‹ La Machine à explorer le tempsChapitre 8 sur 17 · 8

8

« Aussi loin que je pouvais voir, le monde étalait
la même exubérante richesse que la vallée de
la Tamise. De chaque colline que je gravis, je pus
voir la même abondance d’édifices splendides,
infiniment variés de style et de matière ; les mêmes
épais taillis de sapins, les mêmes arbres couverts
de fleurs, et les mêmes fougères géantes.
Ici et là, de l’eau brillait comme de l’argent, et au
delà, la contrée s’élevait en bleues ondulations de
collines, et disparaissait au loin dans la sérénité
du ciel. Un trait particulier qui attira bientôt mon
attention, fut la présence de certains puits circulaires,
plusieurs, à ce qu’il me sembla, d’une très
grande profondeur. L’un d’eux était situé auprès
du sentier qui montait la colline et que j’avais
suivi lors de ma première excursion. Comme les
autres, il avait une margelle de bronze curieusement
travaillée, et il était protégé de la pluie par
une petite coupole. Assis sur le rebord de ces
puits, et scrutant leur obscurité profonde, je ne
pouvais voir aucun reflet d’eau, ni produire la
moindre réflexion avec la flamme de mes allumettes. Mais dans tous j’entendis un certain son : un
bruit sourd, par intervalles, comme les battements
d’une énorme machine ; et d’après la direction
de la flamme de mes allumettes, je découvris
qu’un courant d’air régulier était établi dans les
puits. En outre, je jetai dans l’orifice de l’un d’eux
une feuille de papier, et au lieu de descendre
lentement en voltigeant elle fut immédiatement
aspirée et je la perdis de vue.

« En peu de temps, j’en vins à établir un rapport
entre ces puits et de hautes tours qui s’élevaient
çà et là sur les pentes ; car il y avait souvent
au-dessus d’elles ce même tremblotement
d’air que l’on voit par une journée très chaude au-dessus
d’une grève brûlée de soleil. — En rassemblant
ces observations, j’arrivai à la forte présomption
d’un système de ventilation souterraine, dont
il m’était difficile d’imaginer le but véritable. Je
fus incliné d’abord à l’associer à l’organisation
sanitaire de ce monde. C’était une conclusion qui
tombait sous les sens, mais elle était absolument
fausse.

« Il me faut admettre ici que je n’appris que
fort peu de choses des égouts, des horloges, des
moyens de transport et autres commodités, pendant
mon séjour dans cet avenir réel. Dans quelques-unes
des visions d’Utopie et des temps à venir
que j’ai lues, il y a des quantités de détails sur
la construction, les arrangements sociaux, et ainsi
de suite. Mais ces détails qui sont assez faciles à
obtenir quand le monde entier est contenu dans
votre seule imagination, sont absolument inaccessibles
à un véritable voyageur, surtout parmi
la réalité telle que je la rencontrai là. Imaginez-vous
ce qu’un nègre arrivant de l’Afrique centrale
raconterait de Londres ou de Paris à son
retour dans sa tribu ! Que saurait-il des compagnies
de chemins de fer, des mouvements sociaux, du téléphone et du télégraphe, des colis-postaux,
des mandats-poste et autres choses de ce
genre ? Et cependant nous, du moins, lui expliquerions
volontiers tout cela ! Et même de ce qu’il
saurait bien, que ferait-il croire ou concevoir à
son ami qui serait resté ? Et puis, songez combien
peu de différence il y a entre un nègre et un blanc
de notre époque, et quel immense intervalle me
séparait des gens de cet âge heureux ! J’avais
conscience d’une foule de différences qui ne se
voyaient pas et qui contribuaient à mon soulagement ;
mais pour autre chose que l’impression
d’organisation automatique, je crains de ne pas
vous faire suffisamment saisir la différence.

