‹ La jeune IndeChapitre 3 sur 11 · L'UNION HINDOUE-MUSULMANE

L'UNION HINDOUE-MUSULMANE

Monsieur Candler, journaliste anglais, m'a demandé il y a quelque temps, dans une interview imaginaire, si l'expression de mes sentiments hindous-musulmans étant sincère, je mangerais et boirais en compagnie d'un Mahométan et accepterais de donner à un Mahométan ma fille en mariage. Cette question m'a été posée à nouveau sous une autre forme par des amis. Est-il nécessaire pour l'Union Hindoue-Musulmane que ses membres prennent leur repas en commun et qu'ils se marient entre eux? Ceux qui m'ont posé cette question ajoutent que si ces deux points sont essentiels, une véritable union ne saurait exister: car des milliers de Sanatanis[57] ne pourraient se résoudre aux repas en commun et encore moins à des mariages mixtes.

Je suis de ceux qui ne voient pas dans les castes une institution nuisible. A l'origine, c'était une coutume saine, tendant au bien de la nation. Pour moi, l'idée qu'il soit nécessaire au progrès national de se réunir pour manger et boire, ou de s'allier par des mariages, me semble une superstition empruntée à l'Occident. Manger est une opération vitale, tout autant que la plupart des autres nécessités physiologiques de l'existence; et si l'homme n'avait, en grande partie pour son mal, fait de l'action de manger un plaisir et un fétiche, nous remplirions cette fonction en secret, ainsi que nous le faisons de toutes les autres. En vérité, la plus haute culture de l'Hindouisme considère encore ainsi l'acte de manger, et il existe des milliers d'Hindous qui ne mangeraient devant personne. Je pourrais citer bien des noms d'hommes et de femmes cultivés prenant leurs repas dans la solitude la plus complète, et qui vivent en bonne intelligence avec tous.

La question de mariage est plus délicate encore. S'il est possible à des frères et sœurs de vivre en affectueuse amitié sans songer à s'épouser, je ne vois rien qui s'oppose à ce que ma fille considère tout Mahométan comme un frère, et réciproquement. J'ai sur la religion et le mariage des opinions très nettes. C'est en réprimant nos appétits,--qu'ils se rapportent à la nourriture ou au mariage,--que, du point de vue religieux, nous avançons le plus. Je désespérerais de jamais pouvoir cultiver de relations amicales avec le monde, s'il me fallait reconnaître le droit à tout jeune homme d'offrir sa main en mariage à ma fille, ou me considérer comme tenu de dîner avec n'importe qui. J'ai la prétention de vivre en bons termes avec le monde entier, je ne me suis jamais querellé avec un seul Mahométan ou un seul Chrétien et, depuis des années, je n'ai jamais touché à autre chose qu'à des fruits, soit chez des Mahométans soit chez des Chrétiens. Je refuserais certes énergiquement de manger des mets préparés dans l'assiette de mon propre fils ou de boire de l'eau d'une tasse où il eût mis les lèvres sans qu'elle eût été lavée; mais cette réserve et cet exclusivisme n'ont jamais affecté mon étroite intimité avec mes amis Mahométans et Chrétiens, ni avec mes fils.

Dîner en commun et s'épouser n'a jamais empêché les désunions, les querelles, ou pire. Les Pandavas et les Kauravas qui dînaient ensemble et s'alliaient par mariage se prenaient à la gorge sans le moindre remords. La haine entre Allemands et Anglais n'est pas encore éteinte.

A dire vrai, les alliances et les dîners, ne sont pas nécessairement des facteurs d'amitié et d'union, s'ils en sont souvent l'emblème. Insister sur l'un et sur l'autre peut facilement devenir et est actuellement un obstacle à l'Union Hindoue-Musulmane. Si nous nous imaginons que les Hindous et les Musulmans ne peuvent être unis sans dîner ensemble et se marier entre eux, nous allons élever une barrière artificielle entre eux qu'il sera bien difficile de détruire. D'autre part l'union grandissante entre Hindous et Musulmans va se trouver sérieusement entravée, si les jeunes Mahométans, par exemple, en arrivent à croire qu'ils peuvent légalement faire la cour aux jeunes filles Hindoues. Les parents hindous, s'ils en ont le soupçon, ne voudront plus admettre les Mahométans dans leur intérieur, comme ils ont commencé à le faire. A mon avis, il faut que les jeunes Mahométans et Hindous tiennent compte de cette restriction.

Je considère qu'il est absolument impossible que des mariages aient lieu entre Hindous et Mahométans et que chacun demeure fidèle à sa religion. La véritable beauté de l'Union Hindoue-Musulmane consiste justement dans ce fait que chacun des deux reste fidèle à sa religion, tout en respectant celle de l'autre. Car nous pensons aux Hindous et aux Mahométans du type le plus orthodoxe, capables de se considérer comme des ennemis naturels, ainsi qu'ils l'ont fait jusqu'à présent.

En quoi consiste donc l'Union Hindoue-Musulmane, et comment peut-on l'encourager? La réponse est simple. L'Union consiste à avoir un but commun, un espoir commun et des souffrances communes. Afin de l'encourager, il nous faut coopérer pour ce même but, partager nos souffrances et exercer une tolérance mutuelle. Notre but commun est que notre grand pays devienne plus grand encore et qu'il se gouverne lui-même. Nous ne manquons pas de tristesses à partager. Et aujourd'hui que les Mahométans sont profondément touchés par la question du Califat et que leur cause est juste, rien ne saurait mieux gagner leur amitié que si les Hindous soutiennent de tout cœur leurs revendications. Boire et manger ensemble les unira bien moins que de s'aider dans la question du Califat.

En tout temps et pour toutes les races, une grande tolérance est nécessaire. Nous ne pouvons vivre en paix si les Hindous se refusent à permettre aux Mahométans les formes extérieures de leur religion, leurs manières et leurs coutumes, ou si les Mahométans supportent mal l'idolâtrie Hindoue et son culte de la vache. Il n'est pas nécessaire que j'approuve ce que je tolère. Je déteste sincèrement boire, manger de la viande et fumer; mais je tolère ces choses chez les Hindous, les Mahométans et les Chrétiens, de même que je m'attends à ce qu'ils tolèrent mon abstinence, même si elle leur est désagréable. Toutes les querelles entre Hindous et Mahométans proviennent de ce que chacun veut contraindre l'autre à adopter son opinion.

29 Février 1920.

[57] Sanatanis: hindous pratiquants, convaincus.

LES APPELS D'AMRITSAR[58]

Ces appels ont été rejetés malgré la plaidoirie du meilleur avocat. Le Conseil Privé a confirmé une procédure illégale. Je dois avouer que le jugement ne m'a pas autrement surpris, quoique les réflexions du jury pendant la plaidoirie de Sir John Simon laissassent espérer un verdict favorable. Les jugements prononcés par les plus Hautes Cours, si j'en juge par l'étude des procès politiques, se laissent volontiers influencer par de subtiles considérations politiques. Les précautions les plus compliquées pour arriver à se maintenir dans un esprit purement juridique disparaissent forcément, aux moments critiques. Le Conseil Privé ne saurait être exempt des limitations inhérentes à toutes les institutions humaines qui ne valent que pour des conditions normales. Une décision favorable pour le peuple aurait eu comme conséquence d'exposer le Gouvernement Indien à une extrême déconsidération, dont il lui eût été très difficile de se relever, de toute une génération.

On peut juger de la signification politique de l'événement par ce fait qu'aussitôt la nouvelle parvenue à Lahore, tous les préparatifs commencés pour la réception de Lala Lajpatrai furent décommandés et que le bruit courut que la capitale du Pendjab était en grand deuil. Un discrédit plus profond frappe donc le Gouvernement par suite de ce jugement, car à tort ou à raison l'opinion populaire considérera que, sous la Constitution Britannique, il n'existe pas de justice lorsque d'importantes considérations politiques ou de race entrent en jeu.

Il n'y a qu'une seule manière d'éviter la catastrophe. L'esprit humain et en particulier l'esprit indien est sensible à la générosité. J'espère que le Gouvernement du Pendjab ou le Gouvernement Central annulera immédiatement, sans qu'une agitation ou des pétitions soient nécessaires, les condamnations à mort et, s'il y a la moindre possibilité, rendra en même temps la liberté à tous ceux qui ont fait appel.

D'abord et ainsi que je l'ai déjà dit, deux considérations d'égale importance le demandent: premièrement, gagner à nouveau la confiance du public, secondement, obéir textuellement à la Proclamation Royale. Cet important document politique ordonne la mise en liberté de tous les délinquants politiques quand elle ne saurait être un danger pour la société. Personne ne peut dire que les vingt-et-un condamnés qui ont fait appel seraient d'une façon quelconque un danger pour la société s'ils recouvraient leur liberté. Jamais ces hommes n'avaient commis de crimes auparavant; la plupart d'entre eux étaient considérés comme des citoyens paisibles et respectables. On ne leur connaissait point d'attaches avec des sociétés révolutionnaires. S'ils ont commis un crime quelconque, ce fut sous l'impulsion du moment et devant ce qui leur paraissait une grave provocation. D'autre part, le public est persuadé que la majorité des condamnations des tribunaux militaires ne s'appuyaient sur aucune preuve satisfaisante. Aussi, j'espère que le Gouvernement qui a bien agi en rendant la liberté aux délinquants politiques, même lorsque ces derniers avaient été pris sur le fait, n'hésitera pas à rendre la liberté à ceux qui ont fait appel, et méritera ainsi le bon-vouloir de l'Inde entière. L'acte généreux accompli à l'heure du triomphe est celui qui a le plus de valeur. Et pour le peuple, ce refus de tenir compte de l'appel des condamnés a été considéré comme un triomphe du Gouvernement.

Je demanderai donc respectueusement aux amis du Pendjab de ne point perdre courage. Il faut nous préparer avec calme au pire. Si les condamnations sont justes, si ceux qui ont été condamnés se sont rendus coupables de meurtre, ou d'incitation au meurtre, pourquoi échapperaient-ils au châtiment? S'ils n'ont point commis les crimes qu'on leur reproche, ce qui est le cas pour la plupart d'entre eux, nous en sommes persuadés, pourquoi échapperions-nous au sort de tous ceux qui veulent s'élever plus haut? Si nous avons voulu nous élever, pourquoi craindrions-nous le sacrifice? Aucune nation ne s'est jamais élevée sans faire de sacrifices, et l'on ne saurait parler de sacrifice que s'il y a innocence, et non crime.

3 mars 1920.

[58] Une vingtaine des victimes de l'application de la loi martiale au Pendjab firent appel au Conseil Privé, déclarant que le Vice-roi n'avait pas le pouvoir nécessaire pour en décréter les ordonnances et que le jugement des Tribunaux exceptionnels était irrégulier.

LA NON-VIOLENCE

Lorsqu'un homme prétend être non-violent, il ne doit point s'irriter contre qui l'a outragé. Il ne lui souhaitera aucun mal; il lui souhaitera du bien; il ne le maudira pas; il ne lui causera aucune souffrance physique. Il acceptera tous les outrages que lui fera subir l'offenseur. La Non-Violence comprise ainsi devient l'innocence absolue. La Non-Violence absolue est une absence totale de mauvais-vouloir contre tout ce qui vit. Elle s'étend même aux êtres inférieurs à l'espèce humaine sans en excepter les insectes et les bêtes nuisibles. Elles n'ont pas été créées pour satisfaire à nos penchants destructeurs. Si la pensée intime du Créateur nous était connue, nous découvririons la place qui leur appartient dans sa création. La Non-Violence, sous sa forme active, consiste par conséquent en une bienveillance envers tout ce qui existe. C'est l'Amour pur. Je l'ai lu dans l'Ecriture sainte hindoue, dans la Bible, et dans le Koran.

La Non-Violence est un état parfait. C'est un but vers lequel tend, bien qu'à son insu, l'humanité tout entière. L'homme ne devient pas divin lorsque, dans sa personne, il incarne l'innocence; c'est alors seulement qu'il devient véritablement homme. Tels que nous sommes actuellement, mi-hommes, mi-bêtes, nous avons la prétention, dans notre arrogante ignorance, de remplir le rôle dévolu à notre espèce, lorsque nous rendons coup pour coup et que nous nous abandonnons à la colère. Nous feignons de croire que la loi du talion est la loi de notre être, alors que dans toute Écriture Sainte nous voyons que la loi du talion n'est nulle part obligatoire, mais seulement tolérée. L'empire sur soi est seul obligatoire. La vengeance est une satisfaction qui nécessite des règles compliquées. La maîtrise de soi est la loi de notre être. La plus haute perfection demande la plus haute maîtrise. La souffrance devient ainsi le symbole de l'espèce humaine.

Le but s'éloigne sans cesse de nous. Plus nos progrès sont grands, plus nous prenons conscience de notre indignité. La satisfaction se trouve dans l'effort accompli, non dans le but atteint. Dans l'effort absolu se trouve la victoire absolue.

Aussi, et tout en me rendant compte plus que jamais de la distance du but, pour moi la loi d'Amour est la loi de mon être[59]. Chaque fois que j'échouerai, et justement à cause de cet échec, mon effort n'en sera que plus résolu.

Mais je ne prêche pas cette loi finale par l'intermédiaire du Congrès ou de l'Organisation pour le Califat. Je sais trop bien ce qui me manque. Je sais qu'une tentative de ce genre est condamnée d'avance à un échec. S'attendre à ce qu'une masse d'hommes et de femmes obéissent spontanément à cette loi, c'est ignorer comment ils vivent. Mais de l'estrade du Congrès et aux réunions de la Société pour le Califat, je prêche ce qui ressort de cette loi. Ce que le Congrès a admis, ainsi que les assemblées pour le Califat, n'est qu'une parcelle de ce que la loi implique. Avec des travailleurs sincères pour la Cause, il serait possible d'en faire appliquer par de grandes masses une partie restreinte en peu de temps. Mais pour arriver au but, il faut que la plus faible partie réponde aux mêmes conditions que le tout. Une goutte d'eau doit à l'analyse donner le même résultat qu'un lac entier. La nature de ma Non-Violence vis-à-vis de mon frère ne saurait être différente de celle de ma Non-Violence vis-à-vis de l'univers. Lorsque j'étends à l'univers entier l'amour que j'ai pour mon frère, il faut que cet amour ait la même composition.

Une manière d'agir particulière est une politique, lorsque son application en est limitée au temps ou à l'espace. La plus haute politique est par conséquent de l'appliquer le plus complètement possible. Mais tant qu'elle dure, l'honnêteté comme politique ne diffère en rien de l'honnêteté par croyance. La différence qui existe entre les deux, c'est que le marchand qui croit à la politique de l'honnêteté ne s'embarrassera plus de son honnêteté lorsqu'elle ne rapportera rien, alors que celui pour qui c'est une conviction continuera d'être honnête, même s'il doit tout perdre.

La Non-Violence politique du Non-Coopérateur ne résiste pas à cette épreuve, dans la majorité des cas. Et c'est ce qui prolonge la lutte. Que nul ne blâme le caractère inflexible de la nature anglaise! La fibre la plus dure est tenue de se dissoudre au feu de l'amour. On ne pourrait me forcer à changer d'attitude à ce sujet, parce que je sais cela. Quand la nature britannique ou toute autre résiste, c'est que le feu, s'il existe, n'est pas suffisant.

Il n'est pas nécessaire que notre Non-Violence soit forte, mais il faut qu'elle soit sincère. Nous ne devons pas souhaiter du mal aux Anglais ni à nos compatriotes qui coopèrent, tant que nous faisons profession d'être non-violents. Mais le plus grand nombre parmi nous a voulu le mal; s'il ne l'a point fait, c'est uniquement par faiblesse ou parce qu'il a cru à tort qu'en s'abstenant de faire le mal physiquement il tenait son serment. Notre vœu de Non-Violence exclut toute possibilité de représailles futures. Quelques-uns parmi nous semblent malheureusement s'être contentés de retarder la date de la vengeance.

Qu'on ne se méprenne pas sur mes paroles: je ne dis pas que la politique de Non-Violence exclue la possibilité de vengeance, lorsque cette politique sera abandonnée. Mais elle exclut absolument la possibilité d'une vengeance future, si la lutte se termine par un succès. Aussi sommes-nous tenus, pendant que nous poursuivons notre politique de Non-Violence, d'être en bons termes avec les administrateurs anglais et leurs coopérateurs. J'ai été rempli de honte, lorsqu'on m'a dit que, dans certaines parties de l'Inde, des Anglais et des coopérateurs bien connus ne pouvaient circuler sans danger. Les scènes honteuses qui se sont produites récemment à une réunion de Madras étaient un reniement absolu de la Non-Violence. Ceux qui ont forcé le président à se retirer par leurs hurlements, parce que celui-ci m'avait insulté, paraît-il, se sont déshonorés et ont déshonoré leur politique. Ils ont blessé au cœur leur ami et leur allié Mr. Andrews. Ils ont fait du tort à leur propre cause. Si le président était persuadé que j'étais un gredin, il avait parfaitement le droit de le dire. Agir par ignorance n'est pas provoquer. Mais un Non-Coopérateur, par sa parole donnée, est tenu de ne pas répondre à la provocation même la plus grave. Le jour où j'agirai comme un gredin, il y aura grave provocation, et j'avoue qu'elle sera suffisante pour délier de son vœu de Non-Violence tout Non-Coopérateur et justifier tout Non-Coopérateur qui voudrait me tuer pour l'avoir induit en erreur.

Vouloir cultiver la Non-Violence, même d'une façon aussi restreinte, est peut-être impossible. Peut-être ne faut-il pas nous attendre à ce que les gens ne désirent pas le mal de leur adversaire, tout en ne leur en faisant pas. Pour être de bonne foi, nous devrions alors cesser de nous servir de l'expression Non-Violence pour caractériser notre lutte. L'alternative ne serait pas de recourir immédiatement à la violence. Mais le peuple ne serait pas tenu de se soumettre à une discipline de Non-Violence, et je ne serais pas dans l'obligation d'endosser la responsabilité de Chauri-Chaura[60]. L'école de Non-Violence restreinte continuera alors à prospérer obscurément, mais sans le fardeau terrible de responsabilité qu'elle porte aujourd'hui.

Pourtant, si la Non-Violence doit demeurer la politique de la nation, nous sommes tenus, pour sa réputation et celle de l'humanité, de la pratiquer à la lettre et selon l'esprit. Et si nous voulons aller jusqu'au bout de cette politique, si nous croyons en elle, nous devons sans tarder nous réconcilier avec les Anglais et les coopérateurs. Il faut qu'ils nous certifient qu'ils se sentent en complète sécurité parmi nous, qu'ils nous considèrent comme des amis, bien que nous appartenions à une école de pensée et à une politique radicalement opposées. Il nous faut les accueillir sur nos estrades, comme des invités de marque, et les rencontrer sur des estrades neutres comme des camarades. Il nous faut élaborer une ligne de conduite pour les rencontres de ce genre. Il ne faut pas que notre Non-Violence donne naissance à la violence, à la haine et au mauvais vouloir. Nous serons jugés selon nos œuvres, comme le reste des mortels. Un programme de Non-Violence pour obtenir le Swarâj demande, bien entendu, une certaine habileté pour organiser les affaires sur une base non-violente et nécessite que l'on inculque l'esprit d'obéissance. M. Churchill, lequel ne comprend que l'évangile de la force, a parfaitement raison lorsqu'il dit que le problème irlandais diffère du problème indien. Il entend par là que l'Irlande, ayant obtenu son Swarâj par la violence, saura le conserver par la violence, s'il le faut. D'autre part, si l'Inde obtient effectivement le Swarâj par la Non-Violence il faut qu'elle soit à même de le conserver par des moyens non-violents. A ceci M. Churchill ne croit guère, à moins que l'Inde ne donne une preuve de ce dont elle est capable, par une démonstration visible du principe. Cette démonstration est impossible, tant que la société ne se sera pas imprégnée de l'esprit de Non-Violence, de telle façon que le peuple, dans sa vie politique se conforme à la Non-Violence, ou en d'autres termes que l'autorité civile l'emporte sur l'autorité militaire.

Par conséquent, le Home Rule que nous obtiendrons par des moyens non-violents ne saurait jamais entraîner un intervalle de chaos et d'anarchie. Le Swarâj par la Non-Violence doit être une révolution paisible et progressive, de telle sorte que le transfert des pouvoirs, d'une corporation fermée aux représentants du peuple, s'accomplirait naturellement comme un fruit mûr tombant d'un arbre bien soigné. Je répète qu'il se peut fort bien que la réalisation soit impossible. Mais je sais que la Non-Violence n'implique pas moins. Si nos aides actuels ne croient pas qu'il soit possible d'arriver à une atmosphère relativement non-violente, ils devraient abandonner complètement le programme de Non-Violence et en préparer un autre absolument différent. Si nous nous approchons de notre programme avec la restriction mentale qu'après tout, nous arracherons le pouvoir aux Anglais par la force des armes, nous manquons à notre profession de Non-Violence. Si nous avons foi en notre programme, nous sommes tenus de croire que les Anglais ne seront pas insensibles à la force de l'affection, puisqu'ils sont certainement sensibles à la force des armes. Pour les incrédules, le choix est entre les Conseils qui sont, avec leurs lourds programmes d'humiliations couvrant plusieurs générations, l'école de l'expérience, ou bien une révolution sanglante comme on n'en a jamais vu dans le monde entier. Je n'ai pas le moindre désir de jouer un rôle dans une telle révolution, et je ne veux pas être un instrument consentant à la faire naître. Selon moi, il faut choisir entre la Non-Violence sincère, avec la Non-Coopération comme conséquence directe, ou le retour à une coopération antagonique, c'est-à-dire à la coopération avec obstruction.

9 mars 1920

[59] Le 23 juin 1919, Gandhi écrivait déjà dans la Jeune Inde:

«Il se passera peut-être un temps considérable avant que la loi d'Amour soit reconnue dans les affaires internationales. Les rouages des gouvernements s'interposent, masquant au cœur d'un peuple le cœur des autres peuples. Et pourtant, si seulement nous considérions les derniers événements internationaux en Europe et en Asie Orientale, en songeant à ce qui est essentiel, il nous serait possible de voir que le monde en arrive peu à peu à comprendre qu'il en est entre nations comme il en est entre hommes; que la force seule est impuissante à résoudre les problèmes et que la sanction économique de Non-Coopération est beaucoup plus efficace que les armées et les marines. Les victoires de la guerre n'ont fait qu'ajouter de nouvelles charges aux nations qui sortirent de la lutte apparemment victorieuses. La question des vivres et de l'industrie dans les nations vaincues est une source d'inquiétude non moins grande pour les vainqueurs que pour ces nations elles-mêmes. Toute l'habileté des gouvernements des nations alliées tend à démontrer, et cela sans rien enlever à la gloire des vainqueurs, qu'ils peuvent rendre le peuple vaincu solvable économiquement, heureux et désireux de travailler pour le reste du monde. Si on lit entre les lignes du court télégramme exposant le programme international du parti républicain en Amérique, on peut voir que le Far West commence à se rendre compte que la sanction définitive d'une Ligue des Nations devrait être, non le cercle vicieux de la force des armées, mais la force de ce qui est internationalement en dehors des lois, c'est-à-dire la Non-Coopération. De là, il serait aisé d'arriver à reconnaître absolument la loi d'Amour. Jusqu'au jour où une énergie nouvelle est captée et dirigée, les capitaines des énergies anciennes la traiteront d'idéaliste, de théorique et de non pratique. Nous pouvons avoir la certitude que le marchand de chevaux se moqua de l'ingénieur qui mit en mouvement la machine à vapeur, jusqu'au jour où il s'aperçut que la machine à vapeur était capable de transporter même ses chevaux. L'ingénieur électricien fut probablement traité de maniaque et de fou dans les milieux de locomotion à vapeur, jusqu'au jour où un travail s'accomplit grâce aux fils électriques. Il faudra peut-être longtemps pour poser les fils d'amour international; mais la sanction de Non-Coopération internationale, telle qu'elle me semble avoir été conçue par le parti républicain en Amérique, est de préférence à la contrainte physique, un progrès sensible vers la solution véritable et définitive...»

