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L'HINDOUISME

Pendant mon voyage à Madras, alors que je m'occupais du problème de l'Intouchabilité, j'ai revendiqué plus énergiquement que jamais le titre d'Hindou Sanatani, et cependant il y a certaines choses qui se font au nom de l'Hindouïsme dont je ne tiens pas compte...

Il est donc nécessaire qu'une fois pour toutes j'explique ce que j'entends par l'Hindouïsme Sanatana dans le sens qu'on lui donne habituellement.

Je me considère un Hindou Sanatani, parce que:

1º Je crois aux Vedas, aux Upanishads, aux Puranas et à toute l'Ecriture Sainte Hindoue et par conséquent aux Avataras et à la réincarnation.

2º Je crois au Varnashrama dharma, dans un sens que je considère strictement Védique, mais non dans le sens populaire et grossier qu'il a aujourd'hui.

3º Je crois à la protection de la vache dans un sens beaucoup plus large que le sens populaire.

4º J'admets l'adoration des idoles.

Le lecteur remarquera que j'ai évité avec intention d'employer le mot d'origine divine, en parlant des Vedas et autres livres saints. Je ne crois pas à la divinité exclusive des Vedas. Ma foi dans les livres saints hindous n'exige pas que j'en accepte chaque mot et chaque verset comme inspiré par une divinité. Je n'ai pas la prétention de connaître ces livres merveilleux dans l'original, mais je prétends en avoir compris le sens et saisi l'esprit. Je ne veux pas être forcé d'adopter une interprétation quelconque, si elle répugne à ma raison ou à mon sens moral. Je n'admets certainement pas la prétention des Shankaracharyas et des Shastris actuels (s'ils l'ont vraiment) de donner des livres saints hindous une interprétation correcte. Je crois au contraire que notre connaissance actuelle de ces livres saints est extrêmement confuse. Je crois implicitement à l'aphorisme hindou que nul ne connaît véritablement les Shastras s'il n'a atteint la perfection de l'innocence (Ahimsa), de la vérité (Satya), et de la maîtrise de soi (Brahmacharya) et s'il n'a renoncé à acquérir, ou à posséder des richesses. Je crois aux gurus (sages) mais à notre époque des millions doivent se passer de Gurus parce qu'il est rare de trouver ensemble la pureté parfaite et le savoir parfait. Mais il ne faut jamais désespérer de connaître la vérité de sa religion, car les principes fondamentaux de l'Hindouïsme comme ceux de toute religion élevée ne varient point et sont faciles à comprendre. Tout Hindou croit que Dieu existe et qu'Il est Un, croit à la Réincarnation et au Salut. Mais ce qui distingue l'Hindouïsme de toute autre religion, c'est sa protection de la vache beaucoup plus que son Varnashrama.

Selon moi, le Varnashrama est inhérent à la nature humaine, et l'Hindouïsme en a fait tout simplement une science. Il est héréditaire; un homme ne peut changer de varna s'il en a le désir. Ne pas rester fidèle à son varna, c'est mépriser les lois de l'hérédité. Toutefois la division en castes innombrables vient de ce que l'on a pris des libertés injustifiables avec la doctrine.

Je ne crois pas que les repas en commun ou les mariages entre castes privent nécessairement un homme du rang qu'il possède par sa naissance. Les quatre divisions définissent les vocations d'un homme et n'ont pas pour but de régler ou de restreindre ses rapports avec la société. Je considère qu'il est contraire au génie de l'Hindouïsme d'attribuer à autrui un rang inférieur ou de s'en arroger un supérieur. Tous les hommes sont nés pour servir la création de Dieu, le Brahmane par son savoir, le Kchattriya par sa force protectrice, le Vaichya par son habileté commerciale, et le Shudra par son travail corporel. Cela ne veut pas dire cependant qu'un Brahmane soit dispensé de tout travail corporel, ni du devoir de veiller sur les autres et sur lui-même, mais que par sa naissance il est d'abord un homme instruit, celui qui par hérédité et par éducation est le plus capable d'instruire les autres. Et de même, il n'y a rien qui empêche le Shudra d'acquérir toutes les connaissances qu'il désire, il servira mieux avec son corps et n'a pas à envier aux autres les qualités particulières de leurs fonctions. Mais un brahmane qui prétend à la supériorité à cause de son droit au savoir est déchu et n'en possède plus. Et il en est de même de tous les autres s'ils se vantent de leurs qualités particulières. Le Varnashrama, c'est l'empire sur soi-même, l'économie et la conservation de l'énergie.

Quoique le Varnashrama ne soit donc aucunement affecté par des mariages entre castes ou des repas en commun, il n'en est pas moins vrai que l'Hindouisme les déconseille sérieusement l'un et l'autre. L'Hindouisme a atteint le plus haut degré d'empire de soi. Cette religion est certainement basée sur le renoncement de la chair afin de libérer l'esprit. Ce n'est point le devoir d'un Hindou de prendre ses repas avec son fils. En restreignant son choix d'une épouse à un groupe particulier il fait preuve d'un rare renoncement. La religion Hindoue ne considère aucunement le mariage comme nécessaire au salut; au contraire, le mariage est une chute comme la naissance en est une. Le salut consiste à se libérer de la naissance et par suite de la mort. Pour arriver à une évolution rapide de l'âme, la défense de se marier entre castes et de dîner ensemble est donc essentielle, mais cette contrainte ne met aucunement à l'épreuve le Varna. Un Brahmane reste un Brahmane même en dînant avec un frère Shudra, s'il n'a pas cessé de servir par son savoir. D'après ce qui précède, il s'ensuit que les instructions données pour le mariage et pour les repas ne sont pas basées sur un sentiment de supériorité ou d'infériorité. Un Hindou qui refuse de dîner avec un autre Hindou parce qu'il se croit supérieur se méprend sur le sens de son Dharma.

Il semble malheureusement aujourd'hui que l'Hindouïsme consiste uniquement à manger ou à ne pas manger avec tel ou tel. Un jour il m'est arrivé de remplir d'horreur un pieux Hindou en acceptant du pain grillé chez un Musulman. Je vis qu'il souffrait de me voir verser du lait dans une tasse qu'un musulman tenait à la main, et son angoisse ne connut plus de bornes lorsqu'il me vit accepter le pain grillé des mains de celui-ci. La religion Hindoue court le risque de perdre ce qu'elle a d'essentiel si elle finit par n'être qu'une question de règles compliquées sur ce qu'on doit manger et avec qui. S'abstenir des liqueurs enivrantes, de stupéfiants, et de toute espèce d'aliments, principalement de viande, est d'un grand secours pour l'évolution de l'âme, mais ce n'est nullement une fin en soi-même. Bien des hommes qui mangent de la viande et avec n'importe qui et qui vivent dans la crainte de Dieu sont plus rapprochés de leur libération que ceux qui s'abstiennent religieusement de viande et de beaucoup d'autres choses et ne cessent de blasphémer le nom de Dieu dans chacune de leurs actions.

Le point le plus important de l'Hindouisme est la protection de la vache. La protection de la vache me paraît le plus admirable phénomène de l'évolution humaine. Elle porte l'être humain au delà de son espèce. Pour moi la vache représente tout le monde sub-humain; l'homme doit voir en elle sa ressemblance avec tout ce qui existe. La raison pour laquelle la vache fut choisie pour cet honneur me semble évidente. La vache était la meilleure compagne dans l'Inde, elle était la dispensatrice de l'abondance. Non seulement elle donnait son lait mais rendait possible les travaux agricoles. La vache est un poème de compassion. Cette bête pacifique respire la compassion. Elle est la nourrice de millions d'êtres humains dans l'Inde. La protection de la vache signifie la protection de toutes les créatures muettes créées par Dieu. L'antique prophète, quel qu'il fut, donna le premier rang à la vache. Les espèces inférieures nous adressent un appel d'autant plus puissant qu'il est muet. La protection de la vache est un don fait par la religion hindoue à l'humanité, et l'Hindouisme durera aussi longtemps qu'il restera des Hindous pour protéger la vache.

La façon de la protéger est de mourir pour elle. C'est renier l'Hindouisme et Ahimsa que tuer un être humain pour sauver une vache. Les Hindous doivent protéger la vache par leur tapasya (pénitence), par leur purification et par le sacrifice. La protection de la vache a dégénéré, elle est devenue de nos jours une cause de querelles continuelles avec les Musulmans, alors que le sens véritable en serait de gagner les Musulmans par notre amour. Un ami musulman m'a envoyé il y a quelque temps un livre décrivant tous les traitements inhumains que nous faisons subir à la vache et à sa progéniture: comment, pour avoir jusqu'à la dernière goutte de son lait nous la trayons jusqu'au sang, comment nous la laissons mourir de faim jusqu'à la rendre étique, comment nous maltraitons ses veaux et les privons du lait dont ils ont besoin et auquel ils ont droit, avec quelle cruauté nous traitons les bœufs, comment nous les châtrons, les assommons de coups de bâton et leur faisons traîner des charges trop lourdes. S'ils pouvaient parler ils témoigneraient contre nous et dévoileraient les crimes abominables que nous avons commis envers eux et qui stupéfieraient le monde. Chaque fois que nous sommes cruels envers eux nous renions Dieu et l'Hindouisme.....

Ce n'est pas par la marque qu'ils se font au front (tilak), ni par leur psalmodie exacte des Mantras, ni par leur observance des règles de castes que les Hindous seront jugés mais par leur protection de la vache. Alors que nous prétendons appartenir à la religion qui la protège, nous l'avons réduite à l'esclavage et sommes devenus nous-mêmes des esclaves.