« Pour ce qui est des sépultures, par exemple,
je ne pouvais voir aucun signe de crémation, ni
rien qui puisse faire penser à des tombes ; mais
il me vint à l’idée qu’il pouvait possiblement exister
des cimetières ou des fours crématoires quelque
part, au delà de mon champ d’explorations.
Ce fut là une question que je me posai délibérément
et sur ce point ma curiosité fut absolument
mise en déroute. La chose m’embarrassait et je fus
amené à faire une remarque ultérieure qui m’embarrassa
encore plus ; c’est qu’il n’y avait parmi
ces gens aucun individu âgé où infirme.

« Je dois avouer que la satisfaction que j’avais
de ma première théorie d’une civilisation automatique
et d’une humanité en décadence, ne dura pas
longtemps. Cependant, je n’en pouvais concevoir
d’autre. Laissez-moi vous exposer mes difficultés.
Les divers grands palais que j’avais explorés n’étaient
que de simples résidences, de grandes salles
à manger et d’immenses dortoirs. Je ne pus trouver
ni machines, ni matériel d’aucune sorte. Pourtant
ces gens étaient vêtus de beaux tissus qu’il
était besoin de renouveler de temps à autre, et
leurs sandales, quoique sans ornements, étaient des spécimens assez complexes de travail métallique.
D’une façon ou d’une autre, il fallait fabriquer
ces choses. Et ces petites créatures ne faisaient montre
d’aucun vestige de tendances créatrices ; il n’y
avait ni boutiques, ni ateliers, ni aucun signe d’importation
parmi eux. Ils passaient tout leur temps
à jouer gentiment, à se baigner dans le fleuve, à
se faire la cour d’une façon à demi badine, à manger
des fruits et à dormir. Je ne pouvais me rendre
compte comment tout cela durait et se maintenait,

« Mais revenons à la Machine du Temps : quelqu’un,
je ne savais qui, l’avait enfermée dans le
piédestal creux du Sphinx Blanc. Pourquoi ? Pour
tout au monde je n’aurais pu l’imaginer non plus
que découvrir l’usage de ces puits sans eau et de
ces colonnes de ventilation. Il me manquait là un
fil conducteur. Je sentais… comment vous expliquerais-je
cela ? Supposez que vous trouviez une
inscription, avec des phrases ici et là claires et
écrites en excellent anglais, mais interpolées d’autres
faites de mots, de lettres même qui vous
soient absolument inconnues ! Eh bien ! le troisième
jour de ma visite, c’est de cette manière que
se présentait à moi le monde de l’an huit cent deux
mille sept cent un.

« Ce jour-là aussi je me fis une amie — en quelque
sorte. Il arriva, comme je regardais quelques-uns
de ces petits êtres se baigner dans une anse
du fleuve, que l’un d’entre eux fut pris de crampes
et dériva au fil de l’eau. Le courant principal
était assez fort, mais peu redoutable, même pour
un nageur ordinaire. Vous aurez une idée, par ce
fait, de l’étrange indifférence de ces gens, quand
je vous dirai, qu’aucun d’eux ne fit le plus petit
effort pour aller au secours du petit être qui, en
poussant de faibles cris, se noyait sous leurs yeux.
Quand je m’aperçus de cela, je défis en hâte mes vêtements et entrant dans le fleuve un peu plus
bas, j’attrapai la pauvre créature et la ramenai sur
la berge. Quelques vigoureuses frictions la ranimèrent
bientôt et j’eus la satisfaction de la voir
complètement remise avant que je ne parte. J’avais
alors si peu d’estime pour ceux de sa sorte que
je n’espérais d’elle aucune gratitude. Cette fois,
cependant, j’avais tort.

« Cela s’était passé le matin ; l’après-midi, au retour
d’une exploration, je revis la petite créature,
une femme à ce que je pouvais croire, et elle me
reçut avec des cris de joie et m’offrit une guirlande
de fleurs, évidemment faite à mon intention. Je
fus touché de cette attention. Je m’étais senti quelque
peu isolé, et je fis de mon mieux pour témoigner
combien j’appréciais le don. Bientôt nous
fûmes assis sous un bosquet et engagés dans une
conversation, composée surtout de sourires. Les
témoignages d’amitié de la petite créature m’affectaient
exactement comme l’auraient fait ceux d’un
enfant. Nous nous présentions des fleurs et elle
me baisait les mains. Je baisais aussi les siennes.
Puis j’essayai de converser et je sus qu’elle s’appelait
Weena, nom qui me sembla suffisamment
approprié, encore que je n’eusse la moindre idée
de sa signification. Ce fut là le commencement
d’une étrange amitié qui dura une semaine et se
termina — comme je vous le dirai.