[60] Des troubles avaient eu lieu au début de l'année à Chauri-Chaura dans les Provinces Unies; ils forcèrent Gandhi à suspendre la proclamation de la Désobéissance Civile.

LE 6 AVRIL ET LE 13

Il nous est impossible d'oublier le 6 Avril, qui donna des forces vitales à l'Inde tout entière, et le 13 qui fit du Pendjab un lieu de pèlerinage. Le 6 avril vit l'aube du Satyâgraha. On peut différer d'opinion au sujet de la Désobéissance Civile, mais nul ne pourrait nier sa doctrine de Vérité et d'Amour, c'est-à-dire de non-cruauté. Avec Satyâ et Ahimsâ[61] réunis, on peut amener le monde entier à ses pieds. Le Satyâgraha n'est pas autre chose dans son essence que l'introduction de la Vérité et de la Douceur dans la vie politique, c'est-à-dire nationale. Et que l'on se lie ou non au Satyâgraha par serment, il n'y a pas de doute que l'esprit de Satyâgraha se soit répandu parmi les masses. Telle fut en tous cas mon expérience personnelle, parmi les milliers de Pendjabis que j'ai rencontrés dans ma tournée au Pendjab.

Le 6 Avril inaugura également un plan défini d'Union Hindoue-Musulmane et de Swadeshi. Ce fut le 6 Avril qui dévoila le sens caché de la loi Rowlatt et en fit lettre morte. Le 13 Avril, eut lieu non seulement la terrible tragédie, mais dans cette tragédie le sang hindou-musulman répandu à flots se mêla en un seul ruisseau et scella l'entente.

Que faut-il faire pour commémorer et célébrer ces événements nationaux? Je me permets de proposer que ceux qui le désireraient consacrent la journée du 6 Avril prochain au jeûne (vingt-quatre heures d'abstinence totale) et à la prière, et qu'à sept heures du soir dans l'Inde entière se tiennent des réunions demandant l'abolition de la loi Rowlatt et exprimant la conviction nationale que toute paix dans l'Inde est impossible tant que cette loi subsistera. Que la loi soit devenue lettre morte est tout à fait insuffisant. Cette loi est ou n'est pas une honte. Si cette loi est une honte, il faut qu'elle soit abolie. En l'abolissant avant l'application des Réformes, le Gouvernement montrerait sa bonne volonté. La semaine qui suivrait le six devrait être consacrée entièrement à quelque œuvre se rapportant à la tragédie du treize. Je proposerais donc que cette semaine fût consacrée à réunir des souscriptions pour le monument commémoratif du Jallianwala Bagh, en se souvenant que la somme nécessaire est de un million de roupies. Chaque ville pourrait organiser la quête à sa guise, ainsi que chaque village, en prenant toutes les précautions contre la fraude et les détournements, et la terminerait, le soir du 12 Avril.

Parlons maintenant du 13. Ce jour-là entre tous devrait être consacré au jeûne et à la prière. Il ne devrait y avoir ni animosité ni colère. Nous voulons chérir la mémoire de morts innocents, nous ne voulons pas nous souvenir du crime qui a été commis. C'est en se montrant prête au sacrifice que la nation s'élèvera, et non en se préparant à se venger. Je voudrais aussi qu'en ce jour la nation se souvînt des excès commis par la masse et qu'elle s'en repentît. La semaine se terminerait par des réunions où l'Inde entière s'engagerait à réclamer au Gouvernement Indien et au Gouvernement Impérial les mesures nécessaires pour qu'une tragédie semblable ne pût se renouveler.

Je voudrais demander en outre avec insistance que pendant cette semaine chacun fît tous les efforts possibles pour arriver à comprendre plus parfaitement les principes du Satyâgraha, l'Union Hindoue-Musulmane et le Swadeshi. Et afin de donner encore plus de poids à l'Union Hindoue-Musulmane, je voudrais conseiller le 12 avril à 7 heures du soir que la question du Califat fût résolue conformément aux justes sentiments des Musulmans.

Cette semaine nationale serait donc ainsi une semaine de purification, d'examen de conscience, de sacrifice, de discipline parfaite, en même temps que l'expression des sentiments nationaux qui nous sont chers. Il ne devrait subsister nulle trace d'amertume, nulle violence de langage, mais un courage et une fermeté absolus.

Ne devrait-il pas y avoir hartal, le six et le treize? Je répondrai catégoriquement: non. Cette semaine est la semaine du Satyâgraha pour ceux qui croient à la Vérité et à la Non-Violence. Le hartal du 6 était un hartal de Satyâgraha en ce sens qu'il était un prélude au Satyâgraha. Le hartal du 6 avril dernier, bien que spontané, ne fut pas dépourvu de pression indue dans la façon dont on persuada au public de ne pas se servir des voitures, etc. Je ne conseillerais donc pas de hartal pendant cette semaine de pénitence et de discipline. D'autre part, il ne faut pas diminuer la valeur des hartal, en les rendant trop fréquents. Il faut les conserver pour les grandes occasions.

J'espère respectueusement que tous les partis et toutes les classes trouveront le moyen de prendre part d'une façon complète à l'observance de cette semaine nationale et en feront un événement qui servira au progrès véritable et réel de l'éveil national.

10 mars 1920.

[61] Ahimsâ: Non-tuer, Non-Violence.

RAPPORT NON-OFFICIEL SUR LE PENDJAB

Le rapport tant attendu vient de paraître. Les membres de la Commission peuvent se féliciter de la façon méthodique avec laquelle ils ont entrepris leur travail et de la modération dont ils ont fait preuve dans l'accomplissement de leur tâche difficile. La position des membres de la Commission ajoute de l'importance à un rapport qui possède déjà par lui-même une valeur considérable. Les membres de la Commission n'ont rien ajouté aux preuves qu'ils avaient en main; le lecteur peut donc, s'il en a envie, vérifier les conclusions. Les demandes exprimées ne sont ni faibles, ni déraisonnables. Les membres de la Commission réclament hardiment le rappel du Vice-Roi et la destitution de Sir Michael O'Dwyer, du Général Dyer et d'autres officiers. Ces deux dernières demandes sont celles qui pourraient rencontrer quelque opposition, mais les membres de la Commission ont donné, à l'appui, des raisons précises et incontestables. Et si l'exactitude des faits avancés par eux ne peut être mise en doute, leur demande ne saurait l'être davantage. Ce n'est pas sans chagrin que nous approuvons la demande de rappel du Vice-Roi. Nous sommes persuadés que Son Excellence est un Anglais cultivé, qu'il est animé d'excellentes intentions vis-à-vis de l'Inde et qu'il désire faire ce qui est juste. Mais pour remplir le poste important qu'il occupe, il faut posséder d'autres aptitudes que les siennes. Lord Chelmsford a certainement fait preuve de manque d'imagination. Il applique à ses fonctions dans l'Inde les traditions d'un gouverneur colonial constitutionnel qui doit invariablement se laisser guider par ses ministres et qui agit sur la politique de la colonie (s'il agit quelque peu sur elle), uniquement en exerçant une influence subtile par ses relations sociales. Le Gouverneur des colonies qui se gouvernent elles-mêmes procède par suggestions aimables qu'il n'impose jamais à ses ministres. Il essaye d'agir sur l'opinion publique, non point en exerçant son autorité, mais en se faisant des amis indirects, aux réunions sociales et à demi-politiques. Les qualités mêmes qui faisaient de Lord Chelmsford un Gouverneur parfait le rendent impropre à remplir le poste de Vice-Roi. Le Vice-Roi des Indes a un pouvoir immense. C'est un autocrate à la tête du Conseil Exécutif. Une simple proposition émise par lui a la valeur d'une sanction légale. Il fait et dirige la politique. Il surveille, avec le droit réel d'intervention, l'administration des provinces. Il faut donc qu'il soit un maître ferme, doué d'une grande imagination, de sympathie pour le peuple et qu'il ne craigne pas de la laisser voir. Malgré toutes ses qualités de cœur, Lord Chelmsford s'est montré faible, aux moments critiques. Au lieu de guider ses collègues, il s'est laissé commander par eux. Il a laissé les administrateurs de ses provinces agir à leur guise. Il en est résulté une diversité de politiques: un gouvernement paisible et conciliant à Bombay, même lorsqu'il y a provocation; répression au Pendjab, persécution et intolérance même sans provocation. Sous un Gouvernement Central ayant à sa tête un chef qui sait ce qu'il veut et impose sa volonté à ses subordonnés, un tel contraste ne devrait pas être possible. Lord Chelmsford a échoué d'une façon évidente, et nous considérons que les membres de la Commission n'auraient pas accompli leur tâche s'ils avaient hésité, ayant les preuves sous les yeux, à demander le rappel de Son Excellence le Vice-Roi.

Quant aux déclarations, les membres de la Commission se sont montrés plutôt trop modérés. Mais peut-être vaudra-t-il mieux que le public les discute seulement, lorsque le rapport officiel du Comité aura paru. Pour ce qui est des déclarations des membres non-officiels de la Commission, nous sommes certains que ces derniers ne pouvaient en faire d'autres. En vérité, en parcourant les témoignages, nous remarquons l'effort soutenu pour éviter toute conclusion ne reposant pas sur une suite de faits accablants.

31 mars 1920

LA CAUSE DES LANGUES INDIGÈNES

Il doit paraître évident à quiconque a suivi de près le Sahitaya Sammelans[62] que notre réveil national ne se borne pas uniquement à la politique. L'enthousiasme montré à ces réunions témoigne d'un heureux changement. Nous donnons dans notre pensée aux langues indigènes la place qui leur appartient dans notre existence nationale. La prophétie de Raja Ram Mohan Roy, affirmant que l'Inde deviendrait un pays de langue anglaise, est acceptée aujourd'hui par beaucoup de personnages importants. L'esprit du grand réformateur vit encore en quelques-uns. Un certain nombre de nos hommes éminents généralisent hâtivement et se déclarent en faveur de l'anglais comme langue nationale. La position qu'occupe actuellement l'anglais comme langue des tribunaux a sur leur opinion une importance excessive. Ils ne voient pas que le rang occupé par l'anglais à l'heure présente n'est pas à notre éloge et ne tend pas au développement d'un véritable esprit démocratique. Que des millions d'hommes apprennent une langue étrangère pour la commodité de quelques centaines de fonctionnaires, c'est le comble de l'absurdité. On cite fréquemment un exemple pris dans notre ancienne histoire et démontrant la nécessité d'une lingua franca pour donner plus de force au Gouvernement Central du pays. Personne ne nie la nécessité d'une langue commune, mais ce ne peut être l'anglais. Il faut que les fonctionnaires reconnaissent les langues indigènes. La seconde raison qui fait appel aux sympathies des anglicistes, c'est la position de l'Inde dans l'Empire Britannique. L'argument, pour dire la chose exactement comme elle est, revient à demander à 310 millions d'Indiens d'accepter l'anglais comme langue nationale, dans l'intérêt d'autres parties de l'Inde, dont la population ne dépasse pas 120 millions.

Un premier point doit attirer l'attention de quiconque s'intéresse à la question: c'est qu'après un demi siècle de domination britannique, l'anglais n'est pas encore devenu la langue courante de l'Inde. Sans doute, dans nos villes, on parle une sorte de mauvais anglais; ce fait ne peut éblouir que ceux qui prétendent étudier nos problèmes nationaux dans de grandes villes comme Bombay et Calcutta. Et en somme, quelle en est la population? Seulement 2,2 % de la population totale de l'Inde. Le second point dont les partisans de l'anglais ne tiennent pas compte, c'est qu'une forte majorité des langues indigènes se ressemblent; d'où il suit que l'hindoustani comme lingua franca convient à toutes les provinces, à l'exception de la Présidence de Madras. Etant donné cet avantage de l'hindoustani et notre sentiment national actuel, comment pouvons-nous accepter l'anglais comme lingua franca chez nous?

La réponse à ce problème décidera du sort des langues indigènes. Notre système d'éducation permet à l'anglais d'avoir une supériorité sur elles qui n'est point naturelle. Les anglicistes extrêmes prétendent que l'anglais doit être employé dès le plus jeune âge dans l'enseignement, fondant cet argument sur le fait que dans un pays étranger les enfants parlent sans difficulté dès le bas âge la langue du pays. La Commission de l'Université de Calcutta réfute cet argument en ces termes: «Alors que dans un pays étranger, l'enfant est entouré d'autres enfants parlant la langue du pays, dans une salle de classe il n'est entouré que de personnes (à l'exception du maître) ignorant comme lui le nouvel idiome. C'est le cas d'un seul, enseignant à plusieurs, non de plusieurs, enseignant à un seul; et ce n'est qu'en faisant des expériences que les méthodes employées en classe peuvent obtenir des résultats satisfaisants.». L'économie nationale réalisée par notre enseignement en langues indigènes a été reconnue par la Commission. Nous avons démontré dans notre numéro du 11 février que nous avons l'approbation de l'Université de Calcutta à ce sujet, ce qui est un nouveau pas franchi. La suite logique devrait être de recommander les langues indigènes à l'Université. La Commission a fixé l'examen de «Matriculation» (examen de fin d'études) comme période de transition entre l'emploi des langues indigènes dans les écoles secondaires et leur emploi dans les collèges universitaires. Les membres de cette Commission ont proposé qu'à l'avenir l'enseignement soit donné en deux langues. Mais ils ont ajouté également: «Nous ne voulons pas préjuger de l'avenir. Ce n'est pas à nous de prédire si le désir naturel d'employer le bengali le plus possible ne finira pas par l'emporter sur les avantages immenses d'une langue commune non seulement à l'Inde entière, mais à plus de peuples que toute autre et qui ouvre la porte à la littérature et aux rapports scientifiques du monde entier.» Si les membres de la Commission n'ont pu établir pour l'avenir, en s'appuyant sur les preuves qui leur furent données, une ligne de conduite en faveur des langues indigènes dans l'éducation universitaire, il est vrai également qu'ils n'ont rien trouvé en faveur de l'anglais ou des deux langues. Ainsi, bien que les réponses à la question des membres de la Commission ne décident rien pour l'avenir, elles révèlent un important mouvement en faveur de l'introduction immédiate du Bengali pour certains buts universitaires et de son introduction prochaine pour d'autres, mouvement que rien ne laissait prévoir, aux débats du Conseil Législatif Impérial de 1915.

En étudiant le compte-rendu de l'enquête faite par les Membres de la Commission, nous sommes encore mieux à même d'apprécier leurs remarques. La question posée par eux était: «Considérez-vous que l'anglais devrait être employé comme langue courante dans les cours universitaires, dans l'enseignement et aux examens à tous les degrés au-dessous de la Matriculation?»

155 réponses sont en faveur de l'anglais, et près de 138 ne s'opposent pas à la langue maternelle, dans un temps plus ou moins prochain. Cette proportion est assurément encourageante pour les partisans de la langue indigène. En outre, et même parmi ceux qui se déclarent en faveur de l'anglais, le nombre est grand de ceux qui conseillent l'emploi de la langue étrangère à cause de l'insuffisance de livres scolaires dans les divers sujets en langue indigène. Cette école d'éducateurs ne s'y oppose donc pas en principe. Ils n'aiment pas que nous nous jetions à l'eau avant de savoir nager. Dans le même genre, mais plus tranchante est la réponse de ceux qui sont en faveur de l'anglais. Ceux-ci laissent voir qu'ils ignorent l'histoire de nos langues indigènes. Il fut un temps où le sanscrit était la langue de la philosophie hindoue. Quelques savants enthousiastes enrichirent leur langue maternelle d'un fonds respectable de littérature philosophique et mirent la philosophie hindoue à la portée des masses. Ne pouvons-nous pas avec nos idées modernes faire dans le domaine de la science ce que firent ces savants dans celui de la philosophie? Pour répondre aux doutes qui ont été exprimés, les partisans de la langue maternelle peuvent citer l'exemple du Japon. Le Révérend X. S. Holland, Directeur de St Paul's College à Calcutta, a écrit dans sa réponse: «Le Japon, en se servant de sa langue maternelle, a établi un système d'éducation qui commande le respect de l'Occident.» Le témoignage de Babu Amananda Chatterjee est encore plus convaincant. Il écrit: «L'emploi des langues indigènes est nécessairement indispensable, à tous les degrés d'une éducation universitaire. Toutes les objections n'ont de force que temporairement: car, à l'origine, toutes les langues modernes les plus développées n'étaient pas supérieures au bengali. Le développement de ces langues se fit par l'usage, et il en sera de même en ce qui nous concerne». Nous voyons donc que si le rapport qui se trouve actuellement sous les yeux de la Commission Sadler n'est pas aujourd'hui en faveur de l'éducation Universitaire en langue indigène, il permet cependant d'avoir pour cette cause de sérieuses espérances dans l'avenir. Il fut un temps où celle-ci était considérée avec méfiance. Non seulement la méfiance a disparu, mais elle a été remplacée par la confiance. Deux institutions sont venues récemment se joindre à cette cause: l'Université féminine de Poona et l'Université Osmania à Hyderabab, qui se servent uniquement des langues indigènes dans leur enseignement. Leur progrès est suivi avec beaucoup d'intérêt par un grand nombre. Leur succès, ainsi que l'a dit le magistrat Sir Abdur Rahi, facilitera la solution du problème des langues indigènes. A la dernière réunion de l'Université Hindoue, l'Honorable Pundit Madan Mohan Malavijiya invita tous les éminents partisans des langues indigènes à se réunir en conférence. Nous espérons qu'une initiative de ce genre aura pour résultat de hâter l'emploi des langues indigènes dans l'enseignement.

La division actuelle des provinces est un facteur qui contribue également à faire beaucoup de tort à la cause des langues indigènes. Une division nouvelle des provinces sur une base linguistique sera suivie de la réorganisation des Universités.

Nous venons d'exposer les trois sphères d'activité pour la cause des langues indigènes. Il est évident que si nous ne la faisons pas progresser, nous ne parviendrons jamais à combler le gouffre grandissant qui sépare au point de vue de l'intelligence et de la culture les classes supérieures de la masse du peuple. Il est certain que, pour beaucoup de gens, seul l'emploi de la langue maternelle peut stimuler l'originalité de la pensée.

21 avril 1920

[62] Sahitaya Sammelans: Congrès Littéraire.

AUX MEMBRES DE LA «LIGUE POUR LE HOME RULE DE L'INDE»

Je m'écarte d'une façon très nette du cours régulier de ma vie, en appartenant à une organisation essentiellement et franchement politique. Mais après avoir sérieusement réfléchi et consulté mes amis, je me suis décidé à faire partie de la Ligue pour le Home Rule de l'Inde, et j'en ai accepté la présidence. Certains amis consultés m'ont dit que je ne devais pas faire partie d'une association politique, parce que je perdais ainsi la position de superbe isolement dont je jouissais à présent. J'avoue que ce conseil m'a fait beaucoup hésiter; mais j'ai eu en même temps l'impression que, si la Ligue m'acceptait tel que j'étais, j'aurais tort de ne pas m'unir à une organisation dont je pourrais me servir pour le progrès des causes dont je m'occupe particulièrement et des méthodes qui doivent obtenir, je le sais par expérience, des résultats plus rapides et plus satisfaisants. Avant de faire partie de la ligue, j'ai essayé de connaître l'opinion de ceux qui se trouvaient en dehors de la Province et avec lesquels je n'avais pas l'occasion d'avoir des rapports aussi intimes qu'avec mes collaborateurs de la Province de Bombay.

Les causes auxquelles j'ai fait allusion plus haut sont le Swadeshi, l'Union Hindoue-Musulmane en insistant sur la question du Califat, l'hindoustani accepté comme lingua franca, et une réorganisation linguistique des provinces. Si je parvenais à entraîner les membres de cette Ligue, je ferais en sorte que la majeure partie du temps et de l'attention de la nation leur fût consacrée.

J'avoue franchement que les réformes ont une place tout à fait secondaire dans mon plan de réorganisation sociale. Je suis persuadé que si les sphères d'activité que j'ai choisies pouvaient absorber l'énergie nationale tout entière, les réformes désirées par les extrémistes les plus ardents viendraient d'elles-mêmes. Quant au Gouvernement indépendant, il est souhaitable que nous l'ayons au plus tôt. Personne plus que moi n'a le désir de hâter notre marche vers ce but. Et c'est justement parce que j'ai l'impression que l'on avancera plus rapidement vers un gouvernement indépendant, en développant les activités dont j'ai parlé, que je les maintiens au premier plan du programme national. Je ne considérerai pas la Ligue pour le Home Rule de l'Inde comme une organisation de parti. Je n'appartiens à aucun parti et ne veux appartenir à aucun. Je sais que, d'après la constitution de la Ligue celle-ci est tenue d'aider le Congrès, mais je ne considère pas plus le Congrès comme une organisation de parti que le Parlement Britannique, bien qu'il renferme tous les partis et que l'un ou l'autre y domine tour à tour. J'ose espérer que tous les partis seront attachés au Congrès, le considérant comme une organisation nationale, qui offre à tous le moyen de s'adresser à la nation, afin de pouvoir donner une forme à sa politique, et je voudrais essayer de façonner la politique de la Ligue de telle sorte que le Congrès conserve son caractère national et indépendant de tout parti.

Ceci m'amène à parler de mes méthodes. Je crois possible de mettre dans la vie politique de ce pays la Vérité et la Sincérité absolues. Je ne m'attendrai pas à ce que la Ligue me suive dans ma Désobéissance Civile; mais je ferai de mon mieux pour que la Vérité et la Non-Violence soient adoptées dans toutes nos activités nationales. Nous cesserons alors d'avoir de la crainte et de la méfiance vis-à-vis des gouvernements et des mesures qu'ils prennent. Je ne tiens pas à développer la question davantage, je préfère laisser au temps le soin de résoudre plusieurs points qui naîtront de ce que je viens d'exposer sommairement...

28 avril 1920.

LES EMPLOIS DU KHADDAR

Maintenant que le mouvement du Swadeshi avance à grands pas et que les Mahométans l'adoptent avec autant d'enthousiasme que les Hindous, il serait bon de considérer la meilleure façon de l'encourager. Le moindre novice en Swadeshi sait que nous ne fabriquons pas assez de tissus pour nos besoins. Et par conséquent, si nous ne faisons qu'employer le tissu des filatures, nous privons simplement les pauvres de ce qui leur est nécessaire, ou tout au moins nous en faisons monter le prix. La seule façon d'encourager le Swadeshi est de fabriquer plus de tissus. Les filatures ne sauraient pousser comme des champignons. Il faut par conséquent que nous nous contentions de tissus filés et tissés à la main. Le fil n'a jamais coûté si cher et les filatures font des bénéfices fabuleux. Filer au rouet aiderait à la production et en ferait diminuer le prix.

