Chapitre 1
— Le carrosse est en bas, mademoiselle, vint dire une sœur converse en essuyant ses yeux rouges avec l’extrémité de son bavolet, Notre Mère vous fait prier de descendre.
Gabrielle ramassa les plis de brocard qui formaient la traîne somptueuse de sa robe de noce ; ses amies de couvent se pressèrent autour d’elle ; les baisers les plus tendres, les mille promesses qu’on fait si facilement à quinze ans furent échangés et scellés avec de grosses larmes ; puis Gabrielle, précédée par la sœur converse, se mit à descendre l’escalier de pierre, usé depuis des siècles par tant de pas lourds ou légers. Elle jeta en passant un regard sur les salles d’étude, désertes ce jour-là en son honneur ; ses yeux s’arrêtèrent un instant sur le jardin où depuis quinze jours elle avait égrené plus de rêveries que de chapelets… elle allait disparaître dans le sombre corridor qui menait au parloir.
— Au revoir, Gabrielle, mon cher cœur, ma belle mignonne ! au revoir ! crièrent des voix enfantines au-dessus d’elle.
Elle se pencha en arrière et regarda : tout en haut de l’escalier, les jeunes filles qu’elle venait de quitter lui envoyaient par-dessus la rampe un dernier adieu. Un bouquet de pervenches, cueilli dans le coin le plus sombre du jardin et lancé par une main d’enfant, vint tomber dans son corsage, pendant qu’elle envoyait de pleines poignées de baisers aux jeunes recluses.
— Allons, allons, mademoiselle, murmura la sœur converse, votre futur vous attend à l’église.
Gabrielle rougit, cria un dernier : « Au revoir ! » aux jolies têtes penchées vers elle et se hâta de suivre son guide.
Arrivée devant la porte du parloir, la sœur s’arrêta, fit tomber à terre les plis du brocard d’argent, raffermit le petit chaperon de fleurs d’oranger sur l’échafaudage de cheveux blonds dont la poudre à la maréchale ne pouvait dissimuler complètement les magnifiques reflets dorés ; le pauvre petit chaperon disparaissait presque en entier sous les plumes et sous l’aigrette de diamants qui formaient la coiffure de gala à la mode du jour.
— Vous êtes belle comme un ange, mademoiselle, dit la brave fille ; puissiez-vous être aussi heureuse que belle !
La porte s’ouvrit avant que Gabrielle eût pu répondre ; elle entra timide, presque honteuse, dans le parloir du couvent, éclairé pour la circonstance par un candélabre chargé de bougies qui ne pouvaient vaincre le jour terne et faux venu à grand-peine à travers les grilles et les auvents.
La Mère supérieure s’avança vers Gabrielle, la prit par la main et la conduisit à son père.
— Telle que vous me l’aviez confiée, monsieur le comte, dit-elle, je vous la rends. Le Seigneur a favorisé nos efforts, elle est digne de sa maison et de nous-mêmes.
Le vieux gentilhomme de la chambre du défunt roi Louis XIV n’eut garde de céder à un attendrissement de mauvais goût ; ses lèvres effleurèrent le front de Gabrielle ; puis il prit sa main, et la conduisit vers un autre vieux seigneur.
— J’espère, monsieur le duc, dit-il, que ma fille se montrera digne de l’honneur que lui fait aujourd’hui la maison de Maurèze.
Le vieux duc baisa le bout des doigts de Gabrielle, lui fit un compliment fort bien tourné, salua son ami, salua la supérieure, et le silence se rétablit.
Gabrielle, fort étonnée, un peu triste, regarda les dorures des beaux habits, la fiole de Malaga et les gâteaux qu’on venait de servir, puis sa propre toilette si somptueuse et si lourde, et resta indécise. Fallait-il se réjouir ou s’affliger d’un changement si solennel ?
Tout à coup la porte extérieure s’ouvrit, un rayon de soleil de mai éclaira le sombre parloir ; avec l’air tiède d’un jour de printemps pénétrèrent les bruits du dehors, le piaffement joyeux des chevaux de sang attelés au carrosse, le chuchotement de la foule assemblée pour voir sortir la fiancée… Gabrielle sentit son cœur de quinze ans battre joyeusement, et une rougeur d’impatience colora son teint d’ordinaire un peu pâle.