« Elle était absolument telle qu’une enfant. Elle
voulait sans cesse être avec moi. Elle tachait de me
suivre partout, et à mon voyage suivant, j’avais
le cœur serré de la voir s’épuiser de fatigue et je
dus la laisser enfin, à bout de forces, et m’appelant
plaintivement. Car il me fallait pénétrer les
mystères de ce monde. Je n’étais pas venu dans
le futur, me disais-je, pour mener à bien un flirt
en miniature. Pourtant sa détresse quand je la
laissais était grande ; ses plaintes et ses reproches à nos séparations étaient parfois frénétiques et je
crois qu’en somme je retirais de son attachement autant d’ennuis que de réconfort. Néanmoins elle était
de toute façon une diversion salutaire. Je croyais
que ce n’était qu’une simple affection puérile
qui l’avait attachée à moi. Jusqu’à ce qu’il fût trop
tard, je ne sus pas clairement quel mal je lui avais
fait pendant ce séjour. Jusqu’alors, je ne sus pas
non plus exactement tout ce qu’elle avait été pour
moi. Car, par ses marques d’affection et sa manière
futile de montrer qu’elle s’inquiétait de moi, la curieuse
petite poupée donnait à mon retour au voisinage
du Sphinx Blanc presque le sentiment du
retour chez soi et, dès le sommet de la colline, je
cherchais des yeux sa délicate figure pâle et blonde.

« Ce fut par elle aussi que j’appris que la crainte
n’avait pas disparu de la terre. Elle était assez tranquille
dans la journée et avait en moi la plus singulière
confiance ; car, une fois, en un moment
d’impatience absurde, je lui fis des grimaces menaçantes,
et elle se mit tout simplement à rire.
Mais elle redoutait l’ombre, et l’obscurité, et elle
avait peur des choses noires. Les ténèbres étaient
pour elle la seule chose effrayante. C’était une
émotion singulièrement violente. Je remarquai
alors, entre autre choses, que ces petits êtres se
rassemblaient dès la nuit à l’intérieur des grands
édifices et dormaient par groupes. Entrer au milieu
d’eux sans lumière les jetait dans une tumultueuse
panique. Jamais après le coucher du soleil je n’en
ai rencontré un seul dehors ou dormant isolé.
Cependant, je fus assez stupide pour ne pas comprendre
que cette crainte devait être une leçon
pour moi, et, en dépit de la détresse de Weena, je
m’obstinai à coucher à l’écart de ces multitudes
assoupies.

« Cela la troubla beaucoup, mais à la fin sa singulière
affection pour moi triompha, et, pendant les cinq nuits que dura notre liaison, y compris la
dernière nuit de toutes, elle dormit avec sa tête posée
sur mon bras. Mais, à vous parler d’elle, je
m’écarte de mon récit. La nuit qui suivit son sauvetage,
je m’éveillai avec l’aurore, j’avais été agité,
rêvant fort désagréablement que je m’étais noyé,
et que des anémones de mer me palpaient le visage
avec leurs appendices mous. Je m’éveillai en
sursaut, avec l’impression bizarre que quelque
animal grisâtre venait de s’enfuir hors de la chambre,
j’essayai de me rendormir, mais j’étais inquiet
et mal à l’aise. C’était l’heure terne et grise où les
choses surgissent des ténèbres, où les objets sont
incolores et tout en profil, et cependant irréels. Je
me levai, pénétrai dans le grand hall et m’arrêtai
sur les dalles de pierre du perron du palais ; j’avais
l’intention, faisant de nécessité vertu, de contempler
le lever du soleil.