Comment s'y prendre pour filer et tisser? Voilà la seconde question qui se pose. Je sais par expérience personnelle qu'il est possible d'inonder le marché de fil et de tissus filés et tissés à la main, si l'on arrive à considérer ce tissu type comme assez bon pour qu'on s'en vêtisse. Ce tissu dans l'Inde du Nord porte le nom de Khaddar, et de Khadi dans la Présidence de Bombay. Je remercie Sarala Devi; elle a montré que l'on pouvait confectionner même des sari avec du Khaddar. Elle se dit qu'il lui serait facile de le démontrer, si elle en portait un elle-même, pendant la Semaine Nationale, ce qu'elle fit; et c'est en sari de Khaddar qu'elle assista à toutes les réunions. Ses amis ne croyaient pas que cela fût possible. Ils pensaient qu'une jeune femme habituée à ne porter que la soie la plus fine et la plus légère mousseline de Dacca ne pourrait tolérer le poids du Khaddar. Elle donna un démenti à toutes les craintes et ne fut ni moins active dans son sari de Khaddar que dans ses sari de soie fine. «Si vous ne vous sentez pas gênée dans ce sari, vous pouvez aller n'importe où, assister à n'importe quelle réunion, en toute tranquillité»: ainsi s'exprima son grand-oncle Sir Rabindranath Tagore, en lui donnant sa bénédiction, lorsqu'il l'aperçut ainsi vêtue. Si je rapporte cet incident, c'est afin de démontrer que deux des personnes qui ont la réputation d'être les plus artistes de l'Inde ne trouvèrent rien dans le Khaddar qui ne fût pas artistique. Voilà le tissu dont je veux introduire l'usage dans les familles cultivées de l'Inde, car de son emploi dépend le succès initial du mouvement Swadeshi. Pour moi, le Khaddar est bien autrement artistique que la mousseline de Dacca à cause de tous les souvenirs qui s'y associent. Le Khaddar fait vivre aujourd'hui ceux qui mouraient de faim. Il fait vivre des femmes que l'on a tirées d'une vie de honte, ou des femmes qui ne voulant pas travailler au dehors se querellaient entre elles faute d'avoir une occupation. Le Khaddar a donc une âme, une personnalité. Celui qui le porte peut suivre le procédé de sa fabrication et remonter jusqu'à ceux qui l'ont fait. Si nos goûts n'étaient pas aussi avilis, nous préférerions le Khaddar au calicot poisseux, même pendant l'été. Que ceux qui en portent maintenant, s'ils le veulent bien, témoignent de la vérité de ce que j'avance!

Il existe à présent un dépôt de Khaddar au Satyâgraha Ashram. J'en ai amassé un stock bien supérieur à l'espace dont je dispose. Je prie donc les lecteurs de la Jeune Inde de m'aider, en le faisant connaître dans leurs familles. Il va sans dire que l'Ashram n'en tire aucun profit. Tout bénéfice réalisé sert au recouvrement des pertes faites au début, ou à la diminution du prix du Khaddar provenant de régions où le prix en est plus élevé, car celui-ci varie. Je suis obligé de payer suffisamment les tisseurs à qui j'ai persuadé de reprendre leur ancienne occupation, pour qu'ils puissent vivre pour l'instant.

On peut employer le Khaddar pour confectionner du linge, si l'on n'est pas disposé à s'en vêtir. Mais même si l'on ne tient pas à l'employer pour un usage personnel, on peut en faire des bonnets, des nappes, des sacs, des draps, des toiles à matelas, des sacs de voyage, des carpettes, des housses, etc. J'en fais teindre en rouge vif, en teinture Swadeshi. Cette teinture rend le Khaddar plus résistant et moins salissant pour les tapis, la literie ou les sièges. Je conseillerais à ceux qui veulent aider cette industrie des pauvres et des déshérités, d'envoyer leur commande de Khaddar au Directeur, Service du Khaddar, Satyâgraha Ashram à Sabarmati.

PRIX COURANT

Khadi chaîne et trame filées machine.

Double chaîne et double trame

Inches Rs As P Largeur 25 le yard. 0 9 0 » 27 » 0 9 6 » 30,8 » 0 10 0

Khadi chaîne à la machine, trame filée à la main.

» 25,20 le yard. 0 9 6 » 8 » 0 8 0 » 24,20 » 0 8 0 Khadi doublé » 0 8 6 Khadi teint rouge » 0 8 6

Khadi chaîne et trame filées à la main.

Khadi 24 inches le yard. 0 8 0 » 27 » » 0 8 6

Pour le Khadi lavé 0 0 6 en plus par yard.

NI SAINT NI HOMME POLITIQUE

Un aimable ami m'a envoyé la coupure ci-jointe du numéro d'avril de East and West:

«M. Gandhi a la réputation d'être un Saint; mais dans ses discours, il semble que ce soit l'homme politique qui domine. Il s'est beaucoup servi des hartals, et l'on ne peut nier que sous sa direction le hartal ne soit en passe de devenir une arme politique puissante, unissant sur toute question ceux qui ont de l'éducation et ceux qui n'en ont pas. Le hartal n'est pas dépourvu de désavantages. Il enseigne l'action directe; et l'action directe, si puissante soit-elle, ne travaille pas à l'union. M. Gandhi est-il absolument sûr de servir les injonctions les plus nobles d'Ahimsâ: ne faire aucun mal? Sa proposition de commémorer la tragédie du Jallianwala Bagh n'est pas de nature à faire naître l'harmonie. Ce fut un événement tragique où notre gouvernement se vit entraîné; mais ce souvenir amer mérite-t-il qu'on le conserve? Ne pourrait-on, pour commémorer cet événement, ériger un temple de la paix, qui aidât les veuves et les orphelins à bénir le nom de ceux qui sont morts, sans savoir pourquoi? Le monde est rempli de politiciens et de chicaneurs qui, au nom de patriotisme, empoisonnent chez l'homme ce qu'il y a de plus doux; comme résultat, nous avons des guerres, des haines et des crimes honteux, comme celui qui fit un abattoir du Jallianwa Bagh. Ne pouvons-nous à présent essayer d'une symbiose plus large, telle qu'en prêchèrent Bouddha et le Christ, et amener l'univers entier à vivre heureux dans l'union. M. Gandhi semblait destiné à devenir l'apôtre d'un mouvement de ce genre; mais les circonstances sont en train de le contraindre à chercher le moyen d'exciter la résistance de groupes isolés. Il n'est pas trop tard pour qu'il entreprenne la mission plus vaste d'unir le monde entier!»

Je cite le passage en entier. En général, je ne tiens pas compte des critiques que l'on fait de moi ou de mes méthodes, sauf lorsque j'avoue m'être trompé, ou lorsque je veux insister sur les principes qui font l'objet de la critique. J'ai une double raison pour tenir compte de ce passage. Non seulement je tiens à élucider des principes qui me sont chers, mais je tiens également à témoigner mon estime à l'auteur de cette critique, que je connais et que j'ai admiré pendant de longues années, pour la beauté remarquable de son caractère. Le critique regrette de voir en moi un politicien, alors qu'il s'attendait à ce que je fusse un saint. Je trouve, pour commencer, que le mot «saint» devrait être rayé de la vie présente[63].

C'est un terme beaucoup trop sacré pour qu'on l'applique à n'importe qui, et surtout à quelqu'un comme moi, qui n'ai d'autre prétention que de chercher la vérité, qui sais si bien ce qui lui manque, qui se trompe et qui n'hésite jamais à le reconnaître, qui avoue franchement que, pareil à l'homme de science, il fait des expériences sur certaines vérités éternelles de la vie, mais qu'il ne peut même pas prétendre en être un, parce qu'il ne peut donner aucune preuve évidente de l'exactitude scientifique de ses méthodes, ni des résultats tangibles de ses expériences. Cependant, et quoiqu'en renonçant à la sainteté je désappointe l'attente du critique, je voudrais dissiper ses regrets, en lui répondant que le politicien n'a jamais influencé aucune de mes décisions, et que si je m'occupe de politique, c'est simplement parce qu'aujourd'hui la politique s'enroule autour de nous comme les replis d'un serpent dont on ne peut se dégager, quelque mal qu'on se donne. J'ai donc l'intention de lutter contre ce serpent, comme je l'ai fait consciemment, avec plus ou moins de succès, depuis 1894, et inconsciemment, ainsi que je l'ai découvert, depuis que j'ai l'âge de raison. Tout à fait égoïstement, comme je tiens à vivre en paix au milieu de l'orage déchaîné autour de moi, j'ai fait des expériences sur moi-même et sur mes amis, en introduisant la religion dans la politique. Permettez-moi de vous expliquer ce que j'entends par la religion. Ce n'est pas la religion Hindoue, à laquelle j'attache certainement plus de prix qu'à toute autre, mais la religion qui dépasse l'Hindouisme, qui transforme notre nature même, qui nous unit indissolublement avec la vérité qui est en nous et qui toujours purifie. C'est l'élément permanent de la nature humaine qui ne considère jamais le prix trop élevé lorsqu'il s'agit d'arriver à son expression complète, et qui laisse l'âme absolument inquiète tant qu'elle ne s'est pas découverte, tant qu'elle ne connaît pas son Créateur et qu'elle n'a pu apprécier le véritable rapport qui existe entre elle-même et son Créateur.

Voilà dans quel état d'esprit religieux je me trouvais lorsque j'ai pensé au hartal. Je voulus démontrer que ce ne sont pas les connaissances littéraires qui rendront l'Inde consciente de ce qu'elle est, ni qui uniront ceux qui sont instruits. Le hartal, comme par magie, éclaira l'Inde entière, le 6 avril 1919. Et sans l'interruption dont Satan fut cause, en soufflant la crainte à l'oreille d'un gouvernement conscient de ses torts, et qui incita à la colère un peuple qui y était préparé par sa défiance vis-à-vis du Gouvernement, l'Inde se fût élevée à une hauteur incomparable. Non seulement le hartal avait été adopté par des foules nombreuses, dans un esprit absolument religieux, mais celui-ci devait être le prélude d'une série d'Actions directes.

Seulement mon critique déplore l'action directe, «parce qu'elle ne travaille pas à unir». Je suis tout disposé à discuter ce point. Rien, sur cette terre, n'a jamais été accompli sans action directe. Je n'ai pas voulu adopter l'expression «résistance passive», parce qu'elle est considérée comme l'arme des faibles. C'est l'action directe qui, dans l'Afrique du Sud donna des résultats, et des résultats si satisfaisants qu'ils ramenèrent le Général Smuts à la raison. En 1906 il était l'adversaire le plus implacable des aspirations indiennes. En 1914, il se montrait fier d'avoir fait tardivement justice en supprimant du Livre des Statuts une clause honteuse, laquelle, avait-il déclaré en 1909, ne serait jamais supprimée, parce que, disait-il alors, «l'Afrique du Sud ne tolérerait jamais l'abrogation d'une décision confirmée deux fois par le Parlement du Transvaal.» Et qui plus est, l'action maintenue pendant huit ans ne laissa subsister après elle aucune amertume, et ces mêmes Indiens qui avaient lutté si obstinément contre le Général Smuts se groupèrent autour de son drapeau en 1915, et se battirent sous ses ordres dans l'Afrique Orientale. A Champaran, ce fut l'action directe qui mit fin à des griefs séculaires. Se soumettre humblement, lorsqu'on est irrité par des injustices ou par une impuissance législative que l'on voudrait voir supprimée, non seulement ne contribue pas à unir, mais aigrit celui qui est faible, l'irrite et le dispose à saisir l'occasion d'éclater, lorsqu'elle se présente. En m'alliant au parti faible, en lui enseignant une action directe, ferme et inoffensive, je lui donne le sentiment d'être fort et d'être capable de défier la force physique. Il se sent fortifié par la lutte, reprend conscience et, sachant qu'en lui-même il trouvera le remède, il cesse de nourrir dans son sein l'esprit de vengeance et apprend à se montrer satisfait, si l'injustice à laquelle il veut remédier est réparée.

C'est dans cet ordre d'idées que je me suis permis de proposer un monument commémoratif pour le Jallianwala Bagh. L'auteur d'East and West m'attribue l'intention d'avoir voulu suggérer ce qui ne m'était pas même venu à l'esprit. Il pense que je désire commémorer le crime commis au Jallianwala Bagh. Rien ne saurait être plus éloigné de ma pensée que de vouloir perpétuer le souvenir d'une action aussi noire. Sans doute, avant d'avoir obtenu ce à quoi nous avons droit, nous aurons une répétition de cette tragédie, et j'y préparerai la nation en faisant conserver pieusement la mémoire de morts innocents. Les veuves et les orphelins ont reçu et reçoivent des secours, mais nous ne pouvons «bénir le nom de ceux qui sont morts sans savoir pourquoi», si nous n'acquérons pas le terrain rendu sacré par le sang versé, pour y élever le monument convenable. Ce n'est pas afin qu'il serve à rappeler une action vile, si je puis faire autrement, mais afin de communiquer à la nation cet encouragement qu'il vaut mieux mourir faibles et non armés, et en victimes plutôt qu'en tyrans. Je voudrais que les générations futures se souviennent que nous qui avons été témoins de leur mort innocente n'avons pas avec ingratitude refusé de chérir leur souvenir. Ainsi que le fit remarquer Mrs Jinnah en donnant sa petite obole: «le monument nous fournira au moins l'excuse de vivre». En somme, c'est l'esprit dans lequel le monument sera élevé qui décidera de son caractère.

Quelle fut la plus vaste symbiose que prêchèrent Bouddha et le Christ? Bouddha porta hardiment la guerre dans le camp ennemi et fit tomber à genoux les prêtres arrogants. Le Christ chassa les marchands et les changeurs du temple de Jérusalem et fit tomber sur les arrogants et les hypocrites les anathèmes du ciel. Tous deux étaient intensément partisans de l'action directe. Mais si le Christ et Bouddha châtièrent tous deux, derrière chacun de leurs actes se cachaient une bonté et un amour indéniables. Ils n'auraient pas levé la main contre un ennemi et auraient préféré se livrer qu'abandonner la Vérité, pour laquelle ils vivaient. Bouddha serait mort en résistant aux prêtres, si la noblesse de son amour n'avait pas suffi à la tâche de les faire plier. Le Christ mourut sur la croix et couronné d'épines, défiant tout l'Empire. Et si je soulève la résistance non-violente, je ne fais que suivre humblement le chemin tracé par les grands maîtres, que le critique a nommés.

Enfin, l'auteur de l'article s'en prend à ce que je groupe des unités; il voudrait que j'entreprisse la mission plus vaste d'unir le monde. Je lui ai dit, un jour que lui et moi nous trouvions réunis sous le même toit, que j'étais probablement plus cosmopolite que lui. Je m'en tiens à cette expression, à moins de grouper des unités, je ne parviendrai jamais à unir le monde entier. Tolstoï a dit un jour que si seulement nous consentions à ne pas nous occuper des taches de nos voisins, le monde s'en tirerait parfaitement, sans que nous fissions autre chose. Et si seulement nous pouvons aider nos proches voisins, en cessant d'en faire notre proie, le cercle d'unités groupées comme il faut grandira sans cesse jusqu'au moment où il se confondra avec le monde entier. Nul ne peut essayer d'en accomplir davantage. Yatthaa pindhé thatthaa brahmandé[64] est aussi vrai à l'heure présente qu'il y a des siècles, lorsque ces mots furent prononcés par quelque Rishi inconnu.

12 mai 1920

[63] La note suivante parue dans la Jeune Inde donne quelques explications complémentaires sur la position de Gandhi:

«Un Messager de Dieu.--Je viens de recevoir une coupure de journal, où l'on m'attribue l'honneur d'être un messager de Dieu et où l'on me demande si je prétends avoir reçu de Dieu certaines révélations particulières. J'ai déjà parlé des miracles que l'on me prête. Et quant à cette nouvelle fonction, il faut que je la désavoue. Je prie, comme tout bon Hindou. Je crois que nous pouvons tous devenir des messagers de Dieu, si nous cessons de craindre les hommes et ne cherchons que la Vérité de Dieu. Je crois fermement que je ne cherche pas autre chose que la Vérité de Dieu et que je n'ai plus aucune crainte des hommes. Je sens donc d'une façon certaine que Dieu est avec le Mouvement de Non-Coopération. Je n'ai aucune révélation de la Volonté divine. J'ai la foi absolue que Dieu se révèle chaque jour à tout être humain, mais que nous sommes sourds à la «petite voix silencieuse». Nous fermons les yeux et nous ne voyons pas la colonne de feu qui se trouve devant nous. Je sens son omniprésence. L'auteur de l'article peut faire comme moi.»

(La Jeune Inde, 25 mai 1921)

«Un Blasphème.--Un correspondant m'écrit: «J'ai le regret de vous informer que l'on voit constamment des images de vous et d'autres chefs, représentés sous les traits de Shri-Krishna et de Pandavas. N'allez-vous pas profiter de votre influence pour y mettre fin, car cela doit froisser les sentiments religieux d'un grand nombre pour qui, comme pour moi, Shri-Krishna est non seulement un grand homme mais Dieu incarné?»

«Ce correspondant a toute ma sympathie. Je n'ai pas vu les gravures en question, mais je considère que c'est un blasphème de me représenter sous les traits de Shri-Krishna. Je n'ai pas la prétention d'être autre chose qu'un humble travailleur parmi beaucoup d'autres, pour une noble cause qui perdrait plutôt qu'elle ne gagnerait à la glorification de ses chefs. Une cause a de meilleures chances de réussir, lorsqu'on l'examine et qu'on la juge sur son propre mérite. Dans une société qui progresse, les moyens employés doivent toujours être considérés avant les hommes, qui ne sont après tout que des instruments imparfaits travaillant à leur propre réalisation. Je supplierai donc de toutes mes forces les enthousiastes ou les hommes d'affaires entreprenants d'observer le sens des proportions et de supprimer de la circulation toutes images de ce genre, dont l'intention est manifestement de blesser les susceptibilités profondément religieuses.»

(La Jeune Inde, 13 juillet 1921).

«Mon Ambition.--Un correspondant persistant de Simla me demande si j'ai l'intention de former une secte et de prétendre à la divinité. Je lui ai répondu une lettre personnelle, mais il voudrait dans l'intérêt de la postérité que je le déclare publiquement. Je pensais avoir nié dans les termes les plus énergiques toute prétention à la divinité. Je prétends n'être qu'un humble serviteur de l'Inde et de l'humanité, et je voudrais mourir à son service. Je n'ai aucun désir de former une secte, j'ai réellement trop d'ambition pour me contenter seulement d'une secte qui me suive. Je ne représente aucune idée nouvelle. J'essaye de me laisser guider par la Vérité et de la représenter telle que je la connais. Je prétends certainement jeter une nouvelle lumière sur mainte vérité ancienne. J'espère que cette déclaration satisfera celui qui me questionne et d'autres comme lui.»

(La Jeune Inde, 25 août 1921.)

[64] Cette expression sanscrite signifie: «Comme il en est d'une boule de glaise, ainsi en est-il de tout l'univers...»

COMMENT ORGANISER

LA NON-COOPÉRATION

La meilleure façon de répondre aux critiques et aux craintes exprimées, au sujet de la Non-Coopération, est peut-être d'en établir un programme plus complet. Les critiques semblent s'imaginer que les organisateurs ont l'intention de mettre en action, d'un seul coup, tout ce qui a été projeté. A dire vrai, les organisateurs ont fixé quatre étapes définies et progressives. La première consiste à faire l'abandon de tous titres et à renoncer à toute fonction honorifique. S'il n'y a pas de résultat, ou si le résultat ne produit pas l'effet souhaité, on aura recours à la seconde. Celle-ci nécessite beaucoup de préparatifs préliminaires. Il est certain qu'on ne fera cesser le travail à un employé n'ayant pas les moyens de subvenir à ses besoins personnels et à ceux de sa famille, que si le Comité pour le Califat peut en assumer la charge. Tous les services ne seront pas invités à cesser le travail en même temps, et jamais aucune pression ne sera exercée sur un employé, pour l'obliger à abandonner le service du Gouvernement, de même qu'on ne touchera à aucun patron privé, pour la simple raison que le Mouvement n'est pas anti-Anglais. Il n'est même pas anti-Gouvernemental.

Il nous faut refuser de coopérer avec le Gouvernement, parce que le peuple ne doit pas se faire le complice d'une injustice, d'un serment violé,--de la profanation d'un profond sentiment religieux. Il va de soi que le mouvement sera retardé, si une pression indue s'exerce sur un employé, ou si un membre du Comité pour le Califat emploie la violence ou l'approuve. La seconde phase ne peut manquer de réussir complètement, si elle est adoptée par un nombre raisonnable de citoyens, car nul gouvernement, le gouvernement indien moins que tout autre, ne pourrait subsister si le peuple cessait de le servir. La troisième phase--le retrait des troupes et de la Police--est lointaine. Les organisateurs néanmoins ont voulu être justes, agir ouvertement, et se montrer au-dessus de tout soupçon. Ils n'ont pas voulu cacher au gouvernement ou au public une seule des mesures qu'ils se proposaient d'adopter, même en cas d'éventualité éloignée. La quatrième phase, c'est-à-dire le refus de payer les impôts, est plus lointaine encore. Les organisateurs reconnaissent que suspendre le payement des impôts généraux est fort dangereux. Il est probable qu'une certaine classe de gens impulsifs se verront aux prises avec la police. Aussi, les organisateurs ne s'y engageront pas, sans être absolument certains qu'il n'y aura aucune violence de la part du peuple.

J'admets, comme je l'ai déjà fait, que la Non-Coopération ne peut avoir lieu sans risques; mais les risques de l'indolence devant un problème grave sont infiniment plus grands que le danger de la violence, que peut faire naître l'organisation de la Non-Coopération. Ne rien faire est le moyen certain d'appeler la violence...

Ceux dont la cause est juste ne se sont jamais contentés d'une simple protestation. Certains sont morts pour elle. Peut-on s'attendre à ce qu'un peuple aussi fier que les Mahométans risque moins?

9 juin 1920

LA LOI DE LA SOUFFRANCE

Aucun pays ne s'est jamais élevé sans s'être purifié au feu de la souffrance. Pour que les blés poussent, il faut que le grain périsse. La vie sort de la mort. L'Inde peut-elle sortir de son esclavage, sans obéir à la loi éternelle de la purification par la souffrance?

