Chapitre 1 LES FAVORIS DU ROI
Au-dessous du portrait de Charles-Quint, dans la chambre du roi, un joli perroquet vert et pourpre mordillait son perchoir de bois exotique, aiguisant son bec lourd, montrant à demi sa langue cylindrique, et radotant sa leçon éternelle :
– Philippe est grand ! il est grand, Philippe !
Deux autres perroquets vivants, de moindre taille, et sans doute moins avancés aussi dans la faveur royale, partageaient une cage voisine.
Enfin cinq perroquets, empaillés avec soin, étaient là placés sous verre.
Un tombeau ! Encore tous les favoris décédés n’ont-ils pas un local aussi décent que feu les perroquets du roi Philippe, ni une épitaphe si bien tournée. L’armoire funèbre où reposaient les restes de ces volatiles politiques était en bois précieux et sculptée splendidement. Chacun de ses rayons, au nombre de cinq, soutenait un mausolée d’architecture simple et noble, portant à son sommet un bâton sur lequel perchait la bête.
Le nom du mort était inscrit en lettres d’or sur le frontispice du monument, et au-dessous du nom quelques paroles bien senties exposaient les vertus et les talents du défunt.
Philippe le Grand avait bon cœur pour ses perroquets, il avait porté le deuil de Tamerlan, le premier ara bleu qu’on eût vu en Espagne, et le trépas prématuré de Cléopâtre, perruche patagonne au dos jaune et vert, lui avait arraché des larmes.
Il était jeune alors. L’âme s’endurcit à ces séparations nécessaires, au fur et à mesure qu’on avance dans la vie. Hélas ! les rois comme les autres hommes, fussent-ils grands à l’instar de Philippe d’Autriche, laissent leur route dans la vie jonchée de fleurs funéraires et de rameaux de cyprès ! Quand mourut le roi Pélage, jaco d’espèce commune, mais éloquent à miracle, Philippe IV concentra sa douleur au-dedans de lui-même. Ses yeux restèrent secs, et il eut le courage d’assister le lendemain à une course de taureaux.
Mais, si épais que soit le calus formé par l’exercice de vivre, c’est-à-dire de souffrir, il est des destins si tragiques et des péripéties tellement attendrissantes, que la source tarie des larmes renaît tout à coup.
Les cœurs de pierre peuvent être touchés par cette verge de Moïse qui arracha l’onde aux entrailles du roc, et alors ce sont des torrents qui jaillissent ! Beau Cid, superbe microglosse, géant aux ailes d’azur coupées de larges flammes ! fière Chimène, perruche à queue en flèche, dont les flancs zébrés rayonnaient toutes les nuances de l’aurore ! le même fléau, une dysenterie cruelle, fruit d’un déjeuner imprudent, vous ravit à tous deux la lumière !
Vous vous aimiez, et les pépins perfides d’une grenade trop verte vous précipitèrent ensemble aux sombres bords ! comme s’il eût fallu prouver une fois de plus que ni la jeunesse, ni la beauté, ni la gloire elle-même, ne peuvent arrêter ton bras, ô Mort, moissonneuse infatigable !
Deux accolades de feuillages reliaient entre eux les monuments du Cid et de Chimène ; Chimène tenait dans son bec le bout d’une guirlande de roses dont l’autre extrémité allait se suspendre aux mandibules du Cid. Tendre et poétique emblème ! Leur épitaphe commune relatait qu’ils étaient morts d’indigestion en répétant : Philippe est grand !…
Mais parlons des vivants. Le perroquet régnant avait nom Almanzor. C’était une perruche dite d’Alexandre, ce genre ayant été apporté des Indes par le conquérant macédonien.
Almanzor avait un corps de forme parfaite, mesurant à peu près vingt pouces de long. Son dos était d’un vert intense et brillant dont la nuance allait s’éclaircissant des flancs au ventre ; ses pieds écaillés montraient du sang sous leur peau ; son bec, gros, dur, solide, et qui semblait arrondi au polissoir, s’entourait à sa base d’une sorte de cire où étaient percées en spirales les cavités de ses narines.
Sa langue épaisse avait au bout un balai de fibres cartilagineuses. Un collier d’un rose vif, tirant sur le feu à son sommet, entourait sa nuque et rejoignait le demi-collier noir qui faisait une cravate à sa gorge en s’évasant sur les deux côtés du cou.
Le haut de ses ailes était marqué d’une tache rouge foncé qui rappelait ce coup de fard que les coquettes expérimentées savent piquer sous leurs paupières pour se donner du regard.
