‹ La Machine à explorer le tempsChapitre 2 sur 17 · 2

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L’objet que l’Explorateur du Temps tenait à la main était une espèce de mécanique en métal brillant, à peine plus grande qu’une petite horloge, et très délicatement faite. Elle comprenait aussi diverses parties en ivoire et d’autres d’une substance cristalline et transparente.

Il me faut tâcher maintenant d’être extrêmement clair car ce qui suit — à moins que son explication ne soit acceptée est une chose absolument incroyable. Il prit l’une des petites tables octogonales qui se trouvaient dans tous les coins de la pièce et il la plaça devant la cheminée, avec deux de ses pieds sur le devant de foyer. Sur cette table il plaça son mécanisme. Puis, il approcha une chaise et s’assit.

Le seul autre objet sur la table était une petite
lampe à abat-jour dont la brillante clarté éclairait
en plein la machine. Il y avait aussi là environ une
douzaine de bougies, deux dans des appliques,
de chaque côté de la cheminée, et plusieurs autres
dans des candélabres, de sorte que la pièce était
brillamment illuminée. Je m’assis moi-même dans
un fauteuil bas, tout près du feu, et je l’attirai en
avant de façon à me trouver presque entre l’Explorateur
du Temps et le foyer. Filby s’était assis derrière
lui, regardant par-dessus son épaule. Le
Docteur et le Provincial l’observaient par côté et
de droite ; le Psychologue, de gauche ; le Très
Jeune Homme se tenait derrière le Psychologue.
Nous, étions tous sur le qui-vive ; et il me semble
impossible que, dans ces conditions, nous ayons
pu être dupes de quelque supercherie.

L’Explorateur du Temps nous regarda tour à tour,
puis il considéra sa machine.

— Eh bien ? dit le Psychologue.

— Ce petit objet n’est qu’un modèle, dit l’Explorateur du
Temps en posant ses coudes sur la
table et joignant ses mains au-dessus de l’appareil.
C’est le projet que j’ai fait d’une machine pour
voyager à travers le Temps. Vous remarquerez
qu’elle a un air singulièrement louche, et que cette
barre scintillante a un aspect bizarre, comme en
quelque sorte irréel — il indiqua la barre avec son
doigt. — Voici encore ici un petit levier blanc, et
là, en voilà un autre.

Le Docteur se leva et examina curieusement la chose.

— C’est admirablement construit, dit-il.

— J’ai mis deux ans à la faire, répondit l’Explorateur
du Temps. Puis lorsque nous eûmes tous imité le Docteur, il continua : — Il vous faut maintenant
comprendre nettement que ce levier, si on
appuie dessus, envoie la machine glisser dans le
futur et cet autre renverse le mouvement. Cette
selle représente le siège de l’explorateur du temps.
Tout à l’heure, je presserai le levier et la machine
partira. Elle s’évanouira, passera dans les temps
futurs et ne reparaîtra plus. Regardez-la bien.
Examinez aussi la table et rendez-vous compte
qu’il n’y a ici aucune supercherie. Je n’ai pas envie
de perdre ce modèle et m’entendre dire ensuite
que je suis un charlatan.

Il y eut un silence d’une minute peut-être. Le
Psychologue fut sur le point de me parler, mais il
se ravisa. Alors l’Explorateur du Temps avança
son doigt vers le levier.

— Non, dit-il tout à coup. Donnez-moi votre main.

Et se tournant vers le Psychologue, il lui prit la
main et lui dit d’étendre l’index. De sorte que ce
fut le Psychologue qui, lui-même, mit en route
pour son interminable voyage le modèle de la
Machine du Temps. Tous nous vîmes le levier
s’abaisser. Je suis absolument sûr qu’il n’y eut
aucun artifice. On entendit un petit sifflement et
la flamme de la lampe fila. Une des bougies de la
cheminée fut éteinte et la petite machine tout à
coup oscilla, tourna sur elle-même, devint indistincte,
fut perçue comme un fantôme pendant une
seconde peut-être, comme un tourbillon de cuivre
scintillant faiblement, puis elle disparut… Sur la
table il ne restait plus que la lampe.

Pendant un moment chacun resta silencieux.
Puis Tilby déclara qu’il était damné.

Le Psychologue revint de sa stupeur, et tout à
coup regarda sous la table. À cela, l’Explorateur
du Temps éclata de rire gaiement.

— Eh bien ? dit-il du même ton interrogatif que le Psychologue. Puis se levant, il alla vers le
pot à tabac sur la cheminée et commença à bourrer
sa pipe en nous tournant le dos.

