‹ La Machine à explorer le tempsChapitre 9 sur 17 · 9

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« Il peut vous sembler drôle que j’aie laissé
passer deux jours avant de poursuivre l’indication
nouvelle qui me mettait sur la véritable voie, mais
je ressentais une aversion particulière vis-à-vis de
ces corps blanchâtres. Ils avaient exactement cette
couleur livide qu’ont les vers et les animaux conservés
dans l’alcool, tels qu’on les voit dans les
musées zoologiques. Au toucher, ils étaient d’un
froid répugnant. Mon aversion était due probablement
à l’influence sympathique des Eloïs, dont je
commençais maintenant à comprendre le dégoût
pour les Morlocks.

« La nuit suivante, je dormis mal. Ma santé se trouvait sans doute ébranlée. J’étais accablé de perplexités et de doutes. J’eus une fois ou deux la sensation d’une terreur intense, à laquelle je ne pouvais attribuer aucune raison définie. Je me rappelle m’être glissé sans bruit dans la grande salle où les petits êtres dormaient au clair de lune — cette nuit-là, Weena était parmi eux — et m’être senti rassuré par leur présence. Il me vint en ce moment à l’esprit que dans très peu de jours la lune serait nouvelle et plus nombreuses les apparitions de ces déplaisantes créatures souterraines, de ces blêmes lémuriens, de cette nouvelle vermine qui avait remplacé l’ancienne.

« Pendant ces deux jours, j’eus la continuelle
impression de quelqu’un qui élude une inévitable
corvée. J’avais la ferme assurance que je rentrerais
en possession de la Machine en pénétrant hardiment
dans ces mystérieux souterrains. Cependant
je ne pouvais me résoudre à affronter ce mystère.
Si seulement j’avais eu un compagnon, c’eût été
différent ; mais j’étais si horriblement seul que
l’idée de descendre dans l’obscurité du puits m’épouvantait.
Je ne sais pas si vous comprenez mon
état, mais je sentais continuellement un danger
derrière mon dos.

« C’était cette incessante inquiétude, cette insécurité
qui peut-être m’entraînait de plus en plus
loin dans mes explorations. En allant au sud, vers
la contrée montueuse qui s’appelle maintenant
Combe Wood, je remarquai, au loin dans la direction
de l’actuel Banstead, une vaste construction
verte, d’un genre différent de celles que j’avais
vues jusqu’alors. Elle était plus grande que les
plus grands des palais et des ruines que je connaissais ;
la façade avait un aspect oriental avec le
lustre, d’un gris pâle, une sorte de gris bleuté,
d’une certaine espèce de porcelaine de Chine. Cette différence d’aspect suggérait une différence d’usage
et il me vint l’envie de pousser jusque-là mon
exploration. Mais la journée était avancée ; j’étais
arrivé en vue de cet endroit après un long et fatigant
circuit ; aussi, décidai-je de réserver l’aventure
pour le jour suivant et je retournai vers les
caresses de bienvenue de la petite Weena. Le lendemain
matin, je m’aperçus, d’une façon suffisamment
claire, que ma curiosité au sujet du
Palais de Porcelaine Verte n’était qu’un acte
d’auto-tromperie, qui me donnait un prétexte
pour éluder, un jour de plus, l’expérience que je
redoutais. Je résolus donc de tenter la descente
sans perdre plus de temps, et me mis de bonne
heure en route vers le puits situé auprès des
ruines de granit et d’aluminium.

« La petite Weena m’accompagna en courant et
en dansant autour de moi jusqu’au puits, mais,
quand elle me vit me pencher au-dessus de l’orifice,
elle parut étrangement déconcertée. « Au
revoir, petite Weena », dis-je en l’embrassant ;
puis la reposant à terre, je cherchai, en tâtonnant
par-dessus la margelle, les échelons de descente ;
avec hâte plutôt, — je ferais aussi bien de le confesser,
— car je craignais de voir faillir mon courage.
D’abord, elle me considéra avec étonnement.
Puis elle poussa un cri pitoyable et, se précipitant
sur moi, chercha à me retenir de tout l’effort de
ses petites mains. Je crois que son opposition
m’excita plutôt à continuer. Je la repoussai, peut-être
un peu durement, et en un instant j’étais dans
la gueule même du puits. J’eus alors à donner toute
mon attention aux échelons peu solides auxquels
je me retenais.