Tout cela sans défaut et purement irréprochable. Almanzor était beau ; il le savait. Il regardait avec un dédain mêlé de haine les deux perroquets en cage qui grandissaient et le menaçaient.
Louis XIV n’aimait à voir ni le Dauphin ni les tours Saint-Denis ; Almanzor, moins délicat ou moins libre du choix, vivait entre ses successeurs et sa future armoire.
Un sombre demi-jour régnait dans la chambre royale, abritée de toutes parts contre les rayons du soleil. C’était une pièce très vaste, en forme de carré long, dont les fenêtres donnaient d’un côté sur la cour des Marionnettes, de l’autre sur la place du Palais. Au centre, un bassin de marbre contenait un jet d’eau dont la gerbe répandait de suaves et fraîches senteurs.
Entre les deux fenêtres et comme par contraste au raffinement de ce luxe oriental, un calvaire était figuré dans une niche prise sur l’épaisseur du mur. Cette gigantesque page de sculpture, dont les personnages en haut-relief avaient tous la grandeur naturelle, étaient de marbre noir, entourée d’une balustrade d’ébène dont les marches recouvertes de coussins, étaient le prie-Dieu du roi.
Midi venait de sonner à l’horloge du palais. Un silence complet régnait dans les jardins et sur la place voisine. La ville dormait. Là-bas, le mouvement ou le bruit qui se fait à ces heures du milieu du jour a toute l’étrangeté des bruits et des mouvements nocturnes. Un spectre choisirait midi, dans l’Espagne du Sud, pour soulever la pierre de sa tombe.
L’homme qui se promenait de long en large dans la chambre du roi, lentement et d’un pas mal assuré, avait bien un peu la physionomie de spectre. C’était une maigre charpente osseuse aux épaules chétives, à l’échine voûtée, qui s’enveloppait d’un geste frileux dans une simarre de soie noire.
Sa figure était pâle, décharnée, mais régulièrement belle quant au dessin des traits, et douée d’une accentuation froide et fière. L’œil brillait bien, le front se relevait noblement sous les boucles rares d’une chevelure déjà ravagée ; la moustache épaisse tordait jusqu’aux oreilles ses poils longs et durs.
Son cou, qui sortait nu de son ample collerette, avait des attaches molles, malgré l’absence de chair ; on eût dit que les vertèbres en étaient détendues.
Les mains, les joues, la peau du crâne qui se montrait sous les cheveux avaient une blancheur maladive, les reins continuaient le dos sans cambrure ; au bout de jambes grêles, d’énormes pieds noueux s’allongeaient.
Cet homme n’était pas seul dans le réduit royal.
Un autre personnage, que nous eussions reconnu du premier coup d’œil aux draperies de cachemire noir frangé d’argent qui lui enveloppaient la tête, était accroupi sur des coussins en face du calvaire et fermait les yeux dans une attitude indolente. Hussein le Noir, malgré la chaleur, n’avait point découvert son visage. On aurait pu le croire endormi profondément, si de temps à autre un éclair subit ne se fût allumé dans l’ombre sous sa coiffure.
– Si la reine s’occupait des affaires de l’Etat, dit le promeneur, de cette voix grêle que nous avons entendue déjà au travers des portes entr’ouvertes, lors de l’arrivée mystérieuse de Hussein le Noir, je la renverrais à son neveu, Louis de France… Que penses-tu de ce jeune paon qui passe sa vie à faire la roue devant l’Europe, ami Hussein ?
– Quand je regarde du côté de la France, répondit Hussein, je ne vois que Richelieu.
– Que penses-tu donc du cardinal ? demanda le roi qui s’arrêta devant Almanzor et lui tendit son poignet.
Almanzor quitta aussitôt son perchoir, et dit en s’installant sur les bras de son maître :
– Il est grand, Philippe !
– Je pense que Richelieu doit avoir un bon magicien, répondit l’Arabe avec gravité.
Le roi se prit à rire. Il avait naturellement l’esprit caustique, et parfois ses sarcasmes ne manquaient pas de finesse.
– Crois-tu que Charles-Quint, mon aïeul, eût un sorcier à son service, Sidi ? murmura-t-il en caressant du revers de son doigt la gorge du perroquet.
– Il en eut et il n’en eut pas, repartit silencieusement l’arabe ; il en eut un la veille de Pavie ; il en manqua le jour où François quitta sa prison.