On comprendra maintenant pourquoi je me considère un Hindou Sanatani: personne n'a plus que moi le respect de la vache. J'ai fait de la cause du Califat une cause personnelle parce que je considère qu'en la sauvant nous assurons la protection de la vache. Je ne demande pas à mes amis Musulmans de la protéger en remercîment de mes services. Mais journellement ma prière monte vers Dieu.... afin qu'il change le cœur des Musulmans et les remplisse de compassion pour les Hindous leur prochain, et qu'ils sauvent l'animal aussi précieux pour l'Hindou que sa vie même...

Il m'est aussi impossible de décrire mes sentiments pour la religion hindoue que mes sentiments pour ma femme. Elle m'émeut plus que toute autre femme. Non qu'elle soit sans défaut; il est même probable qu'elle en a beaucoup plus que je ne lui en vois. Mais je sens qu'il existe entre nous un lien indissoluble. Mes sentiments pour l'Hindouisme malgré ses défauts et ce qui lui manque sont de même. Rien ne me transporte autant que la musique de la Gita ou du Ramayana de Tulcidas, les deux seuls livres de la religion hindoue que je connaisse vraiment. Lorsque je me croyais près de rendre le dernier soupir, la Gita fut ma consolation. Je n'ignore pas les vices qui existent aujourd'hui dans tous les grands sanctuaires Hindous mais je les aime malgré leurs défauts indicibles. J'y trouve un intérêt que je ne trouve pas ailleurs. Je suis jusqu'à la moelle un réformateur, mais mon zèle ne va pas jusqu'à me faire rejeter une seule des choses essentielles à la religion hindoue. J'ai dit que j'admettais le culte des idoles. Une idole n'excite en moi aucun sentiment de vénération; mais je crois que le culte des idoles est naturel à l'homme. Nous aspirons au symbolisme. Pourquoi serait-on plus recueilli à l'église qu'ailleurs? Les images aident au culte. Aucun Hindou ne considère qu'une image soit Dieu. Je ne considère pas que le culte des idoles soit péché.

Il est clair d'après ce qui précède que l'Hindouisme n'est pas une religion exclusive: il y a place dans son sein pour le culte de tous les prophètes du monde. Ce n'est pas une religion qui se propage par des missions, quoique bien entendu elle ait réuni mainte tribu à son troupeau, mais elle l'a fait progressivement et imperceptiblement.

Telle étant ma façon d'entendre l'Hindouisme, je n'ai jamais pu admettre «l'Intouchabilité», que j'ai toujours considérée comme une excroissance maligne. Il est certain qu'elle nous a été transmise depuis des générations, mais c'est le cas de bien des mauvaises pratiques aujourd'hui. J'aurais honte de croire que la consécration des jeunes filles à une prostitution virtuelle fait partie de l'Hindouisme, quoique cette pratique existe encore chez les Hindous dans certaines régions de l'Inde. Je considère que c'est une preuve absolue d'irréligion de sacrifier des chèvres à Kali, et je ne crois pas que cela fasse partie de la religion hindoue. L'Hindouisme s'est développé avec les siècles. Son nom même fut donné à la religion du peuple de l'Hindoustan par des étrangers. Sans aucun doute à une certaine époque, des animaux étaient offerts en sacrifice au nom de la religion. Mais ce n'est pas de la religion; encore moins de la religion hindoue. C'est pourquoi j'imagine que lorsque la protection de la vache devint chez nos ancêtres un article de foi, ceux qui persistèrent à manger du bœuf furent excommuniés. La lutte civile fut probablement féroce. Non seulement les coupables récalcitrants furent boycottés socialement, mais leur faute retomba sur la tête de leurs enfants. Cette mesure fut probablement appliquée au début dans les meilleures intentions, puis elle augmenta de sévérité, et certains versets ajoutés à nos livres saints lui donnèrent un caractère durable que rien ne justifiait et qu'elle ne méritait pas. Que ma théorie soit juste ou non, l'intouchabilité répugne à la raison et à l'instinct de pitié et d'amour. Une religion qui a institué le culte de la vache ne peut vraiment pas admettre cette mise à l'index inhumaine d'êtres humains. J'aimerais mieux être mis en pièces que de renier les classes supprimées. Les Hindous ne mériteront jamais la liberté et ne l'obtiendront jamais s'ils permettent à leur noble religion d'être défigurée par la souillure de l'intouchabilité. Et comme l'Hindouisme m'est plus précieux que l'existence, cette souillure est pour moi un fardeau intolérable. Ne renions pas Dieu en refusant au cinquième de notre race le droit de vivre avec le reste sur un pied d'égalité.

6 octobre 1921

SALAIRES ET VALEURS[88]

Discours prononcé à Ahmedabad devant les ouvriers des filatures à l'occasion du second anniversaire du conflit de 1912 entre le propriétaire des filatures et ses ouvriers.

«Mon intention n'est pas d'examiner en quoi consiste le devoir du capitaliste. Si même l'ouvrier était seul à comprendre ses droits et ses responsabilités et qu'il n'employât que les moyens les plus purs, tous deux y gagneraient. Mais deux choses sont indispensables: les revendications de l'ouvrier et les moyens adoptés pour les obtenir doivent être justes et clairs. Il est illicite de la part de l'ouvrier de chercher uniquement à profiter de la situation du capitaliste. Mais il est parfaitement licite qu'il réclame un gain suffisant pour subvenir à ses besoins et pouvoir élever ses enfants convenablement. Chercher à obtenir ce qui est juste sans recourir à la violence et par l'intermédiaire d'un arbitrage faire appel au bon-sens du capitaliste est un moyen tout à fait licite.

Pour y arriver il faut que vous possédiez des unions ouvrières. On a déjà commencé, et j'espère que dans chacun de vos services les ouvriers des filatures vont se grouper et que chacun observera scrupuleusement les règles établies par l'Union à laquelle il appartient. Vous vous adresserez aux propriétaires des filatures par l'intermédiaire de ces unions et si vous n'êtes pas satisfaits de leur décision vous aurez recours à l'arbitrage. Il est très satisfaisant de voir que de part et d'autre le principe de l'arbitrage a été accepté. J'espère qu'on va lui donner de plus en plus d'importance et que les grèves deviendront impossibles. Je sais que l'ouvrier possède le droit inhérent de faire grève afin d'obtenir justice, mais dès que les capitalistes acceptent le principe de l'arbitrage, les grèves devront être considérées comme un crime. Il y a progrès dans les méthodes employées et tout permet d'espérer que ce progrès continuera. Mais une diminution des heures de travail est également nécessaire. Il paraît que les ouvriers des filatures travaillent douze heures par jour ou davantage.

Les filateurs me disent que les ouvriers sont paresseux, qu'ils ne consacrent pas tout leur temps à leur travail et qu'ils se laissent distraire. Personnellement je ne suis pas surpris que l'attention de gens qui sont au travail douze heures par jour laisse à désirer. Seulement je m'attendrai certainement, lorsque les heures de travail seront réduites à dix, à ce que les ouvriers travaillent mieux et qu'ils fournissent dans cet intervalle à peu près la même somme de travail qu'en douze. En Angleterre, la diminution des heures de travail a donné des résultats très satisfaisants. Lorsque les ouvriers auront appris à prendre à cœur l'intérêt de leurs patrons, ils s'élèveront et l'industrie de notre pays également. Je demande donc instamment aux propriétaires des filatures de réduire de deux heures le nombre d'heures de travail et j'insiste auprès des ouvriers pour que la production dans les dix heures soit la même que dans les douze.

Il faut que nous voyons à présent quelle sera la meilleure façon d'employer l'augmentation de salaire et les heures de liberté. Le remède serait pire que le mal si l'augmentation ne devait servir qu'à aller boire et si les heures de liberté devaient se passer dans quelque tripot. Il faut évidemment que l'argent soit employé pour l'éducation des enfants et les heures de liberté pour nous instruire nous-mêmes. Les directeurs peuvent faire beaucoup pour eux. Ils peuvent organiser des restaurants à bon marché où les ouvriers trouveront du lait frais et bon et d'autres rafraîchissements sains. Ils peuvent installer des salles de lecture et procurer à leurs ouvriers des distractions morales. Si on entoure les ouvriers d'une atmosphère pure le besoin de boire et de jouer disparaîtra. Les Unions devraient également s'occuper de ces questions. Elles feront œuvre plus utile en fournissant à l'ouvrier les moyens de se perfectionner intérieurement qu'en luttant contre le capitaliste.

Lorsque de jeunes enfants sont obligés de quitter l'école pour travailler, c'est un signe d'avilissement national. Aucune nation digne de ce nom ne devrait se permettre d'abuser ainsi de ses enfants. Les enfants devraient fréquenter l'école jusqu'à l'âge de seize ans. Il faut également que peu à peu on arrache les femmes au travail des filatures. Si l'homme et la femme sont dans la vie des associés ils ne peuvent devenir de bons chefs de famille qu'en se divisant le travail. Une mère intelligente trouve dans les soins à donner à son ménage et à ses enfants l'emploi de tout son temps. Mais, lorsque le mari et la femme travaillent tous deux au dehors pour subvenir aux besoins de la famille, la nation s'avilit. Elle ressemble à un failli qui vivrait sur son capital.

S'il est nécessaire de développer l'esprit des ouvriers en les instruisant et en instruisant leurs enfants, il est nécessaire également de développer leur sens moral, et par là le sentiment religieux. Le monde n'en veut pas à ceux qui ont en Dieu une foi sincère et qui comprennent la vraie nature de la religion; et en tout cas leur douceur calmerait la colère de leur adversaire. Avoir de la religion ne signifie pas ici simplement faire sa namaz (prière) ou aller au temple, mais se connaître soi-même et connaître Dieu et, de même que le tisserand ne saurait tisser sans avoir appris, l'homme ne peut se connaître lui-même s'il ne se soumet à certaines règles. Il en est trois principales qui doivent être observées universellement. D'abord la pratique de la vérité. Qui ne sait pas dire la vérité ressemble à une pièce fausse sans valeur.

