L'AURORE DU SATYAGRAHA SUR L'INDE
(Article paru dans le Nava Jivan du 26 octobre 1919, premier jour de l'an dans la province de Gujerate).
Sonnons les cloches pour l'année qui s'en va, Sonnons les cloches pour l'année qui vient!
Le bilan de l'année passée est difficile à établir. La guerre a pris fin, mais sans grand profit; les espérances qu'elle avait nourries ont été déçues. La paix qui devait être une paix durable n'est une paix que de nom. Il est démontré que cette guerre, plus importante que la guerre du Mahâbhârata n'a été que le prélude d'une autre guerre plus importante encore. Un mécontentement général s'est étendu sur la France, sur l'Amérique et sur l'Angleterre. Tout ce qui a suivi semble une énigme monstrueuse. Aux Indes nous ne voyons de tous côtés que désespoir. On espérait avec confiance qu'après la guerre l'Inde obtiendrait un résultat sérieux, et cet espoir a été déçu. Il est fort possible, pour ce qu'on en sait, que les réformes attendues[38] n'aient point lieu; et même si elles avaient lieu, elles ne serviraient à rien. Le projet de la Ligue du Congrès et du Congrès de Delhi, et tous ceux qui ont suivi, ne sont plus à présent que des paroles en l'air. Il nous faut attendre, afin de voir ce qu'amèneront les événements. Le Pendjab a été le théâtre de scènes révoltantes; des existences innocentes ont été sacrifiées. La terreur a régné. Le gouffre qui sépare les administrateurs des administrés s'est élargi. Il est impossible, dans de telles questions, d'établir un bilan exact. A combien se monte le crédit? Y a-t-il quelque chose au débit, et si oui qu'y a-t-il? Ou bien n'y a-t-il rien au crédit, et ne nous reste-t-il qu'à faire le total des chiffres au débit?
A un nuage de désespoir aussi dense et aussi sombre, se peut-il qu'il y ait un envers brillant? Le 6 Avril, se leva sur l'Inde entière le soleil du Satyâgraha[39]. Les nuages se dispersèrent et l'on vit distinctement les rayons. Seulement il y eut au Pendjab et à Ahmedabad une éclipse, et les ténèbres nous hantent encore. Malgré tout, on voit de nouveau le Satyâgraha poindre lentement dans la plupart des esprits. Le 17 octobre un hartal[40] se fit dans diverses parties de l'Inde, au milieu d'un calme et d'une paix absolus. Les fidèles passèrent la journée en jeûnes et en prières. Les Hindous prirent part au deuil des Musulmans, fortifiant l'espoir de ces derniers et en même temps les liens qui les unissent à eux--liens qu'il serait à présent bien difficile de briser.
Si quelqu'un demandait quel fut l'événement le plus important de l'année passée, nous répondrions sans la moindre hésitation: «Ce fut l'accueil fait au Satyâgraha», si infime ait-il été, consciemment ou inconsciemment, par ceux qui dirigent aussi bien que par ceux qui obéissent. Et pour le prouver, nous rappellerions le 17 octobre[41].
Dans le Satyâgraha est tout l'espoir de l'Inde. Et qu'est-ce que le Satyâgraha? Il a souvent été décrit; mais de même que le soleil ne peut l'être complètement même par le serpent Sheshaga[42] aux mille langues, le soleil du Satyâgraha ne saurait se décrire d'une façon satisfaisante. Nous voyons toujours le soleil et pourtant nous n'en savons pas grand chose; de même il nous semble apercevoir sans cesse le soleil du Satyâgraha, mais nous le connaissons bien peu.
Les sphères d'activité du Satyâgraha sont le Swadeshi[43], les Réformes politiques et sociales dont la durée n'est assurée qu'autant qu'elles s'appuient sur le Satyâgraha. Le chemin qui mène au Satyâgraha est différent du chemin battu et n'est pas toujours facile à découvrir. Peu de gens s'y sont aventurés, les empreintes des pas sont rares, indistinctes, espacées, ce qui explique pourquoi on le redoute. Néanmoins nous voyons nettement que certains s'acheminent vers lui, ne serait-ce que très lentement.
Celui pour qui le Satyâgraha n'est que Désobéissance Civile ne l'a jamais compris[44]. Mais celui-là seul qui sait construire a le droit de détruire. Le poète a chanté:
«Le sentier de la Vérité est le sentier des braves, Il est inaccessible aux lâches».
