‹ La lyre héroïque et dolenteChapitre 1 sur 56 · IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Trois exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 3

et douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15.

EXEMPLAIRE Nº 1

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

DÉDICACE

A LA MÉMOIRE D'ÉPHRAÏM MIKHAEL

Tu t'en allas, un soir de mai: la ville en fête Haletait de printemps, de jeunesse et d'amour, Et tu nous as quittés pour la nuit sans retour, Ame mélancolique et toujours inquiète.

En vain les mornes dieux, formidables et doux, Ont détaché ta main de nos mains fraternelles: Le sel âcre des pleurs brûle encor nos prunelles Quand ta voix, triomphant des heures, chante en nous

Et fait surgir parmi les roses des vesprées, Sous des voiles tissus de soleils et de cieux, Une vierge dolente au regard anxieux Qui nous appelle et fuit vers les ombres sacrées.

Forme grave dressée au seuil mauvais du sort, Image de fierté qui pleurait et s'est tue, Ma bouche te cherchait d'une lèvre éperdue; Mais j'ai heurté du front les portes de la mort

Hélas! et tu survis dans nos seules mémoires Et sans que rien m'entende au tombeau souterrain, Je fixe tristement sur le vantail d'airain Avec l'amer laurier les palmes illusoires.

DE SABLE ET D'OR

LES FLEURS NOIRES

A MARCEL COLLIÈRE

LES FLEURS NOIRES

A Émile Galle.

Au bord de quels sinistres lacs d'eau lourde et sombre, O ténébreuses fleurs plus vastes que la mort, Les dieux muets du soir et les dieux froids du nord Tissent-ils votre robe d'ombre?

Vos abîmes de nuit dévorent le soleil; Le jour est offensé par vos voiles de veuves Et vous avez puisé sans peur aux mornes fleuves L'onde farouche du sommeil.

O fleurs noires, le vent de l'aube vous balance: Mais nul parfum d'amour ne s'exhale de vous, Chères, et vous versez dans les coeurs las et fous L'incantation du silence.

La vie épand en vain ses perfides douceurs; La pourpre du printemps inutile flamboie: Votre deuil rédempteur libère de la joie; Salut, impérieuses soeurs.

Je vous aime et je veux dormir, soyez clémentes: Je ne troublerai pas votre calme immortel Et, là-bas, j'oublierai, loin du jour et du ciel, La bouche rouge des amantes.

LE DIEU MORT

A André Fontainas.

Une étoile, une seule étoile. O funérailles Royales! solitude où la gloire mourait Sur un bûcher perdu derrière la forêt, A l'écart des drapeaux, du glaive et des batailles.

Le héros s'en allait sans pourpre, enseveli Dans une soie éteinte et dans les tresses rousses Des captives et des amantes: lèvres douces Et voraces, vous qui buviez le sang pâli,

Vers quels baisers souriez-vous? Vers quelles fêtes Sonne déjà l'appel de vos chants oublieux? Ah, mensongères! pour des larmes en vos yeux, Il fallait l'apparat de célèbres défaites

Et l'horreur des clairons déchirant le ciel noir, Pour tordre avec des cris de pleureuses louées Vos corps, mimes en deuil sous le vol des nuées, Parmi la rouge odeur des torches dans le soir.

Mais nul regard viril n'a, du haut des murailles, Avidement cueilli la fleur de vos bras nus: Vous avez fui. Le roi ne s'éveillera plus. Une étoile, une seule étoile. O funérailles.

RUINES

A Maurice Nicolle.

L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs; L'herbe victorieuse a reconquis la plaine; Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs.

Le barbare enroulé dans sa cape de laine Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène.

Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux Ni l'aurore dorant les cimes embrumées Ne réveillent en lui la mémoire des dieux.

Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées Et quand le buffle vil insulte insolemment La porte triomphale où passaient des armées,

Nul glaive de héros apparu ne défend Le porche dévasté par l'hiver et l'automne Dans le tragique deuil de son écroulement.

Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.

PAR LA NUIT D'AUTOMNE

Par l'automnale nuit la terre se résigne, Muette sous le fait des ombres tumulaires: Nul astre en qui survive un espoir d'aubes claires, Un espoir de matin crevant son oeuf de cygne.

Les soleils d'autrefois fermentent dans la vigne.

Maintenant au pas sourd de noires haquenées, Sans faire gémir l'herbe ou résonner la roche, Tel qu'une chevauchée impitoyable, approche Le troupeau saccageur des suprêmes journées.

Un parfum triste vient des grappes condamnées.

Demain l'or et le sang des étoiles sublimes Seront déshonorés par la soif de la horde; Mais voici qu'une pluie invisible déborde Et tombe lentement des sinistres abîmes.

Serait-ce pas les Dieux qui pleurent leurs vieux crimes?

O Dieux, je ne sais pas quel Léthé vous enivre De poisons plus amers que le fiel des Lémures: Que vous importe à vous, la mort des grappes mûres Et le viol raillé par le bruit vil du cuivre?

Les pampres desséchés ne veulent pas revivre.

SOLITUDE

A Grégoire le Roy.

C'est un grand silence après le chant du cor, Comme dans les villes mortes Où les chats peuvent encor Rêver sur le seuil des portes.

Sous le dais noir de la nuit Les rois radieux, les belles chevauchées Foulaient dans l'or et le bruit Le sang des roses fauchées.

Des femmes embaumaient l'air Parmi le velours des porches; Nous voyions couler la résine des torches Sur les gantelets de fer.

Mais les heures sont passées De la joie et du décor Et dans nos âmes lassées C'est un grand silence après le chant du cor.

PAROLES SUR LA TERRASSE

A Puvis de Chavannes.

Des reines blanches inclinées Aux balustrades d'améthystes Pour fleurir la mort des journées Effeuillent des glycines tristes.

Fleurs plus brèves que les plus brèves, Vains thyrses que le vent spolie, Les noirs flots sans rives ni grèves Emportent leur cendre pâlie;

Et c'est le deuil d'un double automne, Soir du jour et soir des feuillées, Qui dévaste l'ombre et frissonne Dans les ramilles dépouillées.

Des pas glissent sur la terrasse; Une étoffe roide s'y froisse; Les voix que la nuit blême efface Tremblent d'adieux, meurent d'angoisse,

Et cygnes chassés de tout fleuve, S'en vont fébriles et blessées, Sans que la ténèbre s'émeuve Aux cris des âmes délaissées.

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