Si l'on en croyait certains, l'Inde accomplirait évidemment sa destinée sans pénible labeur. Ils tiennent surtout à ne pas voir se renouveler les événements du mois d'avril 1919. Ils craignent la Non-Coopération, parce qu'elle entraînera la souffrance d'un grand nombre. Si Hampden s'était tenu ce raisonnement, il n'eût pas refusé de payer l'impôt pour la construction de navires, et Wat Taylor n'eût pas davantage élevé l'idéal de la rébellion. L'Histoire d'Angleterre et l'Histoire de France abondent en exemples d'hommes, qui continuèrent à poursuivre un but qui était juste, sans s'inquiéter de la souffrance entraînée par là. Ils ne s'attardaient pas à réfléchir si des gens ignorants allaient souffrir, sans le vouloir. Pourquoi prétendrions-nous écrire notre Histoire différemment? Nous pouvons, si nous le désirons, profiter des erreurs de nos prédécesseurs pour faire mieux; mais il nous est impossible de supprimer la loi de la souffrance, qui est inhérente à notre être. Le seul moyen de mieux faire serait, si possible, d'éviter qu'il y eût violence de notre côté, afin de hâter ainsi la marche du progrès et d'introduire dans les méthodes de souffrance une pureté plus grande. Si nous le voulons, nous pouvons prendre sur nous de ne pas contraindre le coupable, par la force physique, à plier devant notre volonté comme le font aujourd'hui les Sinn Feiners, ou bien, nous pouvons, par la coercition, obliger nos voisins à adopter nos méthodes, ainsi que certains l'ont fait pour le hartal. Le progrès dépend de la somme de souffrance endurée par la victime. Plus la souffrance est pure, plus le progrès est grand. C'est pourquoi le sacrifice de Jésus suffit à rendre libre un monde accablé de maux. Dans sa marche vers le but, il ne tint pas compte du prix de la souffrance imposée à son prochain, que celui-ci l'ait volontairement endurée ou non. C'est ainsi que les souffrances d'Harishandra suffirent à rétablir le royaume de la vérité. Il devait savoir que ses sujets souffriraient involontairement de son abdication. Il ne s'en inquiéta pas, parce qu'il ne pouvait pas faire autre chose que suivre la vérité.

J'ai déjà dit que je ne déplorais pas tant le massacre de Jallianwala Bagh que le meurtre d'Anglais commis par nous-mêmes et la destruction de biens. Les horribles événements d'Amritsar détournèrent l'attention publique d'horreurs plus grandes, quoique plus lentes, qui avaient lieu à Lahore, où par un lent procédé on tentait de dégrader les habitants. Mais avant de nous élever, nous aurons à supporter maintes fois des procédés semblables, jusqu'au jour où nous aurons appris à souffrir volontairement et à y trouver de la joie. Je suis convaincu que les habitants de Lahore n'ont jamais rien fait pour mériter les insultes cruelles qu'on leur a infligées; jamais ils n'ont fait de mal à un seul Anglais, jamais ils n'ont détruit de biens. Mais un maître obstiné était résolu à broyer l'esprit d'un peuple qui essayait de se débarrasser d'un bât qui le blessait. Et si l'on me disait que tout ceci arrive parce que j'ai prêché le Satyâgraha, je répondrais qu'en ce cas je n'en continuerai à le prêcher qu'avec plus de vigueur, et cela tant qu'il me restera du souffle pour le faire, et je dirais qu'à la prochaine occasion, ils devront répondre à l'insolence d'un O'Dwyer, non pas en ouvrant leurs boutiques sous la menace de ventes forcées, mais en laissant le tyran accomplir sa mauvaise action jusqu'au bout et vendre tout ce qu'ils possèdent, sauf leur âme indomptable. Les Sages de l'antiquité mortifiaient leur chair, pour que leur âme devînt libre et que leur corps pût supporter n'importe quelle souffrance infligée par des tyrans prétendant leur imposer leur volonté. Et si l'Inde désire retrouver son antique sagesse, si l'Inde veut éviter les erreurs de l'Europe, je supplierai ses fils et ses filles de ne pas se laisser tromper par de belles phrases, par les subtilités qui nous emprisonnent, par la crainte des souffrances que l'Inde devra peut-être endurer, mais de considérer ce qui arrive aujourd'hui en Europe et de se rendre compte ainsi qu'il nous faudra souffrir comme l'Europe a souffert, mais non pas faire souffrir les autres. L'Allemagne voulait dominer l'Europe, et les Alliés voulaient faire de même, en écrasant l'Allemagne. L'Europe n'a rien gagné à la chute de l'Allemagne. Les Alliés se sont montrés tout aussi faux, tout aussi cruels, tout aussi avides que l'Allemagne le fut ou l'eût été. L'Allemagne ne serait pas tombée dans l'exagération (hypocritement dévote), que l'on remarque dans un grand nombre des actions des Alliés.

L'erreur que j'ai déplorée l'an dernier ne se rapportait pas aux souffrances infligées au peuple, mais aux fautes qu'il a commises, à la violence employée, toutes choses provenant de ce qu'il n'avait pas suffisamment compris le Message du Satyâgraha. Quel est donc le sens de la Non-Coopération, selon la loi de la Souffrance? Il nous faut accepter volontairement les pertes et les désagréments que nous causera l'obligation de retirer notre appui à un gouvernement qui agit contrairement à notre volonté. Le pouvoir et la fortune sont des crimes, sous un gouvernement injuste. «La pauvreté, en ce cas, dit Thoreau, est une vertu». Il se peut que, dans la période de transition, nous commettions des fautes, que certaines souffrances soient infligées, que nous aurions pu éviter. Tout cela est préférable à l'émasculation de la nation.

Il nous faut refuser d'attendre que le mal soit réparé, que le coupable ait conscience de son iniquité. Il ne faut pas que nous continuions à participer au mal, parce que nous avons peur de souffrir ou de faire souffrir les autres. Nous devons combattre le mal, en cessant d'aider directement ou indirectement celui qui fait le mal.

Lorsqu'un père commet une injustice, le devoir de ses enfants est de quitter le toit paternel; lorsque le directeur d'une institution dirige son école d'après des principes contraires à la morale, le devoir des élèves est de quitter l'école; lorsque le président d'une corporation est corrompu, le devoir des membres de la corporation est de n'avoir aucun rapport avec lui et de s'écarter de sa corruption. Il en est de même lorsqu'un gouvernement commet une grave injustice: celui qui en est le sujet doit lui retirer sa coopération entière ou partielle, jusqu'à ce qu'il l'ait amené à renoncer à son injustice. Dans chacun de ces cas imaginés par moi, il y a un élément de souffrance physique ou morale. La liberté ne saurait s'acquérir qu'à ce prix.

16 juin 1920

DEVOIR DES HABITANTS DU PENDJAB

Le Leader d'Allahabad mérite qu'on le félicite d'avoir publié la correspondance qu'il a reçue au sujet de M. R. Bosworth Smith, l'un des officiers responsables de l'application de la loi martiale et contre lesquels les plaintes de mauvais traitements répétés et persistants sont des plus amères. D'après cette correspondance, il paraîtrait qu'au lieu d'être destitué, Mr Bosworth Smith aurait reçu de l'avancement. Quelque temps avant la mise en vigueur de la loi martiale, Mr Bosworth Smith avait été suspendu de ses fonctions; or non seulement on lui avait rendu son poste de Deputy Commissioner[65], mais on l'avait investi de nouveaux pouvoirs le chargeant de faire appliquer le paragraphe 30 du Code Criminel. Depuis son arrivée, la malheureuse population de l'Inde vit sous un régime de terreur et de tyrannie. Notre correspondant ajoute: «J'emploie ces deux mots avec intention, afin de bien exprimer ce que je veux dire». J'extrais de sa lettre quelques passages qui jettent un peu de lumière et qui expliquent ce qu'il entend par terreur et tyrannie. «Lorsqu'il s'agit de plaintes privées, il n'en prend jamais note... Le rapporteur les inscrit à la fin de la séance, et le lendemain le magistrat les signe. Que le rapport soit ou non en faveur du plaignant, le magistrat n'y jette jamais les yeux; ces plaintes sont réservées sans avoir été jugées convenablement. En ce qui concerne les Challans de la police, ceux qui plaident pour les accusés n'ont pas l'autorisation de communiquer avec les prisonniers en jugement, qui sont sous la garde de la police. Ils n'ont pas le droit de contre-examiner les témoins à charge... Des questions suggérant les réponses sont posées aux témoins de l'accusation... De cette façon, toute une histoire accusatrice se trouve mise dans la bouche des témoins de la police. Les témoins à décharge, bien qu'appelés, ne sont pas autorisés à être interrogés par les avocats de la défense... N'importe quel fonctionnaire d'un «Cantonnement» n'a qu'à écrire le nom d'un habitant du «Cantonnement» sur un chiffon de papier et lui donner l'ordre de comparaître le lendemain devant le tribunal pour qu'il y soit obligé: c'est une sommation... S'il ne se présente pas, il reçoit un mandat d'arrêt.» La lettre en question cite bien d'autres exemples de ce genre qui mériteraient d'être publiés; mais ceci suffit pour expliquer ce que veut dire l'auteur. Permettez-moi d'examiner un peu la conduite de ce fonctionnaire pendant l'application de la Loi Martiale. C'est lui qui jugea en bloc et condamna, après un jugement qui n'était qu'une farce. Des témoins ont déclaré qu'il convoquait les gens et les forçait à faire de fausses dépositions, qu'il soulevait le voile des femmes, les insultait en les appelant chiennes, ânesses, qu'il crachait sur elles. C'est lui qui fit endurer aux plaignants innocents de Shekhupera une persécution impossible à décrire. Mr Andrews a mené une enquête personnelle, au sujet des plaintes qui ont été faites contre ce fonctionnaire, et en est venu à cette conclusion qu'il n'est pas de fonctionnaire qui ait plus mal agi que Mr Smith... Sa déposition au Comité Hunter témoigne d'un mépris absolu de la vérité; et voilà l'homme qui vient de recevoir de l'avancement! La question est de savoir ce qu'il fait au service du gouvernement et pourquoi il n'a pas été mis en jugement, pour avoir maltraité et insulté des hommes et des femmes innocents.

Je vois que l'on voudrait que le Général Dyer et Sir Michael O'Dwyer fussent poursuivis. Je ne m'arrêterai pas à examiner si la chose est possible. J'ai regretté de voir que M. Shastri était de cet avis. Si les Anglais le faisaient d'eux-mêmes, je considérerais que ces poursuites attestent leur désapprobation de l'atrocité commise au Jallianwala Bagh. Mais je ne dépenserais certainement pas un liard en vaine tentative pour faire condamner ces hommes. Le public doit sûrement connaître assez l'esprit anglais. La presse anglaise presque tout entière conspire pour protéger ces coupables envers l'humanité. Je n'ai aucun désir d'aider à en faire des héros, en me joignant à ceux qui réclament leur mise en accusation. Une destitution qui s'impose d'une façon autrement péremptoire est celle de Mr Bosworth Smith, Deputy Commissioner, de Rai Shri Ram et de quelques autres dont le nom a été donné dans le rapport du Sous-Comité du Congrès. Quelque méprisable que soit le Général Dyer, je considère que Mr Smith l'est bien davantage et que les crimes qu'il a commis sont bien autrement sérieux que le massacre du Jallianwala Bagh. Le Général Dyer croyait de bonne foi qu'effrayer le peuple en tirant dessus était l'acte d'un soldat. Mais Mr Smith fut cruel, vulgaire et vil, gratuitement. Si tous les faits qu'on lui reproche sont exacts, il n'y a absolument rien d'humain en lui. Il n'a pas comme le Général Dyer le courage d'admettre ce qu'il a fait. Quand on lui demande des explications, il se dérobe. Ce fonctionnaire conserve le pouvoir d'infliger sa présence à des gens qui ne lui ont rien fait et de continuer à déshonorer l'autorité qu'il représente.

Que fait le Pendjab pour remédier à ces choses? N'est-ce point le devoir très net de tout habitant du Pendjab de ne pas avoir de cesse tant que Mr Smith et ses pareils ne seront pas destitués. Les chefs du Pendjab auront recouvré leur liberté en vain s'ils ne l'emploient pas à purger l'administration de Mr Bosworth Smith et Compagnie. Je suis persuadé que s'ils veulent entreprendre une action résolue, ils seront soutenus par l'Inde entière. Je me permets de leur suggérer que la meilleure façon de se rendre capables d'envoyer le Général Dyer à la potence, c'est de remplir le devoir plus pressant et plus facile de mettre fin au mal que continuent à faire ces fonctionnaires, contre lesquels ils ont réuni des témoignages écrasants.

23 mars 1920.

[65] Magistrat.

LE COMITÉ DE NON-COOPÉRATION

Il semble exister nombre de malentendus et d'idées fausses au sujet du Comité de Non-Coopération, nommé par le Comité pour le Califat, le 3 courant, à Allahabad. Un ami qui se trouvait à la réunion nous écrit pour nous dire que le Comité fut formé dans l'intention de mettre en vigueur la Non-Coopération et pour agir en toute circonstance s'y rapportant, comme s'il représentait la population musulmane de l'Inde entière, même au cas de remontrances présentées aux autorités. Que ceci dépasse les attributions du Comité, c'est ce que cet article va démontrer.

Ainsi que je l'indiquai, en proposant la formation du Comité, celui-ci doit s'assurer des désirs de la nation au sujet de la Non-Coopération et les faire exécuter. Il est un corps représentatif et possédant pleins pouvoirs; mais il n'est pas exact de dire--ce n'est pas son objet d'ailleurs--qu'il représente tout ce qu'il y a de meilleur dans l'opinion musulmane ou ce qui compte le plus. Par exemple, il ne représente pas la noblesse titrée de l'Islam. Cela ne concerne point le Comité. On l'a restreint exprès à un nombre de membres pouvant se consacrer entièrement à la tâche d'organiser la Non-Coopération et de s'assurer l'obéissance aux ordres donnés, la discipline et la Non-Violence. C'est un Comité de travailleurs pour la cause. On ne peut s'attendre à ce que toute l'Inde musulmane soit également éclairée sur la Non-Coopération. Certains doutent de son efficacité, d'autres la considèrent comme un remède à l'eau de rose, un certain nombre la trouvent trop énergique pour l'Inde dans son état actuel. Ils déclarent que l'Inde n'a pas encore atteint la force de sacrifice nécessaire pour réussir. Les membres du Comité ne représentent pas et ne renferment pas ces éléments de doute, bien que par ailleurs ces derniers puissent avoir plus d'influence que certains musulmans faisant partie du Comité. Celui-ci est uniquement composé de membres ayant une foi profonde dans la Non-Coopération, et qui tout en étant convaincus n'exigeront pas de la nation des sacrifices supérieurs à ses forces; ils essayeront seulement de la mener, avec son programme, jusqu'où elle est capable d'aller; mais tout en agissant ainsi, ils n'hésiteront pas à aller eux-mêmes hardiment de l'avant et à entraîner ceux qui sont disposés à les suivre. Ce Comité, qui débute par conséquent sans réputation aucune, doit s'en faire une par son travail et par les résultats obtenus. Il ne saurait durer s'il ne fait rien ou si ayant travaillé, il n'aboutit à rien.

Il n'a aux yeux des étrangers aucune qualité représentative. Pour ceux-ci, Shaukat Ali est un homme aimable, mais un fanatique enragé, n'ayant d'empire sur personne; Hasrat Mohani, un homme inutile qui ne pense qu'au Swadeshi; le Dr Kitchlew, un homme d'hier qui ne possède aucune expérience du monde extérieur au-delà d'Amritsar. On peut en dire autant de la plupart des autres. Je suis assurément un individu supérieur, mais après tout un toqué, et un intrus par-dessus le marché. Une pétition signée du Comité n'aura guère de poids auprès du monde extérieur, si elle doit dépendre de l'influence des signataires. Cela ne veut pas dire que le Comité n'en présentera aucune. Il en présentera certainement, lorsque la rapidité d'action sera essentielle ou lorsque pour certaines raisons de convenances, d'autres ne seront pas disposés à signer. A dire vrai, recueillir des signatures pour d'importantes pétitions sera un des moyens de sonder l'opinion publique; et on s'assurera ainsi de l'esprit de sacrifice dans l'élite du pays. Pour les masses et pour l'action intérieure, le Comité a une grande valeur représentative. Il serait probablement difficile de découvrir deux hommes représentant mieux l'opinion musulmane que Shaukat Ali et Hasrat Mohani. Les autres, bien que moins connus, ont été choisis pour les qualités, qu'on leur connaît, de force, de patience, de calme, de franchise, de courage devant les difficultés.

On a prétendu que je devrais être à la tête du mouvement. Cette déclaration n'est vraie qu'en partie[66]. Ce n'est pas par esprit d'humilité que je le dis, mais parce que c'est rigoureusement exact. Si la croyance que je dirige le mouvement se répandait, cela pourrait lui être fatal. Je le dirige en ce sens que, pour l'instant, je suis celui dont les conseils sont les plus appréciés et qui, plus que quiconque, a résolu de faire aboutir le programme de Non-Coopération. Mais je n'ai pas la prétention de représenter l'opinion musulmane. Je puis seulement essayer de l'interpréter. Seul, il me serait impossible d'entraîner des masses musulmanes, et si j'essayais de vouloir discuter, à propos de religion, avec la meilleure opinion musulmane, je me verrais dûment hué par un auditoire mixte. Seulement si j'étais Musulman, je ne craindrais point de discuter certaines questions devant une assemblée musulmane, même si je devais tenir tête à un grand nombre. Je considère que je suis un travailleur avisé; ma sagesse consiste en un sentiment très net de ce qui me manque. J'espère que je ne dépasse jamais mes limites; en tout cas ce n'est jamais consciemment. Il faut que tout Musulman intelligent se rappelle ce qui me manque et à quoi se bornent mes fonctions. L'ignorer serait fatal au succès du mouvement. Il ne faut pas qu'en m'associant avec le mouvement, je rende les travailleurs pour la Cause indolents et indifférents. Mon association avec le mouvement pour donner de bons résultats doit être la source d'une attention plus grande, d'un sentiment de responsabilité plus fort, d'une ardeur au travail supérieure et d'une activité plus efficace. Je puis élaborer des plans, mais leur exécution doit toujours demeurer entre les mains des travailleurs musulmans. Il faut que le mouvement soit organisé et dirigé par eux, avec l'aide d'amis comme moi, mais aussi sans leur aide s'il est nécessaire. Il ne faut pas s'attendre à ce que je forme des Non-Coopérateurs, les chefs musulmans seuls le peuvent. Quelle que soit l'étendue du sacrifice chez moi, elle ne peut produire dans le monde musulman l'esprit de Non-Coopération, c'est-à-dire de sacrifice, pour des questions religieuses. Il faudra que les chefs musulmans montrent cet esprit en eux-mêmes, avant que la masse le développe en elle.

Et maintenant, il m'est facile de répondre à la question: «Pourquoi n'y a-t-il pas d'Hindous au Comité?»--Le Comité suprême ne peut être composé que de Musulmans. Je considère que ma présence même est un mal, mais un mal nécessaire, à cause de mes connaissances particulières. Je suis un spécialiste de la Non-Coopération. Je l'ai expérimentée avec succès. La résolution de Non-Coopération fut conçue par moi, à la conférence de Delhi. Je fais donc partie du Comité comme spécialiste, et non parce que je suis Hindou. Mes fonctions sont uniquement celles de conseiller. Que je sois un Hindou convaincu, persuadé que tout Hindou doit considérer de son devoir de soutenir les Musulmans jusqu'au bout de la Non-Coopération, c'est assurément un avantage pour le Comité. Mais cet avantage était à sa disposition, que j'en fisse partie ou non.

Puisque j'examine en ce moment les relations des Hindous avec le Mouvement pour le Califat, j'aimerais en profiter, quitte à me répéter, pour établir ma position bien nettement.

La réclamation des Musulmans me paraissant juste, j'ai l'intention de me joindre à eux jusqu'au bout de la Non-Coopération. Et je considère que cette attitude est absolument compatible avec la fidélité que je dois à la Grande-Bretagne. Seulement, je ne suivrais pas les Musulmans dans une campagne de violence. Je ne pourrais, par exemple, favoriser une invasion de l'Inde par l'Afghanistan, en vue d'obtenir de meilleures conditions de paix. A mon avis, le devoir d'un Hindou est de résister à toute incursion dans l'Inde, quand bien même ce serait dans le but mentionné plus haut. De même que son devoir est d'aider ses frères musulmans à obtenir satisfaction à leur juste demande, par la Non-Coopération ou par quelque autre forme de souffrance, si grande soit-elle, tant qu'elle ne risque pas de faire perdre à l'Inde sa liberté et n'inflige de violence à personne. J'ajouterai que je me suis jeté à corps perdu dans la Non-Coopération, ne fût-ce que pour éviter un conflit armé de ce genre.

23 juin 1920

[66] Les rapports de Gandhi avec le mouvement sont expliqués en détail, dans la fameuse lettre qu'il adressa au Vice-Roi, pour l'inauguration de la Non-Coopération. Il écrit:

«Votre Excellence,

«Comme dans une certaine mesure vous m'avez honoré de votre confiance et que je souhaite sincèrement le bien de l'Empire Britannique, je considère que je dois à Votre Excellence de lui expliquer, et par son intermédiaire, d'expliquer aux ministres de Sa Majesté, mon attitude au sujet de la question du Califat.

«Tout à fait au début de la guerre, alors que j'organisais à Londres un Corps d'Ambulanciers, la question du Califat commençait déjà à m'intéresser. Je sentis combien le petit monde musulman de Londres était ému, lorsque la Turquie décida de mêler son sort à celui de l'Allemagne. Lorsque je rentrai aux Indes en janvier 1915, je retrouvai chez les Musulmans que je rencontrai la même inquiétude ardente. Elle devint intense, lorsque la nouvelle des traités secrets se répandit. Leur esprit s'emplit de méfiance, et le désespoir s'empara d'eux. Déjà à cette époque, je conseillai à mes amis musulmans de ne pas se laisser aller au désespoir, mais d'exprimer leur crainte et leurs espérances, d'une façon disciplinée. Il faut admettre que pendant ces cinq années dernières l'Inde musulmane a su remarquablement se contenir et que les chefs ont su conserver sur les sections turbulentes de la communauté une autorité absolue.

«Les conditions de la paix et la défense qu'en a prise Votre Excellence donnèrent aux Musulmans de l'Inde un coup dont ils se remettront difficilement. Les conditions violent toutes les promesses ministérielles et ne tiennent aucun compte des sentiments musulmans. Je considère qu'étant un Hindou sincère, désirant conserver avec mes compatriotes musulmans les rapports les plus amicaux, je serais un fils indigne de l'Inde si je ne les soutenais, à l'heure de l'épreuve. Leur cause, à mon humble opinion, est juste. Ils déclarent que si l'on respecte leurs sentiments, il ne faut pas «punir» la Turquie. Les soldats musulmans ne se sont pas battus pour infliger à leur propre Calife une punition, ni pour le priver de ses territoires. Pendant la durée entière de ces cinq années, l'attitude des Musulmans a été conséquente avec elle-même.

«Mon devoir envers l'Empire, auquel je dois fidélité, m'oblige à combattre la violence cruelle faite aux sentiments musulmans. Autant qu'il m'est possible d'en juger, la plupart des Hindous et des Musulmans ne croient plus à la justice et à l'honneur britanniques. Le rapport de la majorité du Comité Hunter, la dépêche de Votre Excellence à ce sujet et la réponse de M. Montague n'ont fait qu'augmenter la méfiance.

«Etant donné ces circonstances, il n'y a pas d'autre parti à prendre, pour un homme comme moi, que de rompre tout rapport avec l'administration britannique ou, si je crois encore à la supériorité de sa constitution sur les autres actuellement en vigueur, d'adopter les moyens qui me permettront de réparer le mal qui a été accompli et de faire renaître ainsi la confiance. Je n'ai pas cessé de croire à cette supériorité et je ne désespère pas que d'une façon quelconque justice soit faite si nous savons nous montrer suffisamment capables de souffrir. En vérité, mon opinion sur cette Constitution, c'est qu'elle ne vient en aide qu'à ceux qui s'aident eux-mêmes. Je ne crois pas qu'elle protège les faibles. Elle laisse une entière liberté aux forts, pour qu'ils conservent et développent leur force. Sous cette Constitution, les faibles sont écrasés.

