‹ La Machine à explorer le tempsChapitre 1 sur 17 · 1

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L’Explorateur du Temps (car c’est ainsi que
pour plus de commodité nous l’appellerons) nous
exposait un mystérieux problème. Ses yeux gris
et brillants étincelaient, et son visage, habituellement
pâle, était rouge et animé. Dans la cheminée,
la flamme brûlait joyeusement et la lumière
douce des lampes à incandescence, en forme de
lis d’argent, se reflétait dans les bulles qui montaient
brillantes dans nos verres. Nos fauteuils,
dessinés d’après ses modèles, nous embrassaient
et nous caressaient au lieu de se soumettre à regret
à nos séants, et c’était cette voluptueuse atmosphère
d’après dîner où les pensées vagabondent
gracieusement, libres des entraves de la précision.
Et il nous expliqua la chose de cette façon
— insistant sur certains points avec son index
maigre — tandis que, renversés dans nos fauteuils,
nous admirions son ardeur et son abondance
d’idées pour soutenir ce que nous croyions alors
un de ses nouveaux paradoxes.

— Suivez-moi bien soigneusement. Il va me falloir
discuter une ou deux idées qui sont universellement
acceptées. Ainsi, par exemple, la géométrie
qu’on vous a enseignée dans vos classes
est fondée sur un malentendu.

— Est-ce que ce n’est pas là entrer en matière
avec une bien grosse question ? demanda Filby,
personnage argumentatif à la chevelure rousse.

— Je n’ai pas l’intention de vous demander d’accepter
quoi que ce soit sans cause raisonnable.
Vous admettrez bientôt tout ce que je veux de
vous. Vous savez, n’est-ce pas, qu’une ligne mathématique,
une ligne de dimension nulle, n’a pas
d’existence réelle. On vous a enseigné cela ? De
même pour un plan mathématique. Ces choses
sont de simples abstractions.

— C’est parfait, dit le Psychologue.

— De même, un cube, n’ayant que longueur,
largeur et épaisseur, peut-il avoir une telle existence ?

— Ici, j’objecte, dit Filby ; certes, un corps solide
existe. Toutes choses réelles…

— C’est ce que croient la plupart des gens.
Mais, attendez un peu. Est-ce qu’il peut exister un
cube instantané ?

— Je n’y suis pas, dit Filby.

— Est-ce qu’un cube peut avoir une existence
réelle sans durer pendant un espace de temps
quelconque ?

Filby devint pensif.

— Clairement, continua l’Explorateur du Temps,
tout corps réel doit s’étendre dans quatre directions.
Il doit avoir Longueur, Largeur, Épaisseur,
et… Durée. Mais par une infirmité naturelle
de la chair, que je vous expliquerai dans un moment, nous inclinons à négliger ce fait.
Il y a en réalité quatre dimensions : trois que
nous appelons les trois plans de l’Espace, et
une quatrième : le Temps. Il y a cependant une
tendance à établir une distinction factice entre les
trois premières dimensions et la dernière, parce
qu’il se trouve que notre conscience des choses se
meut par intervalles dans une seule direction, au
long de cette dernière dimension, du commencement
jusqu’à la fin de notre vie.

— Ça, dit un très jeune homme qui faisait des
efforts spasmodiques pour rallumer son cigare
au-dessus de la lampe, ça… très clair… vraiment.

— Or, n’est-il pas très remarquable que cela soit négligé jusqu’à un tel point ? continua l’Explorateur du Temps avec un léger accès de bonne humeur. Voici réellement ce que signifie la Quatrième Dimension, quoique certaines gens qui en causent ne sachent pas ce qu’ils disent. Ce n’est qu’une manière différente d’envisager le Temps. Il n’y a aucune différence entre le Temps et l’une quelconque des trois dimensions de l’Espace, sinon que notre connaissance se meut au long d’elle. Mais quelques imbéciles ont saisi le mauvais sens de cette idée. Vous avez tous entendu ce qu’ils ont trouvé à dire à propos de cette Quatrième Dimension ?

— Non, pas moi, dit le Provincial.