Nous nous regardions tous avec étonnement.

— Dites donc, est-ce que tout cela est sérieux ? dit
le Docteur. Croyez-vous sérieusement que cette
machine est en train de voyager dans le Temps ?

— Certainement, dit notre ami, en se baissant
vers la cheminée pour enflammer une allumette.
Puis il se retourna, en allumant sa pipe, pour regarder
en face le Psychologue. — Celui-ci, pour
bien montrer qu’il n’était en rien troublé, prit un
cigare et essaya de l’allumer sans l’avoir coupé. —
Bien plus, j’ai ici, dit-il en indiquant le laboratoire, une grande machine presque terminée, et
quand elle sera complètement montée j’ai l’intention
de faire moi-même avec elle un petit voyage.

— Vous prétendez que votre machine voyage
dans l’avenir ? demanda Filby.

— Dans les temps à venir ou dans les temps
passés ; ma foi je ne sais pas bien lesquels.

Un instant après, le Psychologue eut une inspiration.

— Si elle est allée quelque part, ce doit-être
dans le passé.

— Pourquoi ? demanda l’Explorateur du Temps.

— Parce que je présume qu’elle ne s’est pas mue
dans l’Espace, et si elle voyageait dans l’avenir elle
serait encore ici dans ce moment, puisqu’il lui
faudrait parcourir ce moment-ci.

— Mais, dis-je, si elle voyageait dans le passé elle
aurait dû être visible quand nous sommes entrés
tout à l’heure dans cette pièce ; de même aussi
jeudi dernier ; et le jeudi d’avant et ainsi de suite.

— Objections sérieuses, remarqua d’un air
d’impartialité le Provincial, en se tournant vers
l’Explorateur du Temps.

— Pas du tout, répondit celui-ci. Puis s’adressant au Psychologue : Vous qui êtes un penseur, vous pouvez expliquer cela. C’est du domaine de l’inconscient, de la perception affaiblie.

— Certes oui, dit le Psychologue en nous rassurant.
C’est là un point très simple de psychologie.
J’aurais dû y penser ; c’est assez évident et cela
soutient merveilleusement le paradoxe. Nous ne
pouvons pas plus voir ni apprécier cette machine,
que nous ne pouvons voir les rayons d’une roue
lancée à toute vitesse ou un boulet lancé à travers
l’espace. Si elle s’avance dans le Temps cinquante
fois ou cent fois plus vite que nous, si elle parcourt
une minute pendant que nous parcourons
une seconde, l’impression produite sera naturellement
un cinquantième ou un centième de ce
qu’elle serait si la machine ne voyageait pas dans
le Temps. C’est bien évident.

Il passa sa main à la place où la machine avait été.

— Comprenez-vous ? dit-il en riant.

Nous restâmes assis, les yeux fixés sur la table
vide, jusqu’à ce que notre ami nous eût demandé
Ce que nous pensions de tout cela.

— Ça me semble assez plausible ce soir, dit le
Docteur ; mais attendons jusqu’à demain, attendons
le bon sens matinal.

— Voulez-vous voir la machine elle-même ?
demanda notre ami.

Il prit en même temps une lampe, et nous
entraîna au long du corridor qui menait à son
laboratoire. Je me rappelle très vivement la
lumière tremblotante, la silhouette de sa grosse
tête étrange, la danse des ombres, notre défilé
à sa suite, tous ahuris mais incrédules ; et comment
aussi nous aperçûmes dans le laboratoire une
machine beaucoup plus grande que le petit
mécanisme que nous avions vu disparaître
sous nos yeux. Elle comprenait des parties de nickel, d’ivoire ; d’autres avaient été limées ou
sciées dans le cristal de roche. L’ensemble était à
peu près complet, sauf les barres de cristal torse
qui restaient inachevées sur un établi, à côté de
quelques esquisses et plans ; et j’en pris un pour
le mieux examiner : il semblait être de quartz.

— Voyons ! dit le Docteur, parlez-vous tout à fait
sérieusement ? ou bien n’est-ce qu’une supercherie,
comme ce fantôme que vous nous avez fait
voir à Noël dernier ?

— J’espère bien, dit notre ami, en élevant la
lampe, explorer le Temps sur cette machine.
Est-ce clair ? Je n’ai jamais été si sérieux de ma vie.

Aucun de nous ne savait comment prendre cela.

Je rencontrai le regard de Filby par-dessus l’épaule
du Docteur ; et il eut un solennel clignement
de paupières.

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