La seconde est de ne pas faire de mal à autrui. Quiconque fait souffrir les autres, en est jaloux, n'est pas fait pour vivre dans le monde, car le monde se ligue contre lui, et il est contraint de vivre dans une crainte perpétuelle. Nous sommes tous unis par le lien de l'amour, il se trouve en toutes choses une force centripète sans laquelle rien n'existerait. Les hommes de science nous disent que sans la force de cohésion retenant les atomes qui composent le globe, celui-ci se réduirait en miettes et nous cesserions de vivre; et de même que cette force de cohésion existe dans la nature inerte elle existe également dans les choses vivantes et le monde; cette force de cohésion qui réunit les êtres c'est l'amour. Nous la remarquons entre père et fils, entre frères et sœurs, entre amis; seulement il faut que nous arrivions à l'utiliser pour unir tout ce qui vit car c'est en l'employant que nous connaîtrons Dieu. Où est l'amour est la vie; la haine conduit à la destruction.

La troisième règle consiste à dominer ses passions. On lui donne en sanscrit le nom de Brahmacharya.[89] Je ne l'emploie pas ici dans le sens restreint qu'il a d'ordinaire. Il n'est pas un Brahmachari même s'il est célibataire ou mène une vie chaste tout en étant marié, celui qui s'abandonne à des jouissances diverses. Celui-là seul qui sait réprimer toutes ses passions peut se connaître lui-même. Celui-là seul qui a de l'empire sur lui-même dans le sens le plus large est également un Brahmachari, un homme de foi, un véritable Hindou ou un véritable Mahométan.

On viole le Brahmacharya en écoutant un langage équivoque ou des chansons obscènes. Dire de grossières injures au lieu de répéter le nom de Dieu c'est être licencieux en paroles; et il en est de même pour tous nos autres sens. Celui-là seul peut être considéré comme un homme véritable qui a dominé toutes ses passions et possède un empire sur soi absolu. Nous sommes comme le cavalier qui ne sait pas maîtriser son cheval et qui est rapidement désarçonné; mais celui qui tient les guides d'une main ferme sait se faire obéir et a quelque chance d'arriver à sa destination. De même, l'homme qui sait dominer ses passions se dirige vers le but désiré. Lui seul est digne du Swarajya. Lui seul cherche la vérité; lui seul devient capable de connaître Dieu. Mon désir le plus sincère, c'est que vous ne considériez pas ces remarques comme des maximes de cahier d'écriture. Je vous demande de croire que nous ne ferons jamais de progrès tant que nous n'attacherons pas à la pratique de ces vérités leur véritable valeur. Je vous ai communiqué un peu de l'expérience que j'ai acquise. Ce que je fais pour vous je le fais uniquement par amour pour vous, je partage vos peines parce que je crois ainsi me justifier devant mon Créateur.

Quand bien même vos gages seraient quadruplés et vos heures de travail quatre fois moins longues, à quoi cela vous servirait-il, si vous ne savez la valeur de la parole vraie, si Rakshasa qui existe en nous, vous incite à faire souffrir les autres et à lâcher la bride à vos passions! Il nous faut des salaires plus élevés et moins d'heures de travail parce que nous voulons la propreté de nos demeures, de nos corps, de nos esprits et de nos âmes. Et nous luttons pour obtenir cette augmentation de salaires et cette diminution d'heures de travail parce que nous considérons ces deux conditions indispensables pour cette quadruple propreté. Si tel n'était notre but en les demandant nous agirions mal en essayant de les obtenir. Que Dieu vous accorde le pouvoir nécessaire pour y arriver!

6 octobre 1921.

[88] Dans la Nava Jivan du 8 juin, Gandhi avait écrit un article sur les conditions du travail où il avait abordé la question ouvrière.

Deux voies, disait-il, sont aujourd'hui ouvertes à l'Inde: introduire le principe occidental que la force prime le droit, ou maintenir le principe oriental que, seule la Vérité l'emporte, ne connaît pas d'échec, et que le fort et le faible ont des droits égaux à la justice. Le mieux est de nous occuper d'abord de la classe ouvrière. En admettant que l'ouvrier puisse obtenir par la violence une augmentation de salaire, quelques justes que puissent être ses revendications, il faut qu'il s'en abstienne absolument. Employer la violence pour exiger son droit peut paraître facile, mais c'est en fin de compte un moyen hérissé de difficultés. Ceux qui vivent par les armes, périront par les armes. Il arrive souvent qu'un bon nageur se noie. Voyez l'Europe, personne ne paraît y être heureux, personne n'est satisfait. L'ouvrier se défie du capitaliste et le capitaliste n'a pas confiance dans l'ouvrier. Tous deux possèdent une certaine vigueur et une certaine force, mais ce sont des qualités qui appartiennent même au taureau. Ils luttent tant qu'il y a moyen de lutter. Tout avancement n'est pas progrès. Rien ne nous prouve le progrès des peuples de l'Europe. Qu'ils soient prospères ne prouve nullement qu'ils sont riches en qualités morales et spirituelles.

Que faut-il donc faire? Les ouvriers de Bombay ont vaillamment résisté. Je n'ai pas été à même de connaître tous les faits, mais autant que j'ai pu voir ils auraient dû mieux s'y prendre. Il se peut que le propriétaire de la filature ait été dans son tort. Lorsqu'il s'agit d'un conflit entre le travail et le capitalisme, on peut dire neuf fois sur dix, que ce sont les capitalistes qui sont dans l'erreur. Mais je sais également que, lorsque l'ouvrier commence à se rendre compte de sa force, il peut devenir plus tyrannique que le capitaliste. Si les ouvriers pouvaient les dépasser en intelligence, les propriétaires des filatures se verraient contraints d'organiser le travail d'après les conditions qui leur seraient dictées. Mais il est certain que l'ouvrier n'arrivera jamais à cette intelligence, car alors il cesserait d'être ouvrier et deviendrait patron. Ce n'est pas uniquement l'argent qui fait la force des capitalistes. Ils possèdent véritablement de l'intelligence et du tact.

La question qui se pose est donc celle-ci: Lorsque les ouvriers, tout en demeurant ce qu'ils sont, auront pris conscience d'eux-mêmes jusqu'à un certain point, quelle méthode devront-ils adopter? S'en rapporter à leur nombre ou à la force brutale c'est-à-dire à la violence serait un suicide de leur part. Ils nuiraient à l'industrie de leur pays. D'autre part s'ils se réclament de la justice et que pour l'obtenir ils souffrent dans leur personne, non seulement ils parviendront toujours au but, mais ils réformeront leurs maîtres et développeront l'industrie, les rapports des patrons et des ouvriers seront ceux des membres d'une même famille.

Pour résoudre d'une façon satisfaisante la question du travail il faut que les points suivants soient considérés:

1º Que les heures de travail laissent à l'ouvrier des heures de liberté.

2º Qu'il lui soit donné la possibilité de s'instruire.

3º Que des dispositions soient prises pour que ses enfants aient le lait et les vêtements nécessaires et pour qu'il puisse les instruire.

4º Que des logements salubres soient mis à sa disposition.

5º Que son gain soit suffisant pour lui permettre d'économiser pour ses vieux jours.

A l'heure actuelle, pas une de ces conditions n'est remplie. Et de cet état de choses patrons et ouvriers sont également responsables. Les patrons ne s'intéressent qu'au travail qui leur est fourni. Ils ne s'occupent point de ce que deviennent leurs ouvriers. Tous leurs efforts tendent à obtenir le maximum de travail pour le minimum de salaire. De son côté, l'ouvrier cherche à obtenir le maximum de salaire pour le minimum de travail. D'où il résulte que même lorsque les ouvriers obtiennent une augmentation, la production n'en est pas plus élevée. Les rapports entre les deux intéressés ne sont pas épurés et les ouvriers ne font pas le meilleur usage des augmentations qu'ils ont obtenues.

Entre les patrons et les ouvriers, un troisième parti est venu s'interposer. Il est devenu l'ami de l'ouvrier, mais il ne peut être utile à ce dernier que si son amitié est désintéressée.

Le moment est venu où l'on va se servir de diverses façons de la question du travail comme d'un gage. Elle demande de la réflexion de la part de ceux qui voudraient faire de la politique. Que vont-ils choisir? leur propre intérêt ou celui de l'ouvrier et de la nation? L'ouvrier a grand besoin d'amis. Il faut qu'il soit dirigé pour progresser. La condition du travail dépendra de ceux qui se mettront à sa tête.

Les grèves, l'interruption du travail, les «hartals» sont des choses fort bonnes sans doute, mais dont il est facile d'abuser. Il faut que les ouvriers s'organisent en solides unions ouvrières et qu'en aucune circonstance ils ne fassent grève sans l'autorisation de ces unions. Il ne faut pas courir le risque d'une grève, sans que des tentatives de négociation aient été faites tout d'abord auprès des propriétaires des filatures. Si ces derniers ont recours à l'arbitrage le principe du Panchayat doit être accepté et le Panch nommé. La décision de ce jury doit être approuvée des deux intéressés qu'elle leur plaise ou non.

Lecteurs, si vous souhaitez l'amélioration des conditions du travail, si vous voulez aider l'ouvrier et vous montrer son ami, vous verrez par ce qui précède qu'il n'y a qu'un seul moyen d'y arriver, c'est de l'élever en créant entre son patron et lui des relations familiales. Il n'est pas de meilleure route que celle de la Vérité. Une simple augmentation de salaire ne doit pas vous satisfaire, il faut veiller également à la façon dont les ouvriers obtiendront cette augmentation et à l'usage qu'ils en feront.