— C’est simplement ceci : l’Espace, tel que nos
mathématiciens l’entendent, est censé avoir trois
dimensions, qu’on peut appeler Longueur, Largeur
et Épaisseur, et il est toujours définissable
par référence, à trois plans, chacun à angles droits
avec les autres. Mais quelques esprits philosophiques
se sont demandé pourquoi exclusivement
trois dimensions — pourquoi pas une
quatrième direction à angles droits avec les trois
autres ? — et ils ont même essayé de construire une géométrie à quatre Dimensions. Le Professeur
Simon Newcomb exposait celle-ci il y a
quatre ou cinq semaines à la Société Mathématique
de New-York. Vous savez comment sur une
surface plane qui n’a que deux dimensions on
peut représenter la figure d’un solide à trois dimensions,
et de là, ils soutiennent que par des
images de trois dimensions ils pourraient en représenter
une de quatre s’il leur était possible de
se rendre compte de la perspective de la chose.
Vous comprenez ?

— Je pense que oui, murmura le Provincial, et
fronçant les sourcils il tomba en d’introspectives
réflexions, ses lèvres s’agitant comme celles de
quelqu’un qui répète des paroles mystiques. Oui,
je crois que j’y suis, maintenant, dit-il au bout
d’un moment, et sa figure s’éclaira d’une façon
tout à fait transitoire.

— Bien ! je n’ai pas de raison de vous cacher
que depuis un certain temps je me suis occupé
de cette géométrie des Quatre Dimensions. J’ai
obtenu quelques résultats curieux. Par exemple,
voici une série de portraits de la même personne,
à huit ans, à quinze ans, à dix-sept ans, un
autre à vingt-trois ans et ainsi de suite. Ils sont
évidemment les sections, pour ainsi dire, les représentations
sous trois dimensions d’un être à
quatre dimensions, qui est fixe et inaltérable.

— Les hommes de science, continua l’Explorateur
du Temps, après la pause requise pour une
convenable assimilation de ses derniers mots,
savent parfaitement que le Temps n’est qu’une
sorte d’Espace. Voici un diagramme scientifique
bien connu : cette ligne, que mon doigt suit, indique les mouvements
du baromètre. Hier, il est
monté jusqu’ici, hier soir il est descendu jusque
là, puis ce matin il s’élève de nouveau, et doucement
il arrive jusqu’ici. À coup sûr, le mercure n’a tracé cette ligne dans aucune des dimensions
de l’Espace généralement reconnues ; il est cependant
certain que cette ligne a été tracée, et nous
devons donc en conclure qu’elle fut tracée au
long de la dimension du Temps.

— Mais, dit le Docteur en regardant fixement
brûler la houille, si le Temps n’est réellement
qu’une quatrième dimension de l’Espace, pourquoi
l’a-t-on toujours considéré et le considère-t-on
encore comme différent ? Et pourquoi ne pouvons-nous
pas nous mouvoir çà et là dans le
Temps, comme nous nous mouvons çà et là dans
les autres dimensions de l’Espace ?

L’Explorateur du Temps sourit :

— Êtes-vous bien sûr que nous pouvons nous
mouvoir librement dans l’Espace ? Nous pouvons
aller à gauche et à droite, en avant et en arrière
assez librement, et on l’a toujours fait, j’admets
que nous nous mouvons librement dans deux dimensions.
Mais que direz-vous du mouvement
de haut en bas et de bas en haut ? Il me semble
que la gravitation nous limite singulièrement là.

— Pas précisément, dit le Docteur, il y a les ballons.

— Mais avant les ballons, et si l’on excepte les
bonds spasmodiques et les inégalités de surface,
l’homme n’a pas la moindre capacité du mouvement
vertical.

— Toutefois, il peut se mouvoir quelque peu de
haut en bas et de bas en haut.

— Plus facilement, beaucoup plus facilement de
haut en bas que de bas en haut.

— Et vous ne pouvez nullement vous mouvoir
dans le Temps ; il vous est impossible de vous
éloigner du moment présent.

— Mon cher ami ; c’est là justement ce qui vous
trompe. C’est là justement où le monde entier est
dans l’erreur. Nous nous éloignons incessamment du moment présent. Nos existences mentales, qui
sont immatérielles et n’ont pas de dimensions, se
déroulent au long de la dimension du Temps avec
une vélocité uniforme, du berceau jusqu’à la
tombe, de la même façon que nous voyagerions
vers en bas si nous commencions nos existences
cinquante kilomètres au-dessus de la surface de la
terre.

