans le haïr cependant et sans lui faire de mal. Le molester serait lâche. Si nous refusons tout simplement de nous considérer comme ses esclaves et de lui rendre hommage, nous aurons fait notre devoir. Une souris ne peut qu'éviter le chat. Elle ne peut négocier avec lui, tant qu'il n'a pas limé ses griffes et ses dents. Mais en même temps, nous devons montrer tout notre respect aux quelques Anglais qui cherchent à se guérir et à guérir leurs compatriotes de la maladie de l'orgueil de race.
La minorité a des idéaux différents. Elle ne croit pas au programme. Ne serait-il pas logique et patriotique de sa part de former un nouveau parti et une organisation nouvelle? Elle pourrait alors instruire vraiment le pays. Ceux qui ne croient pas à la doctrine du Congrès doivent assurément le quitter. Il faut que même une organisation nationale ait une croyance. Quelqu'un qui ne croirait pas au Swaraj, par exemple, n'est pas à sa place au Congrès. Je prétends également que celui qui ne croit pas aux «moyens pacifiques et légitimes» n'y est pas davantage. Un membre du Congrès peut ne pas croire à la Non-Coopération et y demeurer cependant, mais il ne peut conserver son titre de membre du Congrès, s'il croit à la violence et au mensonge. J'ai donc été profondément blessé de l'opposition qui fut faite à ma proposition au sujet de la croyance, et à ma paraphrase des deux adjectifs «pacifiques et légitimes» que j'avais expliqués par «non-violents et sincères» respectivement. J'avais mes raisons pour cette paraphrase. Afin d'éviter une discussion pénible, j'ai accepté de la supprimer, mais j'ai eu l'impression que la vérité recevait un coup mortel.
Je suis persuadé que ceux qui ont soulevé l'objection sont d'aussi bons patriotes que je crois l'être, ils désirent aussi ardemment le Swaraj que tout autre membre du Congrès. Seulement, je considère que l'esprit patriotique demande qu'ils adhèrent strictement et loyalement à la Non-Violence et à la Vérité; et s'ils n'y croient pas, ils doivent cesser d'appartenir au Congrès.
N'y a-t-il point une saine économie pour la nation à ce que tous les idéaux soient bien définis et à travailler indépendamment les uns des autres? le parti le plus populaire remportera la victoire. Si nous voulons développer le véritable esprit démocratique, ce n'est pas par l'obstruction que nous y parviendrons, mais par l'abstention.
Cette session du Comité du Congrès de toute l'Inde a démontré fortement que c'est nous qui retardons les progrès du Swaraj, et non pas le gouvernement. Chaque faute du gouvernement aide notre cause. Chaque négligence de notre part lui fait tort.
2 mars 1922.
SI L'ON M'ARRÊTE
Le bruit court à nouveau que mon arrestation est imminente. Quelques fonctionnaires prétendent, paraît-il, que ce fut une erreur de ne pas m'arrêter à l'époque où on l'avait décidé, c'est-à-dire le 11 ou 12 février, et que la décision prise au sujet de Bardoli n'aurait pas dû influencer le programme du gouvernement. On rapporte également que le gouvernement ne peut vaincre l'agitation croissante qui réclame à Londres mon arrestation et ma déportation. Je ne vois pas moi-même comment le gouvernement pourrait faire autrement que de m'arrêter, s'il veut que la Désobéissance Civile individuelle ou en masse cesse complètement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans ce cas, il ne faut pas qu'il y ait de Hartal, de démonstrations bruyantes ou de processions. Je considérerais un calme parfait comme une haute marque d'estime de la part de mes compatriotes. Ce qui me ferait grand plaisir par exemple, ce serait de voir l'œuvre constructive du Congrès se poursuivre avec la régularité d'une horloge et la rapidité de l'express du Pendjab. J'aimerais que ceux qui jusqu'à présent ne l'ont point fait, renoncent volontairement à leurs tissus étrangers et en fassent un feu de joie. Qu'ils remplissent tout le programme constructif élaboré à Bardoli, et non seulement ils obtiendront ma liberté et celle d'autres prisonniers, mais ils inaugureront le Swaraj et assureront la réparation des injustices faites au Califat et au Pendjab. Qu'ils se souviennent que les quatre piliers fondamentaux du Swaraj sont: la Non-Violence, l'Union Hindoue-Musulmane-Sikh-Parsi-Chrétienne-Israélite, la suppression totale de l'Intouchabilité, et la fabrication du khaddar filé et tissé à la main pour supplanter complètement le tissu étranger.
J'ai idée que ce ne serait pas un mal pour le peuple si on m'enlevait à lui. Tout d'abord la superstition que je suis doué d'un pouvoir surnaturel s'effondrerait; l'erreur de croire que mon influence seule a fait accepter le programme de Non-Coopération serait démontrée; en poursuivant notre activité malgré le départ d'un des auteurs du programme nous prouverions que nous sommes capables d'avoir le Swaraj. Enfin, et égoïstement, cette circonstance me procurerait un peu de calme et de repos physique, que je crois avoir mérités.
9 mars 1922.
ARRESTATION DE GANDHI ET CE QUI SUIVIT (résumé)
Ce qui était prévu depuis longtemps est arrivé. Le sacrifice ardemment souhaité par Gandhi est consommé. Il se sent libre, à présent que le gouvernement sous lequel il lui était devenu intolérable de vivre l'a mis en prison.
Le bruit de son arrestation imminente courut dès le 8. Il partit néanmoins pour Ajmere, sur une invitation pressante de M. Chhotani; et la rumeur circula qu'il se pourrait qu'on l'arrêtât en route.