[89] Dans son article du 13 octobre 1920, M. Gandhi explique ce mot à propos de la question du Célibat. Nous reproduisons ci-dessous cet article qui a pour titre «En Confidence».

Je reçois un si grand nombre de lettres m'interrogeant sur la question du célibat qu'il m'est impossible, ayant à ce sujet des opinions très précises, et surtout à cette époque critique de notre existence nationale, de remettre à un autre moment de dire ce que j'en pense et les conclusions que m'a dictées l'expérience.

Le mot sanscrit qui correspond à célibat est Brahmacharya et il signifie beaucoup plus que célibat. Brahmacharya veut dire contrôle absolu de tous les sens et de tous les organes. Rien n'est impossible à un Brahmachari. Mais c'est un état idéal rarement réalisé. C'est presque la ligne d'Euclide, qui n'existe que dans l'imagination, qu'on ne peut jamais tracer en réalité et qui n'en est pas moins une importante définition de la géométrie donnant de grands résultats. Un Brahmachari parfait peut donc n'exister qu'en imagination, mais si nous ne l'avions constamment devant les yeux nous serions comme un navire sans gouvernail. Plus nous approchons de cet état imaginaire, plus notre perfection est grande.

Pour l'instant j'ai l'intention de me borner à Brahmacharya pris dans le sens de célibat. Je considère qu'une existence absolument chaste en pensée, en parole et en action est tout à fait indispensable pour atteindre à la perfection spirituelle. La nation qui ne possède pas d'hommes capables de mener cette existence en est d'autant plus pauvre. Mais mon but est de démontrer la nécessité temporaire de Brahmacharya à l'époque actuelle de notre existence nationale.

Nous avons plus que notre part de maladies, de famines, et de misère, et même plusieurs millions des nôtres meurent de faim. Nous sommes annihilés par l'esclavage et d'une façon si subtile que beaucoup d'entre nous se refusent à l'admettre et s'imaginent à tort, malgré le triple fléau de l'épuisement économique, mental et spirituel que notre liberté s'accroît progressivement. Les dépenses toujours plus élevées pour l'armée, la politique fiscale préjudiciable aux intérêts du pays et ne cherchant que le bien du Lancashire et autres intérêts britanniques, la prodigalité extravagante avec laquelle sont organisés les divers services de l'administration demandent à l'Inde une si lourde contribution que sa pauvreté s'en trouve accrue et ses forces de résistance à la maladie diminuées. La façon d'administrer, a, pour employer les paroles de Gokhale, «rabougri» la nation à tel point que les plus grands d'entre nous sommes forcés de nous courber...

Est-il juste que nous qui connaissons la situation, mettions des enfants au monde dans une atmosphère aussi dégradante? Si nous continuons à procréer alors que nous sommes impuissants, malades et mourants de faim, nous ne ferons que multiplier des esclaves et des êtres faibles. Tant que l'Inde ne sera pas devenue nation libre, capable de résister à la sous-alimentation et d'y porter remède, capable de se nourrir pendant les famines, capable de guérir la fièvre paludéenne, le choléra, l'influenza et autres épidémies, nous n'avons pas le droit de mettre au monde des enfants. Je ne puis cacher au lecteur quel chagrin j'éprouve lorsque j'entends parler de naissances sur notre terre indienne. Je dois dire que depuis des années je réfléchis avec satisfaction à la possibilité de suspendre la procréation par la continence.--L'Inde est actuellement mal équipée pour prendre soin même de sa population présente, non parce que celle-ci est trop nombreuse mais parce qu'il lui faut subir une domination étrangère qui a pour doctrine d'en exploiter progressivement toutes les ressources.

Comment arrêter la procréation? Non par les méthodes immorales et artificielles employées en Europe, mais par une vie de discipline et de maîtrise de soi. Il faut que les parents enseignent à leurs enfants les principes de «Brahmacharya». D'après les Shastras hindous l'âge le plus bas pour le mariage des jeunes gens est de vingt-cinq ans. Si l'on pouvait arriver à persuader aux mères qu'il est criminel d'élever les garçons et les filles en vue du mariage, la moitié des mariages cesseraient automatiquement. Nous ne devons pas croire que ce fétiche de la puberté précoce chez nos filles est dû à notre climat chaud. Je n'ai jamais connu de superstition plus grossière et je prétends que le climat n'a absolument rien à voir avec la puberté. Cette puberté prématurée est amenée par l'atmosphère morale et mentale de notre vie de famille. Les mères et autres membres de la famille se font un devoir religieux d'apprendre à des enfants innocentes qu'on les mariera dès qu'elles auront atteint un certain moment, et on les fiance dès le bas âge, avant même qu'elles sachent marcher. La façon d'habiller les enfants et de les nourrir concourt également à exciter leurs passions. Nous habillons nos enfants comme des poupées, non pour leur plaisir mais pour satisfaire notre vanité. J'ai élevé des douzaines d'enfants. Ils portaient avec plaisir et sans aucune difficulté n'importe quel genre de vêtements.--Nous leur donnons toute sorte de nourritures échauffantes et excitantes. Notre amour aveugle ne tient aucun compte de ce qu'ils peuvent supporter. Il en résulte naturellement une adolescence précoce, des maternités prématurées et la mort bien avant l'heure. Les parents donnent à leurs enfants une leçon de choses qu'ils ne sont pas longs à comprendre. En satisfaisant leurs passions avec insouciance ils offrent à leurs enfants l'exemple d'une licence déréglée. Toute addition prématurée à la famille est accueillie par des fanfares joyeuses et des réjouissances. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'étant donnée l'atmosphère qui nous entoure notre licence ne soit pas plus grande. Je ne doute pas que si les gens mariés veulent voir l'Inde devenir une nation d'hommes et de femmes solides, vigoureux et bien faits, ils doivent être absolument chastes et cesser pour l'instant de procréer. Je donne ce conseil même aux jeunes mariés. Il est plus facile de ne jamais faire une chose, que de cesser de la faire, de même qu'il est plus facile pour qui n'a jamais bu de continuer à être sobre qu'à un ivrogne de le devenir. Rester debout est infiniment plus facile que se relever après une chute. Il est faux de dire qu'on ne peut prêcher avec succès la continence qu'à ceux qui sont blasés. Il est également absurde de prêcher la continence à un être affaibli. Ce que je veux démontrer c'est que jeunes ou vieux, blasés ou non, il est de notre devoir, à l'époque actuelle, de cesser de donner naissance à des êtres qui hériteront de notre esclavage.

Puis-je mettre en garde les parents contre le piège de l'argument basé sur les droits des conjoints? Le consentement du conjoint est nécessaire pour satisfaire nos passions, mais jamais pour les réprimer.

Au moment où nous sommes engagés dans une lutte à mort contre un gouvernement puissant, nous avons besoin de toutes les forces physiques, matérielles, morales et spirituelles que nous pourrons acquérir et nous n'y parviendrons qu'en ménageant ce que nous devons mettre au-dessus de tout. Si nous n'atteignons pas cette pureté de vie individuelle, nous demeurerons toujours une nation esclave. Ne nous leurrons pas en nous imaginant que parce que nous considérons le gouvernement anglais comme corrompu, les Anglais seraient incapables de nous distancer dans la course à la vertu individuelle. Sans faire parade spirituelle des vertus fondamentales, ils les pratiquent abondamment au point de vue physique, en tout cas. Parmi ceux qui s'occupent de la politique du pays il y a plus de célibataires, hommes et femmes, que parmi nous. La femme célibataire n'existe pour ainsi dire pas aux Indes, sauf les nonnes qui n'exercent aucune influence sur la politique du pays, alors qu'en Europe pour des milliers de femmes le célibat est une vertu courante.

LA GRANDE SENTINELLE

Le barde de Shantiniketan a fait paraître dans la Modern Review un article remarquable sur le mouvement actuel. C'est une série d'images verbales comme seul le Poète sait en peindre. C'est une éloquente protestation contre l'autorité, contre la mentalité d'esclave ou quelque nom que l'on puisse donner à l'acceptation aveugle d'une folie passagère sous l'influence de la crainte ou de l'espérance. C'est un conseil salutaire et bienvenu à tous les travailleurs pour la cause, de ne pas imposer leur autorité quelque grande qu'elle soit. Le poète nous dit brièvement de ne rien admettre qui ne parle pas à notre raison ou à notre cœur. Si nous voulons obtenir le Swaraj il nous faut être pour la Vérité telle que nous la connaissons et à n'importe quel prix. Le réformateur qui s'irrite de ne pas voir adopter son message doit se retirer dans la forêt afin d'apprendre à veiller, attendre et prier. On ne peut qu'approuver ceci de tout cœur. Le Poète mérite les remercîments de ses compatriotes pour sa défense de la Vérité et de la Raison. Il est certain que nous serons moins avancés qu'au début si nous donnons notre raison à garder à quelqu'un, et je serais navré si je m'apercevais que le pays s'est laissé conduire aveuglément et sans réflexion par ce que j'ai pu dire ou faire. Je me rends parfaitement compte que la soumission aveugle à ceux que l'on aime peut être plus nuisible que la soumission forcée au fouet du tyran. On peut nourrir quelque espoir pour l'esclave de la brute, aucun pour l'esclave de l'amour. L'amour est nécessaire pour donner de la force à ceux qui sont faibles. L'amour devient tyrannique lorsqu'il exige l'obéissance de celui qui ne croit pas. Marmotter un mantra (prière hindoue) si l'on en ignore la valeur n'est point viril. Il est donc excellent que le poète conseille à tous ceux qui se sont laissés entraîner à imiter servilement l'appel au «charka» (rouet) de déclarer franchement qu'ils n'y croient pas. Son article sert à nous mettre en garde, nous tous qui avons tendance, dans notre impatience, à nous montrer intolérants et même violents envers ceux qui ne partagent pas notre opinion. Je considère le Poète comme une sentinelle qui nous prévient de l'approche d'ennemis nommés Bigoterie, Léthargie, Intolérance, Inertie et autres membres de la même engeance.