Le Swadeshi est Satyâgraha. Les esprits lâches ne sauraient ni l'observer ni le propager. Il est impossible à un lâche de favoriser l'Union Hindoue-Musulmane. Il ne faut pas être un Musulman lâche pour s'exposer au poignard Hindou, ou vice versa et pour conserver son équilibre moral. Si l'un et l'autre pouvaient arriver à un peu de tolérance, on obtiendrait immédiatement le Swarâj[45] (l'autonomie). Nul ne peut s'opposer à ce que nous prenions le sentier du Satyâgraha; et comme le Swadeshi et l'Union Hindoue-Musulmane sont ainsi, par essence, religieux, l'Inde accomplirait incidemment un acte de religion. Voici donc quelle sera notre prière pour l'année nouvelle:
«Seigneur, guidez l'Inde vers le sentier de la Vérité, enseignez-lui pour cela la religion du Swadeshi, et resserrez l'union des Hindous, des Musulmans, des Parsis, des Chrétiens et des Juifs qui vivent dans l'Inde!»
5 novembre 1919.
[38] Le Cabinet britannique avait annoncé l'intention d'accorder à l'Inde des réformes constitutionnelles importantes.
[39] Satyâgraha, étymologie: Satya juste, droit. Agraha tentative. Essai juste. On l'appliqua spécialement à la Non-acceptation de l'injustice par la maîtrise de soi.--Voir: Romain Rolland: Mahâtmâ Gandhi, p. 52, note 2.
[40] «Arrêt de travail». Jour de prières et de jeûne.
[41] Khilafat-Day: la Journée du Califat. Imposante démonstration, pour protester contre les atteintes aux droits du Calife (Sultan) par les gouvernements Alliés d'Europe.--Voir Romain Rolland, d. c. p. 63-64.
[42] Le grand serpent sur lequel est couché le dieu Vishnu.
[43] Swadeshi, étymologie:--Swa, Self,--Soi-même, Deshi, pays. Emploi exclusif des produits du pays.--(Voir R. Rolland, op. c. p. 71 et suiv.).
[44] R. Rolland: op. c. p. 72.--Le Swadeshi est l'affirmation de l'ordre nouveau. La Désobéissance Civile est la négation de l'ordre ancien.
[45] Swarâj, étymologie: Swa, Self, soi-même. Râj, gouvernement. --Self-government.
LE MOUVEMENT DU SATYAGRAHA
Un Aperçu du Mouvement.
Rapport soumis par Gandhi au Comité de Lord Hunter qui étudiait les débuts du Mouvement du Satyâgraha dans l'Inde.
PRINCIPES GÉNÉRAUX.--Voici trente ans que je prêche le Satyâgraha et que je le pratique[46]. Les principes du Satyâgraha, tel qu'il est aujourd'hui, constituent une évolution progressive.
Le Satyâgraha diffère autant de la Résistance Passive que le Pôle Nord du Pôle Sud. Conçue pour être l'arme des faibles, cette dernière pour atteindre son but n'exclut pas la force ou la violence physiques, alors que le premier conçu pour être l'arme du plus fort rejette l'emploi de la violence, sous quelque forme que ce soit.
Le mot Satyâgraha fut créé par moi, alors que je me trouvais dans l'Afrique du Sud, pour exprimer la force employée là-bas par les Indiens pendant huit années entières, afin de distinguer ce mouvement de celui qui existait à cette époque dans le Royaume Uni et dans l'Afrique du Sud sous le nom de Résistance Passive.
Etymologiquement, le mot signifie: se retenir à la Vérité--d'où, Force de Vérité. Je l'ai appelée également Force d'Ame ou Force d'Amour. En pratiquant le Satyâgraha, je m'aperçus rapidement que la recherche de la Vérité n'admettait point qu'on eût recours à la violence contre son adversaire et qu'il fallait arriver à le tirer de l'erreur par la patience et la sympathie: car ce qui paraît Vérité à l'un peut sembler erreur à l'autre. Et la patience implique la souffrance personnelle. La doctrine en vint donc à représenter qu'on défend la Vérité non pas en faisant souffrir son adversaire, mais en souffrant soi-même.
Dans le domaine de la politique, lutter dans l'intérêt du peuple consiste surtout à combattre l'erreur manifestée sous forme de lois injustes. Lorsque, par des pétitions et autres méthodes analogues, vous avez échoué dans votre tentative pour démontrer au législateur qu'il se trompe, il ne vous reste d'autre moyen, si vous ne voulez pas vous soumettre à l'erreur, que celui de le contraindre par la force brutale à s'avouer vaincu, ou de souffrir vous-même personnellement en vous exposant à la peine encourue pour infraction à la loi. Il s'ensuit que le Satyâgraha apparaît d'une façon générale aux yeux du public comme une Désobéissance Civile ou une Résistance Civile; elle est civile, en ce sens qu'elle n'est pas criminelle.
