L'INTOUCHABILITÉ DISPARAIT
De toutes les expériences agréables de ma visite au Gujerat[84] aucune ne me fut plus agréable que la manière sympathique dont les classes supprimées furent reçues par les autres Hindous. Partout mes auditeurs écoutèrent les remarques que je fis à ce sujet sans montrer aucun ressentiment. A Kalol, une réunion d'intouchables auxquels je devais m'adresser eut lieu. Je demandais aux Mahagans de bien vouloir me permettre de leur parler au Pandal construit pour la réunion générale. Après quelque hésitation ceux-ci consentirent. Je devais aller chercher ces «hors castes» dans leur quartier et les amener. Ils habitaient trop loin pour y venir et je leur parlai près de l'hôpital. Je remarquai avec plaisir qu'un certain nombre des Hindous orthodoxes qui se trouvaient avec moi se mêlèrent aux femmes et aux hommes accourus en foule des quartiers des parias, qui m'entouraient. Mais ma satisfaction fut à son comble lorsqu'à Shisodra, grand village près de Navsari, tous les Dheds qui se tenaient nombreux à quelque distance d'un grand meeting auquel je devais parler furent admis en connaissance de cause. Cette admission solennelle et consentie de plusieurs centaines d'hommes et de femmes de la classe intouchable au milieu d'une importante réunion me paraît un signe évident du caractère religieux du mouvement. M. Vallavabhai Patel, afin d'en être doublement sûr demanda à ceux qui approuvaient de lever la main et l'on aperçut une forêt de mains. L'expérience fut répétée à Bardoli devant un auditoire aussi nombreux et obtint les mêmes résultats satisfaisants. L'Intouchabilité disparaît certainement et sa disparition rendra la voie qui mène au «Swaraj» plus facile et plus sûre.
27 avril 1921.
[84] La situation était différente à Madras. M. Gandhi écrit dans la Jeune Inde du 29 septembre 1921 sous le titre: les Panchamas.
Nulle part les Intouchables ne sont aussi cruellement traités que dans la Présidence de Bombay. Leur seule ombre souille les Brahmanes. Ils n'ont même pas le droit de passer par les rues que ceux-ci fréquentent. Les Non-Brahmanes ne les traitent pas mieux. Entre les deux, les Panchamas, ainsi qu'on les appelle, sont écrasés complètement. Et cependant Madras est la ville des temples majestueux et de la dévotion. Avec leurs marques au front (Tilack), leurs longs cheveux bouclés et leur corps nu et propre les habitants ont l'air de Richis; mais dans ces signes extérieurs, leur religion semble s'être épuisée. Il est difficile de comprendre ce Dyerisme envers les citoyens les plus travailleurs et les plus utiles d'un pays qui a produit Shankara et Ramanaya. Et malgré le traitement satanique de nos frères dans cette partie de l'Inde, je conserve ma foi en ces peuples du sud. Je leur ai répété à toutes leurs immenses réunions, en termes qui ne laissaient aucun doute, que le Swaraj ne pourrait exister tant que cette malédiction subsisterait parmi nous.
Je leur ai dit que si nous étions considérés dans le monde entier presque comme des lépreux, c'était un juste retour pour avoir traité comme tels le cinquième de nos compatriotes. La Non-Coopération a pour but de transformer non seulement le cœur des Anglais mais aussi le nôtre. En vérité, j'attends ce changement de nous-mêmes d'abord, puis des Anglais ensuite inévitablement. Une nation qui est capable de rejeter un fléau existant depuis des siècles, une nation qui peut se débarrasser de l'habitude de boire comme on se débarrasse d'un vêtement, une nation qui peut se remettre à son industrie première et tout d'un coup utiliser ses heures de liberté et fabriquer pour 600 millions de roupies de tissus par an, cette nation est une nation régénérée et cette régénération doit réagir sur le monde entier. Elle doit être pour le railleur même une preuve convaincante de l'existence de Dieu et de sa Grâce. Aussi je dis que si l'Inde peut se transformer ainsi il n'est pas de pouvoir sur terre qui puisse nier le droit de l'Inde à établir le Swaraj.
Cette transformation ne peut s'obtenir par une action machinale et compliquée, mais elle peut avoir lieu si dans le cœur de chacun de nous s'opèrent des transformations merveilleuses. En tout cas, c'est le devoir de tout travailleur du Congrès de se montrer l'ami de son frère intouchable et d'intervenir auprès des Hindous, non-hindous afin de leur démontrer que l'Hindouisme des Vedas, des Upanishads, l'Hindouisme de la Bhagavadgita et de Shankara et de Ramanaja, ne renferme rien qui puisse nous autoriser à traiter d'intouchable un seul individu, si déchu soit-il. Que tout membre du Congrès intervienne le plus doucement possible auprès de l'orthodoxie et lui démontre que cette barrière sinistre est la négation même d'Ahimsa.