« La lune descendait à l’ouest ; sa clarté mourante
et les premières pâleurs de l’aurore se mêlaient
en demi-lueurs spectrales. Les buissons
étaient d’un noir profond, le sol d’un gris sombre,
le ciel terne et triste. Au flanc de la colline,
je crûs apercevoir des fantômes. À trois reprises
différentes, tandis que je scrutais la pente devant
moi, je vis des formes blanches. Deux fois,
je crus voir une créature blanche, solitaire, ayant
l’aspect d’un singe, qui remontait la colline avec
rapidité ; une fois, auprès des ruines, je vis trois
de ces formes qui portaient un corps noirâtre.
Elles faisaient grande-hâte et je ne pus voir ce qu’elles
devinrent, il sembla qu’elles se fussent évanouies
parmi les buissons. L’aube était encore indistincte,
vous devez le comprendre, et j’avais
cette sensation glaciale, incertaine, du petit matin,
que vous connaissez peut-être. Je doutais de mes yeux.

« Le ciel s’éclaira vers l’est ; la lumière du jour monta, répandit une fois de plus ses couleurs
éclatantes sur le monde, et je scrutai anxieusement
les alentours. Mais je ne vis aucun vestige
de mes formes blanches. C’étaient simplement des
apparences du demi-jour. — Si ces formes étaient
des esprits, me disais-je, je me demande quel
pourrait bien être leur âge. — Car une théorie fantaisiste
de Grant Allen me vint à l’esprit et m’amusa.
Si chaque génération qui meurt, argumente-t-il, laisse des esprits, le monde en sera finalement
surencombré. D’après cela, leur nombre eût
été incalculable dans environ huit cent mille ans
d’ici, et il n’eût pas été surprenant d’en voir quatre
à la fois. Mais la plaisanterie n’était pas convaincante
et je ne fis que penser à ces formes toute la
matinée, jusqu’à ce que l’arrivée de Weena eût
chassé ces préoccupations. Je les associais d’une
façon vague à l’animal blanc que j’avais vu s’enfuir
lors de ma première recherche de la Machine. Mais
Weena fut une diversion agréable. Pourtant, ils
devaient bientôt prendre tout de même une bien
plus entière possession de mon esprit.

« Je crois vous avoir dit combien plus élevée
que la nôtre était la température de cet heureux
âge. Je ne puis m’en expliquer la cause. Peut-être
le soleil était-il plus chaud, ou la terre plus près
du soleil. On admet ordinairement que le soleil
doit se refroidir et s’éteindre rapidement. Mais,
peu familiers avec des spéculations telles que
celles de Darwin le jeune, nous oublions que les
planètes doivent finalement retourner l’une après
l’autre à la masse, source de leur existence. À
mesure que se produiront ces catastrophes, le
soleil s’enflammera et rayonnera avec une énergie
nouvelle ; il se pouvait que quelque planète
eût subi ce sort. Quelle qu’en soit la raison, il
est certain que le soleil était beaucoup plus chaud
qu’il ne l’est actuellement.

« Enfin, par un matin très chaud, — le quatrième,
je crois, — comme je cherchais à m’abriter de
la chaleur et de la forte lumière dans quelque
ruine colossale, auprès du grand édifice où je
mangeais et dormais, il arriva cette chose étrange :
grimpant parmi ces amas de maçonnerie, je
découvris une étroite galerie, dont l’extrémité et
les ouvertures latérales étaient obstruées par
des monceaux de pierres éboulées. À cause du contraste
de la lumière éblouissante du dehors, elle me
parut tout d’abord impénétrablement obscure. J’y
pénétrai en tâtonnant, car le brusque passage de
la clarté à l’obscurité faisait voltiger devant mes
yeux des taches de couleur. Tout à coup, je m’arrêtai
stupéfait. Une paire d’yeux, lumineux à
cause de la réflexion de la lumière extérieure,
m’observait dans les ténèbres.