Le criminel enfreint les lois subrepticement et tâche de se soustraire au châtiment; tout autrement agit celui qui résiste civilement. Il se montre toujours respectueux des lois de l'Etat auquel il appartient, non par crainte des sanctions, mais parce qu'il considère ces lois nécessaires au bien de la société. Seulement, en certaines circonstances, assez rares, la loi est si injuste qu'obéir semblerait un déshonneur. Alors, ouvertement et civilement, il viole la loi et subit avec calme la peine encourue pour cette infraction. Puis, afin d'affirmer sa protestation contre l'action des législateurs, il lui reste la possibilité de refuser sa coopération à l'Etat, en désobéissant à d'autres lois dont l'infraction n'entraîne pas de déchéance morale.
Selon moi, la beauté et la puissance du Satyâgraha sont si grandes et la doctrine en est si simple qu'on peut la prêcher même aux enfants. Je l'ai prêchée à des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, appelés communément Indiens «liés par Contrat»[47] et j'ai obtenu d'excellents résultats.
PROJETS DE LOIS ROWLATT.--Lorsque les lois Rowlatt[48] furent promulguées, j'eus le sentiment qu'elles portaient une telle atteinte à la liberté de l'homme qu'il fallait faire tout ce qui était possible pour les combattre. Je remarquai également que tous les Indiens s'y opposaient. J'avancerai l'opinion qu'aucun Etat, si despotique qu'il soit, n'a le droit de décréter des lois qui répugnent à la masse entière d'un peuple, encore moins un gouvernement comme le Gouvernement Indien, soumis à des coutumes et des précédents constitutionnels. J'eus également l'impression que l'agitation qui s'annonçait aurait besoin d'être guidée vers un but défini pour ne pas prendre un cours trop violent ou s'écrouler complètement.
LE 6 AVRIL.--Je me hasardai donc à faire connaître le Satyâgraha au pays, en insistant sur son caractère de Résistance Civile; et comme ce mouvement est essentiellement intérieur et purificateur, je suggérai une journée de jeûne et de prière et l'arrêt de tout travail, pour le 6 avril. Cette proposition fut accueillie avec un enthousiasme merveilleux dans toutes les parties de l'Inde, bien qu'il n'y eût aucune organisation et peu de préparatifs: l'idée avait été communiquée simplement au public dès qu'elle m'était venue à l'esprit. Le 6 avril, le peuple n'employa aucune violence; aucune rencontre qui vaille la peine d'être mentionnée n'eut lieu avec la police. Le hartal fut essentiellement volontaire et spontané.
ON M'ARRÊTE.--L'observance du 6 avril devait être suivie de Désobéissance Civile. Le Comité du Satyâgraha Sabha[49] avait choisi à cet effet certaines lois politiques. Nous nous mîmes à distribuer des livres et brochures prohibées d'un caractère absolument sain: une brochure écrite par moi sur le Home Rule, une traduction du livre de Ruskin: Unto this last, La défense et la mort de Socrate, etc.
DÉSORDRE.--Il n'est pas douteux certainement que le 6 avril trouva l'Inde douée d'une force vitale plus grande qu'elle n'en avait montré jusqu'alors. Les gens habituellement terrifiés cessèrent de craindre l'autorité. D'autre part, les masses étaient jusque là demeurées inertes. Les chefs n'avaient réellement exercé sur elles aucune influence. Elles n'étaient point disciplinées. Elles venaient de découvrir une force nouvelle, mais ignoraient en quoi elle consistait et ne savaient pas comment l'employer.
A Delhi, les chefs eurent du mal à contenir un très grand nombre de gens qui jusque-là étaient demeurés indifférents. Le Dr Satyapal désirait ardemment que j'allasse à Amritsar, afin de montrer au peuple le caractère pacifique du Satyâgraha. Swami Shraddhanandji de Delhi et le Dr Satyapal d'Amritsar m'écrivirent tous deux, en me priant de venir dans leurs villes, afin de pacifier le peuple et de lui expliquer le caractère du Satyâgraha. Je n'étais jamais allé à Amritsar ni d'ailleurs au Pendjab. Ces invitations passèrent sous les yeux des autorités qui savaient que j'étais invité, dans des intentions pacifiques.
Je quittai Bombay pour Delhi et le Pendjab le 8 Avril. J'avais envoyé au Dr Satyapal, que je ne connaissais pas, un télégramme le priant de venir à ma rencontre à Delhi. Mais après avoir passé Mutra, je reçus un ordre de la Police m'interdisant de pénétrer dans la province de Delhi. Il m'était impossible de tenir compte de cet ordre et je poursuivis mon voyage. Arrivé à Palval, je reçus un ordre m'interdisant l'entrée du Pendjab et me confinant dans la présidence de Bombay. Un groupe de gens de la police me força de descendre du train à cette gare et m'arrêta. Le surveillant chargé de m'arrêter le fit avec beaucoup de courtoisie. Je fus reconduit à Mutra par le premier train, puis à l'aube par le train de marchandises jusqu'à Siwali Madhupur, où je rejoignis l'express de Bombay. On me rendit ma liberté à Bombay, le 10 avril.