« Je dus descendre environ deux cents mètres. La
descente s’effectuait au moyen de barreaux métalliques
fixés dans les parois du puits, et, comme
ils étaient adaptés aux besoins d’êtres beaucoup
plus petits et plus légers que moi, je me sentis
rapidement engourdi et fatigué ; non simplement
fatigué ! l’un des barreaux céda soudain sous
mon poids, et je me crus précipité dans l’obscurité
béant au-dessous de moi. Pendant un moment
je restai suspendu par une main, et après cette
expérience je n’osai plus me reposer. Quoique
mes bras et mes reins fussent vivement endoloris,
je continuai cette descente insensée aussi vite que
je pus. Ayant levé les yeux, je vis l’ouverture, un
petit disque bleu, dans lequel une étoile était
visible, tandis que la tête de la petite Weena se
projetait ronde et sombre. Le bruit régulier de
quelque machine au-dessous de moi devenait de
plus en plus fort et oppressant. Tout, excepté le
petit disque au-dessus de ma tête, était profondément
obscur, et, quand je levai les yeux à nouveau,
Weena avait disparu.

« J’étais dans une agonie d’inquiétude. Je pensai
vaguement à regrimper et à laisser tranquille le
monde souterrain. Mais même pendant que je
retournais cette idée dans mon esprit, je continuais
de descendre. Enfin, avec un immense soulagement,
j’aperçus vaguement, à quelque distance
à ma droite dans la paroi, une ouverture exiguë.
Je m’y introduisis et trouvai que c’était l’orifice
d’un étroit tunnel horizontal, dans lequel je pouvais
m’étendre et reposer. Ce n’était pas trop tôt.
Mes bras étaient endoloris, mon dos courbaturé,
et je frissonnais de la terreur prolongée d’une chute. De plus, l’obscurité ininterrompue avait
eu sur mes yeux un effet douloureux. L’air était
plein du halètement des machines pompant l’air
au bas du puits.

« Je ne sais pas combien de temps je restai
étendu là. Je fus éveillé par le contact d’une main
molle qui se promenait sur ma figure. Je cherchai
vivement mes allumettes et précipitamment en craquai
une, ce qui me permit de voir, penchés sur
moi, trois êtres livides, semblables à ceux que
j’avais vus sur terre dans les ruines, et qui s’enfuirent
en hâte devant la lumière. Vivant comme ils
le faisaient, dans ce qui me paraissait d’impénétrables
ténèbres, leurs yeux étaient anormalement
grands et sensibles, tout comme le sont les pupilles
des poissons des grandes profondeurs, et ils
réfléchissaient la lumière de la même façon. Je fus
persuadé qu’ils pouvaient me voir dans cette profonde
obscurité, et ils ne semblèrent pas avoir
peur de moi, à part leur crainte de la lumière.
Mais aussitôt que je craquai une allumette pour
tâcher de les apercevoir, ils s’enfuirent incontinent
et disparurent dans de sombres chenaux et
tunnels, d’où leurs yeux me fixaient de la façon
la plus étrange.

« J’essayai de les appeler, mais le langage qu’ils
parlaient était apparemment différent de celui
des gens d’au-dessus ; de sorte que je fus absolument
laissé à mes seuls efforts, et la pensée d’une
fuite immédiate s’empara de suite de mon esprit.
« Tu es ici maintenant pour savoir ce qui s’y
passe », me dis-je alors, et je m’avançai à tâtons
dans le tunnel, tandis que grandissait le bruit des
machines. Bientôt je ne pus plus sentir les parois et j’arrivai à un espace plus large ; craquant une
allumette, je vis que j’étais entré dans une vaste
caverne arquée, qui s’étendait dans les profondes
ténèbres au delà de la portée de la lueur de mon
allumette. J’en vis autant que l’on peut en voir
pendant le court instant où brûle une allumette.

« Nécessairement, ce que je me rappelle reste
vague. De grandes formes comme d’énormes
machines surgissaient des ténèbres et projetaient
de fantastiques ombres noires, dans lesquelles les
Morlocks, comme de ternes spectres, s’abritaient
de la lumière. L’atmosphère, par parenthèse, était
lourde et étouffante et de fades émanations de
sang fraîchement répandu flottaient dans l’air. Un
peu plus bas, vers le centre, était la perspective
d’une petite table de métal blanchâtre, sur
laquelle semblait être servi un repas. Les Morlocks
en tous les cas étaient carnivores ! À ce moment-là
même, je me rappelle m’être demandé quel
grand animal pouvait avoir survécu pour fournir
la grosse pièce saignante que je voyais. Tout cela
était fort peu distinct : l’odeur suffocante, les
grandes formes sans signification, les êtres
immondes aux aguets dans l’ombre et n’attendant
que le retour de l’obscurité pour revenir sur
moi ! Alors l’allumette s’éteignit, me brûla les
doigts et tomba, tache rouge rayant les ténèbres.

« J’ai pensé depuis combien j’étais particulièrement
mal équipé pour une telle expérience. Quand
je m’étais mis en route avec la Machine, j’étais
parti avec l’absurde supposition que les humains
de l’avenir devaient certainement être infiniment
supérieurs à nous dans toutes leurs ressources.
J’étais venu sans armes, sans remèdes, sans rien à fumer — parfois le tabac me manquait terriblement
— et je n’avais même pas suffisamment
d’allumettes. Si j’avais seulement pensé à un appareil
photographique pour prendre un instantané
de ce Monde Souterrain, afin de pouvoir l’examiner
plus tard à loisir ! Mais quoi qu’il en soit, j’étais là
avec les seules armes et les seules ressources dont
m’a doué la nature — des mains, des pieds et des
dents ; plus, quatre allumettes suédoises qui me
restaient encore.