Seulement, si je suis d'accord avec le poète sur la nécessité de veiller de crainte de ne plus penser, on ne doit pas imaginer que j'adopte son point de vue au sujet de l'obéissance aveugle qu'il croit exister actuellement sur une grande échelle dans l'Inde. Je me suis adressé certainement à la raison et je puis lui dire en toute certitude que si le pays est heureusement arrivé à croire que le rouet apporte l'abondance, ce n'est qu'après avoir longuement réfléchi et beaucoup hésité. Je ne suis même pas certain que l'Inde cultivée se soit assimilé la vérité qui se cache sous la charka. Qu'il ne prenne pas la poussière superficielle pour la substance qu'elle recouvre! Qu'il pénètre plus au fond et qu'il se rende compte par lui-même si c'est une foi aveugle qui a fait accepter le «charka» ou une nécessité raisonnée.

Je demande en effet au Poète aussi bien qu'au sage de considérer le rouet comme un sacrement. Pendant une guerre, le poète pose sa lyre, le magistrat laisse là ses dossiers et l'écolier ses livres. Le poète chantera la mélodie convenable, une fois la guerre terminée, le magistrat retournera à ses livres de droit lorsque les gens auront le loisir de se battre entre eux. Lorsqu'une maison brûle, tous ceux qui l'habitent sortent et chacun saisit un seau pour éteindre l'incendie. Quand tous ceux qui m'entourent meurent de faim, la seule occupation qui me soit permise est de les nourrir. Je suis convaincu que l'Inde est une maison qui flambe, car chaque jour sa vigueur se consume, elle meurt d'inanition faute d'avoir une occupation qui lui permette d'acheter des aliments. Khulna est affamé, non parce que le peuple n'est pas capable de travailler, mais parce qu'il n'a pas de travail. Les «Ceded Districts» passent par une quatrième famine, Orissa souffre d'une famine chronique. Nos villes ne sont pas l'Inde. L'Inde vit dans ses 70 ou 80 millions de villages, et les villes se nourrissent à leurs dépens. Leurs richesses ne viennent pas des autres pays. Les gens des villes sont des agents de change, des commissionnaires en marchandises, des représentants pour les grandes maisons de commerce de l'Europe, du Japon et de l'Amérique. Les villes coopèrent avec ces derniers pour continuer à saigner nos villages, comme elles le font depuis deux cents ans. J'ai la certitude, fondée sur l'expérience, que la pauvreté de l'Inde s'accroît chaque jour. La circulation ne se fait plus dans ses membres inférieurs. Si nous ne prenons garde, elle finira par défaillir tout à fait.

La seule forme possible sous laquelle Dieu ose se montrer à un peuple affamé et oisif, c'est le travail et la promesse de nourriture comme gages. Dieu a voulu en créant l'homme qu'il vive de son travail, et a dit que ceux qui mangeraient sans travailler seraient des voleurs. Quatre vingt pour cent des habitants de l'Inde sont par force des voleurs, la moitié de l'année. Est-il surprenant que l'Inde soit devenue une vaste prison? La faim, voilà ce qui mène l'Inde au rouet. L'appel du rouet est le plus noble de tous. Parce que c'est un appel d'amour. Et l'amour c'est le Swaraj. Il nous faut songer aux milliers d'êtres humains qui sont plus maltraités que des animaux et qui se meurent. Le rouet est le breuvage qui ramène à la vie des milliers de nos compatriotes, hommes et femmes. Pourquoi, me dira-t-on peut-être, faut-il que ceux qui n'ont pas besoin de filer pour se nourrir se mettent au rouet? Parce que je mange ce qui ne m'appartient pas. Je vis de la spoliation de mes compatriotes. Suivez le trajet de la petite pièce de monnaie qui arrive dans votre poche, et vous reconnaîtrez la vérité de ce que j'avance. Le Swaraj ne représente rien aux millions d'individus qui ne savent comment employer leur inactivité forcée. Nous obtiendrons le Swaraj prochainement, mais nous n'y arriverons que par la renaissance du rouet.

Je tiens au progrès, je tiens à la détermination personnelle, à la liberté, mais je les veux pour l'âme. Je doute que l'âge de l'acier soit supérieur à l'âge de pierre. Peu m'importe. C'est à l'évolution de l'âme qu'il nous faut consacrer toute notre intelligence et toutes nos autres facultés. Je n'éprouve pas la moindre difficulté à imaginer qu'un homme portant l'armure moderne puisse faire une découverte importante et durable pour l'humanité, mais il m'est encore plus facile d'imaginer que celui qui ne possède rien qu'un caillou et un clou pour éclairer sa route peut chanter des hymnes nouvelles de louange et d'amour et communiquer à un monde qui souffre un message de paix et de bonne volonté sur terre.

Je prétends qu'en perdant notre rouet nous avons perdu un de nos poumons et que nous souffrons de phtisie galopante. La restauration du rouet arrêtera le progrès de cette cruelle maladie. Il est certaines choses qu'il faut faire sous certains climats. C'est vers le rouet que sous le climat indien tous doivent tourner les yeux, pendant la période de transition tout au moins, et la majorité d'entre nous pour toujours.

Notre amour pour les tissus étrangers a détrôné le rouet, et c'est pourquoi je considère que porter ces tissus est un péché. Je dois avouer que je ne fais guère de distinction, ni même aucune distinction, entre l'économie politique et la morale. L'économie politique qui nuit au bien-être d'un individu ou d'une nation est immorale et par conséquent criminelle. L'économie politique qui permet à un pays d'en piller un autre est immorale. Il est criminel d'acheter des objets qui proviennent d'un travail insuffisamment rétribué et de s'en servir. Il serait criminel de ma part de me nourrir de blé américain, si en privant mon voisin le grainetier de sa clientèle je le condamne à mourir de faim. Il serait criminel également, et pour le même motif, que je porte les dernières nouveautés de Regent Street, lorsqu'en portant des vêtements filés et tissés par les fileurs et les tisseurs des alentours, non seulement je m'habille mais les habille et les nourris en même temps. Mon crime m'étant apparu tout à coup, mon devoir est de jeter dans les flammes les vêtements étrangers, de me purifier et de ne porter désormais que du Khadi grossier fabriqué par mes voisins. Et si j'apprends que ces derniers ne se remettent pas volontiers au métier qu'ils ont abandonné, je dois afin de le rendre populaire me mettre moi-même au rouet.

Je me permets de faire remarquer au Poète que les vêtements que je lui demande de brûler doivent être et sont à lui. Il faut que ce soient les siens. Si à sa connaissance ils avaient appartenu aux pauvres et aux indigents, il leur aurait depuis longtemps rendu ce qui leur appartenait. Quand je brûle mes vêtements étrangers, je brûle l'objet de ma honte. Je ne dois pas insulter ceux qui sont nus en leur offrant des vêtements dont ils n'ont pas besoin, au lieu de leur donner du travail dont ils ont un besoin pressant. Je ne veux pas commettre le crime de devenir leur protecteur; seulement si j'apprends que j'ai contribué à leur pauvreté, je dois leur accorder une considération particulière, ne pas leur offrir des restes ou des vêtements qui ne me servent plus, mais leur donner ce que j'ai de mieux comme vêtements et de meilleur comme nourriture et m'associer à leur travail.

La Non Coopération ou «Swadeshi» n'a pas l'intention de devenir une doctrine exclusive. Je n'ai pas voulu par modestie crier sur les toits que le message de Non-coopération, de Non-Violence et de Swadeshi s'adressait au monde entier. Il ne peut que s'effondrer, s'il ne porte pas de fruits sur le sol qui l'a vu naître. L'Inde n'a pas autre chose à partager pour l'instant avec le monde que sa dégradation, sa misère et ses plaies. Sont-ce ses anciens Shastras que nous devrions envoyer au monde? Ceux-ci ont paru dans diverses éditions, mais un monde incrédule et idolâtre refuse d'y jeter les yeux parce que nous qui sommes les héritiers et les dépositaires nous ne les suivons pas. Avant de songer à partager il faut posséder. Notre non-Coopération n'est dirigée ni contre les Anglais, ni contre l'Occident; elle est dirigée contre le système que les Anglais ont établi. Notre Non-Coopération est contre la civilisation matérielle, l'avidité et l'exploitation qui l'accompagnent. Notre Non-Coopération est une retraite en nous-mêmes, un refus de coopérer avec les administrateurs anglais à leurs conditions. Nous leur disons: venez, coopérez avec nous, à nos conditions, et ce sera pour notre bien, le vôtre et celui du monde entier. Il faut nous refuser à ce qu'on nous fasse perdre pied; un homme qui se noie est incapable de sauver les autres. Pour pouvoir sauver les autres, il faut d'abord être capable de se sauver soi-même. Le nationalisme indien n'est ni exclusif, ni agressif, ni destructeur. Il est salutaire et religieux et par conséquent humanitaire. Il faut que l'Inde apprenne à vivre, avant d'aspirer à mourir pour l'humanité. Les souris qui sont croquées par le chat parce qu'elles sont trop faibles pour se défendre n'ont aucun mérite à leur sacrifice forcé.