Mais les gens d'Ahmedabad et de Viramgam et, d'une façon générale, de la province de Gujerate avaient appris mon arrestation. Ils devinrent furieux et fermèrent leurs boutiques. Il y eut des rassemblements, des meurtres, du pillage, et des tentatives pour faire dérailler les trains.
CAUSES.--J'avais travaillé récemment pour la cause, au milieu des raiyats[50] de Kaira et fréquenté des milliers d'hommes et de femmes. J'avais travaillé avec Miss Ansuya Sarabhai parmi les ouvriers des filatures. Ceux-ci appréciaient son œuvre philanthropique et l'adoraient. La fureur des ouvriers atteignit son paroxysme, lorsque le faux bruit se répandit qu'elle avait été arrêtée également. Nous avions fait certaines démarches, elle et moi, pour les ouvriers de Viramgam et intercédé pour eux lorsqu'ils avaient été inquiétés, et je crois fermement que les excès commis furent causés par le grand ressentiment de la foule en apprenant mon arrestation et le bruit de l'arrestation de Miss Ansuya Sarabhai.
J'ai fréquenté les masses à peu près partout dans l'Inde et me suis entretenu librement avec elles; je ne puis croire qu'il y ait eu un mouvement révolutionnaire derrière les excès commis. On ne peut les honorer du nom de rébellion.
MESURES PRISES.--Selon moi, le gouvernement a eu tort d'accuser les coupables d'avoir déclaré la guerre. Cette opinion a causé des souffrances disproportionnées et imméritées. L'amende imposée à la pauvre ville d'Ahmedabad était excessive et la façon de la faire payer par les ouvriers inutilement dure et vexatoire. Je doute qu'il ait été juste d'exiger une amende aussi forte (176.000) roupies à des ouvriers. Et l'obligation de payer les frais imposée aux fermiers de Baredji et aux Banias et Patidars[51] de Nadiad était une mesure vindicative que rien ne justifiait. Rien ne justifiait non plus, selon moi, que la loi martiale fût établie à Ahmedabad, et la façon inconsidérée dont elle fut appliquée causa la perte de plusieurs existences innocentes.
Cependant, et sous réserve de ce que j'ai dit précédemment, je ne doute pas que dans la Présidence de Bombay les autorités n'aient agi avec une grande modération, à un moment où l'atmosphère était surchargée de méfiance réciproque et où la tentative de faire dérailler le train qui amenait les troupes pour le rétablissement de l'ordre venait avec raison de les irriter...
(Jeune Inde, 5 novembre 1919 et jours suivants).
[46] En Sud-Afrique. (R. Rolland, o. c. p. 17-23, p. 53 et suiv.).
[47] Indentured Indians.
[48] Voir R. Rolland, o. c. p. 27 et suiv. Les Bills Rowlatt, présentés en février 1919, suspendaient les rares libertés existantes dans l'Inde.
[49] Sabha: Conseil, Assemblée.
[50] Paysans.
[51] Banias et Patidars: deux classes de marchands.
POUR LE CALIFAT
Discours prononcé en Urdu par Gandhi, à la session commune de la Conférence qu'il présidait, de toute l'Inde pour le Califat[52].
«Il ne devrait point paraître étrange de voir réunis sur la même estrade des Hindous et des Mahométans pour discuter une question concernant uniquement ces derniers. Un témoignage d'amitié est une aide véritable dans l'adversité; et que nous soyons Hindous, Parsis, Chrétiens ou Juifs, si nous voulons former une seule nation, les intérêts de l'un doivent être les intérêts de tous. La seule chose à considérer, c'est l'équité d'une cause. Le Premier Ministre anglais et toute sa phalange d'anciens hauts fonctionnaires peuvent témoigner de la justice de la cause musulmane. Nous parlons de l'Union Hindoue-Musulmane. Cette expression n'aurait aucun sens si les Hindous se tenaient à l'écart des Mahométans, lorsque l'intérêt vital de ces derniers est en jeu. Certains ont suggéré que nous autres Hindous ne pouvions aider nos compatriotes mahométans qu'à de certaines conditions. Une aide conditionnelle est comme du ciment adultéré qui ne tient pas. La seule question qui se pose est de savoir comment il nous est possible d'aider. La conférence pour le Califat a décidé de ne pas prendre part aux cérémonies qui auront lieu prochainement pour célébrer la paix. Je trouve cette décision fort juste: célébrer la paix ne peut avoir aucun sens pour l'Inde, tant qu'une partie vitale de cette paix, affectant le quart de la population indienne, reste en suspens. Quatre-vingt millions de Mahométans s'intéressent aux clauses de la paix qui concerne le Califat. Il est malséant de leur demander de célébrer la paix, alors que cette question est encore dans la balance. Compter que l'Inde le fasse dans ces conditions serait s'attendre avoir la France célébrer la paix, pendant que le sort de l'Alsace-Lorraine est incertain. Que la Turquie ne fasse point partie de l'Inde ne change en rien la question. L'Angleterre est une puissance Mahométane et Hindoue aussi bien qu'une puissance Chrétienne, et si l'Inde fait partie de l'Empire comme associée, le sentiment Musulman demande à être apaisé autant que les autres. Il semblerait donc que l'action la plus correcte de la part de Son Excellence le Vice-roi serait de remettre les cérémonies en l'honneur de la paix jusqu'à ce que la question du Califat fût résolue d'une façon satisfaisante.
