‹ La Maison de PilateChapitre 2 sur 30 · Chapitre 2 LE VOYANT

Chapitre 2 LE VOYANT

Mais Hussein le Noir se laissait aller au courant de ses méditations.

– Quand le choc interne m’eut forcé de diriger ma pensée vers le comte-duc, votre ministre, reprit-il, j’éprouvai un grand trouble, parce qu’une puissance hostile à la mienne combattait mon effort… Je connus aussitôt que le comte-duc travaillait en compagnie du maragut Moghrab, initié comme moi aux sciences australes et aux calculs planétaires… Je traçai aussitôt dans l’espace un cercle idéal, champ clos de la lutte qui allait avoir lieu, et j’appelai au combat spirituel la pensée ennemie.

Le maragut est fort, mais je suis plus fort que le maragut. Je le terrassai au bout de quelques minutes, et sa volonté vaincue livra passage à mon regard. Voici ce que je vis, royal seigneur : Gaspard et son sorcier étaient debout auprès d’une table de marbre, dans une maison de la rue de l’Infante. Sur la table de marbre un cadavre se couchait. Le maragut, à l’aide de son poignard, pratiquait une incision ronde dans la poitrine du mort, et lui arrachait le cœur.

– Horrible sacrilège ! balbutia Philippe tout tremblant.

Hussein le Noir n’avait rien perdu de sa froide impassibilité.

– Il est d’étranges détours dans ces vagabondes excursions de l’esprit, poursuivit-il ; des affinités imprévues le sollicitent au passage, comme le voisinage du pôle fait dévier l’aiguille aimantée de la boussole au dire des navigateurs. Pendant que je cherchais à reconnaître le cadavre étendu sur la pierre, votre nom prononcé a frappé mon oreille… Royal seigneur, les souvenirs de jeunesse ne se réveillent-ils jamais en vous ?… ne revoyez-vous point quelquefois les francs et joyeux sourires des amis de votre adolescence ?

– A quoi a trait cette question ? demanda le roi avec brusquerie.

– Au détour que fit mon esprit dans sa route et qui m’empêcha de reconnaître le cadavre.

Le roi passa la main sur son front.

– Mon esprit se fatigue à te suivre, païen, dit-il ; tu fais exprès de m’égarer dans un dédale d’impossibilités.

– J’explique votre rêve à ma façon, Sire, et je m’engage à rendre mon explication plus claire que le jour.

– Joseph n’en dit si long au Pharaon d’Egypte, murmura le roi.

– Le Pharaon d’Egypte, répliqua Hussein, n’avait entrevu dans son rêve que la destinée de son peuple… Vous avez vu votre propre destinée, royal seigneur.

Par un violent effort de volonté, Philippe arrêta le tremblement de sa lèvre. Il se redressa : un éclair de fierté s’alluma dans son regard.

– Païen, dit-il, ma destinée est dans la main de Dieu. Ne crains pas d’être clair.

– J’ai vu une épée, prononça lentement l’africain ; j’ai vu une bourse lourde pleine d’or anglais…

– On m’a dit cela déjà ! murmura le roi qui frémit. Buckingham veut être vice roi d’Espagne, à ce qu’on prétend ! Et qui donc prononçait mon nom ?

– L’homme qui tendait la bourse.

Il y eut un silence. Philippe alla jusqu’au calvaire, puis revint.

– Je ne vois rien là-dedans, dit-il en affectant un grand calme, rien qui se rapporte à mon rêve… Dis-moi le nom de ces deux hommes ?

– Ce sont deux autres noms qui me viennent, royal seigneur. Point de colère. Je subis en ce moment le pouvoir de l’esprit. Vous auriez, à l’heure qu’il est, deux puissants, deux indomptables défenseurs, si les deux prisonniers de Alcala et de Ségorbe avaient recouvré la liberté par vous et pour vous.

– Crois-tu qu’ils soient mes ennemis ?

– Ils doivent l’être.

– Peux-tu porter sur eux ta seconde vue ?

– Je le puis.

– A l’instant même ?

– C’est fait… Elle est sur Hernan de Medina-Celi.

Philippe ne put dissimuler un vif mouvement de curiosité.

– Prends garde, dit-il, je puis contrôler la réponse, cette fois… Où vois-tu Hernan ?

– Dans un trou noir, étroit, humide, répondit l’africain sans hésiter.