Il revint sain et sauf à l'Ashram le 10 et s'y montra plein d'entrain. Ces bruits furent reçus à l'Ashram avec le plus grand calme. On était habitué à ces sortes de séparations. La routine journalière n'en fut pas troublée. Le soir pourtant, à l'heure de la prière, il se fit un profond silence, tandis que d'un pas rapide et angoissé les habitants de l'Ashram arrivaient pour assister à ce qui serait peut-être pour longtemps la dernière prière de leur Bapu. Il était d'une gaieté inusitée, il joua avec les enfants et rivalisa d'entrain avec eux, il travailla ensuite comme à l'ordinaire et ne cessa de voir des amis qui venaient aux nouvelles. A dix heures il fit ses ablutions et se disposa à aller se reposer. Tous ses amis étaient partis; Banker qui était venu avec M. Shvaib pour confirmer la rumeur s'était éloigné également. Quelques minutes plus tard, M. Shvaib revenait avec Anasuyabai annoncer que M. Banker venait d'être arrêté et qu'on allait procéder à l'arrestation de Gandhi. La nouvelle s'étant répandue, tous les habitants de l'Ashram: hommes, femmes, enfants accoururent pour recevoir sa bénédiction. Son hymne préféré en Gujerati fut chanté en chœur, puis il eut un mot pour chacun, les encourageant tous par sa joie et son animation et il se disposa à aller lui-même au devant de la police.
Maulana Hasrat Mohani qui l'avait quitté à Ahmedabad en revenant d'Ajmere arriva à l'Ashram juste à temps pour le voir avant son arrestation. Ils s'embrassèrent et s'assurèrent de leur mutuelle estime et de leur respect réciproque. Le Maulana était très affecté, il promit à Gandhi de consacrer toute son énergie à la cause de la Non-Coopération et de la Non-Violence.
Gandhi et M. Banker furent alors conduits à la prison de Sabarmati, où Madame Gandhi et cinq ou six autres personnes furent autorisées à les accompagner..... Le lendemain, on les conduisit devant le juge d'instruction M. Allan Brown I. C. S. La nouvelle avait été tenue secrète; néanmoins un grand nombre de spectateurs avaient obtenu l'autorisation d'assister à l'interrogatoire. Cinq témoins furent interrogés pour l'accusation, au nom du Gouvernement: M. Healy, Surveillant Général de la Police du District, le greffier du tribunal de Bombay, M. Dinshaw Gharda, M. Chatfield, magistrat d'Ahmedabad, un sous-inspecteur de la police et un détective de la police secrète. Ils eurent à répondre à deux questions. Lecture fut ensuite donnée d'articles de la Jeune Inde afin de prouver qui en était l'auteur et leur but.
Plusieurs heures furent perdues sur ces deux questions fort simples, afin de ne pas manquer aux formalités. Il semblait absurde de passer tant de temps sur un fait évident. Il y avait dans toute l'affaire quelque chose de théâtral et d'artificiel: la condescendance du Magistrat même lorsqu'il s'adressait à des amis des collègues ou des supérieurs le respect témoigné au Président du tribunal, quelque soit la personnalité qui en occupe le siège: coutumes traditionnelles peut-être, qui deviennent naturelles à ceux qui les pratiquent, mais qui, bien que revêtues de splendeur, paraissent étranges et déplacées à celui qui les observe pour la première fois.
15 mars 1922
LE GRAND PROCÈS
La «Couronne» contre M. K. Gandhi et S. G. Banker.
Le Procès de Gandhi et de Banker commença à la Circuit House de Shahi Bag le samedi 18 mars à midi devant M. C. S. Broomsfield juge du District et Sessions d'Ahmedabad.
Sir J. T. Strangman et Rao Bahadur Girdharlal dirigeaient l'accusation. Les accusés n'avaient point d'avocat.
A midi, le juge ouvrit la séance, en disant qu'une légère erreur dans l'exposé des faits reprochés aux accusés l'obligeait d'abord à rectifier cet exposé. Après quoi le greffier du tribunal donna lecture de l'acte d'accusation, le délit consistant dans la publication de trois articles parus dans la Jeune Inde du 22 Septembre, du 15 décembre 1921 et du 23 février 1922. Lecture fut ensuite donnée des articles en question dans l'ordre suivant: Corruption du Loyalisme; une Enigme et sa Solution; et Secouant la crinière[92].
Le juge expliqua brièvement les raisons de la mise en accusation. Il demanda à Gandhi s'il reconnaissait avoir commis les délits qu'on lui reprochait, ou s'il désirait plaider sa cause. Gandhi déclara qu'il se reconnaissait coupable et ajouta qu'il avait remarqué que le nom du Roi, ainsi qu'il convenait, n'avait pas été mentionné dans l'acte d'accusation.
..... Sir Strangman prit alors la parole au nom de la Couronne. Il montra que les articles incriminés n'étaient pas isolés. Ils faisaient partie d'une campagne organisée... Après en avoir lu certains passages pour en démontrer le caractère séditieux, Sir Strangman poursuivit: «L'accusé est un homme qui possède une grande culture et d'après ce qu'il écrit, il est évidemment un chef. Le mal qu'il peut faire est considérable. Sans doute dans ses articles il a insisté sur la Non-Violence comme base de la campagne et de la doctrine. Mais à quoi peut servir de prêcher la Non-violence s'il prêche la désaffection envers le gouvernement ou pousse ouvertement les autres à le renverser? Il semble que Chauri-Chaura, Madras, répondent à cette question. Ce sont des événements dont le tribunal est prié de tenir compte en prononçant la sentence. La Cour devrait considérer ces circonstances qui méritent un châtiment sévère.