«C'est donc parce que j'ai foi dans la Constitution Britannique que j'ai conseillé à mes amis Musulmans de retirer leur concours au Gouvernement de Votre Excellence, et aux Hindous de se joindre à eux, si les conditions de la paix ne sont pas révisées et réglées d'après les promesses solennelles faites par les Ministres et d'accord avec les sentiments musulmans.

«Trois moyens s'offraient aux Musulmans pour montrer énergiquement leur désapprobation de l'injustice extrême dont les Ministres de sa Majesté s'étaient rendus complices, s'ils n'en ont pas été réellement les auteurs; ce sont:

1º Avoir recours à la violence.

2º Conseiller l'émigration en masse.

3º Ne pas être complice de l'Injustice, en refusant de coopérer avec le Gouvernement.

«Votre Excellence doit savoir qu'il fut un temps où les plus hardis, quoique les moins réfléchis des Musulmans, étaient en faveur de la violence; et l'«Hijrat» (émigration) n'a pas encore cessé d'être un cri de guerre. J'ose prétendre qu'à force de raisonner avec patience, je suis parvenu à détourner le parti de la violence de ses façons de procéder. J'avoue que je n'ai pas réussi (je ne l'ai même pas essayé) à le détourner de la violence pour des raisons morales, mais pour des raisons utilitaires. Le résultat fut en tout cas pour l'instant d'empêcher la violence. Le parti de l'Hijrat a été réprimé, mais son activité n'a pas été complètement anéantie. Je suis persuadé qu'aucune répression n'eût pu empêcher une éruption violente, si le peuple ne lui avait opposé une forme d'action directe qui demandait un sacrifice considérable et qui assurait le succès, une fois adoptée largement par le public. La Non-Coopération était la seule manière digne et constitutionnelle d'une action directe de ce genre. Car c'est un droit reconnu de temps immémorial que le sujet peut refuser son aide au maître qui gouverne mal.

«J'admets cependant qu'il y a de grands risques à ce que la Non-Coopération soit entreprise par des masses. Mais dans une crise comme celle que traversent les Musulmans, il n'existe pas de mesure sans risques qui puisse amener le résultat désiré. Ne pas courir de risques à présent, c'est en provoquer de bien plus grands, sinon la destruction virtuelle de la Loi et de l'Ordre.

«Il reste cependant un moyen d'échapper à la Non-Coopération. La délégation musulmane a demandé à Votre Excellence de diriger vous-même l'agitation, ainsi que l'a fait votre distingué prédécesseur, au moment des difficultés Sud-Africaines. Mais si vous trouvez que cela vous est impossible et si la Non-Coopération devient une nécessité absolue, j'espère que Votre Excellence me fera l'honneur de croire que ceux qui ont suivi mes conseils et moi-même sommes guidés uniquement par un sentiment rigoureux de notre devoir.

«J'ai l'honneur de demeurer le fidèle serviteur de Votre Excellence.

M. K. GANDHI.»

PROGRAMME DE NON-COOPERATION

Comment agir et quand.

Détails sur la première phase.

On a posé au Comité de Non-Coopération un grand nombre de questions pour savoir ce qu'il espérait faire et quelles étaient les méthodes à adopter pour commencer la Non-Coopération.

Le Comité désire faire bien comprendre que tout en s'attendant à ce que chacun réponde absolument à sa demande, il souhaite également entraîner les membres les moins résolus. Il veut enrôler la sympathie passive, sinon la coopération active du pays tout entier.

Par conséquent ceux qui ne pourraient faire de sacrifice physique peuvent aider en souscrivant, ou en travaillant pour le mouvement.

Si la Non-Coopération devient nécessaire, voici ce que le Comité a décidé pour la première phase:

1. Abandon de tous titres et postes honorifiques.

2. Refus de participer aux emprunts du Gouvernement.

3. Refus, de la part des avocats et hommes de loi, d'exercer leur profession. Règlement de tous les litiges par arbitrage privé.

4. Boycottage des Ecoles du Gouvernement par les parents.

5. Boycottage des Conseils Réformés.

6. Refus de prendre part aux réceptions du Gouvernement et autres cérémonies semblables.

7. Refus d'accepter tout poste militaire ou civil en Mésopotamie, ou de s'engager pour servir dans l'armée, particulièrement dans les territoires turcs actuellement administrés, en violation des promesses qui ont été faites.

8. Répandre le Swadeshi. Pousser vigoureusement au progrès du Swadeshi, en amenant les gens, au moment de cet éveil religieux et national, à se rendre compte que leur premier devoir envers leur pays est de se montrer satisfaits de ce qu'il produit et de ce qu'il manufacture.

Il faut faire progresser le Swadeshi, sans attendre le 1er Août. C'est une règle de conduite éternelle qu'on ne devra pas abandonner, même lorsque l'accord sera fait.

Il sera bon, dès maintenant de n'accepter ni poste civil, ni poste militaire, et de cesser de souscrire à tout emprunt du Gouvernement ancien ou récent.

Quant au reste, il faut se rappeler que la Non-Coopération ne commence pas avant le 1er Août prochain.

Nous faisons et ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour éviter d'avoir recours à une rupture aussi sérieuse avec le Gouvernement, en demandant avec instance aux Ministres de Sa Majesté de réclamer la révision d'un traité qui a été universellement condamné.

Ceux qui ont conscience de leur responsabilité et de la gravité de la cause n'agiront pas isolément, mais de concert avec le Comité. Le succès dépend entièrement d'une Non-Coopération disciplinée et concertée; et celle-ci est subordonnée à une stricte obéissance aux instructions, au calme et à l'absence totale de violence.

14 juillet 1920.

LA LOI DES MAJORITÉS

Mrs Besant a lu le compte-rendu du discours que j'ai fait à la Réunion organisée au Pendjab par les Ligues pour le Home Rule de l'Inde et l'Union Internationale de Bombay; et, voyant que j'ai réclamé des poursuites contre le Général Dyer et la mise en accusation de Sir Michael O'Dwyer, elle demande comment j'ai pu proposer une motion dont je n'avais pas approuvé les termes. M. Shastriar s'est également montré inquiet de cet acte. Je n'ai eu sous les yeux aucun résumé de mon discours et ne puis dire par conséquent s'il a été convenablement reproduit. Comme j'ai parlé en gujerati, il est possible que la traduction donnée soit infidèle. Je vais essayer d'expliquer moi-même ma position. Je le fais volontiers, car j'estime que le principe soulevé par ces deux grands chefs est fort important.

On m'a souvent accusé d'avoir un caractère inflexible. On m'a dit que je ne voulais pas m'incliner devant la décision de la majorité. On m'a accusé d'être un autocrate... Je me flatte au contraire d'être de nature souple pour tout ce qui n'est pas d'importance vitale. J'ai horreur de l'autocratie. J'attache beaucoup trop de valeur à ma propre liberté et à ma propre indépendance pour ne pas les chérir chez autrui. Je ne désire pas qu'un seul être me suive, si je n'ai pas fait appel à sa raison. Je suis si peu conventionnel que j'irais jusqu'à renier la divinité des plus antiques Shastras, s'ils ne pouvaient convaincre ma raison. Mais l'expérience m'a démontré que, pour vivre dans la société et pour conserver mon indépendance, il me faut limiter l'indépendance absolue aux questions qui sont de la plus haute importance. Dans toutes les autres qui n'obligent pas à sacrifier sa religion ou son code moral, il faut s'incliner devant la majorité. Dans le cas présent, j'ai trouvé la possibilité d'expliquer mon attitude. Le pays a eu de nombreux exemples de ma nature inflexible. Elle était heureuse d'avoir une occasion de pouvoir céder sans danger. Je n'ai pas cessé de croire que le pays a tort de réclamer la poursuite du Général Dyer et la mise en accusation de Sir Michael. Mais ceci est l'affaire des Anglais. Mon but est de m'assurer que ceux qui ont fait le mal quittent le service du Gouvernement. Rien de ce que j'ai vu depuis n'a fait changer mon opinion à ce sujet. Et c'est ce que j'ai dit clairement, à la réunion même, où j'ai proposé la motion. Je l'ai proposée, parce qu'il n'y a rien d'immoral à demander des poursuites contre le Général Dyer. Le pays a le droit de le faire. Le Sous-Comité du Congrès avait déclaré que l'abandon de ce droit serait assurément utile au bien de l'Inde. Je croyais par conséquent ma position tout à fait claire, à savoir: que j'étais toujours opposé à l'idée de poursuite, mais que néanmoins je n'avais aucune objection à proposer la motion, puisque celle-ci ne pouvait par elle-même faire aucun mal.

J'admets cependant que c'était une expérience dangereuse que de prendre cette résolution, pendant la crise que nous traversons. Tandis que nous élaborons de nouvelles règles de conduite pour le public et que nous essayons d'instruire, d'influencer et de guider les masses, il est dangereux de rien faire qui puisse les déconcerter ou nous donner l'apparence de «nous humilier devant la multitude». Je crois qu'à l'heure présente, il vaut mieux être qualifié d'obstiné et d'autocrate que d'avoir seulement l'air d'être influencé par la multitude, et de désirer son approbation. Ceux qui prétendent diriger les masses doivent résolument se refuser à se laisser mener par elles, si l'on veut éviter le règne de la populace déchaînée et si l'on désire pour le pays un progrès bien ordonné. Je crois que non seulement il est insuffisant de protester simplement de ses opinions et de se soumettre à l'opinion générale, mais qu'il est nécessaire dans les questions d'importance vitale que les chefs agissent en sens inverse de l'opinion de la masse, si cette opinion ne se recommande pas à leur raison.

14 juillet 1920.

BOYCOTTAGE DES CONSEILS

Pundit Rambhuji Dutt Chaudhry s'est rangé parmi les adversaires de Lala Lajpat Rai au sujet du boycottage des Conseils. Madras est divisé, la plupart des chefs Nationalistes semblent peu disposés à boycotter les Conseils. Le Mahratta s'est déclaré contre cette mesure dans un article où il donne des arguments très justes. Ses raisons pour s'opposer au boycottage sont au nombre de deux. 1º Si les Nationalistes s'abstiennent, les Modérés auront tous les sièges. 2º Puisque nous avons fait quelque progrès avec les Conseils législatifs il est probable que nous en ferons davantage, lorsque les représentants du peuple auront des pouvoirs plus étendus.

La première raison ne fait guère honneur à un grand parti populaire. S'il est mauvais de faire partie des Conseils, pourquoi les Nationalistes seraient-ils jaloux d'y voir entrer les Modérés? Doivent-ils participer au mal parce que les Modérés ne veulent pas s'abstenir? ou bien se dit-on que le mal ne pourrait être évité que si tous s'unissent pour le boycottage? Dans ce cas c'est montrer une ignorance totale du principe du boycottage. Nous boycottons une institution soit parce qu'elle nous déplaît, soit parce que nous ne voulons pas collaborer avec ceux qui la dirigent. Cette dernière raison seule est en cause pour les Conseils, et je déclare que dans un certain sens nous coopérons en en faisant partie, même si notre but est de faire de l'obstruction. La plupart des institutions, et particulièrement le Conseil Législatif Britannique, prospèrent malgré l'obstruction, et les obstructions disciplinées des Irlandais n'ont guère fait d'impression sur la Chambre des Communes. Les Irlandais n'ont pas obtenu le Home Rule qu'ils désiraient. Le Mahratta prétend que faire de l'obstruction serait de la Non-Coopération active et agressive. Je me permets d'y contredire. Selon moi c'est témoigner un manque de confiance en soi, c'est-à-dire en sa doctrine. On doute et on périt. Je ne crois pas que les chefs anglais ou Modérés puissent envisager avec tranquillité un boycottage nationaliste des Conseils. Nous voici face à face avec la réalité. Un seul Modéré tiendra-t-il à faire partie d'un Conseil si plus de la moitié des votants n'approuvent pas sa candidature? Je considère que ce ne serait pas constitutionnel car il ne représenterait pas sa circonscription. Le Boycottage que j'aurais en vue suppose une discipline des plus actives et une propagande attentive et s'appuie sur la croyance que les électeurs préfèreront un boycottage absolu à l'obstruction. Si l'on pense que le peuple lui-même ne désire pas le boycottage absolu le devoir de ceux qui y croient serait de démontrer aux électeurs combien le boycottage est supérieur à l'obstruction. Faire partie des Conseils est se soumettre au vote de la majorité c'est-à-dire coopérer. Par conséquent si nous voulons arrêter les rouages du gouvernement, comme c'est le cas, jusqu'à ce que nous ayons obtenu justice au sujet du Califat et du Pendjab, il nous faut opposer toutes nos forces au Gouvernement et refuser d'accepter le vote de la Majorité au Conseil parce que celui-ci ne représente pas la volonté du pays ni la nôtre. Mieux vaut un ministre qui refuse ses services, qu'un ministre qui sert en protestant. Servir en protestant prouve que la position n'est pas intolérable. Je prétends que la position créée par le Gouvernement est devenue intolérable et qu'il ne reste par conséquent rien d'autre à faire pour qui se respecte que la Non-Coopération, c'est-à-dire une abstention totale. Le Général Botha refusa de faire partie du Conseil de Lord Milner parce qu'il désapprouvait l'attitude de celui-ci dans ses rapports avec les Boers. Et le Général Botha réussit parce qu'il avait pour lui le Transvaal presque entier. Au point de vue politique le succès dépend de la façon dont le pays accepte le mouvement de boycottage. Au point de vue religieux, le succès est obtenu par l'individu dès que celui-ci agit selon ses principes, et son action assure le succès national parce qu'il en a posé les bases en montrant quel était le chemin le plus direct pour y arriver.

L'autre argument est que nous réussirons en faisant partie des nouveaux conseils parce qu'en somme nous n'avons pas si mal réussi déjà lorsqu'il nous est arrivé de faire partie de corps moins populaires. La réponse à cette objection c'est que la ligne de séparation n'existait pas encore: nous n'avions pas perdu confiance dans la loyauté et la justice britanniques, et peut-être qu'alors nous ne nous sentions pas assez forts pour mener à bien le boycottage, ou que nous n'en avions pas élaboré les méthodes comme nous l'avons fait depuis. Il est probable que ces trois raisons agissent aujourd'hui. Après tout, les façons de faire et les méthodes varient selon les temps. Il nous faut vieillir avec les années. La nourriture qui pouvait nous suffire lorsque nous étions enfants ne nous convient plus lorsque nous avons atteint l'âge d'homme.

14 juillet 1920.

LE PREMIER AOUT

Il est peu probable que les ministres de Sa Majesté promettent avant le 1er août de réviser les conditions de paix, et que par conséquent l'inauguration de la Non-Coopération soit suspendue. Le 1er août prochain sera aussi important dans l'histoire de l'Inde que le 6 avril l'an dernier. Le 6 avril fut le commencement de la fin de l'Acte Rowlatt. Personne ne peut s'imaginer que l'Acte Rowlatt puisse survivre devant l'agitation qui a été suspendue mais non abandonnée. Il doit être évident pour tous que la force qui arrachera la justice à un gouvernement récalcitrant est celle qui fera abroger la loi Rowlatt, et c'est la force du Satyâgraha, qu'on l'appelle Désobéissance civile ou Non-Coopération.

Un grand nombre de gens appréhendent la venue de la Non-Coopération à cause des événements qui se sont produits l'an passé. Ils craignent la fureur de la foule et la répétition des représailles qui en furent la conséquence et dont il n'y a guère d'exemple plus atroce dans l'histoire des temps modernes. Personnellement je crains moins la fureur du gouvernement que la fureur de la populace déchaînée. Celle-ci est un signe de folie nationale et par conséquent bien plus difficile à maîtriser que la première, limitée à un groupe restreint. Il est plus facile de renverser un gouvernement qui s'est montré incapable de gouverner que de guérir, dans une foule, des inconnus de leur folie. Mais de grands mouvements ne peuvent être arrêtés parce qu'un gouvernement ou un peuple, ou tous les deux perdent la tête. Nous apprenons et profitons par nos fautes et par nos erreurs. Aucun général, digne de ce nom, ne renonce à la bataille parce qu'il a subi des revers ou, ce qui revient au même, parce qu'il s'est trompé. Il nous faut donc entreprendre la Non-Coopération avec confiance et avec espoir. Comme par le passé, nous en marquerons le début par le jeûne et par la prière, indiquant ainsi le caractère religieux de la démonstration. Les affaires devront cesser ce jour là, des réunions auront lieu pour réclamer la révision des conditions de Paix et la justice pour le Pendjab et pour faire comprendre l'importance de la Non-Coopération jusqu'à ce que justice ait été obtenue. L'abandon des titres et des postes honorifiques commencera également en ce jour. On a exprimé, à ce propos, la crainte que l'avis en ait été donné dans un délai insuffisant. Cette crainte se dissipe aisément si l'on considère que le 1er août marque le début de la Non-Coopération. Ce n'est pas le seul jour où l'abandon de titres et de postes honorifiques peut avoir lieu. A dire vrai, je ne m'attends pas à ce qu'on réponde beaucoup à cet appel dès le premier jour. Une propagande vigoureuse sera nécessaire: chaque possesseur de titres devra être prévenu en personne et toutes les raisons pour lesquelles l'abandon demandé est un devoir devront lui être démontrées.

Mais le plus important dans cette campagne de Non-Coopération est de développer l'ordre, la discipline, la coopération parmi le peuple, la coordination parmi les travailleurs pour la cause. Une Non-Coopération pour être efficace dépend d'une organisation parfaite. Les milliers d'hommes qui se pressaient aux réunions dans le Pendjab m'ont convaincu que le peuple désire retirer sa coopération au gouvernement mais qu'il ne sait comment s'y prendre. La plupart ignorent comment fonctionnent les rouages compliqués de la machine gouvernementale. Ils ne se rendent pas compte que tout citoyen soutient silencieusement, mais non moins sûrement, le gouvernement du jour. Tout citoyen est donc par cela même responsable de chaque acte du gouvernement. Et il est absolument juste de sa part de le soutenir tant que les actions du gouvernement sont supportables. Mais quand celles-ci font du tort à lui-même et à la nation, il est de son devoir de lui retirer son appui.

Ainsi que je l'ai déjà dit, tous les citoyens ne savent pas agir d'une façon ordonnée. Le désordre est causé par la colère, l'ordre par une résistance intelligente. La première condition d'un succès véritable est par conséquent de s'assurer d'une absence totale de violence. La violence envers ceux qui représentent le gouvernement ou envers ceux qui ne se joignent pas à nous, c'est-à-dire qui soutiennent le gouvernement, représente un recul de notre cause, l'arrêt de la Non Coopération et le sacrifice inutile de vies innocentes. Ceux qui désirent voir la Non-Coopération réussir au plus vite se rappelleront que leur principal devoir est de veiller à ce qu'un ordre parfait règne autour d'eux.

28 juillet 1920.

LA NON-COOPÉRATION

Lettre adressée au Vice-Roi par M. Gandhi pour inaugurer la non-coopération.

«Je ne vous renvoie pas sans un serrement de cœur la médaille d'or Kaisar-i-Hind que votre prédécesseur m'avait offerte pour l'œuvre humanitaire accomplie par moi dans l'Afrique du Sud, la médaille de la guerre des Zoulous qui m'avait été remise en 1906 pour mes services comme officier responsable d'une ambulance de volontaires indiens, la médaille de la guerre des Boers pour les services que j'ai rendus pendant la guerre Sud-Africaine comme aide-surveillant d'un corps de brancardiers volontaires Indiens. Je me permets de vous renvoyer ces décorations conformément à un plan de Non-Coopération que nous inaugurons aujourd'hui et qui est lié au mouvement pour le Califat. Quelques précieuses que m'aient été ces distinctions, je ne puis continuer à les porter sans remords tant que mes compatriotes musulmans ont à souffrir d'un tort fait à leurs croyances religieuses. Certains événements qui se sont produits le mois dernier m'ont convaincu toujours davantage que, dans l'affaire du Califat, le Gouvernement Impérial s'est comporté d'une manière peu scrupuleuse, injuste et immorale et que pour défendre cette immoralité il a accumulé les torts. Je ne puis conserver pour un tel gouvernement ni respect, ni affection.

L'attitude du Gouvernement Impérial et celui de Votre Excellence au sujet de la question du Pendjab m'ont donné d'autres sujets de mécontentement. J'ai eu l'honneur, comme Votre Excellence le sait, de faire partie de la Commission du Congrès chargée de rechercher les causes des désordres du Pendjab au mois d'Avril 1919 et j'ai la ferme conviction que Sir Michael O'Dwyer était absolument incapable de remplir les fonctions de Gouverneur-Adjoint du Pendjab, et que sa politique fut la cause principale de la fureur de la foule, à Amritsar. Sans doute les excès commis par celle-ci sont impardonnables; les tentatives d'incendie, le meurtre de cinq Anglais innocents et le lâche attentat contre Miss Sherwood furent des incidents déplorables et gratuits. Mais les mesures de répression prises par le Général Dyer, par le Colonel Frank Johnson, le Colonel O'Brien, Mr Bosworth Smith, Rai Shri Ram Sud, Mr Mallik Khan et autres officiers n'étaient pas proportionnées aux crimes commis par le peuple et atteignirent une cruauté aveugle et une barbarie sans pareille dans l'histoire moderne. La légèreté avec laquelle votre Excellence a traité le crime officiel, la façon dont elle a exonéré Sir Michael O'Dwyer, le rappel de M. Montagu et par dessus tout la honteuse ignorance des événements du Pendjab et la froide indifférence pour les sentiments des Indiens montrées à la Chambre des Lords m'ont rempli des plus sérieuses craintes pour l'avenir de l'Empire, m'ont complètement éloigné du gouvernement actuel et me rendent absolument incapable de continuer à lui offrir comme je l'ai fait jusqu'ici ma coopération loyale.

A mon humble avis, la méthode habituelle qui consiste à faire de l'agitation au moyen de pétitions et de députations, etc., est un remède impuissant pour amener au repentir un gouvernement à ce point indifférent au bien de ceux dont il est responsable. Dans les pays d'Europe le peuple aurait fait une révolution sanglante pour effacer des injustices aussi sérieuses que celles du Pendjab et du Califat. Il aurait résisté de toute sa force contre semblable émasculation nationale impliquée par la dite injustice. Mais, la moitié de l'Inde est trop faible pour résister avec violence et l'autre ne le veut pas. Je me risque donc à suggérer le remède de la Non-Coopération qui permet à ceux qui le désirent de rompre avec le gouvernement, et qui, s'il ne s'accompagne pas de violence et s'accomplit avec méthode, doit l'obliger à faire un retour sur lui-même et à réparer le mal commis. Mais tout en poursuivant cette politique de Non-Coopération aussi loin que je pourrai entraîner le peuple, je ne perds pas l'espoir que vous voyiez la possibilité d'agir avec équité. Je prie donc respectueusement Votre Excellence de réunir en conférence les chefs reconnus du peuple et de chercher avec eux le moyen d'apaiser les Musulmans et de réparer l'iniquité commise envers le malheureux Pendjab.»

