Chapitre 2
Le soir était venu. Après un repas magnifique, pendant que les hôtes de la maison de Maurèze se répandaient dans le jardin plein de fleurs de printemps, la nouvelle marquise s’était échappée et parcourait à la dérobée les appartements de cet hôtel qui allait être sa demeure. Elle traversa plusieurs salons, recueillant sur son passage certains regards et certains sourires qui la faisaient rougir sans qu’elle sût pourquoi, et, trouvant enfin une porte entrebâillée, elle la poussa doucement… tout n’était-il pas à elle dans cette maison, – la sienne ?
Elle entra dans un petit boudoir bleu où quelques bougies achevaient de se consumer dans un candélabre. Une fille de service, endormie dans un fauteuil, se leva brusquement pour offrir ses services à madame la marquise.
— Je n’ai besoin de rien, dit Gabrielle. Laissez-moi.
La fille de chambre disparut en ouvrant une porte à deux battants qui donnait dans une pièce attenante, et Gabrielle s’assit dans un petit fauteuil bas pour se reposer un peu de tout ce bruit et de cet apparat.
La fenêtre du boudoir donnait sur le jardin illuminé ; mais cette partie de la maison, défendue des approches importunes par un large fossé et par d’épais buissons de lilas, était à l’abri des regards. La jeune femme, étourdie encore par les lumières et par le brouhaha du repas, goûtait délicieusement la fraîcheur du soir. La lune, alors au haut du ciel, faisait jaunir les lampes de couleur placées dans les bosquets : sa clarté fine et bleuâtre découpait sur le parquet la silhouette de quelques branches égarées çà et là.
— Mariée ! se dit Gabrielle avec un soupir ; je suis mariée ! Que mon mari est beau ! ajouta-t-elle en joignant les mains avec extase.
Cette âme innocente, ce cœur virginal s’étaient donnés dès le premier regard ; elle n’avait pas comparé son mari aux autres jeunes seigneurs ; elle n’avait vu que lui. L’évêque lui avait ordonné d’aimer cet homme par-dessus tout, elle avait obéi sur-le-champ.
— Je l’aime ! murmura-t-elle à voix basse ; je l’aime ! c’est mon mari.
Tout à coup, le souvenir des regards qui l’avaient fait rougir ramena un coloris plus vif sur ses joues. Elle s’assura qu’elle était seule, frissonna, d’effroi peut-être, et, marchant sur la pointe du pied, elle s’approcha de la pièce contiguë, que la fille de chambre avait laissée ouverte en se retirant. Arrivée sur le seuil, elle s’arrêta, n’osant entrer, le cou tendu, les mains jointes… c’était la chambre nuptiale.
Un grand lit de lampas bleu de ciel orné de courtines d’argent, de franges, de nœuds, occupait tout le milieu de la pièce ; la courtepointe relevée laissait voir des draps de batiste brodés aux armes de Maurèze et garnis de hautes dentelles ; deux oreillers de batiste brodée reposaient côte à côte ; sur un fauteuil de chaque côté du lit, une robe de nuit dépliée semblait convier au repos. Une veilleuse, placée sur une tablette devant un crucifix, éclairait vaguement ces splendeurs qu’elle laissait plutôt deviner que voir. Par-ci par-là le pied d’un fauteuil, le dossier d’une chaise, le coin d’un meuble mettait une paillette d’or dans l’obscurité.
Gabrielle surmonta l’espèce de crainte qui l’avait envahie et s’aventura sur le tapis moelleux fait pour amortir le bruit des pas.
— C’est donc ici, se dit-elle, que nous allons vivre, mon mari et moi !… Mon mari et moi, répéta-t-elle lentement. Oh ! mon Dieu, s’écria-t-elle, que je suis heureuse et que je vous remercie !
Elle s’agenouilla devant le crucifix, la tête dans les mains, et laissa couler ses larmes. Son cœur débordait de joie.