Quant au second accusé, son offense est moindre, quoique grave. Il s'occupe de la publication et n'écrit pas. L'accusé étant riche, Sir Strangman demande à la Cour de lui imposer une amende importante outre la peine que l'on jugera bon de lui infliger. Il s'appuie sur le paragraphe III de la loi sur la Presse qui traite des amendes, et déclare que 1000 à 10000 roupies sont exigées dans bien des cas.»
Le tribunal s'adressa alors à M. Gandhi et lui demanda s'il avait quelque déclaration à faire, se rapportant à la sentence.
M. Gandhi répondit qu'en effet il aurait une déclaration à faire. Le Tribunal lui ayant demandé s'il pouvait la remettre par écrit, afin de la joindre au dossier, Gandhi répondit qu'il la remettrait après l'avoir lue.
«Avant de lire cette déclaration, dit-il, je tiens à affirmer que j'approuve entièrement les remarques de l'Avocat général au sujet de mon humble personne. Je considère qu'il a été parfaitement juste à mon égard dans toutes les déclarations qu'il a faites; elles sont absolument exactes, et je n'ai pas le moindre désir de cacher à la cour que prêcher la désaffection vis-à-vis du gouvernement est presque devenu une passion chez moi. L'Avocat Général a tout à fait raison également, lorsqu'il dit que j'ai prêché cette désaffection bien avant de m'occuper de la Jeune Inde, et, dans la déclaration que je vais lire, ce sera mon pénible devoir d'admettre devant la Cour que j'ai commencé bien avant l'époque dont a parlé l'Avocat Général. C'est pour moi un devoir extrêmement pénible, mais qu'il me faut remplir, sachant la responsabilité qui pèse sur ma tête et voulant endosser tout le blâme que le savant Avocat m'a jeté, à propos des incidents de Chauri-Chaura et de Madras et de Bombay. Quand j'y réfléchis profondément et que nuit après nuit j'y songe, je ne puis me désassocier des crimes diaboliques de Chauri-Chaura ou des horreurs de Bombay. L'Avocat Général a raison, lorsqu'il dit qu'homme responsable, homme ayant reçu une part raisonnable d'éducation et possédant une bonne part d'expérience, j'aurais dû savoir les conséquences de chacun de mes actes. Je savais que je jouais avec le feu, j'en ai couru le risque. Si j'étais mis en liberté je recommencerais. J'ai senti ce matin que je manquerais à mon devoir, si je ne disais pas ce que je viens de dire.
J'ai voulu éviter la violence, je veux éviter la violence. La Non-Violence est le premier article de ma foi et le dernier; mais il m'a fallu choisir.--Je devais ou me soumettre à un système de gouvernement qui faisait selon moi un mal irréparable à mon pays,--ou courir le risque de voir se déchaîner la fureur de mon peuple lorsque je lui dirais la vérité. Je sais que mon peuple a été parfois pris de folie. J'en suis extrêmement affligé, et je suis ici pour me soumettre non à une peine légère, mais au châtiment le plus sévère. Je ne demande pas miséricorde, je ne plaide aucune circonstance atténuante. Je suis ici pour réclamer et pour accepter joyeusement la peine la plus sévère qui puisse être infligée pour ce qui est selon la loi un crime délibéré et ce qui me paraît à moi le premier devoir d'un citoyen. La seule chose que vous puissiez faire, Juge, c'est de démissionner ou de m'infliger la peine la plus sévère, si vous croyez que le système et la loi que vous administrez est bonne pour le peuple. Je ne compte pas sur ce genre de conversion; mais peut-être lorsque j'aurai lu ma déposition, aurez-vous entrevu ce qui gronde dans ma poitrine, ce qui m'a fait courir le plus grand risque qu'il soit possible à un homme sensé de courir.
[92] Corruption du Loyalisme.
«Son Excellence le Gouverneur de Bombay a prévenu le public il y a quelque temps qu'il «allait agir», qu'il ne tolèrerait pas certains discours. Il ne laissait subsister aucun doute dans l'allusion qu'il fit aux frères Ali et autres sur ce qu'il entendait par là. Les frères Ali seront accusés d'avoir corrompu le loyalisme du cipaye et d'avoir tenu des propos séditieux. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à une preuve d'ignorance aussi grande de la part du Gouverneur de Bombay. Il est évident que pendant les douze derniers mois il n'a pas suivi l'histoire de l'Inde. Il ignore évidemment que le Congrès National commença à corrompre le loyalisme du cipaye en Septembre l'année dernière, que le Comité Central pour le Califat commença encore plus tôt, car je tiens à réclamer l'honneur ou l'horreur d'avoir suggéré le droit de l'Inde à dire ouvertement au cipaye et à tous ceux qui sont au service du Gouvernement, qu'ils participent au mal accompli par ce gouvernement. La Conférence de Karachi ne fit que répéter dans la langue de l'Islam la déclaration du Congrès; mais au nom de l'Hindouisme et au nom du Nationalisme, je n'ai aucune hésitation à déclarer qu'il est mal de la part de n'importe qui, soldat ou civil, de servir un gouvernement déloyal envers les Musulmans de l'Inde et coupable d'actes inhumains au Pendjab. Je l'ai répété du haut de mainte estrade devant les cipayes, et si je ne leur ai pas demandé d'abandonner leur métier, ce n'est certainement pas que le désir m'en ait manqué mais parce qu'il m'était impossible de les aider à vivre. Je n'ai pas hésité à dire au cipaye que s'il pouvait quitter le service et vivre sans le secours du Congrès ou du Califat, il devrait le faire immédiatement. Je puis assurer que dès que le rouet aura trouvé sa place dans chaque intérieur, dès que les Indiens auront commencé à se rendre compte que tisser peut procurer à n'importe qui et à n'importe quel moment un moyen d'existence honorable, je n'hésiterai pas à demander individuellement à chaque cipaye (même si l'on devait me fusiller) de quitter l'armée et de se mettre à filer. Car n'a-t-on pas habitué le cipaye à tenir ses semblables sous le joug, ne s'est-on pas servi de lui pour tuer les innocents du Jallianwala Bagh, ne s'est-on pas servi de lui pour chasser des hommes, des femmes et des enfants innocents pendant cette horrible nuit à Chandpur, ne s'est-on pas servi de lui pour forcer les fiers Arabes de la Mésopotamie à se soumettre, ne s'est-on pas servi de lui pour écraser les Egyptiens? Comment un seul Indien ayant en lui une étincelle d'humanité et un seul Musulman fier de sa religion pourraient-ils avoir d'autres sentiments que ceux des frères Ali? On s'est beaucoup plus servi du cipaye comme assassin rétribué que comme soldat pour défendre la liberté et l'honneur des faibles ou des êtres sans défense...