– Et le jour où il abdiqua, Sidi ?
– Le jour où le captif brise sa chaîne, Sire, c’est Dieu lui-même qui le conseille et qui l’appuie.
– A ton sens le pouvoir royal est donc une chaîne ?
– Pour les grands monarques, oui ; pour les petits, non.
– Suis-je pour toi un grand monarque, Sidi ?
– Les brutes elles-mêmes le proclament, fit l’Arabe en s’inclinant.
Les trois perroquets, en effet, glapissaient en chœur leur refrain.
Le regard du roi exprima une velléité de défiance. Il fit un pas vers Hussein le Noir et prononça d’un ton sec :
– Je ne te paye pas pour me flatter, païen ? Que pourrait ajouter ta voix aux acclamations de tout un peuple ?
Hussein le Noir s’inclina froidement et croisa ses bras sur sa poitrine.
– Le chien est peu de chose auprès de son maître, dit-il ; cependant, à l’heure du danger, le chien prévient et défend puisqu’il aboie et puisqu’il mord… Mon royal seigneur a dû, cette nuit, être tourmenté par un rêve.
La physionomie de Philippe changea incontinent d’expression.
– C’est vrai… murmura-t-il.
– Un rêve bizarre, poursuivit le Mauresque. Pendant que vous dormez, je veille, seigneur. Mes calculs, qui ont tous rapport à vous, mettent mon esprit éveillé en contact avec votre sommeil, je vous vois, mais confusément et au travers d’un brouillard.
– Je me représente très bien cela, dit Philippe. Saurais-tu dire quel était mon rêve ?
– Non… mon attention, au moment où j’essayais de percer la brume, a été violemment détournée…
– Par quoi ?
– Par un choc interne, correspondant à la pensée de votre premier ministre, le comte-duc.
– Ah ! ah ! fit le roi, on dit que dans les hôtelleries de France chaque chambre a sa sonnette qui correspond à un numéro d’ordre placé à l’office, de sorte que les valets peuvent aller tout droit et du premier coup à celui qui appelle… C’est un arrangement merveilleux !… Ton esprit a des numéros et des sonnettes comme les hôtelleries de France.
– J’aurais cherché longtemps une image si bien appropriée, Sire…
– On me trouverait de l’esprit, même en France, c’est certain !… Almanzor m’a tout l’air de couver une maladie… Et pourquoi la sonnette du comte-duc a-t-elle tinté dans ton cerveau, ami Hussein ?
– Parce que le comte-duc s’occupait de vous.
– C’est son emploi.
– En s’occupant de vous, royal Seigneur, le comte-duc était cette nuit en dehors de son emploi.
– Serais-tu son ennemi, païen ?
– Je suis l’ami et le serviteur de Votre Majesté.
Le roi remit Almanzor sur son perchoir, et demeura un instant pensif.
– Explique-moi mon rêve, dit-il tout à coup… J’étais statue… j’étais ma propre statue montée sur un cheval de bronze, au milieu de la place de l’Amirauté, à Valladolid. Le canon grondait aux abords du palais de Philippe III, mon père ; il y avait des dames aux fenêtres qui laissaient pendre leurs guirlandes jusque sur le pavé ; le peuple entier descendait dans la rue, allant, venant, se pressant, acclamant ; c’était une fête publique, la fête de ma statue… J’ai vu le comte-duc qui apportait une couronne de lauriers ; il achevait de la tresser en marchant… J’ai vu un autre homme… mais celui-là, je ne distinguais point son visage, qui restait dans l’ombre d’un large sombrero. Cet homme tenait entre ses mains un serpent, qu’il enroulait aussi pour m’en faire une couronne.
Le roi s’arrêta.
Hussein le Noir murmura dans sa barbe :
– Allah est Dieu unique !
– Tu mens, mécréant ! s’écria Philippe ; ton Allah est tout simplement le démon. Que dis-tu de mon rêve ?
L’africain méditait.
– Je dis, prononça-t-il avec lenteur et après un silence, que votre rêve concorde avec mes visions… L’esprit nous a dit à tous deux la même chose, à moi dans la veille, à vous dans le sommeil.
– Parle en bon espagnol, et dépêche !
– Je parlerai, royal seigneur, de façon à ce que Votre Majesté puisse me comprendre ; mais je suivrai dans ma réponse l’ordre qui me conviendra… Nous avons le temps ; l’émeute ne commencera qu’après la nuit tombée.
– L’émeute ! répéta le roi qui devint pâle.
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