‹ La maison de MaurèzeChapitre 38 sur 38 · Chapitre 38

Chapitre 38

L’automne était venu, une bise glaciale soufflait dans les arbres dénudés, quand Gabrielle rentra aux Visitandines. Pour tous, sa retraite était volontaire, et parfaitement explicable. Le retour du marquis avait dû changer les habitudes de toute sa vie ; partant, rien de plus naturel que son désir de ne pas vivre à Maurèze.

La supérieure la reçut comme il convient à une personne de si haut rang. Ce n’était plus la même supérieure, l’autre était morte depuis longtemps, mais le visage de la religieuse avait seul changé. Le même vêtement austère faisait les mêmes plis, le même jour faux et terne passait à travers les auvents. Lorsque Gabrielle eut franchi la porte de clôture, un bruit de voix d’enfants la rejeta violemment de vingt années en arrière. Les petites filles réunies au haut de l’escalier regardaient avec curiosité la belle et noble dame qui venait au couvent. Le joyeux gazouillis de leurs voix fit lever la tête à la marquise ; les visages roses et frais étaient penchés vers elle avec des sourires… Elle se rappela le matin de sa noce et le bouquet de pervenches jeté dans son sein par la main mutine d’une fillette… Hélas ! les pervenches avaient passé pour toujours de la vie de Gabrielle !

Appuyée sur Toinon, qui ne disait rien, elle parcourut le jardin clos de hautes murailles ; le tapis où l’on avait cueilli les pervenches brillait d’un vert sombre sous les feuilles mortes. Gabrielle secoua tristement la tête ; elle avait cru aussi qu’on pouvait cueillir deux fois les fleurs de la vie ; elle avait eu foi dans un autre printemps… Elle avait appris qu’il n’est qu’un printemps pour les femmes ; celles pour qui n’ont pas fleuri les pervenches doivent se résigner à ne jamais les connaître ; celles qui les ont vues passer trop vite vivent avec leur souvenir.

Mais Gabrielle ne regrettait rien de la vie, car la vie n’avait pas été bonne pour elle.

Elle s’installa de son mieux aux Visitandines, partageant les exercices des nonnes, bien qu’elle n’y fût aucunement forcée, et menant une vie si sainte qu’elle fut plus d’une fois donnée en exemple aux religieuses. Toinon l’imitait de plus loin, elle n’avait pas la même ferveur ni les mêmes remords. Dans son gros bon sens, elle trouvait que celui des deux qui avait le plus à expier était encore le marquis, et les actes de piété de sa maîtresse qui excitaient son admiration n’avaient peut-être pas son approbation tout entière. Une pensée, du reste, maintenait l’humeur de Toinon à des hauteurs sereines : c’était celle de l’embarras où se trouvait M. Robert, obligé de veiller lui-même à son linge immaculé et à ses boutons irréprochables. Cette idée lui faisait venir de temps en temps des gaietés intempestives, même pendant les offices.

René vint voir sa mère plus d’une fois ; mais ces courtes visites, qui rendaient Gabrielle bien heureuse, lui déchiraient en même temps le cœur, car le jeune homme, admis seulement au parloir, ne parlait jamais de son père, et la marquise eût tout donné pour une parole de pardon.

Un jour, la porte de clôture s’ouvrit devant une jeune créature pleine de vie et de santé, et Lucile entra, moitié riant, moitié pleurant. La marquise, qui était bien loin de s’attendre à cette visite, en fut si saisie qu’elle faillit se trouver mal. Sa fille la ranima d’un mot.

— C’est mon père qui m’envoie, dit-elle ; il désire avoir de vos nouvelles, et il veut que je vous voie souvent.

Ce jour-là, quand Lucile fut partie, Gabrielle remercia Dieu avec toute l’effusion de son âme pénitente et se sentit pardonnée.

Lucile revint en effet. Le marquis dépérissait lentement. Le remords avait pénétré jusqu’au plus profond de son âme et la rongeait sans cesse. Depuis sa faute, il avait encore mieux jugé Gabrielle, et il s’était répété à satiété que, sans son abandon, elle fût restée irréprochable. Cette idée le poursuivait sans cesse et finit par devenir une sorte d’obsession.

Lucile avait le don de le tirer de ses accès de mélancolie. La voix d’or de cette fille angélique l’arrachait à ses pensées les plus douloureuses. Mais Lucile ne connaissait et chérissait au monde que sa mère ; sa mère était donc sans cesse ramenée dans ses discours. Le marquis d’abord fronça le sourcil, puis il s’accoutuma peu à peu à entendre parler de sa femme, et c’est au travers de la tendresse de sa fille qu’il apprit à connaître l’épouse coupable.

Un jour, tourmenté par une pensée qu’il n’avait guère osé formuler jusque-là, il demanda à Lucile quel motif l’avait portée à s’accuser, le jour fatal.

Elle répondit simplement, sans embarras, mais non sans rougeur :

— Un père ne tue pas sa fille, si coupable qu’elle soit. Vous auriez pu tuer ma mère, et alors, mon père, que de remords pour vous !

C’est le lendemain de ce jour que le marquis envoya Lucile rendre visite à sa mère.