Nous ne demandons pas de quartier, nous n'en attendons pas de la part du gouvernement. Nous n'avons pas demandé qu'on nous promette d'être exemptés de la prison, tant que nous serions non-violents. Nous avons à continuer d'avancer. Nous devons du haut de mille estrades répéter les paroles des frères Ali au sujet des cipayes, et ouvertement et systématiquement continuer à répandre la désaffection, jusqu'à ce qu'il plaise au Gouvernement de nous arrêter. Et nous agirons ainsi, non par vengeance haineuse, mais parce que c'est notre Dharma.
Une Enigme et sa solution.
Lord Reading est intrigué et perplexe. Son Excellence, répondant à des discours de l'Association Anglo-Indienne et de la Chambre de Commerce du Bengale et de celle de Calcutta, a dit: «J'avoue que lorsque je considère l'activité d'un certain groupe de la communauté, je reste, (et cela malgré les efforts que je fais pour comprendre depuis que je suis dans l'Inde,) intrigué et perplexe. Je me demande à quoi peut servir de braver le gouvernement, afin de le forcer à vous arrêter.» Nous voulons qu'on nous arrête, parce que ce qu'il est habituel d'appeler liberté n'est que de l'esclavage. Nous jetons un défi au pouvoir du gouvernement, parce que nous considérons son activité comme absolument malfaisante. Nous voulons renverser le gouvernement, nous voulons l'obliger à se soumettre à la volonté du peuple. Nous voulons démontrer que le gouvernement est là pour servir le peuple, et non le peuple pour servir le gouvernement. La liberté sous le gouvernement est devenue intolérable, car le prix réclamé pour la conserver est absolument déraisonnable. Que nous soyons seul ou plusieurs, nous devons refuser une liberté qui nous condamne aux dépens de notre respect de nous-mêmes, et des convictions qui nous sont si chères.
Il faut que Lord Reading comprenne clairement que les Non-Coopérateurs sont en guerre contre le gouvernement. Ils se sont révoltés contre lui, parce que celui-ci a manqué à la parole donnée aux Musulmans, qu'il a humilié le Pendjab et qu'il cherche à imposer sa volonté au peuple et refuse de réparer les injustices dont le Pendjab a souffert.
Il y avait deux moyens d'agir: une rébellion armée ou une révolte pacifique. Les Non-Coopérateurs ont préféré, certains par faiblesse, d'autres parce qu'ils se sentent forts, la méthode pacifique, c'est-à-dire la souffrance volontaire. Lord Reading qui a été élevé dans l'atmosphère des tribunaux peut difficilement apprécier la résistance pacifique à l'autorité. Son Excellence aura appris avant la fin du conflit qu'il existe un tribunal bien supérieur aux tribunaux judiciaires: c'est le tribunal de notre conscience. Il surpasse tous les autres.
Lord Reading peut, s'il le désire, considérer tous ceux qui souffrent, comme des fous qui ignorent leur intérêt. Il a donc le droit de les mettre à l'abri du mal. C'est un arrangement qui convient admirablement aux fous, et si celui-ci plaît au gouvernement, une position idéale. Il aura sujet de se plaindre, si après avoir cherché à se faire mettre en prison, les Non-Coopérateurs ne sont pas contents et se plaignent, s'ils grognent et glapissent, afin d'obtenir des faveurs, comme dit Lalaji. La force du Non-Coopérateur consiste à aller en prison sans se plaindre. Il perd sa cause si, après avoir cherché à se faire emprisonner, il se plaint dès que la prison lui ouvre les bras. Les menaces de Son Excellence manquent de dignité. Il y a conflit entre le règne de la violence et l'opinion publique. Ceux qui la représentent sont résolus à subir n'importe quelle violence plutôt que de renoncer à leur opinion.
Secouant la crinière.
«Comment pourra-t-il y avoir entente tant que le lion britannique continue à brandir à notre face ses griffes souillées de sang? Lord Birkenhead nous rappelle que l'Angleterre n'a rien perdu de ses muscles solides, Mr. Montague nous déclare de la façon la plus catégorique que les Anglais appartiennent à la nation la plus résolue de la terre et qu'ils ne supporteront pas d'obstacles à leurs desseins. Permettez-moi de citer textuellement le texte du télégramme de Reuter:
«Si l'existence de Notre Empire se trouvait menacée, si le Gouvernement Britannique se trouvait empêché d'accomplir ses fonctions, si certaines demandes lui étaient adressées avec la fausse conviction que nous avons l'intention de quitter l'Inde, l'Inde ne réussirait point, par sa provocation au peuple le plus résolu du monde car celui-ci répondrait à cette provocation avec toute la vigueur et la détermination dont il dispose».