Fidèle à son instinct poétique, le Poète vit dans l'avenir. Il voudrait que nous fissions de même. Il montre à notre œil charmé le merveilleux tableau d'oiseaux qui prennent leur essor dans le ciel à l'aube, en chantant des hymnes de louange. Ces oiseaux ont eu leur nourriture quotidienne, ils ont pris leur essor, l'aile reposée, un sang pur et nouveau ayant couru dans leurs veines pendant la nuit précédente. J'ai eu la douleur de voir des oiseaux qui, faute de forces, ne pouvaient même pas agiter leurs ailes. L'oiseau humain, sous le ciel de l'Inde, se lève plus faible qu'il ne l'était lorsqu'il a fait semblant de se reposer. Pour des milliers d'êtres humains, c'est une éternelle vigile ou une éternelle léthargie. Leur condition est si pénible qu'il faut l'avoir vue pour y croire. Je n'ai pu calmer leur souffrance par un chant de Kabir. Ceux qui ont faim réclament un seul poème fortifiant, de la nourriture. On ne peut la leur donner. Il faut qu'ils la gagnent. Et ils ne peuvent la gagner qu'à la sueur de leur front.

Si nous prenons soin d'aujourd'hui, Dieu prendra soin du lendemain.

13 octobre 1921

LA PEUR DE LA MORT[90]

J'ai réuni diverses définitions du Swaraj. Une de celles-ci serait: Le Swaraj consiste à ne pas avoir peur de la mort. Une nation que la peur de la mort peut influencer n'obtiendra pas le Swaraj et l'obtiendrait-elle d'une façon quelconque, qu'elle ne saurait le conserver.

Les Anglais portent leur vie dans leur poche. Les Arabes et les Pathans considèrent que la mort n'est qu'un malaise comme un autre et ne pleurent jamais lorsqu'un de leurs parents meurt. Les femmes boers ignorent complètement cette crainte. Pendant la guerre des Boers des milliers de jeunes femmes devinrent veuves. Elles restaient indifférentes. Qu'importait la perte d'un époux ou d'un fils du moment que leur pays était sauvé! C'était assez et plus qu'assez. A quoi eût servi un époux si la patrie avait été réduite à l'esclavage? Mieux valait infiniment ensevelir les restes mortels d'un fils et chérir sa mémoire immortelle que de l'élever en esclave. Voilà comment les femmes boers se cuirassaient le cœur et donnaient joyeusement les êtres qui leur étaient chers à l'ange de la mort.

Ceux dont je viens de parler tuaient et étaient tués, mais que dire de ceux qui ne tuent pas et que l'on tue? Ceux-là deviennent l'objet de la vénération du monde, ils sont «le sel de la terre».

Anglais et Allemands se sont battus; ils ont tué et ils ont été tués. Comme résultat, la haine s'est accrue, il règne une agitation épouvantable et la condition actuelle de l'Europe est pitoyable. La duplicité grandit et chacun cherche à tromper les autres.

Le courage que nous voulons développer est d'un ordre plus élevé et c'est pour cette raison que nous espérons sous peu remporter une victoire éclatante.

Lorsque nous obtiendrons le Swaraj, un grand nombre d'entre nous auront cessé de craindre la mort, autrement nous n'aurions pas le Swaraj. Jusqu'à présent les jeunes gens surtout sont morts pour la cause. Ceux qui ont trouvé la mort à Aligarh avaient tous moins de vingt et un ans. Personne ne savait leur nom. Si le gouvernement tirait maintenant, j'espère que certains des chefs auraient l'occasion de s'offrir au sacrifice suprême.

Pourquoi sommes-nous bouleversés lorsque des enfants, des jeunes gens ou des vieillards meurent? Il ne se passe pas un instant sur cette terre sans que quelqu'un meure ou vienne au monde. Nous devrions sentir à quel point il est absurde de nous réjouir d'une naissance ou de pleurer une mort. Ceux qui croient à l'existence de l'âme--et quel Hindou, Musulman ou Parsi n'y croit pas?--savent que l'âme est immortelle. L'âme des morts et l'âme des vivants n'est qu'une. Le mouvement éternel de création et de destruction se poursuit sans interruption. Il n'y a rien en lui qui doive nous transporter de joie ou nous plonger dans le désespoir. Même en n'étendant l'idée de parenté qu'à nos compatriotes, si nous considérions toutes les naissances comme ayant lieu dans notre famille, combien en célébrerions-nous? Si nous pleurions toutes les morts qui ont lieu dans notre pays, nos yeux seraient à jamais remplis de larmes. Cette pensée devrait nous aider à nous délivrer de la crainte de la mort.

L'Inde, dit-on, est une nation de philosophes, et nous n'avons point refusé cet éloge. Et cependant il n'est guère de nation plus désemparée que la nôtre devant la mort, et dans l'Inde, nulle communauté peut-être ne le montre autant que les Hindous. Une seule naissance, et nous voilà transportés d'une joie ridicule; un décès et nous nous plongeons dans une orgie de lamentations bruyantes qui empêchent nos voisins de dormir pendant la nuit entière. Si nous voulons obtenir le Swaraj, et si, l'ayant obtenu, nous voulons en faire quelque chose dont nous puissions nous montrer fiers, il faut absolument nous guérir de cette frayeur absurde.

Qu'est-ce que la prison pour qui ne craint pas la mort?--Si le lecteur veut se donner la peine de réfléchir un instant, il se rendra compte que le Swaraj tarde parce que nous ne sommes pas préparés à voir sans émotion venir la mort et des inconvénients moins sérieux que la mort. A mesure que le nombre des hommes innocents prêts à accueillir la mort avec joie augmentera, leur sacrifice deviendra un instrument puissant pour le salut des autres et la souffrance sera moindre. La souffrance que l'on supporte gaiement cesse d'être souffrance et se transmue en joie ineffable. L'homme qui fuit devant la souffrance est victime de tribulations continuelles avant que celle-ci ne l'atteigne si bien qu'il est à demi-mort lorsqu'elle arrive. Celui qui est prêt à tout accepter d'un cœur serein échappe à la douleur, sa sérénité agit comme un anesthésique.

J'ai été conduit à écrire sur ce sujet parce qu'il nous faut envisager la mort si nous voulons avoir le Swaraj cette année. Celui qui a pris ses précautions échappe souvent aux accidents et il se peut que ce soit le cas pour nous. J'ai la ferme conviction que le Swadeshi nous y prépare. Lorsque le Swadeshi aura complètement atteint son but le gouvernement ni personne ne verra la nécessité de nous faire subir d'autres épreuves.

Néanmoins il vaut mieux que nous soyons prêts à toute contingence. Le pouvoir rend les hommes aveugles et sourds, ils sont incapables de voir ce qui est sous leur nez ni d'entendre ce qui gronde à leurs oreilles. Il est donc impossible de savoir ce que pourra faire un gouvernement ivre de son pouvoir. Il m'a semblé nécessaire que les patriotes se préparent à la mort, à la prison et à d'autres éventualités de ce genre.

Les braves vont au devant de la mort le sourire aux lèvres, ce qui ne les empêche pas d'être sur leur garde. Dans cette guerre non violente, il ne s'agit pas d'être téméraires. Nous n'avons pas l'intention d'aller en prison ou de mourir par un acte immoral. C'est en résistant aux lois oppressives de ce gouvernement que nous devons monter au gibet.

13 octobre 1921

[90] Article paru en gujerati dans le Nava Jevan.

HONOREZ LE PRINCE

Que le lecteur ne s'étonne pas du titre de cet article. Supposons que le Prince soit un frère par le sang et qu'il occupe un rang élevé, supposons que des voisins veuillent se servir de lui pour leurs fins honteuses, supposons encore qu'il soit prisonnier de notre voisin, que ma voix ne puisse parvenir jusqu'à lui et que ces mêmes voisins l'amènent dans mon village. Est-ce que le meilleur moyen de l'honorer ne serait pas de ne prendre aucune part aux cérémonies organisées en son honneur dans l'intention de l'exploiter, et de lui faire savoir qu'on l'exploite par tous les moyens à ma disposition? Ne serais-je pas un traître si je n'essayais pas de le mettre en garde contre le piège que lui tendent mes voisins?

Je ne doute pas un moment que la visite du Prince soit exploitée pour faire de la réclame au «bienveillant» Gouvernement Anglais qui administre l'Inde. Si son Altesse Royale y est invitée pour son plaisir personnel et son amusement, à un moment où l'Inde bouillonne de mécontentement, où les masses sont saturées d'hostilité envers le système de gouvernement qui les administre, où la famine est intense dans le Khulna et les Ceded Districts et un conflit armé est déchaîné au Malabar, c'est un crime envers nous, c'est un crime envers l'Inde de dépenser des millions de roupies pour une simple réception lorsque des millions d'hommes meurent de faim. Huit millions de roupies ont été votés par le Conseil de Bombay rien que pour le défilé.

Des mesures de répression ont été prises en vue de cette visite sur tout le territoire. A Sindh, plus de cinquante Non-Coopérateurs ont été jetés en prison. Quelques-uns des plus braves Musulmans sont cités devant les tribunaux pour répondre de leurs opinions. Dix-neuf travailleurs pour la cause viennent d'être incarcérés au Bengale parmi lesquels Mr Sen Gupta, le plus célèbre avocat de l'endroit. Un Pir (saint) musulman et trois autres travailleurs dévoués sont également en prison pour le même crime. Plusieurs chefs des Provinces sont emprisonnés et le meilleur d'entre eux comparaît pour avoir exprimé ce que je n'ai cessé de répéter dans les colonnes de ce journal et ce que les membres du Congrès ont dit continuellement depuis un an. Plusieurs chefs des Provinces du centre ont été privés de liberté pour le même motif. Un docteur extrêmement populaire, le docteur Paranjapye, homme universellement respecté pour son désintéressement, subit un emprisonnement sévère, comme un vulgaire criminel. Et je suis loin d'être au bout de la liste de Non-Coopérateurs qui sont en prison. Si la visite du Prince est une épreuve pour nous inciter à commettre un vrai crime ou une réponse au mécontentement grandissant, elle est, pour ne pas dire davantage, inopportune. Il n'y a pas le moindre doute que le peuple ne désire pas une visite de son Altesse Royale aux Indes, en ce moment. Il l'a fait savoir en termes non équivoques. Il a déclaré que Bombay devait observer le hartal, le jour de son arrivée. Faire venir le Prince, malgré l'opposition du peuple, est certainement une tyrannie.

