XVI
LE CID EST LE CID
Don Sanche, une source coule A l'ombre de mes donjons; Comme le Cid dans la foule Elle est pure dans les joncs.
Je n'ai pas d'autre vignoble; Buvez-y; je vous absous. Autant que vous je suis noble Et chevalier plus que vous.
Les savants, ces prêcheurs mornes, Sire, ont souvent pour refrains Qu'un trône même a des bornes Et qu'un roi même a des freins;
De quelque nom qu'il se nomme, Nul n'est roi sous le ciel bleu Plus qu'il n'est permis à l'homme Et qu'il ne convient à Dieu.
Mais, pour marquer la limite, Il faudrait étudier; Il faudrait être un ermite Ou bien un contrebandier.
Moi, ce n'est pas mon affaire; Je ne veux rien vous ôter; Étant le Cid, je préfère Obéir à disputer.
Accablez nos sombres têtes De désespoir et d'ennuis, Roi, restez ce que vous êtes; Je reste ce que je suis.
J'ai toujours, seul dans ma sphère, Souffert qu'on me dénigrât. Je n'ai pas de compte à faire Avec le roi, mon ingrat.
Je t'ai, depuis que j'existe, Donné Jaen, Balbastro, Et Valence, et la mer triste Qui fait le bruit d'un taureau,
Et Zamora, rude tâche, Huesca, Jaca, Teruel, Et Murcie où tu fus lâche, Et Vich où tu fus cruel,
Et Lerme et ses sycomores, Et Tarragone et ses tours, Et tous les ans des rois mores, Et le grand Cid tous les jours!
Nos deux noms iront ensemble Jusqu'à nos derniers neveux. Souviens-t'en, si bon te semble; N'y songe plus, si tu veux.
Je baisse mes yeux, j'en ôte Tout regard audacieux; Entrez sans peur, roi mon hôte; Car il n'est qu'un astre aux cieux;
Cet astre de la nuit noire, Roi, ce n'est pas le bonheur, Ni l'amour, ni la victoire, Ni la force; c'est l'honneur.
Et moi qui sur mon armure Ramasse mes blancs cheveux, Moi sur qui le soir murmure, Moi qui vais mourir, je veux
Que, le jour où sous son voile Chimène prendra le deuil, On allume à cette étoile Le cierge de mon cercueil.
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Ainsi le Cid, qui harangue Sans peur ni rébellion, Lèche son maître, et sa langue Est rude, étant d'un lion.
LE ROI DE PERSE
Le roi de Perse habite, inquiet, redouté, En hiver Ispahan et Tiflis en été; Son jardin, paradis où la rose fourmille, Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille; Ce qui fait que parfois il va dehors songer. Un matin, dans la plaine il rencontre un berger Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme. --Comment te nommes-tu? dit le roi.--Je me nomme Karam, dit le vieillard, interrompant un chant Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant; J'habite un toit de jonc sous la roche penchante, Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante, Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi, Et comme la cigale à l'heure de midi.-- Et le jeune homme alors, figure humble et touchante, Baise la main du pâtre harmonieux qui chante, Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz. --Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.
LES DEUX MENDIANTS
LA TAXE AU SAINT-EMPIRE.--LA DIME AU SAINT-SIÉGE
L'un s'appelle César, l'autre se nomme Pierre. Celui-là fait le guet, celui-ci la prière; Tous deux sont embusqués au détour du chemin, Ont au poing l'escopette et la sébile en main, Vident les sacs d'argent, partagent les maraudes, Et l'on règne, et l'on fait payer les émeraudes Des tiares à ceux qui n'ont pas de souliers. Les dogmes et les lois sont de profonds halliers Où des tas de vieux droits divins mêlent leurs branches; Qui mendie en cette ombre a ses allures franches; Nul n'échappe. Arrêtez! il faut payer, de gré Ou de force, en passant dans le noir bois sacré. Les peuples, que l'infâme ignorance ravage, Ont au front la sueur de l'antique esclavage. Christ, c'est pour eux qu'au pied de ta croix tu prias! Ils sont les travailleurs; ils sont les parias; Ils sont les patients qu'on traîne sur des claies. Certes, rien ne leur manque; ils ont beaucoup de plaies, Beaucoup d'infirmités qu'ils ne peuvent guérir, Beaucoup de maux, beaucoup de petits à nourrir; C'est à ces riches-là que demandent l'aumône Ce meurt-de-faim, l'autel, et ce pauvre, le trône.
MONTFAUCON