« Je redoutais de m’aventurer dans les ténèbres
au milieu de toutes ces machines et ce ne fut qu’avec
mon dernier éclair de lumière que je découvris
que ma provision d’allumettes s’épuisait. Il ne
m’était jamais venu à l’idée, avant ce moment,
qu’il y eût quelque nécessité de les économiser, et
j’avais gaspillé presque la moitié de la boîte à étonner
les Eloïs, pour lesquels le feu était une nouveauté.
Il ne m’en restait donc plus que quatre.
Pendant que je demeurais là dans l’obscurité,
une main toucha la mienne, des doigts flasques
me palpèrent la figure et je perçus une odeur particulièrement
désagréable. Je m’imaginai entendre
autour de moi les souffles d’une multitude de ces
petits êtres. Je sentis des doigts essayer de s’emparer
doucement de la boîte d’allumettes que
j’avais à la main, et d’autres derrière moi qui
tiraient mes habits. Il m’était indiciblement désagréable
de deviner ces créatures que je ne voyais
pas et qui m’examinaient. L’idée soudaine de mon
ignorance de leurs manières de penser et de faire
me vint vivement à l’esprit dans ces ténèbres. Je
me mis, aussi fort que je pus, à pousser de grands
cris. Ils s’écartèrent vivement ; puis je les sentis s’approcher de nouveau. Leurs attouchements
devinrent plus hardis et ils se murmurèrent les
uns aux autres des sons bizarres. Je frissonnai
violemment et me remis à pousser des cris d’une
façon plutôt discordante. Cette fois, ils furent
moins sérieusement alarmés et ils se rapprochèrent
avec un singulier petit rire. Je dois confesser que
j’étais horriblement effrayé. Je me décidai à craquer
une autre allumette et à m’échapper protégé
par sa lueur ; je fis durer la lumière en enflammant
une feuille de papier que je trouvai dans ma
poche et j’opérai ma retraite vers l’étroit tunnel.

« Mais j’y pénétrais à peine que la flamme s’éteignit,
et, dans l’obscurité, je pus entendre les Morlocks
bruire comme le vent dans les feuilles ou la
pluie qui tombe, tandis qu’ils se précipitaient à
ma poursuite.

« En un moment je me sentis saisir par plusieurs
mains, et je ne pus me méprendre sur leur
intention de me ramener en arrière. Je craquai une
autre allumette et l’agitai à leurs faces éblouies.
Vous pouvez difficilement vous imaginer combien
ils paraissaient peu humains et nauséabonds — la
face blême et sans menton, et leurs grands yeux
d’un gris rosâtre sans paupières — tandis qu’ils
s’arrêtaient aveuglés et égarés. Mais je ne m’attardai
guère à les considérer, je vous le promets : je
continuai ma retraite, et lorsque la seconde allumette
fut éteinte, j’allumai la troisième. Elle était
presque consumée lorsque j’atteignis l’ouverture
qui s’ouvrait dans le puits. Je m’étendis à terre
sur le bord, car les battements de la grande pompe
du fond m’étourdissaient. Je cherchai sur les parois
les échelons, et tout à coup, je me sentis saisir par les pieds et violemment tiré en arrière. Je craquai
ma dernière allumette… qui ne prit pas. Mais
j’avais pu néanmoins saisir un des échelons, et,
lançant en arrière de violents coups de pied, je me
dégageai de l’étreinte des Morlocks, et escaladai
rapidement le puits, tandis qu’ils restaient en bas,
me regardant monter en clignotant leurs gros
yeux, tous, sauf un petit misérable qui me suivit
pendant un instant et voulut s’emparer de ma
chaussure, comme d’un trophée sans doute.

« Cette escalade me sembla interminable. Pendant
les derniers vingt ou trente pieds, une nausée
mortelle me prit. J’eus la plus grande difficulté à
ne pas lâcher prise. Aux derniers échelons, ce fut
une lutte terrible contre cette défaillance. À plusieurs
reprises la tête me tourna, et j’anticipai les
sensations d’une chute. Enfin, cependant, je parvins
du mieux que je pus jusqu’en haut et, enjambant
la margelle, je m’échappai en chancelant hors des
ruines, jusqu’au soleil aveuglant. Là, je tombai
face à terre. Le sol me paraissait dégager une
odeur douce et propre. Puis, je me rappelle Weena,
baisant mes mains et mes oreilles et les voix
d’autres Eloïs. Ensuite, pendant un certain temps,
je reperdis connaissance.

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