L'honneur de l'Angleterre est en jeu.--Cette question affecte en effet l'honneur de l'Angleterre,--la parole donnée par le Premier Ministre. Que sont les richesses, le pouvoir et la gloire militaire, si cet honneur est souillé? Aussi ai-je été peiné de lire le résumé télégraphique du discours du Premier Ministre; il paraissait blesser gratuitement la susceptibilité musulmane et laisser entrevoir une solution de la question du Califat absolument opposée à la parole solennelle qu'il avait donnée après délibération, à une époque où cette parole avait raffermi la fidélité des Musulmans et sans nul doute stimulé l'enrôlement des plus guerriers parmi eux. Je veux espérer encore que des conseils plus sages l'emporteront et que justice sera rendue à la cause Mahométane. Si toutefois le pire devait arriver, le Comité pour le Califat à décidé hier soir de conseiller aux Mahométans de retirer leur coopération au Gouvernement. J'eus l'avantage d'être présent au Comité et aux réunions générales, et je me permets d'avertir le Gouvernement de la solennité de la circonstance et de la gravité de la décision prise. Je sais que retirer sa coopération au gouvernement est une chose très grave. Elle demande que l'on soit capable de supporter la souffrance. Je sais également que tout citoyen a le droit de retirer sa coopération à l'Etat, lorsque par cette coopération il s'avilit. C'est une manière tangible de témoigner son mécontentement.
Le boycottage.--On peut donc espérer que le Gouvernement impérial reconnaîtra la gravité de la situation. Mais de la Non-Coopération passer au boycottage, c'est descendre du sublime au ridicule. Le Comité décida hier, à une forte majorité, le boycottage des marchandises anglaises si la question du Califat n'était pas réglée d'une façon satisfaisante. Le boycottage est une forme de vengeance, et pour arriver à une solution équitable, il nous faut préparer l'opinion du monde. Je me permets de suggérer à mes amis Mahométans qu'ils n'auront pas l'opinion du monde pour eux, s'ils boycottent les marchandises anglaises pour en accepter d'autres. De plus, le boycottage que l'on propose est un aveu de faiblesse; et pour pouvoir traiter toutes les questions, il nous faut montrer notre force et non notre faiblesse. J'espère donc que le Comité pour le Califat, après avoir sérieusement réfléchi, reviendra sur sa décision et annulera sa résolution de boycottage. Pour traiter cette importante question, il faut avoir du calme, de la patience et ne pas s'écarter des faits. Il ne suffit pas qu'il n'y ait point de violence. En vérité, un discours violent peut faire autant de mal qu'un acte violent, et je suis persuadé que vous ne voudriez pas qu'une parole ou une action trop vive fît du tort à une cause aussi sacrée.
Les Griefs du Pendjab.--Il me reste à examiner une attitude que m'ont suggérée quelques amis. On a prétendu que les Griefs du Pendjab étaient aussi une raison sérieuse pour ne point participer aux cérémonies en honneur de la paix. Je me permets de différer d'opinion. Quelque pénible que soit le mal fait au Pendjab c'est en somme une affaire privée, et parler des griefs du Pendjab pour justifier notre refus de collaborer aux célébrations Impériales montrerait que nous manquons du sens des proportions. Les griefs du Pendjab ne proviennent pas, comme la question du Califat, des clauses de la paix. Si nous voulons donner à la question du Califat sa véritable place et lui conserver toute son importance, il faut que nous l'isolions. A mon humble avis, nous ne pouvons nous dispenser de prendre part aux cérémonies que pour des raisons qui proviennent directement de la paix et touchent aux parties vitales de notre existence nationale. La question du Califat répond seule à ces deux conditions.