Lord Birkenhead et Mr. Montague semblent ignorer l'un et l'autre que l'Inde est prête à tenir tête à tous les muscles solides que l'on pourrait envoyer au-delà des mers, et que son défi fut lancé à Calcutta en 1920, lorsque l'Inde déclara ne pouvoir se contenter de moins que du Swaraj et de la réparation complète des torts faits au Pendjab et au Califat. Il s'agit en effet de l'existence de l'Empire, et si ceux qui en ont la responsabilité n'acceptent point sa transformation pacifique en véritable fédération de nations, possédant chacune des droits égaux et la possibilité de se détacher si elles le désirent d'une association amicale et honorable, toute la détermination et toute la vigueur «du peuple le plus résolu du monde» et tous les «muscles solides» seront en vain employés pour briser l'esprit qui a pris naissance et qui ne saurait ni plier ni se briser. Il est exact que nous ne possédons pas de «muscles solides». Les misérables millions d'Indiens qui se nourrissent de riz semblent résolus à accomplir leur destinée sans autre tutelle et sans armes. Selon le mot de Lockamanya, «c'est leur droit de naissance», et ils y parviendront, malgré tous les muscles solides, malgré toute la vigueur et la détermination avec laquelle on peut les gouverner. L'Inde ne peut pas et ne veut pas répondre à cette insolence par l'insolence. Mais si elle demeure fidèle à son serment, la prière qu'elle adresse à Dieu pour qu'il la délivre ne sera pas vaine. Aucun Empire grisé du vin rouge du pouvoir ou du pillage des races plus faibles n'a jamais duré longtemps, et l'Empire britannique qui est fondé sur l'exploitation systématique des races physiquement plus faibles et sur une démonstration continuelle de force brutale, ne peut durer si un Dieu juste est le maître de l'univers. Ces soi-disant représentants de la nation Britannique semblent bien peu se rendre compte que l'Inde a déjà exposé aux «muscles solides» un grand nombre de ses hommes les plus nobles. Si Chauri-Chaura n'avait pas interrompu le cours régulier du sacrifice national, il y aurait eu des offrandes plus délectables encore faites au lion. Mais Dieu en avait décidé autrement. Rien n'empêche cependant tous les représentants de Downing Street et de Whitehall de faire ce qui leur plaît. J'ai conscience d'avoir écrit avec un peu d'emportement, au sujet de la menace qui nous vient d'outre-mer; mais il est temps que le peuple Britannique se rende compte que la lutte commencée en 1920 continuera jusqu'au bout, qu'elle dure un mois, un an, plusieurs mois ou plusieurs années, et même si les représentants de la Grande-Bretagne recouraient aux orgies innommables de l'époque de la «Rébellion». J'espère simplement et je prie Dieu qu'il rendra l'Inde assez forte et assez humble pour pouvoir demeurer non-violente jusqu'au bout. Il est impossible à présent d'accepter les défis insolents qui nous sont adressés par dépêche.
DÉCLARATION
M. Gandhi lut alors une déclaration écrite:
«Je dois peut-être au public de l'Inde et au public de l'Angleterre à qui ce procès a pour but de donner satisfaction, de leur faire connaître pourquoi, de loyaliste et de coopérateur fervent, je suis devenu désaffectionné et Non-coopérateur intransigeant. Je devrais dire également à la Cour pourquoi je me reconnais coupable d'avoir encouragé la désaffection envers un Gouvernement établi dans l'Inde par la loi.
Mon activité publique commença en 1893 dans l'Afrique du Sud, à un moment critique. Les premiers rapports que j'eus avec les autorités britanniques de ce pays ne furent point agréables. Je découvris que je n'avais comme homme et comme Indien aucun droit; ou plus exactement je découvris que je n'avais aucun droit, parce que j'étais Indien.
Cela ne me dérouta point. Je me dis que cette façon de traiter les Indiens était une excroissance d'un système de gouvernement bon en soi. Je lui donnai donc ma coopération loyale et volontaire, le critiquant sans me gêner lorsque je considérais qu'il se trompait, mais sans jamais souhaiter sa destruction.
Aussi lorsqu'en 1899 l'existence de l'Empire fut menacée par la guerre des Boers, je lui offris mes services, je formai un corps de brancardiers volontaires et pris part à divers engagements qui eurent lieu pour sauver Ladysmith. En 1906, à l'époque de la révolte des Zoulous, je formai un corps d'infirmiers et servis jusqu'à la fin de la révolte. Je reçus chaque fois la croix et fus cité à l'ordre du jour. Pour mes services dans l'Afrique du Sud, Lord Hardinge me remit la médaille d'or Kaiser-Hind. Lorsqu'en 1914 la guerre éclata entre l'Angleterre et l'Allemagne, je formai un corps d'ambulanciers volontaires composé des Indiens qui se trouvaient à Londres, étudiants pour la plupart. Son utilité fut reconnue par les autorités. Enfin, lorsqu'en 1918 à la Conférence de la guerre qui eut lieu à Delhi, Lord Chelmsford fit un pressant appel pour l'enrôlement de la jeunesse, je me donnai tant de mal pour former un corps sanitaire à Khedda que je compromis sérieusement ma santé. Ce corps allait être formé lorsque les hostilités prirent fin. Dans tous ces efforts, j'étais poussé par la conviction que des services de ce genre me permettraient d'obtenir pour mes compatriotes un rang égal à celui des autres parties de l'Empire.