– Un cachot ?… demanda le roi, fermant les yeux à demi.

– Royal seigneur, n’êtes-vous donc pas las de m’éprouver ?… C’est malgré vous que vous avez confiance en moi… Les bourgeois de Séville savent depuis hier au soir que le bon duc est dans son palais ; pourquoi voulez-vous que je l’ignore ?

– Les bourgeois de Séville sont mieux informés que moi, gronda Philippe avec mauvaise humeur ; je n’ai appris cela que ce matin ! Mais quel est ce trou noir, humide, où tu vois le duc Hernan ?

– Un corridor… un couloir… Il prête l’oreille… il épie… Qui peut-il ainsi épier ?

– Sa femme est-elle encore belle ? demanda le roi négligemment.

– Par Mahomet ! s’écria l’Africain, la folie seule excuse le blasphème… Pas de colère, royal seigneur. Ecoutez et recueillez précieusement toutes mes paroles… Je ne saurais peut-être pas vous le répéter à mes heures de calme… Ce qui est obscur deviendra lumineux… Ce que vous ne pouvez comprendre aujourd’hui dessillera vos yeux demain… Recueillez précieusement chaque mot qui tombe de mes lèvres… Ce sera pour vous comme un phare à l’heure prochaine de la tempête.

– D’où viendra-t-elle, la tempête ?

– De tous les coins du ciel… Il y a deux portes, l’une en face de l’autre, là-bas près de l’abreuvoir d’Abdallah, dans le quartier incendié… L’une s’ouvre à l’intérieur des jardins de Pilate, l’autre donne entrée chez l’homme qui vous a demandé audience ce matin, le boucher Trasdoblo…

Je cherche, royal sire ; ne m’interrompez pas… je cherche… L’autre prisonnier, celui que vous aimiez le mieux quand vous étiez tout jeune encore et quand votre cœur savait battre…

– Don Luiz… murmura le roi, don Luiz de Haro !… Le vois-tu ?

– Je le vois ! répondit Hussein le Noir avec solennité.

– Où est-il ?

– A Séville.

– En quelle partie de Séville ?

– Roi, prononça l’Africain à voix basse, quand vous verrez celui-là face à face, l’éclair aura fui, la foudre aura résonné.

– Me frappera-t-il ?

– L’esprit glisse, emporté par un mouvement qui ne saurait s’arrêter jamais… c’est un souffle. Je vois une tombe dans un humble cimetière, au fond de l’Estramadure… Elles étaient belles, n’est-ce pas, royal sire, les deux amies, les deux sœurs, Eleonor de Tolède, Isabel d’Aguilar ?

– Ces histoires sont publiques, murmura le roi, dont l’agitation grandissait et se montrait malgré tous ses efforts ; on a pu te les raconter.

– Sire, repartit Hussein le Noir, le saint Thomas de vos Ecritures crut quand il eut vu, quand il eut touché. Il n’y a plus rien que de la poussière sous cette pauvre tombe… L’enfant sait-il seulement que cette croix plantée dans l’herbe abrite les ossements de sa mère ?

– Ah ! fit le roi, y a-t-il un fils ?

– Je ne sais… je vois là-bas, au lieu que j’indiquais naguère, près de l’abreuvoir de Cid-Abdallah, un vaillant et fier jeune homme… Reconnaîtriez-vous don Luiz, royal seigneur ?

– Oui, de par Dieu !

– L’âge est un masque… Après vingt ans, c’est le fils qui a le visage du père… Tout marche : Dieu l’a voulu… Je vois le cœur au travers de la poitrine… il bat bien ! il a la fièvre d’honneur et de valeur, il a la fièvre d’amour… Je vois la poitrine au travers des vêtements. Le médaillon pend à une chaîne de cuivre… Rude enfance ! indigente jeunesse ! Par le prophète, je lis la devise : Para aguijar a haron. Que le vieux don Luis soit mort ou vivant, voici un chevalier ! sa mère sera vengée !

En parlant ainsi, Hussein le Noir s’animait sans le vouloir sans doute, et même sans le savoir. Il y avait dans sa voix des vibrations étranges, et ses deux mains, toujours croisées sur sa poitrine, tremblaient.

Son attitude était du reste celle de la contemplation. Sous l’étoffe noire de son turban on devinait son regard perdu dans le vide.