4 août 1920

LE CONGRÈS ET LA NON-COOPÉRATION

L'honorable Pundit Malaviyaji, pour qui j'ai la plus haute considération, et que j'ai souvent appelé du nom de Dharmatma (âme sainte) s'est adressé à moi, à la fois publiquement et en particulier, pour me demander de suspendre la Non-Coopération jusqu'à ce que le Congrès ait exprimé son opinion. Le Mahratta a été du même avis. Ces demandes m'ont fait réfléchir mais je regrette de dire que je n'ai pu en tenir compte. Je ferais et donnerais beaucoup pour plaire au Punditji. Je désire infiniment recevoir son approbation et sa bénédiction pour toutes mes actions. Mais un devoir plus haut m'oblige à ne pas me détourner du plan adopté par le Comité de Non-Coopération. Il est certains moments dans la vie où il faut agir, même s'il est impossible d'entraîner avec soi ses meilleurs amis. Lorsqu'il y a conflit de devoirs la «petite voix silencieuse» doit être l'arbitre final.

La raison pour laquelle on me demande de suspendre l'action de la Non-Coopération, c'est que le Congrès doit se réunir prochainement, qu'il considérera toute la question de la Non-Coopération et qu'il statuera. «Il vaudrait donc mieux», dit Punditji «attendre la décision du Congrès.» A mon humble avis le devoir d'un membre du Congrès n'est nullement de consulter celui-ci avant d'agir, lorsqu'il n'a aucun doute sur la question. Sinon, ce serait l'inertie.

Le Congrès est en somme le porte-parole de la nation. Lorsqu'on a une politique ou un programme que l'on aimerait voir adopter, mais pour lequel on désire cultiver l'opinion publique, on s'adresse naturellement au Congrès pour qu'il le discute et forme une opinion. Mais lorsque l'on possède une foi inébranlable dans une certaine action ou dans une politique particulière, attendre que le Congrès se prononce serait folie. Il faut au contraire agir et en démontrer l'efficacité afin de décider la nation à l'adopter.

Ma fidélité au Congrès m'ordonne de suivre sa politique si celle-ci n'est pas contraire à ma conscience. Si je fais partie d'une minorité je n'ai pas le droit de poursuivre ma politique au nom du Congrès. La décision du Congrès sur une question donnée ne veut pas dire qu'il soit interdit à un membre du Congrès d'accomplir une action opposée, mais qu'en ce faisant il agit à ses risques et périls et sachant qu'il n'est pas soutenu par le Congrès.

Tout membre du Congrès, tout corps public a le droit et parfois même le devoir d'exprimer son opinion personnelle, d'agir d'après elle et de devancer ainsi le verdict du Congrès. C'est même la meilleure façon de servir la nation. En inaugurant une politique mûrement réfléchie nous fournissons à un grand corps délibérant comme le Congrès, les moyens de se faire une opinion bien informée. Le Congrès ne peut exprimer une opinion nationale quelque peu précise à moins que certains d'entre nous ne possédions des idées nettes sur un plan d'action particulier. Si tous nous tenions en suspens notre opinion, le Congrès se verrait également forcé de faire de même.

Dans toute institution il existe trois classes de gens. Ceux dont les vues sont favorables à une politique donnée, ceux dont les vues sont bien définies mais défavorables et ceux qui n'ont pas de vues bien définies. Pour ce dernier et nombreux groupe c'est le Congrès qui décide. Je suis certain que si nous voulons arriver à faire quelque chose des Réformes, il nous faudra créer une atmosphère pure, saine, élevée au lieu de l'atmosphère malsaine, fétide et avilissante qui existe actuellement. Je considère que notre premier devoir est d'obtenir justice du Gouvernement Impérial pour le Califat et le Pendjab. Dans ces deux questions l'injustice se maintient par les mensonges et l'insolence. Je considère donc qu'il est du devoir de la Nation de débarrasser le Gouvernement de cette souillure avant de pouvoir coopérer avec lui. Même l'opposition ou l'obstruction est possible lorsqu'il y a respect et confiance réciproques. A l'heure présente, l'autorité qui gouverne n'a aucun respect ni pour nous ni pour nos sentiments. Nous n'avons pas foi en elle. La Coopération dans de telles circonstances devient un crime. Je ne puis, avec des vues aussi absolues que les miennes, servir le Congrès et le pays autrement qu'en les mettant en pratique et en fournissant ainsi au Congrès de quoi former sa propre opinion.

Suspendre la Non-Coopération serait pour moi manquer de parole à mes frères musulmans. Ils ont un devoir religieux à remplir. Leur sentiment religieux a été profondément blessé par un mépris total des lois de la justice et des promesses des ministres britanniques. Il faut maintenant que les Musulmans agissent. Ils ne peuvent attendre que le Congrès prenne une décision. Ils peuvent seulement espérer que le Congrès ratifiera leur action et partagera leur tristesse et leur fardeau. Leur action ne saurait être remise jusqu'à ce que le Congrès ait décidé une politique, pas plus que leur plan d'action ne saurait être modifié par une décision contraire de sa part, à moins qu'il ne soit démontré que cette action serait une faute. Le Califat est pour eux une question de conscience, et dans les questions de conscience, la loi de la Majorité n'existe pas.

4 août 1920.

LA DOCTRINE DE L'ÉPÉE

Il est à peu près impossible, à notre époque où la force brutale est maîtresse, d'imaginer que personne puisse rejeter la loi de suprématie de la force brutale. Aussi je reçois des lettres anonymes me conseillant de ne pas entraver la marche de la Non-Coopération même s'il arrivait que la violence populaire éclatât. Certains viennent me trouver, et présumant qu'en secret je dois préparer une action violente, me demandent quand viendra l'heureux moment de déclarer ouvertement la violence. Ils m'assurent que les Anglais ne plieront jamais que devant la violence ouverte ou secrète. Il en est d'autres encore qui me croient, paraît-il, le plus grand scélérat de l'Inde parce que je ne dis jamais quelle est mon intention véritable[67] et ils n'ont pas l'ombre d'un doute que je crois à la violence autant que la plupart.

Puisque la doctrine de l'épée a pour la majorité de l'humanité une telle importance, que le succès de la Non-Coopération dépend avant tout de l'absence de violence pendant la durée du mouvement et que ma manière de voir à ce sujet affecte la conduite d'un grand nombre de gens, je tiens à l'expliquer aussi clairement que possible.

Je crois en vérité que s'il fallait absolument faire un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. Par exemple, lorsque mon fils aîné m'a demandé ce qu'il aurait dû faire s'il avait été avec moi en 1908, quand je fus victime d'un attentat, si son devoir eût été de fuir et de me laisser tuer ou d'employer la force pour me défendre, je lui ai répondu que son devoir aurait été de me défendre, même s'il lui avait fallu employer la violence. C'est pourquoi je suis d'avis que ceux qui croient à la violence apprennent le maniement des armes. Je préférerais assurément que l'Inde eût recours aux armes pour défendre son honneur plutôt que de la voir devenir ou rester lâchement l'impuissant témoin de son déshonneur.

Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence: pardonner est plus viril que punir. Le pardon est la parure du soldat. Mais s'abstenir n'est pardonner que s'il y a possibilité de punir; l'abstention n'a aucun sens si elle provient de l'impuissance. On ne peut guère dire que la souris pardonne au chat lorsqu'elle se laisse croquer par lui. Je comprends par conséquent le sentiment de ceux qui réclament le châtiment mérité par le général Dyer et par ses pareils. Ils le déchireraient s'ils le pouvaient. Mais je ne crois pas que l'Inde soit impuissante; je ne crois pas être moi-même une créature impuissante; seulement je tiens à employer plus utilement les forces de la nation et les miennes.

Qu'on ne se méprenne pas sur mes paroles! La force ne dépend pas de la capacité physique; elle procède d'une volonté indomptable. Un Zoulou quelconque, si l'on ne considère que sa force corporelle, est un adversaire plus que redoutable pour un Anglais ordinaire. Et pourtant le Zoulou s'enfuit devant un jeune Anglais parce qu'il a peur de son revolver ou de ceux qui s'en serviraient pour lui. Il craint la mort et malgré son corps vigoureux il manque de nerfs. Nous qui habitons l'Inde, nous pouvons en un moment nous rendre compte qu'il est inutile à 100000 Anglais de chercher à effrayer 300 millions d'êtres humains. Un pardon net serait la reconnaissance nette de notre force. Un pardon éclairé ferait monter en nous une vague formidable de force qui rendrait impossible à un Dyer ou à un Johnson d'accumuler des outrages sur notre malheureux pays... L'Inde aura tout avantage à renoncer au droit qu'elle a de punir. Nous avons de meilleures choses à faire, une mission plus noble à prêcher au monde.

Je ne suis pas un visionnaire. Je prétends être un idéaliste pratique. Le culte de la Non-violence n'est pas uniquement pour les Rishis (sages) et les saints. Il est aussi pour le vulgaire. La Non-Violence est la loi de l'espèce humaine comme la violence est celle de la brute. L'esprit sommeille chez la brute et celle-ci ne connaît d'autre loi que la force physique. La dignité de l'homme réclame de lui l'obéissance à une loi supérieure,--à la puissance de l'esprit.

Je me suis donc permis de présenter à l'Inde l'antique loi du sacrifice de soi. Car le Satyâgraha et ses rejetons: la non-coopération et la résistance civile, ne sont que des noms nouveaux pour la loi de Souffrance. Les Rishis qui découvrirent la loi de la Non-Violence au milieu de la violence furent de plus grands génies que Newton. Ils furent de plus grands guerriers que Wellington. S'étant eux-mêmes servi d'armes ils en avaient compris l'inutilité et enseignèrent à un monde fatigué que le salut ne se trouvait pas dans la violence mais dans la Non-Violence.

La Non-violence sous sa forme dynamique veut dire souffrance consciente. Ceci ne veut point dire que nous devions nous soumettre humblement à la volonté de celui qui fait le mal mais que notre âme entière doit résister à la volonté du tyran. Un seul individu qui agit selon cette loi fondamentale peut défier la puissance entière d'un empire injuste pour sauver son honneur, sa religion, son âme et amener plus tard la chute de cet empire ou sa régénération.

Ainsi je ne demande pas à l'Inde de pratiquer la Non-violence à cause de sa faiblesse. Je veux qu'elle pratique la Non-violence étant consciente de sa force et de son pouvoir. L'Inde n'a pas besoin d'apprendre à manier les armes pour se rendre compte de sa force. Nous paraissons en avoir besoin parce que nous paraissons croire que nous ne sommes qu'une masse de chair. Je veux que l'Inde reconnaisse qu'elle possède une âme qui ne saurait périr et peut triompher de toutes les faiblesses matérielles et tenir tête à toute la coalition matérielle du monde entier... Mais comme je suis un homme pratique je n'attends pas que l'Inde ait reconnu la possibilité pratique de la vie spirituelle dans le domaine politique. L'Inde se considère impuissante et paralysée devant les canons, les tanks et les aéroplanes des Anglais; et elle adopte la Non-Coopération parce qu'elle se sent faible. Cela servira cependant au même but si un nombre suffisant met en pratique cette méthode: l'Inde sera délivrée du poids écrasant de l'Injustice Britannique.

Je distingue cette Non-Coopération du Sinn-Feinisme car elle est conçue de telle sorte qu'elle ne saurait être menée de front avec la violence. Mais j'invite même l'école de la violence à faire l'essai de cette Non-Coopération pacifique. Elle n'échouera pas à cause de faiblesse inhérente, mais parce qu'elle n'aura pas éveillé assez d'ardeur en réponse. Alors viendra le moment du danger véritable. Les hommes d'âme élevée, qui ne pourront endurer davantage l'humiliation nationale, donneront libre cours à leurs sentiments de colère. Ils adopteront la violence. Si je ne me trompe, ils périront sans s'être délivrés et sans avoir délivré leur pays de l'injustice. En adoptant la doctrine de l'épée, il est possible que l'Inde remporte une victoire momentanée. L'Inde cessera d'être alors ce dont mon cœur est fier. Je suis marié à l'Inde parce que je lui dois tout. J'ai l'absolue croyance qu'elle a une mission à remplir dans le monde. Elle ne doit pas copier aveuglément l'Europe. Si l'Inde accepte la doctrine de l'épée, ce sera pour moi l'heure de l'épreuve. J'espère que moi je ne faillirai pas. Ma religion ne connaît pas de frontières géographiques. Si ma foi est vivante, elle dépassera mon amour pour l'Inde même. J'ai voué ma vie au service de l'Inde par la religion de la Non-Violence que je crois être la racine même de l'Hindouisme.

En attendant je supplie ceux qui doutent de moi de ne pas troubler la marche paisible de la lutte qui vient de commencer, par l'incitation à la violence, en s'imaginant que je la désire. Je hais le secret comme un crime. Qu'ils tentent l'épreuve de la Non-Coopération et ils verront que je n'en ai pas fait la moindre restriction mentale.

11 août 1920.

[67] Dans un article du 22 décembre de la même année M. Gandhi exprimera ce qu'il pense du «Péché du Secret».

«Un des fléaux de l'Inde est souvent le péché du secret. Par crainte des conséquences nous conversons à voix basse. Nulle part ce secret ne m'a obsédé comme au Bengale. Tout le monde veut vous adresser la parole «en particulier». J'ai été vivement peiné de voir des jeunes gens innocents regarder autour d'eux avant d'ouvrir la bouche pour s'assurer qu'un tiers ne les écoutait pas. L'on y soupçonne tout étranger de faire partie de la police secrète. On m'a conseillé de me défier des étrangers. Ma coupe de tristesse fut pleine à déborder lorsqu'on m'eût dit que l'étudiant inconnu qui présidait la séance était de la police secrète. Je pourrais citer le nom d'au moins deux chefs éminents et appartenant à la haute société indienne que l'on accuse d'être des espions du gouvernement.

Je remercie Dieu d'être parvenu depuis des années à considérer le secret comme un péché, surtout en matière politique. Si nous avions conscience que Dieu est présent et qu'il est témoin de tout ce que nous faisons, nous n'aurions rien à cacher à personne ici-bas. Nous n'oserions avoir de mauvaises pensées devant notre Créateur et encore moins les exprimer. L'impureté seule cherche l'obscurité et le secret. La tendance de la nature humaine est de cacher ce qui est sale, nous n'aimons ni toucher ni voir les choses malpropres; nous les dissimulons. Et ainsi en est-il de nos paroles... Le moyen le meilleur et le plus rapide de nous débarrasser de cette police secrète dégradante et corrosive est de faire un effort pour penser tout haut, de n'avoir de conversation privée avec personne et de cesser de craindre les espions. Il faut ignorer leur présence et traiter chacun comme un ami qui possède le droit de connaître toutes nos pensées et tous nos projets.

Je sais que j'ai atteint les résultats les plus satisfaisants en développant au grand jour mes plans les plus hardis. Je n'ai jamais perdu une seconde de ma tranquillité parce qu'il y avait des détectives près de moi. Le public ignore peut-être que, pendant toute la durée de mon séjour dans l'Inde, j'ai été filé. Non seulement je n'en ai éprouvé aucun ennui mais j'ai même accepté quelques services amicaux de la part de ces messieurs et certains se sont excusés d'être forcés de me suivre. En général ce que je disais devant eux, tout le monde en avait déjà connaissance. Il en résulte qu'à présent je ne fais pas même attention à leur présence et je doute que le gouvernement soit beaucoup plus avancé parce que mes actions ont été surveillées par ses agents secrets...».

PROGRAMME DE NON-COOPÉRATION

Première phase.

Le Comité de Non-Coopération a inclus, dans la première phase du programme de Non-Coopération, le boycottage des tribunaux par les magistrats et des écoles et collèges universitaires de l'Etat par les parents ou les étudiants. Je sais que seule ma réputation de travailleur et de combattant m'a empêché d'être accusé ouvertement de démence pour avoir conseillé le boycottage des tribunaux et des écoles.

J'ose prétendre cependant qu'il y a quelque méthode dans ma folie. Il n'est pas nécessaire de beaucoup réfléchir pour se rendre compte que par les Tribunaux un gouvernement établit son autorité, et que par ses écoles qu'il forme les employés et autres fonctionnaires. Ce sont deux institutions saines lorsque le gouvernement qui en a la responsabilité est relativement juste. Mais lorsque le gouvernement est injuste, elles deviennent des pièges mortels.

En ce qui concerne les magistrats, aucun journal n'a attaqué ma manière de voir sur la Non-Coopération avec autant d'opiniâtreté que le Leader d'Allahabad. Il a tourné en dérision l'opinion que j'ai exprimée sur les magistrats dans le petit livre Le Home Rule Indien, écrit par moi en 1918. Mes opinions n'ont point changé et si j'en trouve le temps j'espère les développer dans ces colonnes. Je m'en abstiens pour l'instant, mes vues personnelles n'ayant rien à voir avec le conseil que j'ai donné aux magistrats de suspendre leurs fonctions. Je propose que la Non-Coopération leur demande d'abandonner leur charge. Personne peut-être ne coopère autant qu'eux avec le Gouvernement, par l'intermédiaire des Tribunaux. Ils interprètent la loi auprès du peuple et soutiennent ainsi l'autorité... On prétend que ce sont les magistrats qui ont lutté contre le gouvernement avec le plus d'énergie. Il est possible que ce soit vrai en partie, mais cela ne répare pas le mal qu'ils font et qui est inhérent à leur profession. Et par conséquent, lorsque la nation cherche à paralyser le gouvernement, il faut que cette profession cesse d'exercer. Mais, disent les critiques, le gouvernement sera enchanté de voir les avocats et les plaideurs tomber dans le piège que je leur tends. Je ne le crois pas. Ce qui peut être vrai en temps ordinaire ne l'est pas en temps extraordinaire. En temps normal le gouvernement peut s'irriter contre les magistrats qui blâment vigoureusement ses méthodes et ses manières de faire, mais en face d'une action vigoureuse, il ne tiendra pas à perdre l'appui que lui donne, par l'exercice de sa profession au tribunal, un seul de ses magistrats.

En outre, dans mon plan d'action, suspendre ses fonctions ne veut pas dire rester dans l'inertie. Les magistrats ne doivent pas se retirer pour prendre du repos. Il leur faudra persuader à leurs clients de boycotter les tribunaux. Ils improviseront des cours d'arbitrage pour régler les différends. Une nation qui veut forcer à la justice un gouvernement qui s'y refuse n'a guère le temps d'avoir des querelles individuelles. Les avocats devront le faire comprendre à leurs clients. Nos lecteurs ignorent probablement que pendant la guerre récente les magistrats les plus célèbres de l'Angleterre suspendirent leurs fonctions. Ceux qui abandonnèrent pour un temps leur profession consacrèrent leur journée entière au travail, au lieu de ne travailler que pendant leurs heures de loisir. La vraie politique n'est pas un jeu. Feu M. Gokhale déplorait que nous ne fussions pas arrivés à traiter la politique comme autre chose qu'un passe-temps. Nous n'imaginons point ce que notre pays a perdu pour avoir laissé des amateurs mener la bataille contre une bureaucratie entraînée, sérieuse et travailleuse.

Les critiques disent ensuite que les magistrats mourront de faim s'ils abandonnent leur profession. Ceci ne saurait être le cas pour les Sinhas[68] de la profession. De temps à autre ils cessent leur travail pour visiter l'Europe ou pour d'autres raisons. A ceux qui gagnent juste de quoi vivre, s'ils sont des hommes de bonne foi, chaque Comité Local du Califat pourra remettre des honoraires en échange de leur travail.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Maintenant quant aux Ecoles, je considère que si nous n'avons pas le courage d'interrompre l'instruction de nos enfants nous ne méritons pas de vaincre.

La première phase comprend l'abandon des titres et des distinctions. A dire vrai un gouvernement n'accorde pas de distinctions sans exiger plus que ces distinctions ne valent. Celui qui les gaspillerait serait bien mauvais ou bien extravagant. Sous un gouvernement qui dépend en grande partie de la volonté du peuple nous donnons notre existence pour recevoir un colifichet en symbole de nos services. Sous un gouvernement injuste qui brave la volonté du peuple, les riches Jagirs deviennent un signe de servitude et de déshonneur. Si on les considère ainsi, les écoles doivent être abandonnées sans un moment d'hésitation.

Pour moi, le plan tout entier de la Non-Coopération permet entre autres choses de juger de l'intensité, et de l'étendue de nos sentiments. Sommes-nous disposés à souffrir? On a dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que les possesseurs de titres répondent facilement à notre appel, parce qu'ils ne se sont jamais occupés des affaires nationales et que leurs distinctions ont été acquises trop chèrement pour les sacrifier ainsi. Je laisse l'argument à ceux qui l'emploient et j'ajoute: Et les parents des enfants? et les étudiants? Eux n'ont aucun rapport intime avec le gouvernement. Sentent-ils ou ne sentent-ils pas assez profondément pour sacrifier leurs études? Je prétends d'ailleurs qu'il n'y a pas de sacrifice à boycotter les écoles. Nous sommes inaptes à non-coopérer si nous ne sommes même pas capables d'organiser notre éducation d'une façon absolument indépendante du gouvernement. Chaque village devrait se charger d'organiser l'éducation de ses enfants. Je ne voudrais pas dépendre de l'aide du gouvernement. Si le réveil est véritable, il n'y aura pas lieu d'interrompre les études de la jeunesse un seul jour. Les maîtres qui dirigent actuellement les écoles du gouvernement, s'ils ont assez de caractère pour démissionner, pourront organiser les écoles nationales et enseigner à nos enfants les choses dont ils ont besoin et ne pas faire de la majorité d'entre eux des commis quelconques. Je compte sur Aligarh College pour donner l'exemple. L'effet moral produit en vidant nos Madrassas sera immense. Je suis persuadé que les parents et les étudiants hindous suivront l'exemple de leurs frères musulmans.

En vérité quelle plus noble éducation que de voir parents et étudiants placer leurs sentiments religieux au-dessus de la connaissance des belles-lettres. S'il était impossible d'organiser immédiatement l'enseignement littéraire des jeunes gens que l'on ferait sortir des écoles, ce leur serait un excellent entraînement de travailler comme volontaires pour la cause qui leur a fait quitter les écoles du gouvernement. Selon moi il en est pour la jeunesse comme pour les magistrats; se retirer ne veut pas dire mener une existence indolente; les jeunes gens qui quitteront leurs écoles devront chacun selon ses aptitudes, prendre part à l'agitation.

11 août 1920

[68] Lord Sinha, célèbre magistrat indien qui fut l'un des délégués à la Conférence de la Paix.

SOURCES RELIGIEUSES A L'APPUI DE LA NON-COOPÉRATION

Ce n'est pas sans la plus grande répugnance que j'engage une controverse avec un chef aussi érudit que Sir Narayan Chandavarkar. Mais comme auteur du mouvement de Non-Coopération le pénible devoir m'incombe d'exprimer mon opinion, même si elle est absolument opposée à celle des chefs que je respecte. Sir Narayan et moi semblons nous placer à différents points de vue lorsque nous lisons la Bible, la Gita et le Koran, ou tout au moins semblons les interpréter différemment. Il semble que nous donnions aux mots Ahimsa (Non-Tuer), en politique et en religion, un sens différent. Je vais essayer d'exprimer clairement ce que j'entends par ces termes courants et comment je comprends les différentes religions.