« La vieille et instinctive terreur des bêtes sauvages
me revint. Je serrai les poings et fixai fermement
les yeux étincelants. Puis, la pensée de
l’absolue sécurité dans laquelle l’humanité paraissait
vivre me revint à l’esprit, et je me remémorai
aussi son étrange effroi de l’obscurité. Surmontant
jusqu’à un certain point mon appréhension, j’avoue
que ma voix était dure et mal assurée. J’étendis
la main et touchai quelque chose de doux.
Immédiatement les yeux se détournèrent et quelque
chose de blanc s’enfuit en me frôlant. Je me
retournai, la gorge sèche, et vis traverser en courant
l’espace éclairé une petite forme bizarre,
rappelant le singe, la tête renversée en arrière
d’une façon assez drôle. Elle se heurta contre un
bloc de granit, chancela, et disparut bientôt dans
l’ombre épaisse que faisait un monceau de maçonnerie
en ruine.

« L’impression que j’eus de cet être fut naturellement
imparfaite ; mais je pus remarquer qu’il
était d’un blanc terne et avait de grands yeux étranges d’un gris rougeâtre, et aussi qu’il portait
tombant sur les épaules une longue chevelure
blonde. Mais, comme je l’ai dit, il allait trop vite
pour que je pusse voir distinctement. Je ne peux
même pas dire s’il courait à quatre pattes ou seulement
en tenant ses membres supérieurs très
bas. Après un moment d’arrêt, je le suivis dans le
second monceau de ruines. Je ne pus d’abord le
trouver — mais après m’être habitué à l’obscurité
profonde, je découvris, à demi obstruée par un
pilier renversé, une de ces ouvertures rondes en
forme de puits dont je vous ai dit déjà quelques
mots. Une pensée soudaine me vint. Est-ce que
mon animal avait disparu par ce chemin ? Je craquai
une allumette et me penchant au-dessus du
puits je vis s’agiter une petite créature blanche
qui, en se retirant, me regardait fixement de ses
larges yeux brillants. Cela me fit frissonner. Cet
être avait tellement l’air d’une araignée humaine !
Il descendait au long de la paroi et je vis alors,
pour la première fois, une série de barreaux et de
poignées de métal qui formaient une sorte d’échelle
s’enfonçant dans le puits. À ce moment
l’allumette me brûla les doigts, je la lâchai et elle
s’éteignit en tombant ; lorsque j’en eus allumé
une autre, le petit monstre avait disparu.

« Je ne sais pas combien de temps je restai à
regarder dans ce puits. Il me fallut un certain
temps pour réussir à me persuader que ce que
j’avais vu était quelque chose d’humain. Graduellement
la vérité se fit jour : l’Homme n’était pas
resté une espèce unique mais il s’était différencié
en deux animaux distincts ; je devinai que les
gracieux enfants du monde supérieur n’étaient
pas les seuls descendants de notre génération,
mais que cet être blême, immonde, ténébreux,
que j’avais aperçu, était aussi l’héritier des âges
antérieurs.

« Je pensai aux colonnes où l’air tremblotait,
et à ma théorie d’une ventilation souterraine. Je
commençai à soupçonner sa véritable importance. — Que vient faire ce lémurien, me demandais-je,
dans mon schème d’une organisation parfaitement
équilibrée ? Quel rapport peut-il bien
avoir avec l’indolente sérénité du monde d’au-dessus ?
Et que se cache-t-il là-dessous, au fond
de ce puits ? — Je m’assis sur la margelle, me disant
qu’en tous les cas, il n’y avait rien à craindre,
et qu’il me fallait descendre là-dedans pour avoir
la solution de mes difficultés. En même temps,
j’étais absolument effrayé à l’idée de le faire ! Tandis
que j’hésitais, deux des habitants du monde
supérieur se poursuivant dans leurs jeux amoureux,
le mâle jetant des fleurs à la femme, qui
s’enfuyait, vinrent jusqu’au pan d’ombre épaisse
où j’étais.