3 Décembre 1919
[52] Cette conférence avait été précédée le 17 octobre de la Journée du Califat (Khilafat Day). Le 22 du même mois, dans la Jeune Inde, Gandhi écrivait:
«Le 17 octobre sera longtemps considéré comme une journée mémorable dans l'histoire de l'Inde. Qu'une démonstration comme celle qui fut organisée le 17 courant ait pu avoir lieu sans le moindre obstacle est à l'éloge des organisateurs, et assurément une victoire remportée par le Satyâgraha. On commence à se rendre compte que ce n'est pas par la violence que les grandes causes se gagnent, mais par un accord paisible et un effort soutenu.
«Dès que le peuple cessera de craindre la force, le Gouvernement s'apercevra qu'elle ne sert à rien et que seuls ceux-là qui ne la craignent point se refusent à l'employer. Ceux qui sont au pouvoir se plaisent en général aux démonstrations violentes du peuple. L'art de gouverner consiste à avoir à sa disposition des forces suffisantes pour contraindre par la terreur le peuple à la soumission. Et un gouvernement n'est un instrument de service qu'autant qu'il est fondé sur la volonté et le consentement du peuple. Il n'est qu'un instrument d'oppression lorsqu'il obtient l'obéissance à la pointe des baïonnettes... Les organisateurs de la Journée du Califat semblent avoir compris le principe fondamental du Satyâgraha. Ils auraient fait le jeu de leur adversaire, si directement ou indirectement ils avaient incité à la violence ou même si la violence avait résulté de la démonstration.
La cause de l'Islam a gagné par la nature pacifique de la démonstration. Et l'organisation de la police à Bombay mérite les louanges les plus grandes, car à Bombay de même qu'à Ahmedabad, aucune mesure de précaution particulière ne semblait avoir été prise. Absence de tout déploiement de forces. La présence de forces policières et de troupes irrite toujours la populace. Les organisateurs méritent des louanges analogues pour avoir évité des rassemblements et tout ce qui tend à réunir des multitudes ignorantes et irresponsables.
La question du Califat est épineuse. Elle a été rendue plus complexe encore par suite de traités secrets. Mais tout espoir n'est pas perdu... Il ne faut ni tapage, ni mise en scène, ni déclamation, ni réclame. Il faut agir tranquillement et sincèrement... Le loyalisme n'est pas un principe immuable, il est un accord réciproque. Un gouvernement loyal envers ses administrés obtient nécessairement leur loyalisme. Quand notre gouvernement cesse d'être loyal, c'est-à-dire s'il devient systématiquement injuste et oppresseur, nous devons sans la moindre hésitation proclamer notre défection, lui retirer notre appui et conseiller cette attitude autour de nous. C'est là une forme de boycottage que nous jugerions de notre devoir si l'occasion s'en présentait. Mais boycotter des marchandises anglaises tout en conservant nos relations avec les Anglais nous semble la plus grande des sottises. Nos amis Mahométans ont une cause beaucoup trop sacrée pour jouer avec l'emploi d'une arme aussi douteuse que celle du boycottage. Ils savent à présent, et le monde entier sait, que leur cause n'est pas seulement celle de quatre-vingt millions de Mahométans, mais également celle de deux cent millions d'Hindous. Le 17 octobre a démontré que le lien qui les unit existe vraiment et qu'il ira en se resserrant de plus en plus. Une Inde forte et unie ne saurait manquer d'être écoutée avec attention et respect par les alliés de la Grande-Bretagne.
LA PROCLAMATION ROYALE
La Proclamation[53] publiée par le Souverain le 24 de ce mois est un document dont le peuple britannique a toutes les raisons de se montrer fier et dont chaque Indien devrait être satisfait. Venant à la suite des révélations faites devant la Commission de Lord Hunter, la Proclamation laisse apparaître le véritable caractère anglais. Car de même que la Proclamation nous en montre le meilleur côté, les cruautés du général Dyer nous en dévoilent le plus mauvais[54]. La Proclamation témoigne du désir d'agir avec équité, les actes du général Dyer montrent l'homme, sous l'influence de la peur et de l'emportement, devenu démon. La juxtaposition des deux événements est, je crois, purement accidentelle. La Proclamation était l'aboutissement inévitable de la mesure importante qui avait reçu le consentement royal. Elle y a mis la dernière touche. La loi sur les Réformes, jointe à la Proclamation, est le gage des intentions équitables du peuple britannique, et en conséquence elle devrait éloigner tout soupçon. Mais ceci ne veut pas dire que nous restions les bras croisés, et que nous nous attendions à obtenir tout ce que nous voulons. Sous le régime constitutionnel britannique, rien ne s'obtient sans lutte sérieuse. Personne n'a cru une seconde ce qui a été dit au Parlement: que les Réformes n'avaient pas été accordées à cause de l'agitation. Nous n'aurions point avancé d'un pas, s'il n'y avait eu un Congrès pour réclamer les droits du peuple. Faire de l'agitation n'est autre chose qu'un mouvement vers un but déterminé. Mais de même que tout mouvement ne signifie point progrès, toute agitation ne signifie pas succès. Une agitation indisciplinée,--ce qui n'est qu'une paraphrase de violence en parole et en action--ne peut que retarder le progrès national, et amener un châtiment immérité, tel que le massacre de Jallianwalla Bagh. D'une agitation disciplinée dépend le progrès national. La méthode la plus convenable consiste donc à agir raisonnablement, et nous sommes persuadés que la Proclamation Royale et les Réformes ne veulent pas dire qu'il y aura moins d'agitation et moins de travail, mais au contraire plus de travail et plus d'agitation de la bonne sorte.