Dans les circonstances actuelles, quelle doit être notre attitude? Nous devons boycotter toutes les réceptions en l'honneur du Prince, nous abstenir religieusement d'assister à aucune œuvre de charité, fêtes et feux d'artifices organisés à cette intention, refuser d'illuminer et ne pas envoyer nos enfants voir les illuminations.

Pour cela, nous devons publier des feuilles de propagande par milliers et les distribuer parmi le peuple, afin de lui montrer son devoir, et la véritable façon de rendre honneur au Prince est de faire en sorte qu'il trouve la ville déserte à son arrivée à Bombay.

Seulement distinguons entre le Prince et sa personne. Nous n'avons aucun sentiment d'animosité contre le Prince en tant qu'homme. Il ne sait probablement rien des sentiments de l'Inde il ignore probablement les mesures de répression. Il est probable qu'il ignore même les blessures dont le Pendjab saigne encore, qu'il ne sait point que la violation de la promesse envers l'Inde au sujet du Califat reste encore envenimée dans le cœur de tout Indien et que, de l'aveu même du Gouvernement, les membres des Conseils réformés bien qu'élus nominalement ne représentent en aucune façon les quelques cent milliers inscrits sur les listes électorales. Non seulement il serait cruel et inhumain de chercher à faire du mal au Prince, mais ce serait une trahison de notre part envers lui et envers nous-mêmes car nous avons juré de demeurer non violents. Frapper ou insulter le Prince serait de notre part faire à l'Inde et à l'Islam un tort plus grand que les Anglais n'en ont commis envers eux. Ils péchent parce qu'ils ne savent pas. Nous ne pouvons prétendre à la même ignorance. Nous avons, en connaissance de cause, promis devant Dieu et devant les hommes de ne faire mal à aucun individu appartenant de quelque façon au système de gouvernement que nous cherchons à détruire. Il est par conséquent de notre devoir de prendre toutes les précautions nécessaires pour protéger la personne du Prince, comme s'il s'agissait de nous-mêmes. Nous savons qu'en dépit de tous nos efforts, certains voudront prendre part aux diverses cérémonies, par crainte, par espoir, ou par choix. Ils ont autant que nous le droit de faire ce qui leur plaît. Voilà en quoi consiste la liberté que nous voulons obtenir et dont nous voulons jouir. Tant que nous devrons subir le joug profondément irritant d'une insolente bureaucratie, exerçons un grand empire sur nous-mêmes. S'il nous est possible de démontrer la fermeté de notre résolution en ne prenant aucune part au défilé et en montrant de la tolérance vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas notre manière de voir, nous ferons progresser très sensiblement notre cause.

27 octobre 1921

POINT DE VUE MORAL

Dès que nous cessons de nous appuyer sur la morale, nous cessons d'être religieux. On n'a point d'exemple de religion foulant aux pieds la morale. L'homme ne peut être cruel, menteur et incontinent, et avoir Dieu pour lui. A Bombay, les partisans de la Non-Coopération ont perdu leur équilibre moral. Indignés contre les Parsis et les Chrétiens qui prenaient part à la réception du Prince, ils ont voulu leur donner une leçon. Ils allaient au devant de représailles. A partir du 17, ce fut un jeu de bascule où personne ne gagna véritablement et où tout le monde perdit.

Ce n'est pas ainsi que nous arriverons au Swaraj. L'Inde ne veut pas du Bolchevisme, les gens aiment trop la paix pour tolérer l'anarchie. Ils s'inclineront devant celui qui rétablira ce qu'il est convenu d'appeler ordre. Il nous faut reconnaître la psychologie de l'Inde et ne pas chercher si ce désir avide de paix est un vice ou une vertu. Le type du Musulman de l'Inde est différent du Musulman des autres parties du globe; ses rapports avec les Indiens l'ont rendu plus docile que ses coreligionnaires des autres pays. Il ne peut supporter longtemps que sa vie ou sa fortune soient exposés à un danger évident. L'Hindou est d'une douceur légendaire, au point d'en être presque méprisable. Les Parsis préfèrent la paix à la guerre. A dire vrai, nous avons presque mis la religion au service de la paix. Cette mentalité est en même temps notre faiblesse et notre force.

Développons donc ce qu'elle a de meilleur, son côté religieux. Que «nulle» contrainte ne soit exercée en matière de religion. N'est-ce point une religion pour nous d'observer le Swadeshi et par conséquent le Khadi? Si la religion des autres ne le leur ordonne pas d'adopter le Swadeshi, nous n'avons pas le droit de les y contraindre. Nous avons désobéi à la règle universelle exprimée à nouveau dans le Coran... S'il est mal d'exercer de la contrainte quand il s'agit de la religion où nos convictions sont définies, il est plus mal encore de le faire lorsqu'il s'agit de questions de moindre importance.

Tout ce que nous pouvons, c'est de raisonner avec nos adversaires. Le plus loin où il nous soit permis d'aller est de Non-Coopérer avec eux dans la vie privée...

J'avoue que je n'ai pas toujours condamné les persécutions sociales aussi sévèrement que je l'aurais dû. J'aurais pu me séparer du mouvement, lorsque le mal s'est généralisé... Nous sommes devenus plus tolérants; néanmoins une légère coercition subsistait dont je ne tins pas compte pensant qu'elle mourrait d'elle-même. Je m'aperçus qu'à Bombay il n'en était rien. Elle affecta le 17 un caractère virulent.

Nous avons fait du tort à la cause du Califat et en même temps à celle du Pendjab et au Swaraj. Il faut que nous revenions sur nos pas et nous assurions scrupuleusement que les minorités ne soient en aucune façon molestées. S'il plaît aux Chrétiens de porter le chapeau et le pantalon, rien ne doit les en empêcher; si le Parsi tient à conserver son «fenta», il en a le droit absolu; si l'un et l'autre pensent qu'il y va de leur sécurité de s'associer au gouvernement, nous ne pouvons les détacher de leur erreur qu'en faisant appel à leur raison et non en leur cassant la tête. Plus nous voudrons contraindre, plus la sécurité du gouvernement sera grande, quand ce ne serait que parce que ce dernier possède des armes coercitives plus puissantes que les nôtres. Si nous avons recours à une coercition plus grande que celle du gouvernement, nous rendrons simplement l'Inde plus esclave qu'elle ne l'est déjà.

Le Swaraj, c'est la liberté pour chacun, pour le plus humble d'entre nous, de faire ce qu'il lui plaît, sans qu'aucun obstacle matériel soit mis en travers de cette liberté. La Non-Coopération non-violente est la méthode par laquelle nous développons l'opinion publique la plus libre et la mettons en valeur. Quand il y a complète liberté d'opinion, celle de la majorité doit faire loi. Si nous faisons partie de la minorité, nous pouvons nous montrer dignes de notre religion en lui demeurant fidèle malgré la pression exercée sur nous... Par notre folie, ne retardons pas l'heure du progrès.

24 novembre 1921.

LA QUESTION DE SUPRÊME IMPORTANCE

D'ici quelques semaines, la Désobéissance Civile devrait battre son plein dans quelque partie de l'Inde. Le pays est familier maintenant avec la désobéissance partielle et individuelle. La Désobéissance Civile totale est une rébellion sans violence. Un champion convaincu de la Désobéissance Civile ignore purement et simplement l'autorité de l'Etat. Il se met hors la loi et prétend n'obéir à aucune des lois immorales de l'Etat. Il se refuse par exemple à payer les impôts et à reconnaître l'autorité de la loi dans ses rapports journaliers, il pénètre dans les casernes malgré la défense, afin de parler aux soldats, et se poste aux endroits même où il est interdit de stationner. Dans toutes ces actions, il n'emploie jamais la force et ne résiste jamais à la force employée contre lui. Il s'expose à la prison et aux autres méthodes violentes que l'on peut employer contre lui. Il agit ainsi, lorsque et parce qu'il considère que la liberté physique dont il paraît jouir est un intolérable fardeau. Il se dit que l'Etat n'accorde la liberté individuelle qu'autant que le citoyen se soumet à ses règles. Se soumettre aux lois de l'État, voilà le prix que tout citoyen doit payer pour sa liberté. Obéir à un État totalement ou largement injuste est un troc immoral de la liberté. Un citoyen qui reconnaît ainsi la nature malfaisante d'un État ne peut être satisfait d'y vivre par tolérance aux yeux de ceux qui ne partagent pas son opinion; il semble être un fléau pour la société, alors qu'il cherche uniquement et sans commettre de faute morale à se faire arrêter par l'État. La résistance civile ainsi comprise devient l'expression la plus puissante des tourments d'une âme, et une protestation éloquente contre le maintien d'un gouvernement malfaisant. N'est-ce point l'histoire de toute réforme? Les réformateurs, à la grande indignation de leurs semblables, n'ont pas rejeté même les plus innocents symboles quand ils avaient été associés à des pratiques immorales?

Lorsqu'un groupe d'hommes renie l'état sous la domination duquel ils ont vécu jusqu'alors, ils établissent presque leur propre gouvernement. Je dis presque, parce qu'ils ne vont pas jusqu'à employer la force lorsque l'Etat résiste. Leur affaire est de se faire jeter en prison ou fusiller par l'Etat, si celui-ci ne reconnaît pas leur indépendance, ou en d'autres termes s'il ne s'incline pas devant leur volonté.