Je puis tout d'abord assurer à Sir Narayan que mon opinion n'a pas changé au sujet d'Ahimsa. Je crois toujours que l'homme, n'ayant pas reçu le pouvoir de créer, n'a pas le droit de détruire même la plus infime créature. La prérogative de détruire appartient uniquement au Créateur de tout ce qui vit. J'accepte l'interprétation de Ahimsa, à savoir que ce n'est pas seulement un état négatif consistant à ne pas faire de mal, mais un état positif, consistant à aimer, faire le bien, même à celui qui fait le mal. Mais cela ne veut pas dire aider celui qui fait le mal à continuer à commettre l'injustice ou le tolérer par notre consentement passif. Au contraire l'amour, l'état actif d'Ahimsa demande que l'on résiste à celui qui fait le mal en se séparant de lui-même, s'il doit en être offensé ou blessé physiquement. Par exemple si mon fils mène une existence dissolue, je ne dois pas l'y encourager en continuant à subvenir à ses besoins, mon amour pour lui m'oblige au contraire à lui retirer mon aide, même s'il doit en mourir, et le même amour m'impose l'obligation de lui ouvrir les bras quand il se repent. Mais je n'ai pas le droit de l'obliger à s'amender en employant la force brutale. Telle est selon moi la morale de l'histoire de l'Enfant Prodigue.

La Non-Coopération n'est pas un état passif, c'est un état intensément actif plus actif que la résistance physique ou la violence. Le terme: résistance passive, est une erreur. La Non-Coopération, dans le sens où je l'emploie, doit être non-violente et par conséquent ne punit pas, n'est pas vindicative et n'a pour base ni mauvais vouloir, ni haine. Il s'ensuit donc que ce serait de ma part un péché de servir le Général Dyer et de coopérer avec lui pour tirer sur des innocents; mais ce serait de ma part faire œuvre de pardon et d'amour que de le soigner et de lui sauver la vie s'il était dangereusement malade. Je ne puis employer ici le mot coopération comme Sir Narayan le ferait probablement. Je coopérerais mille fois avec le gouvernement actuel pour lui faire abandonner sa carrière criminelle, mais je n'entends pas coopérer un seul instant avec lui pour l'y encourager. Et je serais coupable d'une mauvaise action si je conservais un titre reçu de lui, une fonction dépendant de lui, ou si je soutenais ses tribunaux et ses écoles. Je préfère infiniment l'écuelle du mendiant aux plus riches biens offerts par ceux dont les mains sont encore souillées du sang versé au Jallianwala Bagh. Je préfère un mandat d'arrêt aux paroles mielleuses de ceux qui ont blessé les sentiments religieux de soixante-dix millions de mes frères musulmans.

Mon interprétation de la Gita est diamétralement opposée à celle de Sir Narayan. Je ne puis croire que la Gita enseigne la violence pour faire le bien. C'est avant tout une description du duel qui a lieu dans notre propre cœur. L'auteur divin s'est servi d'un événement historique pour inculquer cette leçon qu'il faut faire notre devoir au péril même de notre existence. Il inculque l'accomplissement de notre devoir, quelles qu'en puissent être les conséquences, car nous autres mortels, entravés par notre corps, ne pouvons contrôler que nos propres actions. La Gita distingue entre la puissance de la lumière et la puissance des ténèbres et démontre leur incompatibilité.

Jésus, selon mon humble opinion, était le prince des politiques. Il rendait à César ce qui appartenait à César. Il donnait au diable ce qui lui était dû. Il ne cessa de le fuir et il est dit que pas une seule fois il ne succomba à ses incantations. La politique de son temps consistait à chercher le bien du peuple en lui enseignant à ne pas se laisser séduire par le faux clinquant des prêtres et des pharisiens. Ces derniers dirigeaient et modelaient alors l'existence du peuple. De nos jours, le Gouvernement touche à chaque circonstance de notre vie. Il menace notre existence même. Il va de soi que si nous voulons préserver le bien de la nation il faut nous intéresser religieusement aux actes de ceux qui gouvernent, exercer sur eux une influence morale et insister pour qu'ils obéissent aux lois de la morale. Le général Dyer par son acte de sauvagerie a produit certainement un «effet moral». Ceux qui ont pour tâche de faire avancer le mouvement de Non-Coopération espèrent produire un effet moral par l'abnégation, le sacrifice et la purification de soi-même...

25 août 1920.

CARACTÈRE INTIME DE LA NON-COOPÉRATION

... Le mouvement de Non-Coopération n'est ni anti-Chrétien, ni anti-Anglais, ni anti-Européen. C'est une lutte entre la religion et l'irréligion, entre la puissance de la lumière et la puissance des ténèbres.

Je suis convaincu qu'aujourd'hui l'Europe ne représente pas l'esprit de Dieu ni le Christianisme, mais l'esprit de Satan. Et les succès de celui-ci sont d'autant plus grands qu'il se montre avec le nom de Dieu sur les lèvres. L'Europe d'aujourd'hui n'est chrétienne que de nom. En réalité elle a le culte de Mammon. «Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un homme riche d'entrer dans le royaume de Dieu» disait Jésus-Christ. Ses soi-disant disciples évaluent leur progrès moral d'après leurs possessions terrestres. L'hymne national de l'Angleterre même est anti-Chrétien. Jésus qui demandait à ses disciples d'aimer leurs ennemis comme eux-mêmes n'aurait pu chanter: «Confondez mes ennemis, déjouez leur fourberie». Dans son dernier livre le Dr Wallace a exposé sa certitude absolue que le progrès tant vanté de la science n'a pas ajouté un pouce de grandeur morale à l'Europe. La guerre a démontré, comme rien ne l'avait fait jusqu'alors, le caractère satanique de la civilisation qui domine l'Europe de nos jours. Toutes les règles de la morale publique ont été violées par les vainqueurs au nom de la vertu. Aucun mensonge n'a été considéré comme trop abject pour être prononcé. Le motif qui se cache derrière chaque crime n'est ni religieux ni spirituel mais grossièrement matériel. Les Musulmans et les Hindous qui luttent contre le gouvernement sont guidés par la religion et par l'honneur. Même l'assassinat cruel qui vient de révolter le pays, avait paraît-il, un motif religieux[69]. Il est certainement nécessaire de débarrasser la religion de ses excroissances malignes mais il est nécessaire également d'exposer le vide des prétentions morales de ceux qui préfèrent la fortune matérielle au gain moral. Il est plus facile de tirer de son erreur un fanatique ignorant qu'un scélérat fieffé de sa scélératesse.

Toutefois cette accusation n'est pas formulée contre les individus ou même contre des nations. Des milliers d'Européens sont individuellement supérieurs à leur entourage. Je parle des tendances de l'Europe telles qu'elles se reflètent chez les chefs actuels. L'Angleterre par l'intermédiaire de ses gouvernants écrase insolemment sous son talon le sentiment religieux et national de l'Inde. L'Angleterre, sous le faux prétexte de laisser les peuples disposer d'eux-mêmes, cherche à exploiter les mines de pétrole de la Mésopotamie qu'elle est sur le point de quitter, probablement parce qu'elle ne peut faire autrement. La France, par l'intermédiaire de ses chefs, prête son nom à l'instruction militaire des cannibales et manque honteusement à son devoir de puissance mandataire en cherchant à briser les Syriens. Le président Wilson a jeté au panier ses fameux quatorze points.

C'est la coalition de ces forces mauvaises que l'Inde combat par sa Non-Coopération non-violente et ceux-là... qui sentent la nécessité de détrôner cette erreur, même s'ils sont Chrétiens ou Européens, peuvent avoir le privilège de le faire en prenant part au mouvement. A l'honneur de l'Islam est liée la sécurité de la religion même et à l'honneur de l'Inde l'honneur de toute nation faible.

8 septembre 1920.

[69] M. Willoughby «Deputy Commissioner» venait d'être assassiné par un monomane musulman.

DÉMOCRATIE CONTRE «MOBOCRATIE»[70]

A regarder superficiellement, la ligne de démarcation entre la loi du peuple et la loi de la populace est bien mince; et pourtant la division est complète et subsistera toujours. L'Inde passe rapidement par une phase où la populace fait la loi. J'emploie l'adverbe pour exprimer mon espérance. Nous aurons peut-être et pour notre malheur à procéder par lentes étapes mais nous ferons preuve de sagesse en adoptant tous les moyens à notre disposition pour traverser cette période le plus rapidement possible. Nous sommes trop portés à céder à la populace. C'était elle qui régnait à Amritsar le 10 avril 1919. Elle régnait aussi le même jour néfaste à Ahmedabad. Elle représenta la destruction sans discipline et par conséquent elle fut irréfléchie, inutile, nuisible et malfaisante. La guerre, destruction disciplinée, est beaucoup plus sanglante qu'aucune destruction commise par la foule... Par conséquent si l'Inde doit obtenir sa liberté par la violence il faudra que ce soit par la violence disciplinée et honorable (en tant qu'il est possible d'associer l'idée d'honneur et de violence) à laquelle on donne le nom de guerre. Ce sera alors non l'action de la populace déchaînée mais de la démocratie.

Mais je n'ai pas l'intention de parler aujourd'hui du règne d'une populace comme celle d'Ahmedabad. J'ai l'intention de parler de celle qui m'est plus familière. Le Congrès est une manifestation de la populace et dans ce sens-là seulement. Bien qu'organisé par des hommes et des femmes réfléchis, on peut néanmoins lui donner ce nom. Nos démonstrations populaires sont certainement celles de la populace. Pendant mon voyage mémorable à travers le Pendjab, le Sindh et Madras j'ai eu une véritable indigestion de ces manifestations[71]. J'ai été honteux de voir détruire d'une façon inconsidérée bien qu'inconsciente les bagages de voyageurs par des manifestants qui dans leur adoration pour leurs héros ignoraient l'existence de tout le reste: choses et gens. Ils ont fait des bruits discordants qui n'ont point contribué au confort de leurs chefs. Ils se sont bousculés, ils se sont écrasés, ils ont poussé tous à la fois des clameurs au saint nom de la paix et de l'ordre. On a entendu dix volontaires donner en même temps le même ordre. Les volontaires deviennent souvent des manifestants au lieu de faire la police et de retenir les gens. C'est pour les chefs une tâche dangereuse et toujours désagréable de passer du quai de la gare à la voiture qui les attend entre deux haies interrompues de volontaires. Il faut parfois une heure pour ce qui devrait durer cinq minutes. La voiture est prise d'assaut par quiconque ose le faire, et les volontaires sont souvent les plus grands coupables. Les chefs et autres occupants se voient obligés de parlementer pour qu'ils ne grimpent pas sur les marchepieds avec ce sans gêne. La capote de l'auto est malmenée, j'en ai rarement vu qui ne soit pas endommagée par la foule. Sur la route, au lieu de s'aligner, celle-ci suit la voiture; c'est le comble de la confusion. A tous moments on court le risque d'un accident. S'il en arrive rarement aux manifestations de ce genre, ce n'est point grâce à l'habileté de ceux qui les ont organisées mais à la bonne humeur de la foule décidée à supporter toutes les bousculades; et si chacun bouscule son voisin personne ne cherche à lui faire du mal. Pour terminer ce tableau, il y a le meeting, qui est une cause d'anxiété toujours croissante. En face de soi rien que du désordre, un bruit assourdissant, des hurlements et des cris. Mais un bon orateur retient l'attention de son auditoire et l'ordre est tel que l'on entendrait tomber une épingle.

Néanmoins c'est la populace qui est toute puissante. Vous êtes à sa merci. Tant qu'il existe entre elle et vous un courant de sympathie tout va bien. Que celui-ci s'interrompe et c'est la catastrophe. Un incident comme celui d'Ahmedabad laisse deviner de temps à autre la psychologie de la foule.

Notre pierre d'achoppement est d'avoir négligé la musique: la musique c'est le rythme, c'est l'ordre; l'effet en est électrique. Elle calme sur-le-champ. J'ai vu, en Europe, un inspecteur de police ingénieux, pour réprimer les tendances malfaisantes d'une foule, faire entonner un chant populaire. Malheureusement, comme nos Shastras, la musique est restée le privilège de quelques-uns... la musique n'a jamais été nationalisée au sens où on l'entend à présent. Si j'avais quelque influence sur les volontaires, les Scouts et les membres des associations Seva Samiti j'obligerais à chanter correctement en chœur des hymnes nationaux. Et dans ce but je prierais les plus grands musiciens de venir à chaque Congrès et à chaque Conférence enseigner la musique aux masses.

Il faut exiger des volontaires une discipline beaucoup plus grande, plus de méthode, plus de savoir et ne pas accepter le premier venu qui se présente. Il gêne plus qu'il n'aide. Imaginez les conséquences qu'aurait sur une armée en guerre l'arrivée d'un soldat qui n'a pas été exercé; il pourrait la désorganiser en une seconde. Ma plus grande anxiété au sujet de la Non-Coopération n'est pas la lenteur avec laquelle y viennent les chefs, ni certainement les critiques bien ou mal intentionnées, ni en aucune façon la franche répression. Le mouvement triomphera de ces obstacles... La plus grande difficulté consiste en ce que nous ne sommes pas encore sortis de la période Mobocratique. Ma consolation c'est que rien n'est plus facile que de discipliner la foule pour la bonne raison qu'elle ne réfléchit pas, ne prémédite rien. Elle agit comme dans un délire.

Elle se repent vite. Notre gouvernement organisé ne se repent pas, lui, de ses crimes diaboliques comme ceux du Jallianwalla, de Lahore, de Kassur, d'Akalgar, de Ramnagar, etc. Mais j'ai fait verser des larmes à la foule repentante à Gujararanwalla et obtenu un sincère aveu de repentir de la part de ceux qui en faisaient partie pendant ce mois d'avril si plein d'événements. Je me sers donc maintenant de la Non-Coopération pour développer la démocratie et j'invite respectueusement tous les chefs hésitants à donner leur aide, en ne condamnant point d'avance une méthode de purification nationale, de discipline et de sacrifice.

... Ma foi dans le peuple est illimitée, sa nature est remarquablement compréhensive. Que les chefs ne manquent pas de confiance...

Je termine en donnant quelques règles qui peuvent servir de guide.

1º Aucun nouveau volontaire ne doit être admis à des manifestations importantes. Seuls par conséquent, ceux qui ont le plus d'expérience doivent diriger.

2º Les volontaires doivent avoir sur eux un manuel d'instructions.

3º A l'époque des manifestations une revue des volontaires aura lieu où seront données les instructions spéciales.

4º Dans les gares, les volontaires ne doivent pas se grouper en un seul point, à l'endroit où doit se trouver le comité de réception, par exemple, mais se disséminer parmi la foule.

5º De grandes foules ne doivent jamais pénétrer dans les gares. Elles ne peuvent manquer de gêner la circulation. Il y a autant d'honneur à attendre à l'extérieur.

6º Le premier devoir des volontaires est de s'assurer que les bagages des autres voyageurs ne sont pas piétinés.

7º Les manifestants ne doivent pénétrer dans la gare que quelques instants avant l'heure de l'arrivée.

8º Un passage libre doit être ménagé en face du train pour donner accès aux autres voyageurs.

9º Un autre passage devrait, si possible, être ménagé à mi-chemin au milieu des manifestants pour permettre aux chefs de sortir.

10º Ne pas faire de haie. C'est humiliant.

11º Les manifestants doivent rester à leur place jusqu'à ce que le chef ait pris place dans sa voiture ou jusqu'à ce qu'un volontaire autorisé ait donné le signal convenu.

12º Les cris nationaux ne doivent pas être poussés n'importe comment, n'importe quand, ni tout le temps, et doivent être convenus d'avance. Ils doivent être poussés seulement à l'arrivée du train et lorsque les chefs ont pris place dans leurs voitures, et de temps à autre pendant le trajet. Il serait absurde d'élever des objections sous prétexte que la manifestation perd de sa spontanéité et devient machinale. La spontanéité dépend du nombre, de l'enthousiasme créé par les cris et par-dessus tout de la physionomie générale des manifestants, non pas de la force ni de la variété des bruits. La nature des manifestations d'une nation est caractéristique du genre d'éducation qu'elle a reçu. Un Mahométan qui prie silencieusement dans sa mosquée exprime tout aussi bien ses sentiments qu'un Hindou dans son temple en faisant retentir sa voix ou son gong ou l'un et l'autre.

13º Il faut que la foule s'aligne sur le parcours et ne suive pas les voitures. Si des piétons font partie du cortège, ils doivent prendre leur place sans bruit et avec ordre et ne pas s'y joindre selon leur fantaisie.

14º La foule ne doit pas entourer le chef, mais au contraire s'écarter de lui.

15º Ceux qui se trouvent au dernier rang ou à la circonférence ne doivent jamais pousser devant eux mais suivre le mouvement lorsque la poussée a lieu de leur côté.

16º Il faut protéger particulièrement les femmes qui se trouvent dans la foule.

17º Il ne faut jamais amener de jeunes enfants dans la foule.

18º Il faut qu'aux réunions les volontaires soient dispersés dans la foule, qu'ils sachent faire des signaux avec un drapeau ou avec un sifflet afin de se communiquer leurs instructions lorsqu'ils ne sont pas à portée de la voix.

19º Ce n'est pas à l'auditoire de maintenir l'ordre. Il le fait en restant immobile et en gardant le silence.

20º Il faut avant toute chose une obéissance absolue aux ordres des volontaires.

Cette liste n'a pas la prétention d'être complète. Elle ne fait qu'indiquer quelques exemples et a pour but de stimuler la pensée et de faire naître la discussion. J'espère que tous les journaux de langues indigènes traduiront cet article.

8 septembre 1920.

[70] Mob: anglais pour populace.

[71] M. Gandhi écrit dans la Jeune Inde du 27 octobre 1920 sous le titre «Notre dernier voyage».--Mon expérience s'enrichit tellement à chacun de mes voyages qu'il m'est difficile d'en donner au lecteur un compte rendu régulier. Il faut donc que je me contente d'ajouter à notre fonds en parlant de la nécessité de la discipline et de l'organisation. J'ai déjà raconté nos expériences jusqu'au voyage à Cawnpore. J'appréhendais notre arrivée... Les dispositions prises à la gare ne laissaient rien à désirer. Une foule énorme était venue à notre rencontre, mais la discipline était si parfaite que nous pûmes passer entre deux rangées serrées d'hommes sans qu'un seul bougeât avant que nous ayons pris place dans les automobiles. Ce qui aurait pu nous faire perdre une demi-heure prit cinq minutes. Le cortège avait été heureusement supprimé. Le programme de la journée était organisé avec autant de méthode que la réception à la gare. Nous étions arrivés à huit heures et n'avions qu'une journée à notre disposition, mais dans cet intervalle, il nous fut possible d'assister à une réunion des travailleurs, d'avoir une entrevue personnelle avec M. Frazier Hunt du Chicago Tribune, de nous rendre au Home pour les Veuves, d'inaugurer l'Ecole nationale de Gujerati, d'assister à une réunion des dames du Gujerat, d'inaugurer un tribunal national d'arbitrage, d'assister à une réunion en plein air et enfin de causer avec les visiteurs. Tout cela eut lieu sans précipitation et sans fatigue inutile. Il y eut un peu de confusion tout d'abord à la réunion en plein air. Nous apprîmes qu'aucun ordre n'avait été donné aux volontaires, mais après quelque difficulté un silence parfait régna, et l'auditoire écouta dans le silence le plus absolu trois solides discours. Je suis convaincu que dès que nous serons organisés le «Swaraj» sera établi. Dans un pays comme le nôtre il suffit du refus organisé de nous laisser gouverner par une puissance étrangère... Le voyage de nuit jusqu'à Bhiwani ne nous laissa pas une seconde de repos. La foule insista pour que nous nous montrions. Quelqu'un fit entendre que les «Mahatmas» n'avaient pas besoin de repos et que c'était leur devoir de se montrer. Certains devinrent positivement furieux parce que nous refusâmes énergiquement de nous lever. Un autre fit la remarque qu'il était très imprudent de notre part de ne pas respecter le désir du peuple en nous levant pour nous laisser voir. Enfin, n'ayant pas dormi nous atteignîmes Bhiwani. Environ 40.000 personnes étaient venues des villages d'alentour. Je craignais que nous ne fussions complètement écrasés mais à mon agréable surprise l'ordre fut parfait. Ni bousculade ni allées et venues inutiles et bruyantes à la gare, chacun resta à sa place. La procession s'organisa sans difficulté malgré une foule compacte. L'ordre au Pandal fut encore plus remarquable. C'était une immense construction sans aucune prétention artistique. Il n'y avait pas de chaises même pour le Président. Les visiteurs de marque étaient assis sur une estrade massive et pratique construite au centre du Pandal. Bien qu'il y eût plus de douze mille personnes, le Pandal semblait spacieux. On y accédait par de larges voies. Le sol était creusé de façon à s'incliner vers le centre. Il était possible à tous de voir sans difficulté. Ma seule remarque c'est que le demi-cercle est préférable, aucune place ne devant se trouver derrière l'estrade...

M'étant renseigné j'appris que cette fois la foule était venue des alentours uniquement pour nous voir. L'obligation de se montrer est devenue des plus embarrassantes et prend beaucoup de temps. Elle m'oblige à une tension nerveuse excessive et me prive de la tranquillité dont j'aurais besoin pour écrire pendant les rares instants dont je dispose pendant mes voyages. Un manque de réflexion en est largement responsable. Il faut que les travailleurs pour la cause organisent ces manifestations avec méthode ou qu'elles soient tout à fait supprimées. Heureusement qu'elles sont amicales et n'occasionnent jamais de troubles. Mais imaginez la confusion si nous entreprenions des manifestations hostiles. Qu'arriverait-il s'il nous fallait diriger de telles foules sous le feu ou si elles étaient excitées par la colère? Je me rendis compte à Tundla que la Désobéissance Civile en masse était impossible avec une foule comme celle qui s'y trouvait. Nous ne pouvons rien accomplir d'efficace si nous n'avons la certitude lorsque nous communiquons nos instructions d'être obéis implicitement. Il faut donc que les «volontaires» apprennent à diriger la foule. Une foule indienne devient aisément des plus dociles et des plus maniables, seulement il faut l'y préparer. Et quand elle ne l'est pas il est plus sage de ne pas organiser de rassemblements.

TROIS CRIS NATIONAUX

Pendant mon voyage de Madras, j'eus l'occasion à Bedzwada de faire quelques remarques au sujet des cris nationaux et de suggérer qu'il vaudrait mieux en avoir pour des idéaux que pour des hommes. Je demandai à l'auditoire de remplacer Mahatma Gandhiki Jai et Mahomed Ali-Shaukat Aliki Jai par Hindu Mussalmanki Jai. Notre frère Shaukat Ali, qui parla ensuite, l'établit comme règle. Il avait remarqué qu'en dépit de l'Union Hindoue-Musulmane, si les Hindous criaient Bande Mataram, les musulmans faisaient immédiatement retentir Allaho Akbar et vice versa. Ceci, dit-il fort justement, était discordant pour l'oreille et montrait que le peuple n'agissait pas en communion d'esprit. Trois cris seulement devraient être admis: Allaho Akbar chanté joyeusement par les Hindous et les Musulmans pour exprimer que Dieu seul est grand et nul autre. Le second cri devrait être Bande Mataram (Salut Patrie) ou Bharat Mataki Jai (Victoire à Notre Mère Hind). Le troisième, Hindu Mussulmanki Jai, sans lequel il ne saurait y avoir de victoire pour l'Inde ni de vraie démonstration de la grandeur de Dieu. Je désirerais vivement que les journaux et les hommes politiques adoptent l'idée du Maulana et décident le peuple à ne pousser que ces trois cris. Ils expriment beaucoup de choses. Le premier est une prière, une confession de notre insignifiance et par conséquent un signe d'humilité. C'est un cri pour lequel tous les Musulmans et tous les Hindous devraient s'unir dans un sentiment de respect et de prière. Il ne faut pas que les Hindous hésitent à employer des mots arabes lorsque le sens en est non seulement inoffensif mais ennoblissant. Dieu n'attache pas d'importance à une langue plus qu'à une autre. Bande Mataram en dehors des souvenirs merveilleux qu'il évoque, exprime l'unique souhait national, à savoir que l'Inde s'élève et atteigne toute sa grandeur. Et je préférerais Bande Mataram à Bharat Mataki Jai parce que ce serait reconnaître courtoisement la supériorité du Bengale par le cœur et l'intelligence; et comme l'Inde ne peut rien devenir sans l'union de l'âme hindoue et de l'âme musulmane, Hindu-Mussulmanki Jai est un cri que nous n'oublierons sans doute jamais.