Le premier choc me vint sous forme de l'acte Rowlatt, qui est fait pour voler au peuple sa véritable liberté. Je compris qu'il me fallait mener contre cette loi une agitation vigoureuse. Puis, ce furent les horreurs du Pendjab, qui commencèrent par le massacre du Jallianwala Bagh et arrivèrent à leur point culminant, lorsque l'on donna ordre de faire ramper les gens sur le ventre, de les fouetter publiquement, et autres humiliations indescriptibles; je découvris que la promesse faite par le premier Ministre aux Musulmans de l'Inde, au sujet de l'intégrité de la Turquie et des lieux saints de l'Islam ne serait point tenue. Et malgré ces présages, malgré les conseils de mes amis qui m'avaient mis en garde au Congrès d'Amritsar en 1919, je soutins la Coopération et l'application des Réformes Montague-Chelmsford, parce que j'espérais que le Premier Ministre tiendrait sa promesse aux Musulmans, que l'on panserait la blessure faite au Pendjab, et que les Réformes, si peu adéquates et satisfaisantes qu'elles fussent, seraient le début d'une ère d'espérance pour l'Inde.
Mais tout l'espoir que j'avais nourri s'effondra; la promesse faite au Califat ne fut pas tenue, le crime commis au Pendjab fut blanchi, et la plupart des coupables non seulement ne furent pas punis, mais restèrent au service du Gouvernement et continuèrent à émarger au Budget de l'Inde, certains même obtenant de l'avancement. Je me rendis compte également que les Réformes n'indiquaient pas le début d'une transformation dans les sentiments du Gouvernement à notre égard, mais une méthode pour épuiser l'Inde et lui prendre toutes ses richesses et pour prolonger sa servitude.
J'en arrivai à contre-cœur à la conclusion que notre association avec la Grande-Bretagne avait, au point de vue politique et économique, rendu l'Inde plus impuissante que jamais. Une Inde désarmée est incapable de pouvoir se défendre contre un agresseur si elle voulait se battre avec lui. C'est au point que certains de nos hommes les plus capables considèrent qu'il faudra à l'Inde plusieurs générations, avant de pouvoir devenir un Dominion. Elle est si pauvre qu'elle ne peut guère résister aux famines. Avant la venue des Anglais, l'Inde tissait et filait suffisamment dans ses millions de chaumières, pour ajouter aux maigres ressources de l'agriculture ce qui lui était nécessaire. Cette industrie villageoise si vitale pour l'existence de l'Inde fut ruinée par des procédés inhumains et cruels décrits par des Anglais qui en ont été témoins. Les habitants des villes ne savent guère comment les masses de l'Inde à demi mourantes de faim tombent dans l'épuisement, ils ne savent guère que leur méprisable confort provient du courtage qu'ils reçoivent de l'exploiteur étranger et que ce courtage et ces bénéfices, on l'a arraché aux masses. Ils ne se rendent pas compte que le Gouvernement établi par la loi dans l'Inde n'existe que pour cette exploitation de la masse. Nul sophisme, nul arrangement de chiffres, ne peut faire disparaître le témoignage évident des squelettes que l'on voit dans un grand nombre de villages. En tout cas, je suis certain que l'Angleterre et les habitants des villes de l'Inde, s'il y a un Dieu au-dessus de nous, auront à répondre devant lui de ce crime envers l'humanité et envers l'histoire. Même la Loi dans ce pays est mise au service de l'exploiteur étranger. Mon étude impartiale des procès jugés par la Loi Martiale du Pendjab m'a convaincu que 95 pour 100 des condamnations n'auraient pas dû avoir lieu; l'expérience que j'ai des procès politiques m'a amené à cette conclusion que neuf sur dix des hommes condamnés étaient absolument innocents. Leur crime, c'était d'aimer leur pays. Dans 99 cas sur 100 dans les tribunaux de l'Inde, justice n'est pas rendue aux Indiens, alors qu'elle l'est aux Anglais. Je n'exagère pas. C'est l'expérience de tout Indien ayant eu quelques rapports avec ce genre de cause. Selon moi, l'administration de la loi, consciemment ou inconsciemment, s'est prostituée au service de l'exploiteur.
Le plus grand malheur, c'est que les Anglais et leurs associés Indiens qui administrent le pays ignorent qu'ils commettent le crime dont je viens de parler. J'en ai la conviction, nombre de fonctionnaires Anglais dans l'Inde croient de bonne foi que le Gouvernement qu'ils représentent est un des meilleurs qui existent et que l'Inde progresse sûrement, si elle progresse lentement. Ils ignorent qu'un système subtil, mais efficace de terrorisme et un déploiement organisé de forces d'une part, et la privation de tout moyen de défense d'autre part ont émasculé le peuple et l'ont conduit à la dissimulation. Cette habitude épouvantable a contribué à l'ignorance et à l'illusion des administrateurs. Le paragraphe 124 du Code Pénal d'après lequel j'ai le bonheur d'être accusé est au premier rang de ceux qui tendent à supprimer la liberté du citoyen. La loi ne peut donner ou régler l'affection. Si l'on n'a pas d'affection pour un homme ou pour un système, on doit être libre d'exprimer sa désaffection dans toute sa force, du moment qu'on n'a pas l'intention de se montrer violent ou d'inciter à la violence. Mais d'après le paragraphe sur lequel vous vous appuyez pour nous poursuivre, M. Banker et moi, le seul fait d'exprimer désaffection est un crime. J'ai étudié certaines causes qui ont été jugées d'après ce même paragraphe, et je sais qu'il a fait condamner quelques-uns des Indiens les plus populaires de l'Inde. Je considère par conséquent comme un privilège d'être accusé de même. J'ai essayé d'exprimer le plus brièvement possible les raisons de ma désaffection. Je n'ai aucun grief personnel contre un seul administrateur, j'ai donc encore moins de désaffection envers la personne du Roi. Mais je considère que c'est une vertu d'avoir de la désaffection pour un Gouvernement qui a fait plus de mal à l'Inde dans l'ensemble que n'importe quel autre système antérieur. L'Inde n'a jamais été aussi peu virile que depuis qu'elle est gouvernée par l'Angleterre. Avec de tels sentiments, je considère comme un crime d'aimer un pareil système. Et je considère comme un privilège précieux d'avoir pu écrire ce que j'ai écrit dans les divers articles qui me sont reprochés.