Enfant le matin même, n’aimant que les religieuses et ses compagnes, elle était mariée, et elle aimait son mari ! De telles secousses auraient pu troubler une âme moins naïve que celle de la jeune femme ; mais Gabrielle avait la prière pour déverser le trop-plein de son âme. Elle pleura et remercia Dieu de toutes ses forces pendant un moment.
Un bruit de pas et de voix la tira de son extase. On l’appelait. D’un bond elle fut dans le boudoir, non sans avoir refermé la porte de cette chambre sacrée où, pensait-elle, son mari seul devait pénétrer. Le boudoir s’inonda soudain de lumières. Des candélabres chargés de bougies, portés par des valets, effacèrent sur le parquet le lacis transparent des feuilles projeté par la lune.
— Nous allons coucher la mariée, dit une voix féminine.
Un groupe de femmes appartenant toutes à la plus haute noblesse de France entoura aussitôt Gabrielle, qui reçut la bénédiction de son père et celle de son beau-père, puis on l’emmena, toujours avec les lumières, dans la chambre nuptiale, si calme tout à l’heure et maintenant pleine de bruit et d’éclat.
Gabrielle se laissa ôter peu à peu ses riches ajustements de mariée. On les remplaça par un déshabillé de batiste : l’étiquette, déjà moins rigoureuse que sous Louis XIV, n’exigeait pas qu’elle se mît au lit en présence de toutes ces femmes. La sœur du duc, vieille dame prétentieuse et maniérée, lui glissa à l’oreille un bonsoir qu’elle ne comprit pas ; pendant qu’inquiète, effarée, elle levait la tête pour interroger, le groupe des dames s’éloignait déjà en riant. Elle n’eut pas le courage de répéter sa question et se laissa tomber dans un des fauteuils placés près du lit.
La porte du boudoir s’entrouvrit, la voix du marquis se fit entendre.
— Merci, messieurs les hérauts d’honneur, disait-il, je vous dispense de votre service.
Quelques éclats de rire lui répondirent. Il salua d’un geste la troupe joyeuse et entra dans la chambre. Gabrielle, à son entrée, s’était levée tremblante.
Le marquis Guy de Maurèze s’approchait avec cette grâce étudiée qui est restée classique.
— Madame la marquise, dit-il à sa femme, permettrez-vous à votre humble serviteur de vous parler de son amour ?
Gabrielle leva sur lui ses yeux bruns pleins de pensées. Un candélabre chargé de bougies, laissé à dessein sur une table, permettait au jeune homme de la voir distinctement.
— Car enfin, reprit-il, madame la marquise, vous êtes ma femme, et je vous aime. M’aimez-vous un peu ?
Gabrielle le regarda encore, son jeune sein se gonfla tout à coup.
— Oh ! oui, répondit-elle à voix basse.
Le marquis s’approcha et défit son épée. Plus d’une fois il avait parlé d’amour à des grisettes ou à de grandes dames, tout aussi bien qu’à des filles d’opéra, mais jamais on ne lui avait répondu de la sorte. Il prit la main de sa jeune femme et l’emmena plus loin des bougies, sur un petit canapé étroit, où il y avait à peine de la place pour lui près d’elle. Gabrielle se taisait, et sa main tremblait toujours.
— Comment vous nommez-vous ? dit le marquis en baisant l’un après l’autre les doigts glacés de la jeune fille.
— Gabrielle, fit-elle d’une voix timide, puis s’enhardissant : Et vous ?
— Je me nomme Guy, répondit-il.
Elle répéta tout bas : – Guy ! c’est un joli nom. Et vous, monsieur le marquis, m’aimerez-vous ? Je ferai de mon mieux pour vous plaire.
Puis elle cacha son visage dans ses mains, honteuse d’avoir peut-être trop parlé.
— Vous êtes adorable, Gabrielle, s’écria le jeune homme en se mettant à genoux devant elle. Certes, je vous aimerai, car vous en êtes digne.
Il noua ses bras autour d’elle en répétant : Je vous aime ! et Gabrielle laissa tomber sa tête rougissante sur l’épaule de son mari.
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