« Ils parurent affligés de me trouver là, appuyé
contre le pilier renversé et regardant dans le puits.
Il était apparemment considéré de mauvais goût
de remarquer ces orifices ; car lorsque j’indiquai
celui où j’étais, en essayant de fabriquer dans leur
langue une question à son sujet, ils furent visiblement
beaucoup plus gênés et ils se détournèrent.
Mais comme mes allumettes les intéressaient, j’en
enflammai quelques-unes pour les amuser. Je tentai
à nouveau de les questionner sur ce puits, mais
j’échouai encore. Aussi je les quittai sur le champ,
me proposant d’aller retrouver Weena et voir ce
que je pourrais tirer d’elle. Mais mon esprit était
déjà en révolution, mes suppositions et mes impressions
se désordonnaient et glissaient à de nouveaux
ajustements. J’avais maintenant un fil pour
trouver l’objet de ces puits, de ces cheminées de
ventilation, et le mystère des fantômes : pour ne
rien dire de l’indication que j’avais maintenant
quant à la signification des portes de bronze et au sort de la Machine. Très vaguement, une explication
se suggéra qui pouvait être la solution du
problème économique qui m’avait intrigué.

« Voici ce nouveau point de vue. Évidemment
cette seconde espèce d’hommes était souterraine.
Il y avait trois faits, particulièrement, qui me faisaient
penser que ses rares apparitions au-dessus
du sol étaient dues à sa longue habitude de vivre sous
terre. Tout d’abord, il y avait l’aspect blême et étiolé
commun à la plupart des animaux qui vivent dans les
ténèbres — le poisson blanc des grottes de Kentucky,
par exemple — puis, ces yeux énormes avec leur faculté
de réfléchir la lumière sont des traits communs
aux créatures nocturnes — témoin le hibou et le
chat. Et enfin, cet évident embarras au grand jour,
cette fuite précipitée, et cependant maladroite et
gauche, vers l’obscurité et l’ombre, et ce port particulier
de la tête tandis que le monstre était en
pleine clarté — tout cela renforçait ma théorie
d’une sensibilité extrême de la rétine.

« Sous mes pieds, par conséquent, la terre devait
être fantastiquement creusée et percée de tunnels
et de galeries, qui étaient la demeure de la race
nouvelle. La présence de cheminées de ventilation
et de puits au long des pentes de la colline — partout,
de fait, excepté au long de la vallée où coulait
le fleuve — indiquait combien universelles étaient
ses ramifications. Quoi de plus naturel alors que
de supposer que c’était dans ce monde souterrain
que tout le travail nécessaire au confort de la race
du monde supérieur se faisait ? L’explication était
si plausible que je l’acceptai immédiatement, et
j’allai jusqu’à donner le pourquoi de cette division
de l’espèce humaine. Je crois bien que vous prévoyez
la tournure de ma théorie, encore que, pour
moi-même, j’eusse bientôt découvert combien elle
était éloignée de la réalité.

« Tout d’abord, procédant d’après les problèmes de notre époque actuelle, il me semblait clair
comme le jour que l’extension graduelle des différences
sociales, à présent simplement temporaires,
entre le Capitaliste et l’Ouvrier ait été la clef de la
situation. Sans doute cela vous paraîtra quelque
peu grotesque — et follement incroyable — mais il y
a maintenant des faits existants pour indiquer cette
voie. Il existe une tendance à utiliser l’espace souterrain
pour les besoins les moins décoratifs de la civilisation ;
il y a, à Londres par exemple, le Métropolitain
et récemment des tramways électriques souterrains,
des passages et rues souterraines, des restaurants
et des ateliers souterrains, et ils croissent
et multiplient. Évidemment, pensais-je, cette tendance
s’est développée jusqu’à ce que l’industrie
ait graduellement perdu son droit d’existence au
soleil. Je veux dire qu’elle s’était étendue de plus
en plus profondément en de plus en plus vastes
usines souterraines, y passant une somme de
temps sans cesse croissante, jusqu’à ce qu’à la fin… !
Est-ce que, même maintenant, un ouvrier de certains
quartiers ne vit pas dans des conditions tellement
artificielles qu’il est pratiquement retranché
de la surface naturelle de la terre ?