Je suis d'ailleurs convaincu d'avoir rendu service à l'Inde et à l'Angleterre, en leur montrant comment la Non-Coopération pouvait les faire sortir de l'existence contre nature menée par toutes deux. A mon humble avis, la Non-Coopération avec le mal est un devoir tout autant que la Coopération avec le bien. Seulement, autrefois la Non-Coopération consistait délibérément à user de violence envers celui qui faisait le mal. J'ai voulu montrer à mes compatriotes que la Non-Coopération violente ne faisait qu'augmenter le mal et, le mal ne se maintenant que par la violence, qu'il fallait si nous ne voulions pas encourager le mal, nous abstenir de toute violence. La Non-Violence demande qu'on se soumette volontairement à la peine encourue pour ne pas avoir coopéré avec le mal. Je suis donc ici prêt à me soumettre d'un cœur joyeux au châtiment le plus sévère qui puisse m'être infligé pour ce qui est selon la loi un crime délibéré et qui me paraît à moi le premier devoir du citoyen. Juge, vous n'avez pas le choix, il vous faut démissionner et cesser ainsi de vous associer au mal si vous considérez que la loi que vous êtes chargé d'administrer est mauvaise et qu'en réalité je suis innocent, ou m'infliger la peine la plus sévère si vous croyez que le système et la loi que vous devez appliquer sont bons pour le peuple et que mon activité par conséquent est pernicieuse pour le bien public.»
Banker:--«Je tiens seulement à dire que j'ai eu le privilège d'imprimer les articles incriminés; et que je me reconnais coupable. Je n'ai aucune remarque à faire au sujet de la sentence.»
JUGEMENT
Voici le texte entier du jugement:
«Monsieur Gandhi, vous avez rendu ma tâche aisée, en vous reconnaissant coupable. Néanmoins, ce qui reste à faire, c'est-à-dire la détermination d'une juste sentence, est peut-être la tâche la plus difficile qu'un juge de ce pays ait eue à remplir. La loi n'a pas égard aux individus: pourtant, il m'est impossible d'ignorer que vous faites partie d'une catégorie de personnes différentes de celle que j'ai et que j'aurai probablement à juger. Il est impossible d'ignorer qu'aux yeux de millions de vos compatriotes vous êtes un grand patriote et un grand chef. Même ceux qui ne partagent point vos opinions politiques vous considèrent comme un homme de haut idéal, de vie noble et même sainte. Je n'ai à vous juger que sur un point; mon devoir n'est pas de vous juger ou de vous critiquer pour d'autres, et je ne me le permettrai pas. Mon devoir est de vous juger seulement comme homme sujet de la loi, qui de son propre aveu a désobéi à la loi et commis ce qui est pour tout homme un grave délit envers l'Etat. Je n'oublie pas que vous avez constamment prêché contre la violence, et je suis tout disposé à croire qu'en mainte circonstance vous avez fait beaucoup pour empêcher la violence. Mais si je considère la nature de votre enseignement politique et le tempérament de ceux auxquels il s'adressait, ce qui dépasse ma compréhension c'est que vous ayez pu croire que la violence n'en serait pas l'inévitable conséquence.
Il est probablement peu de personnes dans l'Inde qui ne regrettent sincèrement que vous ayez rendu impossible à un gouvernement de vous laisser en liberté. Mais c'est ainsi. J'essaie de mettre en balance ce qui vous est dû et ce qui semble nécessaire aux intérêts du public, et je me propose de vous condamner en m'appuyant sur le précédent d'une cause qui ressemble beaucoup à la vôtre et qui fut jugée d'après le même paragraphe, il y a une douzaine d'années. Je veux dire celle de Bal Gangadhar Tilak. Il fut condamné à six années de prison. Vous ne me jugerez pas déraisonnable, je pense, si je vous classe avec Mr. Tilak, en un mot si je vous condamne à deux années de prison pour chacune des accusations, soit à six années en tout, ainsi que je considère que c'est mon devoir de le faire. Je désire ajouter que si, par suite des événements, il était possible de réduire cette peine, personne n'en sera plus heureux que moi.»
Le juge s'adressa alors à Banker, qu'il condamna à un an de prison et à une amende de 1000 roupies, ou à défaut à six mois de prison supplémentaires.
GANDHI SUR LE JUGEMENT
Gandhi demande la parole:
«Puisque vous m'avez fait l'honneur de rappeler le procès de feu Lockmanya Bal Gangadhar Tilak, permettez-moi de dire que je considère comme un privilège et comme un honneur dont je suis fier, de voir mon nom associé au sien. La sentence en elle-même est aussi légère qu'il est possible à un juge de la rendre et je dois ajouter que je ne pouvais m'attendre à plus de courtoisie.»