Les Réformes sont assurément incomplètes: elles ne nous accordent pas assez. Nous avions droit à davantage et pouvions en assumer la responsabilité; mais telles qu'elles sont, il ne nous est pas permis de les dédaigner. Elles nous permettront de nous développer. Notre devoir, par conséquent, n'est pas de chercher à les dénigrer, mais de nous mettre tranquillement à l'œuvre pour les faire aboutir à un succès, nous préparant ainsi par anticipation à l'époque où nous aurons une responsabilité entière. Notre travail actuel consiste à tourner notre effort sur nous-mêmes. Concentrons nos énergies pour nous débarrasser des abus sociaux, créer un suffrage puissant et envoyer dans nos conseils des hommes qui posent leur candidature pour rendre des services à la Nation et non pour se faire une réclame personnelle.
Il y a beaucoup de méfiance réciproque entre les Anglais et nous. Le Général Dyer, oubliant sa dignité d'homme, devint lâche parce que la méfiance et par conséquent la peur s'emparèrent de lui. Il craignait d'être assailli. La Proclamation, plus que les Réformes, remplace la méfiance par la confiance. Il reste à voir si cette confiance va pénétrer parmi les fonctionnaires. Supposons-le et faisons-lui le meilleur accueil possible. En agissant ainsi, nous ne saurions avoir tort. Avoir confiance est une vertu. La faiblesse engendre la méfiance. Le meilleur moyen de témoigner notre satisfaction est assurément de travailler de bon cœur et de bonne grâce. Notre travail sincère sera la plus sûre garantie de notre progrès rapide vers le but désiré.
Pendant toutes ces années, la seule personnalité qui ait travaillé pour l'Inde sans se laisser distraire un seul instant, est M. Montague. Nous avons eu plusieurs secrétaires d'Etat qui ont illustré leur poste, mais aucun dont la présence y ait jeté autant d'éclat. Il a été un véritable ami de l'Inde, il a mérité notre reconnaissance. Quant à Lord Sinha il a ajouté à la renommée de son pays. Les Indiens ne sauraient être trop fiers de lui.
31 Décembre 1919
[53] En donnant son assentiment à l'Indian Reform Act de 1919, le Roi-Empereur publia une proclamation, dont voici quelques extraits:
«Je désire sincèrement que, dans la mesure du possible, toute trace de ressentiment soit effacée entre Mon peuple et ceux qui sont à la tête de Mon Gouvernement. Que ceux qui ont enfreint les lois dans leur ardent désir de progrès politique les respectent à l'avenir. Qu'il devienne possible à ceux qui sont chargés de maintenir un Gouvernement paisible et calme, d'oublier les folies auxquelles ils ont été contraints de mettre un frein. Une ère nouvelle commence. Qu'elle débute par une résolution générale de la part de Mon peuple et de ceux qui Me représentent de travailler ensemble pour un but commun. Je charge donc Mon Vice-roi d'exercer en Mon Nom et en Ma Personne la Clémence Royale envers les condamnés politiques aussi complètement que la sécurité publique le permet. Je désire que cette même clémence s'étende dans les mêmes conditions aux personnes actuellement en prison ou dont la liberté est restreinte pour avoir commis des délits contre l'Etat ou qui ont enfreint certaines lois particulières et provisoires. Je suis persuadé que la conduite future de ceux qui en profiteront justifiera cette clémence et que dorénavant Mes sujets agiront de telle sorte qu'il ne soit point nécessaire d'appliquer les lois contre de pareilles offenses».
(La Jeune Inde, 26 mai 1920).
[54] Sur le général Dyer et le massacre de Jalliawalla Bagh (12 avril 1919), voir R. Rolland, op. c. p. 60-63.
