‹ La maison de MaurèzeChapitre 37 sur 38 · Chapitre 37

Chapitre 37

René revint à Maurèze sans se presser. Il ne savait trop comment son père prendrait son action. Après avoir réfléchi, il se décida à dire qu’il n’avait pas trouvé Présanges chez lui et rentra au château.

Le marquis dormait, veillé par Lucile. À la vue de son frère, celle-ci frémit et chercha à deviner sur son visage ce qui avait dû se passer. Les traits de René, horriblement soucieux, ne portaient l’empreinte d’aucun sentiment violent ; elle se rassura, et, d’un geste, fit la question qui lui brûlait le cœur et les lèvres.

— Parti ! fit René en un chuchotement presque insaisissable.

Lucile baissa la tête ; une joie amère, poignante, remplit sa pauvre âme ; des larmes involontaires, irrépressibles, montèrent à ses yeux fatigués.

Elle désigna sa place à son frère et se leva. René l’interrogeait du regard ; elle ne répondit pas à sa question muette et se glissa hors de sa chambre. Il y avait quelqu’un dans le château qui souffrait plus que le marquis, et c’était ce cœur meurtri qu’il importait de consoler.

Elle frappa doucement à la porte de sa mère ; malgré l’heure avancée de la nuit, Toinon vint lui ouvrir, la bonne créature n’avait pu prendre sur elle de retourner auprès de son époux, dont la vue lui était absolument odieuse.

Gabrielle ne dormait pas ; sa figure amaigrie, ses yeux cernés par les veilles et par les larmes se tournèrent avec effroi vers Lucile qui s’approcha et se mit à genoux près de son lit.

— Ma mère, dit-elle, René a été loin cette nuit…

Le regard inquiet de sa mère se détourna ; elle avait compris ; qu’allait-elle apprendre ?

— Il est parti, murmura Lucile, pour jamais… je le lui avais ordonné…

Un inexprimable soulagement gonfla le cœur de Gabrielle, qui sentit soudain les larmes inonder son visage. Lucile se pencha sur elle, la saisit dans ses bras et la caressa comme un enfant malade.

— Ne pleurez pas, ma mère, dit-elle doucement, vous savez combien je vous aime…

— Tu m’aimes encore ? fit Gabrielle dans ses pleurs.

— Toujours, et plus que jamais, ma pauvre mère !

— Elle ne sait pas ce que c’est que la faute, pensa la marquise ; mais quand elle saura…

— Je ne vous quitterai jamais, ma mère, reprit Lucile, jamais ; je ne veux pas me marier…

— Pourquoi ? fit Gabrielle poussée par un instinct irrésistible.

Lucile cacha dans l’oreiller son visage couvert de rougeur brûlante.

— Le mariage est plein de périls, dit-elle… je ne me marierai pas, et nous passerons notre vie ensemble à prier pour ceux qui souffrent… Vous me l’aviez permis…

Gabrielle se rappela en quelle circonstance elle l’avait permis à sa fille… C’était alors Julien qui souffrait, comme aujourd’hui… Maintenant, Lucile allait-elle souffrir aussi ?

— Nous serons très heureuses, ma mère, dit-elle, quand mon père sera guéri.

Hélas ! qu’adviendrait-il alors ? Mais Gabrielle pensa qu’à chaque jour suffisait son mal, et que l’avenir, quel qu’il fût, ne pouvait jamais être plus horrible que le présent.

Lucile quitta sa mère aux premières lueurs de l’aube et retourna près de son père.

La marquise reçut aussi la visite de son fils quelques heures plus tard. René avait médité pendant cette longue nuit sur les paroles de M. de Présanges, et ce pardon ignoré de la jeunesse, qui vient avec l’âge, cette indulgence pour les fautes d’autrui, avait lui pour la première fois dans son âme précocement sage. Il s’approcha de sa mère, non comme un juge, mais comme un messager de paix.

Gabrielle n’osait l’interroger ; le regard de son fils n’était pourtant pas sévère, mais que pouvait-elle lui dire ? N’était-il pas alors le représentant de Maurèze, armé de tous ses droits et de tous ses privilèges ?

Ils n’échangèrent pas une parole. René porta à ses lèvres la main brûlante et fiévreuse de sa mère, puis se retira ; mais elle avait deviné toute la douloureuse entrevue de la nuit dans cette déférence que depuis son premier mensonge René ne lui avait point témoignée.

Le marquis se remettait lentement, et dans sa famille chacun attendait avec inquiétude le jour de son complet rétablissement, car ce jour serait sans doute marqué par quelque décision importante.

Il n’avait pas attendu jusque-là pour interroger René au sujet de sa démarche chez Présanges ; en apprenant l’exil éternel du jeune homme, il avait d’abord souri avec mépris, puis un travail s’était fait dans son esprit, et, bien qu’il n’en eût jamais parlé avec son fils, il en était venu à douter que celui-ci n’eût point vu Présanges.

Un jour, – il se levait déjà pour quelques heures dans la journée, sans sortir de sa chambre toutefois, – il appela René.

— C’est malheureux, lui dit-il, que je n’aie pas moi-même fait la commission dont je t’avais chargé au sujet du portefeuille bleu. Je suis sûr que j’aurais trouvé la maison encore habitée.

— Mon père, commença René d’une voix embarrassée…

— Bien, bien ; je ne te reproche rien ; mon devoir et le tien n’étaient pas tout à fait le même. Mais puisque la Providence m’a frappé, c’est qu’apparemment le destin n’était pas de mon côté… Laissons cela ; Dieu merci, l’Océan est large, et l’on ne revient guère de là-bas.

Ce fut la seule allusion que le marquis fit jamais à Présanges.

À quelque temps de là, il se trouva assez bien pour descendre et se fit voir à ses vassaux, rassemblés en l’honneur de son rétablissement. La foule était grande, les vivat furent nombreux, car Maurèze était aimé, malgré la rigidité de M. Robert. Et puis, ce coup de paralysie qui avait frappé le marquis si peu après son retour en avait fait un objet d’intérêt pour tout le voisinage.

— Merci, mes amis, merci ! dit le marquis à sa maison, quand il rentra entouré par sa domesticité tout entière ; puisque vous voilà réunis, je vous annonce une nouvelle : madame la marquise a résolu de passer l’hiver en retraite au couvent des Visitandines ; que ceux d’entre vous qui lui appartiennent se préparent à l’accompagner.

Gabrielle baissa le front, elle n’avait pas encore échangé de paroles avec son mari depuis le jour de l’aveu terrible ; l’exil était une punition douce et clémente en comparaison de la vie de tortures qu’elle menait au château. Les yeux de ses serviteurs étaient fixés sur elle ; par un reste d’orgueil elle releva la tête.

— Je vous remercie, monsieur, dit-elle à haute voix, d’avoir bien voulu vous rendre à mon désir. Si vous le permettez, je n’emmènerai que ma femme de chambre, Toinon ; ses services me suffisent, mais me sont nécessaires.

— Comme il vous plaira, madame, dit le marquis avec galanterie.

Il était satisfait ; Gabrielle venait de soutenir dignement l’honneur de Maurèze, et nul ne pouvait se targuer d’avoir vu l’ombre d’un dissentiment entre les époux.

— Et moi, mon père ? dit Lucile lorsque le marquis, rentré dans ses appartements, se fut établi dans un fauteuil.

— Toi, dit le marquis en la baisant au front avec une tendresse indicible, toi, tu es l’ange de Maurèze, et je te garde.

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