— Mais la grande difficulté est celle-ci, interrompit
le Psychologue, vous pouvez aller de-ci de-là
dans toutes les directions de l’Espace, mais vous
ne pouvez aller de-ci de-là dans le Temps.

— C’est là justement le germe de ma grande découverte.
Mais vous avez tort de dire que nous ne
pouvons nous mouvoir dans tous les sens du
Temps. Par exemple, si je me rappelle très vivement
quelque incident, je retourne au moment où
il s’est produit. Je suis distrait, j’ai l’esprit absent
comme vous dites. Je fais un saut en arrière pendant
un moment. Naturellement, nous n’avons
pas la faculté de demeurer en arrière pour une longueur
quelconque de Temps, pas plus qu’un sauvage
ou un animal n’a la faculté de se tenir en l’air
six pieds au-dessus du sol. Mais l’homme civilisé
est à cet égard mieux pourvu que le sauvage. Il
peut s’élever dans un ballon en dépit de la gravitation,
et pourquoi ne pourrait-il espérer que finalement il lui sera permis d’arrêter ou d’accélérer
son impulsion au long de la dimension du Temps,
même se retourner et voyager dans l’autre sens ?

— Oh ! ça, par exemple, commença Filby, c’est…

— Pourquoi pas ? demanda l’Explorateur du Temps.

— C’est contre la raison, dit, Filby.

— Quelle raison ? dit l’Explorateur du Temps.

— Vous pouvez par toutes sortes d’arguments démontrer que blanc est noir et noir est blanc, dit Filby, mais vous ne me convaincrez jamais.

— Peut-être bien, dit l’Explorateur du Temps,
mais vous commencez à voir maintenant quel
fut l’objet de mes investigations dans la géométrie
des quatre Dimensions. Il y a longtemps que
j’avais une vague idée d’une machine…

— Pour voyager à travers le Temps ! s’exclama le Très Jeune Homme.

— Qui voyagera indifféremment dans toutes
les directions de l’Espace et du Temps, au gré de
celui qui la dirige.

Filby se contenta de rire.

— Mais j’en ai la vérification expérimentale, dit l’Explorateur du Temps.

— Voilà qui serait fameusement commode pour
un historien, suggéra le Psychologue. On pourrait
retourner en arrière et vérifier par exemple les
récits qu’on nous donne de la bataille de Hastings.

— Ne pensez-vous pas qu’une pareille chose attirerait
l’attention ? dit le médecin. Nos ancêtres ne
toléraient guère l’anachronisme.

— On pourrait apprendre le grec des lèvres mêmes
d’Homère et de Platon, pensa le Très Jeune Homme.

— Dans ce cas, ils vous feraient coller certainement
à votre premier examen. Les savants allemands
ont tellement perfectionné le grec !

— C’est là qu’est l’avenir ! dit le Très jeune
Homme. Pensez-donc ! On pourrait placer tout
son argent, le laisser s’accumuler à intérêts composés
et se lancer en avant !

— À la découverte d’une société édifiée sur une
base strictement communiste, dis-je.

— De toutes les théories extravagantes ou fantaisistes… commença le Psychologue.

— Oui, c’est ce qu’il me semblait ; et aussi je n’en ai jamais causé jusqu’à…

— La vérification expérimentale, m’écriai-je.
Est-ce que vous allez vérifier cela ?

L’expérience ! cria Filby qui se sentait la cervelle fatiguée.

— Eh bien ! faites-nous voir votre expérience,
dit le Psychologue, bien que tout cela ne soit
qu’une farce, vous savez !

L’Explorateur du Temps nous regarda tour à
tour en souriant. Puis, toujours avec son léger
sourire, et les mains enfoncées dans les poches de
son pantalon, il sortit lentement du salon, et nous
entendîmes ses pantoufles traîner dans le long
passage qui conduisait à son laboratoire.

Le Psychologue nous regarda :

— Je me demande ce qu’il va faire ?

— Quelque tour de passe-passe où d’escamotage,
dit le Docteur, et Filby nous entama l’histoire
d’un conjurateur qu’il avait vu à Burslem,
mais avant même qu’il eût terminé sa préface,
l’Explorateur du Temps revint, et l’anecdote de
Filby en resta là.

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