Ainsi, 3.000 Indiens dans l'Afrique du Sud, après avoir dûment averti le gouvernement du Transvaal, passèrent la frontière du Transvaal en 1914, défiant la loi d'immigration au Transvaal et contraignirent le gouvernement à les arrêter. Quand il ne put arriver à les provoquer à la violence ou les forcer à la soumission, il céda à leur réclamation. Un groupe de gens faisant de la résistance civile est donc comme une armée sujette à toute la discipline du soldat, mais à une discipline plus dure parce qu'il lui manque la surexcitation habituelle à la vie d'un soldat ordinaire. Et comme une armée de résistance civile est ou devrait être dégagée de l'esprit de représailles, elle requiert le moindre nombre de soldats. En vérité, un seul homme résistant civilement suffit à remporter la victoire de la Justice sur l'Injustice.

Le Comité du Congrès de toute l'Inde a autorisé les Comités du Congrès des provinces à commencer la désobéissance civile, sous leur propre responsabilité. J'espère qu'ils donneront au mot responsabilité toute son importance et ne commenceront pas de gaieté de cœur. Toutes les conditions doivent être remplies. Parler encore d'Union Musulmane, de Non-Violence, de Swadeshi et de la suppression de l'Intouchabilité, montre que ces questions ne sont pas arrivées à faire partie intégrale de notre existence nationale... Il serait d'ailleurs préférable de veiller et d'attendre que l'expérience ait lieu dans une partie de l'Inde, tout d'abord... Les régiments qui veillent et qui attendent coopèrent aussi activement que ceux qui se battent véritablement. La seule circonstance qui pourrait autoriser une désobéissance individuelle simultanée pendant que l'expérience aura lieu, serait l'opposition du gouvernement au progrès tranquille du Swadeshi; si par exemple un fileur habile qui enseigne son art et l'organise se voyait interdire cette occupation, son devoir serait de ne tenir aucun compte de l'ordre reçu et de courir le risque d'être emprisonné. Pour ce qui est de tout le reste, pendant qu'une partie du pays prendra part à l'offensive et enfreindra délibérément toutes les lois amorales de l'État qu'il lui sera possible d'enfreindre, il vaudra mieux que toutes les autres parties de l'Inde respectent scrupuleusement les ordres et les instructions données. Il est inutile d'ajouter que toute révolte violente dans une autre partie de l'Inde ferait nécessairement du tort à la tentative et même y mettrait fin. Les autres parties de l'Inde devront donc rester calmes et tranquilles, même si les habitants de la région de l'Inde où l'expérience a lieu étaient emprisonnés, criblés de balles ou traités cruellement, d'une façon quelconque par les autorités. Il nous faut être certains qu'elles se montreront à la hauteur de toutes les éventualités possibles.

10 novembre 1921.

INTROSPECTION

Certains correspondants m'ont écrit en termes touchants pour me demander de ne pas me suicider en janvier si nous n'avons pas obtenu le Swaraj d'ici là et si je suis encore en liberté. Je me rends compte que les mots n'expriment qu'imparfaitement la pensée, surtout lorsque la pensée elle-même est incomplète ou confuse. Je pensais avoir écrit dans le Navjivan assez clairement, mais je m'aperçois que la traduction a été mal comprise par beaucoup...

Une des principales raisons de l'erreur provient de ce que l'on me considère comme un homme parfait. Les amis qui connaissent mes préférences pour la Bhagavad Gita m'ont démontré que ma menace de suicide était en contradiction avec les enseignements que je cherchais à mettre en pratique et m'ont jeté à la tête les versets à l'appui. Tous ces mentors semblent oublier que je ne suis pas autre chose qu'un homme cherchant la vérité. Je prétends avoir trouvé le chemin qui mène à la Vérité, je prétends faire un effort incessant pour la découvrir, mais j'admets que je ne l'ai pas encore trouvée. Découvrir la vérité absolue, c'est se réaliser soi-même et réaliser sa destinée, c'est-à-dire atteindre la perfection. J'ai péniblement conscience de mes imperfections, et c'est en cela que consiste ma force, parce qu'il est rare qu'un homme sache ce qui lui manque.

Si j'étais parfait, j'avoue que la misère de ceux qui m'entourent ne m'affecterait pas comme elle le fait. J'en prendrais note, je prescrirais un remède, et par la puissance immuable de la vérité qui serait en moi je le ferais adopter. Mais pour l'instant je ne puis voir qu'indistinctement comme dans un miroir, et je dois par conséquent chercher à convaincre par des méthodes lentes et laborieuses et qui ne réussissent pas toujours. Dans ces conditions, je ne serais même pas humain si, connaissant comme je le fais la misère qui règne sur ce sol et que l'on pourrait éviter, et voyant à l'ombre même du Maître de l'Univers des êtres qui ne sont que des squelettes, je n'éprouvais aucune sympathie pour les millions d'hommes qui dans l'Inde souffrent et se taisent.

Je suis soutenu par l'espoir que cette misère diminuera peu à peu; mais supposez que malgré toute ma sensibilité et tous mes efforts pour faire parvenir le message guérisseur du rouet au cœur de la nation l'oreille seule l'ait entendu, supposez encore que dans l'excitation des douze derniers mois il n'y ait eu dans le programme aucune foi véritable, supposez enfin que le message ne soit pas parvenu jusqu'au cœur des Anglais; ne devrais-je pas douter de mon tapasya et sentir que je ne suis plus digne de diriger la lutte? Ne devrais-je pas m'agenouiller en toute humilité devant mon Créateur et lui demander de me délivrer de mon corps inutile et de faire de moi un instrument plus capable de servir?

Le Swaraj consiste en un changement de gouvernement où le contrôle effectif se trouve placé entre les mains du peuple. Mais ce n'en est que la forme extérieure. Ce qui en est le fond et ce que je désire ardemment, c'est une acceptation nette des moyens et par conséquent une transformation véritable du cœur chez le peuple. Je suis persuadé qu'il ne faut pas des siècles pour que les Hindous renoncent à leur péché d'intouchabilité, pour que les Hindous et les Musulmans abandonnent leur inimitié et considèrent qu'une amitié qui vient du cœur est un facteur éternel de l'existence nationale, pour que tous adoptent le Charka comme unique moyen universel permettant de sauver l'Inde au point de vue économique; enfin, pour que tous croient que la méthode Non-Violente seule donnera la liberté à l'Inde. L'adoption libre, intelligente, et décidée de ce programme par la nation suffit selon moi pour que le principe essentiel soit acquis. Le symbole, c'est-à-dire le transfert des pouvoirs, ne peut manquer de suivre, de même que la graine bien semée doit germer et devenir un arbre.

Le lecteur pourra donc le voir à ce que j'ai déclaré incidemment à mes amis à Poona et répété ensuite à d'autres n'était pas autre chose qu'une confession de mes imperfections, exprimant à quel point je me sentais indigne de la noble cause dont j'ai pour l'instant l'air d'être le chef. Je n'ai formulé aucune doctrine désespérée. Au contraire, je n'ai jamais été aussi convaincu que je le suis à l'heure où j'écris que nous acquerrons le principe essentiel cette année. J'ai déclaré également qu'étant idéaliste pratique je devrais me considérer comme indigne de diriger une cause, si je craignais de ne pouvoir la conduire au succès. La doctrine qui veut le travail dans le détachement signifie aussi bien la recherche inexorable de la vérité que le retour sur ses pas si l'on s'est trompé, ou la renonciation sans regret du rôle de chef lorsqu'on découvre qu'on n'en est pas digne.

Je n'ai fait qu'esquisser imparfaitement mon désir intense de me perdre dans l'Eternel et de devenir un simple morceau d'argile entre les mains du Divin Potier, afin que mes services deviennent plus certains parce qu'ils ne seront plus entravés par mon être inférieur.

17 novembre 1921

LE ROLE DES FEMMES

Les femmes de Calcutta ayant abordé des messieurs de Calcutta pour essayer de leur vendre du Khadi, un télégramme annonce dans les journaux qu'un groupe d'entre elles a été arrêté comprenant l'épouse dévouée du Président élu, sa sœur qui est veuve et sa nièce. J'avais espéré qu'au début tout au moins on épargnerait aux femmes l'honneur de la prison. Il était entendu que leur Résistance Civile ne serait pas agressive. Mais le gouvernement du Bengale dans son zèle impartial ne fait aucune différence entre les sexes et a conféré cet honneur à trois femmes de Calcutta. J'espère que le pays tout entier fera bon accueil à cette innovation. Il faut que les femmes prennent part à l'établissement du Swaraj aussi bien que les hommes. Il est probable que dans cette lutte pacifique la femme l'emportera sur l'homme. Nous savons que sa dévotion religieuse est toujours plus grande que celle de l'homme, son sexe se distingue par sa souffrance silencieuse et digne. Et maintenant que le gouvernement du Bengale a traîné la femme sur le champ de bataille, j'espère que toutes les femmes du Bengale vont relever la provocation et s'organiser. En tout cas, elles étaient tenues pour l'honneur de leur sexe de remplacer les hommes lorsqu'un certain nombre d'entre eux auraient été mis hors de combat. Mais à présent, que ce soit en partageant aux côtés de l'homme les souffrances de la vie de prison! Dieu veillera sur elles...

Je conseillerais aux femmes de l'Inde de recueillir sans bruit et sans perdre de temps le nom de celles qui sont prêtes à s'avancer sur la ligne de feu. Que leur offre soit adressée aux femmes du Bengale et que celles-ci sentent que leurs sœurs des autres provinces sont prêtes à suivre leur noble exemple. Il est probable qu'un petit nombre seul sera disposé à courir le risque de la prison et tout ce que cela doit représenter pour une femme. La nation ne pourra qu'être fière, même si quelques-unes seulement s'offrent tout d'abord au sacrifice.

15 décembre 1921.

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