Les amis de Gandhi s'empressèrent alors autour de lui; lorsque le juge fut sorti, ils tombèrent à ses pieds en sanglotant. Gandhi ne cessa de sourire, d'être calme et d'encourager ceux qui venaient lui dire adieu. Banker souriait aussi et prenait la chose gaîment. Lorsqu'il eut pris congé de tous ses amis, Gandhi quitta le tribunal, et fut conduit à la prison de Sabarmati.
23 mars 1922
MESSAGE DE MADAME GANDHI
Chers Compatriotes et Chères Compatriotes,
Mon mari a été condamné aujourd'hui à six années de prison. Je ne saurais nier qu'une peine aussi sévère ne m'ait été très dure. Je me suis consolée cependant, en me disant qu'il n'est pas au-delà de notre pouvoir de réduire cette peine et par nos efforts de le délivrer avant la fin.
Je ne doute pas que si l'Inde se réveille et se met sérieusement au programme constructif du Congrès, non seulement nous parviendrons à obtenir sa liberté, mais aussi à résoudre d'une façon satisfaisante les trois questions pour lesquelles nous avons lutté et souffert depuis dix-huit mois.
Le remède est donc entre nos mains. Si nous échouons, ce sera notre faute. Je fais donc appel à tous les hommes et à toutes les femmes ayant de la sympathie pour mon mari, et je leur demande de concentrer tous leurs efforts sur le programme constructif, afin qu'il réussisse entièrement.
Parmi les diverses questions au programme, il insista particulièrement sur le rouet et sur le Khaddar. Notre succès dans ces deux questions résoudra non seulement le problème économique pour les masses, mais nous affranchira également de l'esclavage politique.
La première réponse de l'Inde à la condamnation de M. Gandhi doit donc être:
1º Que tout homme et toute femme cesse d'employer le tissu étranger, adopte le Khaddar et persuade aux autres d'en faire autant;
2º Que toute femme considère comme son devoir religieux de filer chaque jour et persuade aux autres de faire de même;
3º Que tout marchand cesse d'acheter et de vendre des pièces de tissu étranger.
Kasturibai GANDHI.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
INTRODUCTION, par ROMAIN ROLLAND. V
L'Aurore du Satyâgraha sur l'Inde. 1
Le Mouvement du Satyâgraha. 5
Pour le Califat. 12
La Proclamation royale. 18
Le Swaraj par le Swadeshi. 21
L'Union Hindoue-Musulmane. 25
Les Appels d'Amritsar. 29
La Non-Violence. 32
Le 6 Avril et le 13. 40
Rapport non-officiel sur le Pendjab. 44
La Cause des Langues indigènes. 46
Aux membres de la «Ligue pour le Home Rule de l'Inde». 53
Les Emplois du Khaddar. 55
Ni Saint ni Homme politique. 59
Comment organiser la Non-Coopération. 67
La Loi de la Souffrance. 69
Devoir des Habitants du Pendjab. 74
Le Comité de Non-Coopération. 78
Programme de Non-Coopération. 86
La Loi des Majorités. 88
Boycottage des Conseils. 91
Le Premier Août. 94
La Non-Coopération. 97
Le Congrès et la Non-Coopération. 100
La Doctrine de l'Epée. 104
Programme de Non-Coopération. 110
Sources religieuses à l'appui de la Non-Coopération. 115
Caractère intime de la Non-Coopération. 118
Démocratie contre «Mobocratie». 121
Trois Cris nationaux. 130
La Hantise des Écoles et des Collèges universitaires. 132
La Hantise des Tribunaux. 134
A tout Anglais habitant l'Inde. 138
Si je suis arrêté. 143
L'Université Nationale de Gujerat. 147
Le Système des Castes. 149
Le Congrès National. 156
Nécessité d'être humbles. 158
Le péché d'Intouchabilité. 160
Hind Swaraj. 163
A son Altesse Royale le Duc de Connaught. 169
Boycottage social. 173
Mon Inconséquence. 176
Instructions aux paysans des Provinces-Unies. 181
Humanité contre Patriotisme. 183
Le Satyâgraha, la Désobéissance civile, la Résistance passive. 185
Aux Parsis. 188
Semaine du Satyâgraha. 191
La Constitution du Congrès. 194
Le Drapeau national. 198
Les Brumes. 203
L'Éducation anglaise. 209
Les Classes «supprimées». 213
L'Intouchabilité disparaît. 222
L'Union Hindoue-Musulmane. 225
Que les Hindous prennent garde. 228
L'Inquiétude du poète. 231
Culture anglaise. 236
Au Parti Modéré. 239
La Question Turque. 244
Le Comité d'Action et son rôle. 246
Comment boycotter les tissus étrangers. 250
A tout Anglais habitant l'Inde. 251
Profession de Foi. 256
La Position des Femmes. 260
L'Education Nationale. 263
Ethique de la Destruction. 267
Nos Sœurs tombées. 275
L'Hindouisme. 279
Salaires et Valeurs. 288
La Grande Sentinelle. 301
La Peur de la Mort. 308
Honorez le Prince. 312
Point de vue moral. 316
La Question de Suprême Importance. 319
Introspection. 323
Le Rôle des Femmes. 326
L'Indépendance. 328
Lettre de M. Gandhi au Vice-Roi. 330
La Seule Solution possible. 334
Trop sacré pour être publié. 336
Le Crime de Chauri-Chaura. 339
Comité du Congrès de toute l'Inde. 347
Si l'on m'arrête. 355
Arrestation de Gandhi et ce qui suivit. 357
Le Grand Procès. 359
Déclaration. 368
Jugement. 374
Gandhi sur le Jugement. 376
Message de Madame Gandhi. 377
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