L'EAU MORTE
A Charles Bourgault Ducoudray.
L'étang mystérieux dort parmi les bois sombres, Eau de solitude, eau de silence, eau de songe, Que le flot rose et blanc des bruyères prolonge; Parfois des oiseaux noirs glissent comme des ombres Entre les joncs tendus hors des sinistres ondes Tels que des glaives d'or aux mains de reines blondes; Et sous l'âpre soleil épars en rayons mornes Les nymphéas chassés des limpides fontaines Où boivent, à la nuit, les cerfs aux belles cornes, Attendent tristement les étoiles lointaines.
RÊVE D'ÉTALONS
A Edmond Haraucourt.
Une lourde vapeur rôde sur les prairies; La plaine calme dort au chant prochain des eaux Et le vol pacifique et lent des grands oiseaux Traîne des filets d'ombre aux flots d'herbes fleuries.
L'or brusque du soleil déborde dans l'azur Et jaillit de la neige ardente des nuées; Puis le ciel morne enclôt les splendeurs refluées Dans ses digues de fer éblouissant et dur.
Des cris surnaturels et des glaives d'archanges Bruissent dans l'éther magiquement: des voix Rauques sonnent l'appel d'invisibles tournois Où se heurtent des dieux et des guerriers étranges.
Les étalons vautrés dans le tiède gazon Comme au ressouvenir épique des mêlées, Eperdument, de leurs prunelles affolées Parcourent l'étendue immense et l'horizon,
Et par delà le sable héroïque des grèves Regardent, les naseaux gonflés d'un souffle amer, Sur la montagne bleue et verte de la mer Blanchir en galop fou les cavales des rêves.
Convulsifs et dressés sur leurs jarrets tremblants, Le col tendu vers les chimériques crinières Ils sentent comme aux jours des fièvres printanières Les désirs infinis aiguillonner leurs flancs.
Mais leur chair glorieuse en proie aux frissons vagues Dédaigne désormais les vieilles voluptés Et le vain désespoir de leurs coeurs indomptés Hennit lugubrement vers le troupeau des vagues.
MARBRE
A Ernest Christophe.
Les bois religieux se taisent; les oiseaux Ont quitté la forêt où meurt le bruit des eaux. Seule en sa nudité de vierge et de guerrière La déesse de marbre habite la clairière Et son corps impollu fait de rêve et d'amour Monte, lys immortel, parmi les fleurs d'un jour. Ni flûtes de bergers ni chansons de cigales: Sauf le frissonnement des herbes amicales Dont le flot souple ondule autour d'elle, nul bruit. Parfois dans les fourrés un chevreuil brusque fuit Farouche d'avoir vu briller la chair sans voiles Et l'arc impérieux tendu vers les étoiles.
CRISTAL
A Emile Gallé.
Noire sur le cristal pâle et gris comme un ciel D'hiver, la libellule énigmatique éploie Les ailes dans l'air lourd et pestilentiel. Ses immobiles yeux sans tristesse et sans joie Cherchent sinistrement une invisible proie Et planant sur l'eau verte et morte des marais, Vers vos calices d'or, de pourpre et de ténèbres, Elle vole vers vos calices à jamais, Glauques fleurs qui nagez sur des étangs funèbres Où se mire le deuil des pins et des cyprès.
CRÉPON
A Judith Gautier.
Des oiseaux merveilleux onglés de griffes d'or Tracent dans le ciel calme un candide sillage Et la migration d'un éternel voyage Tend vers des pics lointains leur immuable essor.
Le caprice du peintre ouvrant les ailes vaines Fige ironiquement loin des vierges sommets Leur vol: blancs exilés, vous n'atteindrez jamais Les cimes que le soir vêt de pâles verveines.
Mais le rêve des monts vous donne leur fierté, L'eau des lacs inconnus frémit dans vos prunelles Et l'héroïque amour des neiges fraternelles Illumine vos yeux de gloire et de clarté:
Telle malgré l'horreur des ténèbres accrues Mon âme vole vers la pourpre des printemps Et loin des monts neigeux et des lacs où je tends Rêve au parfum royal des roses disparues.