Ces cris ne doivent pas être poussés d'une façon discordante. Dès que quelqu'un lance un des trois, tout le monde doit immédiatement le reprendre et chacun ne pas hurler celui qu'il préfère. Qui ne veut pas s'y joindre peut s'abstenir et doit considérer comme un manquement aux bonnes manières d'intercaler le sien lorsqu'un autre a été poussé. Il serait également préférable que les trois cris fussent dans l'ordre cité plus haut. Il ne faut pas non plus qu'ils soient répétés trop fréquemment. Lorsqu'un chef populaire traverse une gare on entend parfois le même hurlement poussé sans interruption. Je ne crois pas que ce bruit incessant fasse le moindre bien à la nation si ce n'est de lui fournir un médiocre exercice pour les poumons. Il faudrait songer en outre aux nerfs de notre chef. C'est un gaspillage national de le tenir occupé à regarder la foule ou de l'obliger à écouter pendant une demi-heure de suite un cri poussé en son honneur ou en l'honneur d'un autre. Il nous faut cultiver le sens des proportions.

8 septembre 1920.

LA HANTISE DES ÉCOLES ET DES COLLÈGES UNIVERSITAIRES

On a beaucoup parlé et beaucoup écrit contre notre intention de boycotter les écoles et les collèges universitaires placés sous le contrôle du Gouvernement. On dit que notre proposition est «malfaisante», «nuisible» et «contraire aux intérêts les plus importants du pays»...

J'ai fait tout mon possible pour découvrir mon erreur, mais ces efforts n'ont abouti qu'à fortifier ma conviction; ce serait une faute aussi grave de recevoir du gouvernement une éducation quelconque, toute supérieure qu'elle puisse être, que de boire le lait le plus crémeux s'il renfermait du poison. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Les adversaires de ma suggestion ne se rendent pas suffisamment compte des injustices commises envers le Califat et au Pendjab. Ils ne sentent pas que ces injustices démontrent d'une façon concluante comment l'activité du gouvernement actuel dans son ensemble est nuisible au progrès national... Je suis absolument certain qu'ils n'enverraient pas leurs enfants à une école où ils risqueraient de recevoir une éducation qui les avilisse au lieu de les ennoblir. Je suis également certain qu'ils n'enverraient pas leurs enfants à une école gouvernée, dirigée ou même influencée par un voleur qui leur aurait pris ce qu'ils possédaient. Je considère que les enfants de la nation sont avilis dans les écoles et collèges du gouvernement. Je considère que ces écoles et ces collèges sont sous l'influence d'un gouvernement qui a volontairement dépouillé la nation de son honneur et par conséquent qu'il est du devoir de la nation d'en retirer ses enfants. Il est possible que même dans ces écoles certains résistent à cet avilissement; mais il serait mal d'encourager l'humiliation nationale qui s'y poursuit parce que quelques-uns se sont élevés au-dessus de leur entourage. A mon avis il est trop évident à l'heure actuelle que les chefs révérés de la nation ne se rendent pas compte de cette corruption des écoles placées sous le contrôle du gouvernement.

On alléguera que les écoles ne sont pas pires qu'elles ne l'étaient avant le tort fait au Pendjab ou avant la trahison du Califat et que nous les tolérions alors. Je l'admets. Cependant en ce qui me concerne personnellement, les événements du Pendjab et du Califat, ont complètement changé mon opinion sur le système actuel de gouvernement. L'ignorance où j'étais de sa perversité inhérente me le rendait suffisamment tolérable pour ne pas m'opposer à ses écoles. Aussi je crains... que les adversaires du projet de boycottage ne donnent pas aux injustices commises la même importance que moi...

Le jour où garçons et filles videront les écoles du gouvernement marquera une révolution dans la pensée nationale. Il indiquera que nous ne nous laisserons plus halluciner par ses écoles et par ses collèges. La nation n'est-elle pas capable de se charger de sa propre éducation sans l'intervention du gouvernement, sans sa protection, ses conseils ou ses subventions? Abandonner les écoles actuelles c'est avoir conscience que nous sommes capables d'organiser notre propre enseignement malgré des difficultés himalayennes.

29 septembre 1920.

LA HANTISE DES TRIBUNAUX

Si les magistrats et les tribunaux n'exerçaient pas sur nous une sorte d'attrait magique et s'ils n'avaient pas de racoleurs pour nous attirer dans le bourbier des cours de justice et pour faire appel à nos passions les plus basses, notre existence serait bien plus heureuse. Que ceux qui fréquentent les Tribunaux--les meilleurs d'entre eux--avouent que l'atmosphère en est fétide, de chaque côté s'alignent les faux témoins qui, soit par amitié, soit pour de l'argent sont prêts à vendre leur âme. Mais le pire c'est qu'ils soutiennent l'autorité d'un gouvernement. Ils sont censés administrer la justice et sont par conséquent appelés les gardiens de la liberté d'une nation. Mais lorsqu'ils soutiennent un gouvernement malfaisant ils ne sont plus les gardiens de la liberté, ils font crouler les maisons afin d'étouffer l'âme d'une nation. Voilà comment agissent les tribunaux de la Loi Martiale et les «tribunaux exceptionnels» du Pendjab. Nous les avons vus dans leur nudité. Ils sont ainsi en temps normal lorsqu'il s'agit de juger un différend entre une race supérieure et ses ilotes. Il en est de même dans le monde entier. Voyez le procès de l'officier anglais qui avait torturé de sang-froid des nègres inoffensifs à Nairobi, et la peine ridiculement légère à laquelle il fut condamné. Un seul Anglais a-t-il jamais subi le dernier châtiment ou quelque chose de ce genre pour avoir commis dans l'Inde des meurtres barbares? Qu'on ne s'imagine pas que les choses seraient changées lorsque juges et procureurs anglais auraient été remplacés par des juges et procureurs indiens. Les Anglais ne sont pas naturellement corrompus, les Indiens ne sont pas nécessairement des anges. Tous deux subissent l'influence de leur entourage. Pendant l'état de siège, les juges et les procureurs indiens se montrèrent coupables d'actions aussi noires que les juges et les procureurs anglais. Si à Mabianwala ce fut un Bosworth Smith qui insulta les femmes, ce furent des Indiens qui les torturèrent à Amritsar.

Ce que j'attaque c'est le système. Je n'en veux pas aux Anglais parce qu'ils sont anglais. Je respecte un certain nombre d'entre eux comme je les respectais avant de m'être aperçu de l'impossibilité de perfectionner le système actuel. M. Andrews et quelques autres me sont peut-être plus chers encore que jadis. Mais je ne pourrais pas rendre hommage à celui que je considère comme plus qu'un frère s'il devenait Vice-Roi des Indes. Je ne croirais pas qu'en acceptant ce poste il lui fut possible de rester pur. Il se verrait contraint d'administrer selon un système qui est corrompu en soi. Satan emploie généralement des instruments moraux et le langage de l'éthique pour donner à son but un air respectable.

Je me suis écarté un peu du sujet pour démontrer que ce Gouvernement, fût-il entièrement composé d'Indiens, s'il conservait l'organisation actuelle nous serait tout aussi intolérable qu'à présent. Et c'est pourquoi la nomination de lord Sinha à un poste élevé ne me remplit pas d'une joie débordante. Il nous faut l'égalité absolue en théorie et en pratique et le pouvoir de nous passer des rapports avec les Anglais si cela nous plaît.

Mais pour en revenir aux tribunaux et aux magistrats nous ne pouvons atteindre cette position désirable tant que nous considérons avec un respect superstitieux les soi-disant palais de justice. Que ceux dont la soif de vengeance ou l'avidité ou les justes réclamations sont satisfaites ne s'aveuglent pas sur le but véritable des tribunaux: la permanence de l'autorité du gouvernement qu'ils représentent. Sans les tribunaux le gouvernement ne durerait pas une journée. J'admets que, même avec mon plan, les tribunaux conserveront leur pouvoir sur les gens lorsque tous les avocats indiens les auront abandonnés et qu'il n'y aura plus de causes civiles à plaider. Mais alors ils auront cessé de nous tromper. Ils auront perdu leur prestige moral et par conséquent leur air d'honorabilité.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au point de vue économique, on n'a jamais considéré ce que font perdre les tribunaux à la nation et pourtant ce n'est pas une bagatelle. Chaque institution organisée d'après le système actuel l'est avec une prodigalité extravagante et les tribunaux plus que tout autre. J'ai quelque notion de ce qu'ils coûtent en Angleterre, je suis renseigné sur ce qu'ils coûtent aux Indes et très documenté sur ce qu'ils coûtent dans le Sud-Afrique. Je n'hésite point à dire que ceux de l'Inde sont relativement les plus exagérés et n'ont aucun rapport avec les ressources économiques du peuple. Les meilleurs avocats de l'Afrique du Sud, et il y en a d'extrêmement compétents, n'oseraient jamais demander les honoraires des avocats de l'Inde. Quinze guinées sont à peu près le maximum pour une consultation juridique. On a vu dans l'Inde demander jusqu'à 7000 roupies. Il y a quelque chose de criminel dans un système qui permet à un magistrat de gagner cinquante à cent mille roupies par mois. La profession n'est pas--ne devrait pas--être une affaire de spéculation. Le meilleur avocat devrait être accessible au plus pauvre à un prix raisonnable. Mais nous avons imité les magistrats anglais et ajouté à leurs méthodes. Les Anglais trouvent le climat de l'Inde pénible, ils conservent les habitudes des climats froids et durs, il leur faut calculer les séjours fréquents dans les montagnes et dans leur île natale, et mettre de côté une forte somme pour l'éducation aristocratique de leurs enfants. Leurs honoraires sont pour ces raisons naturellement très élevés et l'Inde ne peut pas supporter cette lourde charge. Nous nous imaginons que pour nous sentir les égaux des magistrats anglais il nous faut demander les mêmes honoraires écrasants. Ce serait bien triste pour l'Inde s'il lui fallait hériter des appointements anglais et des goûts anglais qui conviennent si peu à l'atmosphère indienne. Tout magistrat considérant les tribunaux et sa profession du point de vue que je viens d'indiquer arrivera forcément à conclure que le meilleur moyen de servir la nation est de cesser d'exercer. Pour arriver à une autre conclusion il faudrait qu'il pût démentir l'exposé des faits que je viens d'avancer.

6 octobre 1920

A TOUT ANGLAIS HABITANT L'INDE

Cher ami,

Je souhaite que tout Anglais lise cet appel et le médite sérieusement. Permettez-moi de me présenter à vous. A mon humble avis nul Indien n'a coopéré plus que moi avec le Gouvernement Britannique pendant mes vingt-neuf années consécutives d'activité publique et dans des circonstances qui eussent fait de tout autre un rebelle. Je vous prie de me croire si je vous dis que ma coopération n'était point fondée sur la crainte des châtiments prévus par vos lois ni sur d'autres raisons égoïstes. Ma coopération était libre, volontaire, elle s'appuyait sur la conviction que la somme totale de l'activité du gouvernement Britannique avait pour but le bien de l'Inde. J'ai mis quatre fois ma vie en péril pour l'Empire: à l'époque de la guerre Sud-Africaine lorsque j'avais la responsabilité du corps d'ambulanciers volontaires qui fut cité à l'ordre du jour par le Général Buller; à l'époque de la guerre des Zoulous au Natal lorsque je dirigeais un autre corps sanitaire; au commencement de la dernière guerre lorsque je formais un corps d'infirmiers et que par suite de la fatigue j'eus une pleurésie grave, enfin lorsque fidèle à la promesse que j'avais faite à lord Chelmsford lors de la Conférence de Delhi, j'entrepris une active campagne de recrutement dans le Kaira nécessitant de longues marches fatigantes et qu'une crise de dyssenterie faillit m'emporter. Tout ceci je l'ai fait parce que j'étais persuadé que des actes comme les miens devaient placer mon pays sur le même rang que les autres parties de l'Empire. Encore en décembre dernier je demandais avec insistance une coopération loyale. Je croyais sincèrement que M. Lloyd George tiendrait la promesse qu'il avait faite aux Musulmans et que les atrocités commises au Pendjab une fois connues, les habitants du Pendjab obtiendraient une réparation complète. Mais la duplicité de M. Lloyd George et votre façon de la considérer et d'excuser les atrocités commises ont absolument détruit la foi que j'avais dans les bonnes intentions du Gouvernement et dans la nation dont il dépend.

Néanmoins, si je ne crois plus à vos bonnes intentions je me plais à reconnaître votre bravoure et je sais que là où vous ne céderiez pas devant la justice et la raison, vous céderiez volontiers devant la bravoure.

Jugez de ce que l'Empire coûte à l'Inde:

Exploitation des ressources de l'Inde pour le bénéfice de la Grande-Bretagne;

Dépenses toujours croissantes pour l'armée, et le plus coûteux des fonctionnarismes;

Tous les services de l'Administration organisés avec une prodigalité extravagante sans aucune considération pour la pauvreté de l'Inde;

Désarmement et émasculation complète d'une nation par crainte qu'elle ne devienne un danger pour une poignée d'entre vous qui vous trouvez parmi nous;

Commerce de boissons alcoolisées et de stupéfiants afin de subvenir aux frais d'une administration trop lourde par le haut;

Législation de plus en plus sévère afin d'étouffer une agitation grandissante qui cherche à faire connaître la torture d'une nation;

Traitement dégradant infligé aux Indiens habitant vos «Dominions».

Et vous avez montré un mépris absolu de ce que nous éprouvons en glorifiant l'administration du Pendjab et en insultant aux sentiments des Musulmans.

Je sais que vous ne nous en voudriez pas, si nous pouvions nous battre et que nous vous arrachions le sceptre des mains. Mais vous savez bien que nous ne le pouvons pas. Vous avez fait en sorte que nous soyons incapables de nous battre franchement, honorablement. La bravoure sur le champ de bataille nous est donc impossible. La bravoure de l'âme nous reste. Je sais qu'à elle aussi vous serez sensible. Mon but est de faire naître cette bravoure. La Non-Coopération n'est pas autre chose qu'un entraînement au sacrifice de soi. Pourquoi donc coopérerions-nous avec vous lorsque nous savons que votre administration de ce pays nous réduit à un esclavage qui devient chaque jour plus grand? Si le peuple répond à mon appel, ce n'est pas dû à ma personnalité. J'aimerais que vous cessiez de croire que j'y suis pour quelque chose--les frères Ali également. Ma personnalité ne ferait naître aucune réponse à un cri Anti-Musulman si j'étais assez stupide pour en pousser un et le nom magique des frères Ali n'inspirerait aucun enthousiasme aux Musulmans s'ils poussaient follement un cri anti-Hindou. Le peuple accourt par milliers pour nous écouter parce qu'aujourd'hui nous représentons la voix d'une nation qui gémit écrasée sous un talon de fer. Les frères Ali étaient vos amis comme je l'étais, comme je le suis encore. Ma religion me défend toute animosité à votre égard. Je ne lèverais pas la main contre vous, même si j'en avais la puissance. Je veux vous vaincre uniquement par ma souffrance. Les frères Ali tireraient certainement l'épée du fourreau s'ils le pouvaient pour défendre leur religion et leur pays. Mais eux et moi faisons cause commune avec le peuple de l'Inde pour tâcher d'exprimer ce qu'il ressent et trouver un remède à sa détresse.

Vous êtes en quête d'un remède pour supprimer cette effervescence croissante du sentiment national. Je me permets de vous suggérer que la seule façon d'y mettre fin est d'en supprimer les causes. Cela vous est encore possible, vous pouvez contraindre M. Lloyd George à tenir parole. Je vous assure qu'il s'est réservé plusieurs portes de sortie. Vous pouvez contraindre le Vice-Roi à donner sa démission en faveur d'un meilleur et revenir sur votre opinion au sujet du Général Dyer et de Sir Michael O'Dwyer. Vous pouvez contraindre le Gouvernement à réunir en conférence les chefs reconnus du peuple, élus par eux et représentant toutes les opinions afin de chercher le moyen de donner le Swaraj à l'Inde conformément aux désirs de son peuple.

Mais vous ne pouvez le faire que si vous considérez tout Indien véritablement comme votre égal et comme votre frère. Je ne vous demande pas votre protection. Je vous montre uniquement, en ami, une solution honorable à un grave problème. L'autre solution, la répression, vous est ouverte. Je vous prédis qu'elle ne réussira pas. Elle a déjà emprisonné deux braves de Panipat parce qu'ils ont exprimé librement leurs opinions; un autre est en jugement à Lahore pour avoir exprimé les mêmes opinions. Un autre dans le district d'Oudh est déjà incarcéré; un quatrième attend son tour d'être jugé. Vous devez savoir ce qui se passe autour de vous. Notre propagande est faite contre cette répression attendue. Je vous demande respectueusement de choisir la meilleure méthode, de faire cause commune avec le peuple de l'Inde dont vous mangez le pain. Vouloir contrarier ses aspirations c'est être déloyal envers le pays.

Votre fidèle ami,

M. K. GANDHI.

27 octobre 1920.

SI JE SUIS ARRÊTÉ

Article paru dans le Navjivan.

Je ne cesse de me demander quelle serait l'attitude du peuple si l'on m'arrêtait. Mes collaborateurs m'ont également posé la question. Quelle serait la position de l'Inde si le peuple affolé par son amour faisait fausse route? Quelle serait ma position à moi?

Des ruisseaux de sang répandus par le gouvernement ne sont pas pour m'effrayer mais je serais profondément affecté si le peuple, par amour de moi ou en mon nom allait seulement jusqu'à insulter le gouvernement. Il me couvrirait de honte s'il perdait son empire sur soi lors de mon arrestation. La nation n'arrivera à aucun progrès si elle ne compte que sur moi. Le progrès n'est possible que si le peuple comprend et suit le chemin que je lui ai tracé. Je désire pour cette raison qu'il conserve un sang-froid absolu et considère le jour où je serais arrêté comme un jour de réjouissance. Je désire que même nos faiblesses actuelles disparaissent ce jour là.

Quel serait le mobile du Gouvernement en m'arrêtant? Le Gouvernement n'est pas mon ennemi; je n'ai pas un atome d'inimitié contre lui. Mais il croit que je suis l'âme de l'agitation et que, si l'on m'éloignait, les administrateurs et les administrés auraient la paix, que le peuple m'obéit aveuglément. Le gouvernement n'est pas seul à le croire; certains de nos chefs partagent son opinion. Comment le gouvernement peut-il s'assurer des sentiments du peuple? Comment peut-il se rendre compte si le peuple comprend mes conseils ou s'il est simplement ébloui par mes paroles? Il n'a qu'un moyen de s'en assurer: m'arrêter. Il reste bien entendu l'alternative de supprimer les causes qui m'ont amené à offrir ces conseils. Mais, enivré par son pouvoir, le Gouvernement ne voit pas ses propres erreurs et les verrait-il qu'il ne les admettrait pas. Il n'a donc qu'un seul moyen: se rendre compte de la force du peuple en m'arrêtant. Si par cet acte le peuple est terrifié au point de se soumettre, il aura mérité les injustices dont ont souffert le Califat et le Pendjab.

Si d'autre part le peuple a recours à la violence il fera simplement le jeu du gouvernement, les aéroplanes jetteront alors des bombes sur la population, ses Dyers tireront sur lui et ses Smiths soulèveront les voiles de nos femmes. D'autres officiers seront là qui l'obligeront à se frotter le visage contre terre et à ramper sur le ventre, et le châtieront à coups de fouet. Chacun de ces résultats est également mauvais et ne nous donnera pas le «Swaraj». Dans d'autres pays les gouvernements ont été renversés par la force brutale seule, mais j'ai souvent démontré que l'Inde ne saurait obtenir son Home Rule en employant cette force. Quelle devrait donc être l'attitude du peuple si l'on m'arrêtait? La réponse est simple. Il faut que le peuple,

1º Reste calme et paisible.

2º Mais qu'il n'observe pas de «hartal».

3º Qu'il ne tienne pas de meetings.

4º Qu'il ait l'œil ouvert.

Je m'attendrais, bien entendu, à voir:

5º Toutes les écoles du gouvernement se vider et se fermer.

6º Les magistrats suspendre leurs fonctions en plus grand nombre.

7º Tous les litiges jugés par arbitrage privé.

8º Des écoles et collèges universitaires nationaux s'ouvrir très nombreux.

9º Des milliers d'hommes et de femmes renoncer à tout tissu étranger et porter uniquement des vêtements tissés et filés à la main, et le tissu étranger actuellement en magasin vendu ou brûlé par eux.

10º Tous refuser de s'engager dans l'armée ou de servir le Gouvernement.

11º Ceux qui peuvent gagner leur vie autrement abandonner les emplois du gouvernement et même l'armée.

12º Chacun souscrire au fonds national autant qu'il est nécessaire.

13º Les possesseurs de titres y renoncer en plus grand nombre.

14º Les électeurs, encore incertains, considérer que c'est un péché d'envoyer des représentants aux Conseils.

15º Les candidats aux élections retirer leur candidature et ceux qui auraient été élus démissionner.

Si le peuple prend ces résolutions et les met en pratique il aura certainement le Swaraj avant un an. Nous l'aurons atteint, quand il se montrera capable de cette force. La nation signera alors ma mise en liberté et j'en serai heureux. La liberté dont je jouis à présent est pour moi une prison. Si le peuple employait la violence pour me délivrer et s'il attendait ensuite mon aide pour obtenir le Swaraj son incompétence serait démontrée. Ni moi, ni personne ne pouvons donner le Swaraj à la nation. Elle l'aura dès qu'elle aura prouvé qu'elle est prête.

Je dirai pour terminer qu'il est parfaitement inutile d'incriminer le gouvernement. Nous avons le gouvernement que nous méritons. Lorsque nous serons meilleurs, le gouvernement le sera également. Ce n'est qu'à ce moment-là que nous aurons notre Swaraj. La Non-Coopération montre que la nation a pris la résolution de devenir meilleure. Va-t-elle abandonner sa résolution si l'on m'arrête et coopérer avec le gouvernement? Si le peuple devient fou, s'il adopte la violence et qu'il en soit amené à ramper sur le ventre, à frotter son visage sur le sol, à saluer l'Union Jack et à faire pour cela quarante kilomètres à pied, qu'est-ce sinon coopérer? Mieux vaut mourir que de s'abaisser ainsi. En un mot de quelque façon que vous considériez la question vous verrez que la seule ligne de conduite pour le peuple est celle que j'ai indiquée.

10 novembre 1920.

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