« De plus, la tendance exclusive de la classe possédante — due sans doute au raffinement croissant
de son éducation et à la distance qui s’augmente
entre elle et la rude violence de la classe pauvre — la mène déjà à clore dans son intérêt de considérables
parties de la surface du pays. Aux environs
de Londres, par exemple, la moitié au moins des
plus jolis endroits sont fermés à la foule. Et ce
même croissant abîme — dû aux procédés plus
élevés d’éducation et au surcroît de tentations et
de facilités vers les habitudes raffinées de la part
des riches, — dut rendre de moins en moins fréquent
cet échange de classe à classe, cette élévation
par intermariage qui retarde à présent la division de notre espèce par des barrières de stratification
sociale. De sorte qu’à la fin, on eut, au-dessus du
sol, les Possédants, recherchant le plaisir, le confort
et la beauté, et au-dessous du sol, les Non
Possédants, les ouvriers, s’adaptant d’une façon
continue aux conditions de leur travail. Une fois
là, ils eurent, sans aucun doute, à payer des redevances,
et non de légères, pour la ventilation de
leurs cavernes ; et s’ils essayèrent de refuser, on
put les affamer ou les suffoquer jusqu’au paiement
des arrérages. Ceux d’entre eux qui avaient des
dispositions à être malheureux ou rebelles, durent
mourir ; et, finalement, l’équilibre étant permanent
les survivants devinrent aussi bien adaptés aux
conditions de la vie souterraine et aussi heureux à
leur manière que la race du monde supérieur le
fut à la sienne. À ce qu’il me semblait, la beauté
raffinée et la pâleur étiolée s’en suivaient assez naturellement.

« Ce grand triomphe de l’humanité, que j’avais
rêvé, prenait dans mon esprit une forme toute différente.
Ce n’avait pas été, comme je l’avais imaginé,
un triomphe de l’éducation morale et de la
coopération générale. Je voyais, au lieu de cela,
une réelle aristocratie, armée d’une science parfaite
et menant à sa conclusion logique le système
industriel d’aujourd’hui. Son triomphe n’avait
pas été simplement un triomphe sur la nature,
mais un triomphe à la fois sur la nature et sur
l’homme. Ceci, je dois vous en avertir, était ma
théorie du moment. Je n’avais aucun cicerone convenable
dans ce modèle d’utopie. Mon explication
peut être absolument fausse, je crois qu’elle est
encore la plus plausible ; mais, même avec cette
supposition, la civilisation équilibrée, qui avait été
enfin atteinte, devait avoir depuis longtemps dépassé
son zénith, et s’être avancée fort loin vers son
déclin. La sécurité trop parfaite des habitants du monde supérieur les avait amenés insensiblement
vers la dégénérescence, à un amoindrissement général
de stature, de force et d’intelligence. Cela, je
pouvais le constater déjà d’une façon suffisamment
claire, sans pouvoir soupçonner encore ce qui
était arrivé aux habitants du monde inférieur ;
mais d’après ce que j’avais vu des Morlocks — car,
à propos, c’était le nom qu’on donnait à ces créatures — je pouvais m’imaginer que les modifications
du type humain étaient encore plus profondes
que parmi les Eloïs, la belle race que je
connaissais déjà.

« Alors vinrent des doutes importuns. Pourquoi
les Morlocks avaient-ils pris ma Machine ? Car
j’étais sûr que c’étaient eux qui l’avaient prise. Et
pourquoi, si les Eloïs étaient les maîtres, ne pouvaient-ils
pas me faire rendre ma Machine ? Pourquoi
avaient-ils une telle peur des ténèbres ? J’essayai,
comme je l’ai dit, de questionner Weena sur
ce monde inférieur, mais là encore je fus désappointé.
Tout d’abord elle ne voulut pas comprendre
mes questions, puis ensuite elle refusa d’y
répondre. Elle frissonnait comme si le sujet eut
été insupportable. Et lorsque je la pressai, peut-être
un peu rudement, elle fondit en larmes. Ce furent
les seules larmes, avec les miennes, que j’aie vues
dans cet âge heureux. Je cessai, en les voyant, de
l’ennuyer à propos des Morlocks, et m’occupai
seulement à bannir des yeux de Weena ces signes
d’un héritage humain. Et bientôt elle sourit et battit
des mains, tandis que solennellement je craquais
une allumette.

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