Le roi faisait effort pour suivre en ses détours brusques et imprévus cette parole vagabonde. Tout oracle a ses privilèges. Le roi écoutait et se recueillait. Tous ces mystères l’attiraient en sollicitant violemment sa curiosité. Nous ne voudrions pas affirmer que son intelligence indolente et capricieuse n’ajouta pas beaucoup de désordre au pêle-mêle déjà si désordonné de ces divagations, mais enfin il travaillait de son mieux à comprendre.

Avait-il réellement foi ? Oui et non. C’était, en toutes choses, une nature indécise et débilitée par la maladie du caprice, renaissant toujours et sans cesse satisfait.

Il croyait, puisqu’il avait de la sueur aux tempes ; mais il se révoltait contre sa confiance, heureux de faire l’esprit fort vis-à-vis de lui même et de mettre un habit sceptique à ses enfantines crédulités.

Qu’il eut réellement le don de la seconde vue ou que ce fut un effronté comédien, cet Hussein le Noir avait le tort de dépenser ici trop de talent ou trop d’enthousiasme. Il dépassait le but. Philippe d’Autriche eût été subjugué à beaucoup moins de frais par un charlatan plus vulgaire.

On peut dire qu’il avait la conscience de ce fait, et que son effort tendait à rabaisser son vol plutôt qu’à le diriger vers des espaces supérieurs.

– Royal Seigneur, reprit-il en rappelant son calme, vous m’avez comblé de bienfaits ; mon coffre est plein d’or, et je respire librement cet air de Séville mortel à mon père.

Que ne puis je vous montrer à nu le miroir prodigieux où mon regard plonge en ce moment ! que ne puis-je traduire pour vous le chaos inspiré de mes pensées !… Je vois tout !… votre destinée est là comme un livre dont toutes les pages, passé, présent, avenir, tournent au vent d’une volonté surhumaine… Je ne peux pas tout vous dire, un vouloir bien plus fort que le mien parle par ma bouche, disant plus ou disant moins que je ne voudrais dire… Ma langue est forcée de suivre les bizarres séries des visions qui m’entraînent. Je ne suis pas à moi : tout mon être vibre comme un instrument sonore entre les mains d’un bon ou d’un mauvais génie.

C’est une nuit, une nuit où passent des ombres lumineuses. Je les nomme au moment où je les vois.

Moncade, voilà une noble race ! Quel deuil ! Savez-vous le serment qu’ils ont fait ?… Royal seigneur la mesure est comblée ! La main de Charles-Quint, votre aïeul, se briserait elle-même en voulant arrêter le colosse ébranlé. Je vois une vierge sur son lit de mort, un vieillard à cheveux blanc, un vieillard que la foudre a touché. Savez-vous le serment qu’ils ont fait, royal sire ? Etes-vous souverain seigneur dans les Espagne ? Inès de Guzman, la fille du traître, est innocente devant Dieu, c’est vrai, mais n’essayez pas d’arrêter le traître dans sa chute, ou sa chute vous entraînera…

– Est-ce donc Moncade qui est à la tête de ce complot ? demanda Philippe.

– Roi, répondit Hussein, une révolution n’a ni commencement, ni fin, ni tête, ni queue… Souviens-toi de ton rêve… Où étaient la tête et la queue du serpent dont l’inconnu voulait te faire une couronne ?

Philippe ferma son poing blanc et faible.

– Je briserai les rebelles ! dit-il.

Hussein la Noir se leva. Sa longue robe flottante faisait sa taille gigantesque. Philippe, quoi qu’en pût dire Almanzor, semblait un enfant auprès de lui, Philippe le Grand !

– Ecoutez, prononça l’Africain d’une voix tout à coup assourdie ; profitez ! les peuples ne savent pas qu’ils peuvent s’attaquer aux rois. Jusqu’à présent, clameurs et menaces ne vont qu’aux favoris. On respecte Dieu dans le maître… Ouvrez l’écluse avant que le torrent n’ait appris que la digue elle-même peut être franchie !…

Pour le coup, le roi bâilla largement. Il regarda le prophète d’un air ennuyé, et lui dit :

– Tu baisses, mon brave Hussein !… On m’a parlé de Soliman, le sorcier de la reine…

Sous l’ombre qui abritait son visage, le sourire du Mauresque eut un inexprimable dédain.

Le roi reprit :

– Vois si Almanzor n’a pas quelques mouvements de fièvre… depuis deux jours il m’inspire d’assez vives inquiétudes.

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