À mesure qu’il s’affaiblissait, Guy de Maurèze se sentait grandir un besoin de paix et de pardon qui l’avait saisi presque dès le commencement.

L’orgueil l’empêchait de s’y soumettre ; mais les facultés de l’âme s’élevaient en lui en proportion du déclin de ses forces physiques.

Un jour, pendant une des visites de Lucile aux Visitandines, il fit venir Robert.

— Tu es un vieux scélérat, lui dit-il ; tu as gâté mon bonheur, et tu n’as fait celui de personne.

— C’était par dévouement à la maison de Maurèze, répliqua Robert, et monsieur le marquis ne peut m’en vouloir de lui être attaché.

— Ce n’est pas de cela que je t’en veux, dit le maître, mais tu as fait le malheur de toute la famille pour vouloir trop bien faire ; il faut que tu en sois puni. Assieds-toi là et écris ce que je vais te dicter.

Robert s’assit et prit du papier. Dès les premiers mots de son maître, il s’arrêta ; sur un geste impératif, il reprit sa besogne, mais pour s’arrêter bientôt de nouveau.

— Eh bien ? fit le marquis.

— Que mon maître m’excuse, répliqua le serviteur, je ne puis continuer.

— Il le faut pourtant, dit Maurèze, car je le veux, et, si tu refuses, je te chasse.

Robert inclina sa tête sur le papier et écrivit.

— C’est ta punition, dit le marquis quand il eut fini. Il n’est que juste que tu sois puni, car tu peux te vanter d’avoir fait plus de mal qu’un méchant homme. Donne, que je signe.

Il relut, ponctua et signa le papier, puis il le garda dans un tiroir de son bureau toujours à portée de sa main, mais fermé à clef, car il se méfiait de Robert.

Un printemps et un été passèrent de la sorte ; puis, un jour d’automne, pendant qu’un beau soleil dorait les coteaux voisins, le marquis de Maurèze demanda un prêtre et se fit administrer les derniers sacrements.

— Je sais ce que je sens, dit-il à ceux qui témoignaient leur étonnement de cette démarche. Je suis plus malade qu’on ne le croit. Qu’on aille chercher mon fils et la marquise à Paris.

Pendant qu’on exécutait ses ordres, il s’affaiblissait rapidement, si rapidement, que Lucile, penchée sur lui, craignit plus d’une fois de le voir expirer avant la venue de ceux qu’il attendait.

René arriva à cheval ; sa mère le suivait de près d’ailleurs, et l’on entendit bientôt son carrosse au dehors.

Le marquis fit un mouvement ; il n’avait pas parlé depuis deux heures, même à son fils qu’il avait accueilli d’un sourire.

Gabrielle entra. À sa vue, son mari se souleva et prit sous son oreiller le pli dont le contenu avait si fort indigné Robert.

— Voici mes dernières volontés, dit-il ; j’entends qu’ici chacun les respecte.

Il avait parlé très haut ; personne ne le croyait si près de sa fin ; mais une ombre passa devant ses yeux.

— Que chacun, dit-il d’une voix plus faible, me pardonne mes injures comme je lui pardonne les siennes… Vous, ma femme, surtout, pardonnez-moi… comme je vous pardonne…

Gabrielle, à genoux, inclina sa tête, que le remords avait couverte de cheveux blancs, et baisa la main de son mari…

Un instant après, il n’était plus.

Le testament du marquis était ainsi conçu :

« La libre disposition de tous mes biens, ainsi que la tutelle de ma fille Lucile, est remise sans exception aucune aux mains de ma femme, Anne-Gabrielle de Maurèze. Je la prie de considérer cette volonté dernière de son époux comme un dédommagement pour les chagrins que je lui ai causés durant ma vie. »

Le marquis fut pleuré, sincèrement et longtemps, par sa femme et par ses enfants. Gabrielle ne quitta plus le château, et Lucile, comme elle l’avait promis à sa mère, refusa de se marier pour rester avec elle. La marquise seule soupçonna l’excès de tendresse délicate qui avait éloigné sa fille du mariage. Pour ne jamais connaître l’étendue de la faute de sa mère, celle-ci avait renoncé aux douceurs de la maternité. Peut-être aussi le souvenir de Présanges, enseveli au fond de son cœur, la préserva-t-il de tout autre amour.

Le jour même des funérailles du marquis, Robert fut trouvé pendu dans le parc, près de la cabane du jardinier. On crut qu’il n’avait pu survivre à la perte de son maître, et son dévouement fut fort admiré.

Seule, Toinon resta insensible à sa fin et se fit plus d’une fois reprocher son indifférence, même par sa maîtresse. Mais, au blâme de celle-ci, elle n’opposa qu’un silence obstiné et parfois un fin sourire. Nul ne sut jamais qu’elle avait détruit une lettre de Robert laissée sur son lit, et dans laquelle il disait qu’il aimait mieux mourir que de voir la marquise rentrer au château. La vengeance posthume de ce serviteur trop dévoué n’atteignit pas son but, et, après lui, nul ne troubla plus jamais la paix mélancolique de Maurèze.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.