Quelques compliments encore, puis Gabrielle franchit le seuil du couvent. Un tapis de velours rouge la conduisit au carrosse, la populace cria de toutes ses forces : « Vive la mariée ! » quelques poignées de monnaie jetée par les laquais provoquèrent des cris d’enthousiasme, puis la lourde machine se mit en route.
Au bout de quelques instants, le carrosse s’arrêta devant Saint-Germain l’Auxerrois. Sous le portail, une foule de beaux jeunes gens en grand habit attendaient la jeune fille. Un d’eux s’approcha, le marchepied à peine abaissé, et tendit respectueusement la main à Gabrielle pour descendre.
Elle se laissa faire, plus confuse que jamais. Déjà son père l’emmenait dans l’église, où les orgues tonnaient, où les cierges et les bougies étoilaient l’harmonieuse obscurité des vitraux. Elle marchait, croyant faire un rêve, n’osant rien dire, désirant et craignant tout à la fois de s’éveiller.
Tout à coup elle sentit que son père mettait sa main dans une autre main d’homme, et qu’on l’entraînait doucement. Elle leva les yeux et se vit conduite par le beau jeune homme du parvis.
Elle n’eut pas le temps de le regarder, car elle se trouvait déjà agenouillée sur un coussin de velours, et, au fond du chœur, – crossé, mitré, étincelant dans sa chape d’or ruisselante de pierreries, suivi d’un nombreux clergé revêtu d’or et de brocard, – l’évêque s’approchait pour la marier.
Deux fois, avant le moment solennel, elle leva timidement les yeux sur celui qu’elle allait jurer d’aimer toute sa vie, et deux fois le regard de deux yeux noirs, tendres et moqueurs à la fois, fit monter la rougeur à son front.
Jamais Gabrielle n’avait vu d’hommes, – car on ne peut compter pour tels le vieux jardinier et le confesseur du couvent. Son père lui était apparu quelquefois, sévère et hautain, – ce n’était pas un homme non plus ; – aussi ce regard qui savait tant de choses, qui raillait si bien sa timidité, sa gaucherie, son ignorance, ce regard alla jusqu’au fond de cette âme neuve.
— Que faut-il faire pour vous plaire ? était-elle prête à demander.
Les paroles de l’évêque se gravaient une à une dans son cœur. « La femme sera soumise à son mari, elle ne trouvera point en lui de sujets de blâme, disait le prélat, elle le considérera comme beau, vaillant et noble par-dessus tous. »
— Ce ne sera point difficile, pensait Gabrielle.
« – Mon joug est un joug d’amour, reprenait l’évêque ; tout sacrifice est facile quand on aime ; la femme aimera son mari, parce qu’il est son maître, et elle lui sera fidèle jusqu’à la mort. »
Gabrielle soupira. Ce soupir d’aise disait que sa tâche serait en effet facile et douce.
« – Et le Seigneur bénira votre maison, termina le prélat ; vous élèverez vos enfants dans la crainte de Dieu, et vous verrez leurs rejetons grandir autour de vous comme un plant de jeunes oliviers. »
Les enfants ! Gabrielle pensait aux petites têtes blondes qu’elle avait vues dans les tableaux à la chapelle du couvent, et son cœur se gonfla de joie en pensant qu’elle aurait des enfants !
Quand vinrent les paroles sacramentelles, Gabrielle leva les yeux sur l’officiant et répondit « Oui ! » avec une fermeté inusitée en pareil cas. Les assistants s’entre-regardèrent. Ce timbre d’or les avait remués jusqu’au fond de l’âme ; même les moins bons de ce monde frivole avaient senti quelque chose de nouveau s’agiter en eux à la voix de cette jeune fille.
La cérémonie s’acheva. Un repas magnifique attendait les conviés chez le duc de Maurèze.
— Marquis, dit-il à son fils, offrez la main à votre femme.
Gabrielle était mariée.
q