LE SWARAJ PAR LE SWADESHI[55]
La véritable réforme nécessaire à l'Inde est l'adoption du Swadeshi au sens exact du mot. Le problème immédiat que nous avons à résoudre n'est pas de savoir comment organiser le Gouvernement du pays, mais comment nous vêtir et nous nourrir. En 1918, nous avons envoyé hors de l'Inde 600 millions de roupies pour acheter des tissus. En continuant d'acheter à l'étranger à ce taux, nous privons d'autant les Indiens qui tissent et qui filent sans leur mettre entre les mains un autre métier. Rien de surprenant si la dixième partie de notre population est condamnée à mourir de faim, et si le reste est en majorité insuffisamment nourrie. Qui sait regarder peut se rendre compte par lui-même que la classe moyenne est déjà sous-nourrie et que nos petits n'ont pas assez de lait. Le projet des réformes, quelque libéral qu'il soit, n'aidera pas à résoudre le problème avant un certain temps. Le Swadeshi le résoudra immédiatement.
Le Pendjab m'en a rendu la solution encore plus claire. Dieu merci, les belles femmes du Pendjab n'ont rien perdu de la souplesse de leurs doigts. Nobles ou humbles, toutes savent filer. Elles n'ont pas brûlé leur rouet, ainsi que l'ont fait les femmes du Gujerate. J'éprouve une joie véritable, lorsqu'elles me lancent leurs balles de fil sur les genoux. Elles disent qu'elles ont le temps de filer et que le Khaddar[56] tissé à la main avec leur fil est bien supérieur à celui que l'on fabrique avec du fil filé à la machine. Nos ancêtres parvenaient à se vêtir avec confort, sans difficulté et sans l'obligation d'acheter leurs tissus sur les marchés étrangers.
Cet art merveilleux et si simple pourtant risque de disparaître si nous ne nous réveillons pas à temps. Le Pendjab nous montre ce qu'il peut faire. Mais au Pendjab aussi il disparaît rapidement. Chaque année voit diminuer la quantité de fil préparé à la main, ce qui signifie une pauvreté plus grande et plus d'oisiveté. Les femmes qui n'emploient plus leur temps à filer le passent à bavarder et ne font pas autre chose.
Pour obvier au mal, il est indispensable que tout Indien instruit et se rendant compte de son devoir élémentaire, offre immédiatement un rouet aux femmes de son entourage et leur procure le moyen d'apprendre à filer. Des millions de mètres de fil peuvent ainsi être filés chaque jour. Tout Indien cultivé prêt à porter le tissu fabriqué avec ce fil, aidera à faire renaître la seule industrie villageoise de l'Inde.
Sans industrie villageoise, le paysan indien est perdu. Il ne peut vivre du produit de la terre. Il a besoin d'une industrie complémentaire. La plus facile, la plus économique et la meilleure est celle du rouet.
Je sais que c'est demander une révolution dans notre conception mentale. Et parce que c'est une révolution, je prétends que le Swadeshi mène au Swarâj. Une nation qui peut économiser 600 millions de roupies chaque année et distribuer cette somme énorme parmi les fileurs et les tisserands, travaillant chez eux, aura acquis une puissance d'organisation et d'industrie qui doit la rendre capable de faire tout le nécessaire pour son développement.
Le réformateur porté à la rêverie murmure: «Attendez que j'aie un gouvernement responsable, et je protégerai l'industrie dans l'Inde, sans que les femmes aient à filer ou le tisserand à tisser.» Ceci a été dit textuellement par des gens qui réfléchissent. Je me permets de suggérer qu'il se cache une double illusion derrière une pareille proposition. L'Inde ne peut pas attendre un régime protectionniste, et ce protectionnisme ne fera pas baisser le prix des vêtements. Secondement, ce protectionnisme sera inutile aux milliers d'êtres qui meurent de faim. On ne peut leur venir en aide qu'en leur procurant le moyen d'ajouter à leurs gains, en leur rendant leur industrie qui est de filer. Par conséquent, que nous ayons ou non un système protectionniste, il nous faudra toujours faire revivre le filage à la main et encourager le tissage.
Lorsque la guerre faisait rage, tous les bras disponibles d'Amérique et d'Angleterre furent employés à construire des navires et il s'en construisit avec une rapidité surprenante. Si j'en avais le pouvoir, je ferais apprendre à tout Indien à tisser et à filer, et je l'obligerais à y consacrer chaque jour un certain temps. Je commencerais par les écoles qui sont des unités organisées toutes prêtes. Multiplier les filatures ne peut résoudre le problème. Il leur faudrait trop de temps pour remédier à l'épuisement, et elles ne pourraient pas distribuer les 600 millions de roupies à nos familles. Elles ne feraient que concentrer le labeur et l'argent et ajouteraient à la confusion.
10 Décembre 1919
[55] Pour l'explication de ces deux mots, voir plus haut, p. 4.
[56] Khaddar, ou Khadi: le tissu national indien.