Chapitre 15 EPILOGUE – DEUX RECLUSES
Trois mois s’étaient écoulés. Le roi n’avait point quitté Séville : une longue et cruelle maladie l’avait retenu au palais de l’Alcazar.
La nuit venait de tomber, mais les abords du couvent Sainte-Marie-Mineure, situé à l’angle de l’Alameda Vieja, étaient resplendissants de lumière. Les arbres de l’antique promenoir se reliaient entre eux par des guirlandes de lampions et de fleurs ; des pyramides couvertes de flambeaux s’élevaient çà et là, et les maisons étaient tout illuminées de la base au faîte.
Il s’agissait, sans nul doute, d’une haute et solennelle cérémonie, car la place et les rues avoisinantes étaient encombrées de petit peuple. Majos et majas se trémoussaient sous les arbres, coudoyant sans façon la cohue et imposant à tous la gaieté turbulente de leurs amours. Les pécheurs de la Triana, les bohémiens de Los Cumeros, les villageois de la vallée mêlaient leurs costumes bizarres et pittoresques. Les baladins faisaient leurs tours à la lueur de mille torches, et de tous côtés, les notes sourdes et plaintives de la guitare accompagnaient les prestes arpèges de la mandoline.
C’était fête et, vive Dieu, nos gueux, seigneurs de la Grandesse, maîtres de l’Eldorado, prenaient leur revanche des persécutions et humiliations subies sous le dernier ministère. Ils étageaient insolemment leurs grappes immondes sur les degrés même du portail de l’église et juchaient jusque sur la base des colonnes leurs plaies postiches et leurs haillons menteurs.
Au milieu du parvis, un bûcher élevé. Au-dessus du bûcher se balançait, suspendu à une potence, un mannequin de taille colossale, représentant le comte-duc.
Ce bûcher était l’œuvre des gueux. Maravadis, Cornejo, Escaramujo, et tout un bataillon de jeunes mendiants, montaient la garde à l’entour.
Sur les degrés, aux meilleures places, s’installaient les sénateurs du Gaspacho : Picaros, le premier, grimé en Nestor et portant plus d’un siècle sur son chef vénérable ; Gabacho, époux de la criminelle Brigida ; Mazapan, Domingo le nègre, l’éloquent et fier Manoël Palabras, Moscatel, Gingibro, Raspadillo et autres.
La nouvelle et l’ancienne école fraternisaient.
Un seul manquait parmi cette troupe d’élite. L’ambitieux Caparosa était mort le soir de la grande émeute.
Toute cette tourbe gémissait, glapissait, hurlait. Chaque fois qu’une chaise contenant des dames et des seigneurs s’arrêtait au bas des degrés, c’était un concert de lugubres clameurs.
Sur la plus haute marche du perron était placé un fauteuil garni d’oripeaux déguenillés et fanés. Un homme de belle prestance s’y asseyait. Il portait en tête une couronne de papier doré, et sa main droite tenait un sceptre terminé par une Folie au corsage entouré de grelots.
C’était le saint Esteban d’Antequerre, reconnu roi des gueux et maintenu dans tous les privilèges héréditaires de cette vénérable dignité par lettres patentes de Philippe IV.
Dieu sait que l’on causait dans la foule et que ce bon peuple andalous faisait ample récolte de nouvelles !
– Il est bon, disait maître Galfaros, propriétaire des délicias les mieux achalandées de Séville, il est bon de ne point parler des affaires du gouvernement… Le comte-duc était ce qu’il était, voilà le vrai ; son successeur est ce qu’il est.
Un murmure flatteur accueillit ces sages paroles.
– Et pourtant, objecta Dolores, une des jolies servantes de la maison du Sépulcre, on peut bien desserrer les dents un jour de fête… Moi qui vous parle, j’étais sous le porche, le matin où il se prit de querelle avec le comte de Palomas…
– A bas Palomas ! gronda un chœur formidable ; à bas le neveu du comte-duc !
– C’était un joli seigneur ! dit bravement Dolores ; mais il s’agit de l’autre… Eh bien ! il demanda une mesure de vin de la Manche et un morceau de fromage… Etait-ce le déjeuner d’un gentilhomme ? Non !… Cependant je dis tout de suite : « Voici un jeune cavalier qui fera son chemin à la cour ! »
– Holà ! Galfaros, cria une voix de femme sortant d’une litière, quatre onces pour toi si tu me procures une place dans la chapelle !
– Ximena ! la saltarine !… Elles peuvent jeter les onces à poignées, celles-la !
– Le comte-duc avait voulu purger Séville de cette lèpre.
– Il avait du bon, le comte-duc !
– Répète ce mot, Diego, pour avoir mon couteau dans la gorge.
On échangea quelques bourrades.
Les valets armés de torches criaient à haute voix le nom de leurs maîtres, et ouvraient de larges trouées parmi la cohue. Il y avait des disputes sur le parvis, entre les meneurs de chaises. Les valets courroucés se renvoyaient des chapelets de titres historiques et de noms retentissants. La liste entière de la grandesse d’Espagne se défilait à grand fracas, par demandes et réponses, comme un catéchisme.
Tout à coup, un escadron de gardes à cheval déboucha par la rue Sainte-Lucie et tomba sur les gueux à grands coups de plat de sabre.
On démolit en un clin d’œil le bûcher et l’on fit disparaître le mannequin du comte-duc.
– Place à la chaise de Vincent de Moncade, premier marquis de Pescaire ! fut-il proclamé en même temps.
– Un des mariés ! un des mariés ! répondit la foule en se massant comme une botte d’asperges.
Chacun tâchant de voir, les femmes criaient, les hommes blasphémaient, les filous coupaient les bourses. Tout le monde était content.
Don Vincent, portant le riche et galant uniforme de capitaine général commandant les gardes du roi, descendit de sa litière et fut entouré aussitôt d’un nombreux cercle d’amis.
Ce groupe fit escorte jusqu’au haut du perron à une chaise drapée de satin blanc, d’où sortit, sous le péristyle même de la chapelle, une jeune fille dont le visage et la taille disparaissaient derrière le long voile des épousées.
– Une des mariées ! une des mariées ! cria encore la foule.
– Longue vie à la noble Inez de Guzman !
– Honte et malheur à la fille du comte-duc !
– Insulterez-vous la marquise de Pescaire, misérables !
– Scélérats ! soutiendrez-vous la Guzman, dont le père mérite cent fois le fagot.
Il y eut quelques bons coups de couteaux catalans plantés sourdement entre les côtes. Quelques pauvres hidalgos essayèrent même de dégainer en conjuguant leur verbe généalogique. Mais la place manquait. On pouvait du moins se gourmer : cela soulage en attendant mieux.
Dieu vivant ! la belle cérémonie ! On se battait partout. Les gueux, chassés de leur position, chargeaient à leur façon l’escadron des gardes à cheval ; ils s’en prenaient aux jarrets des nobles bêtes, qui tombaient estropiées, avec leurs cavaliers furieux. Les gitanos rampaient entre les jambes de la cohue comme des serpents et visitaient les poches ; les pêcheurs, se tenant par le bras, piquaient de l’avant comme la phalange macédonienne, et faisaient l’effet d’un fouloir dans une cuve. Les portefaix, chantant à tue-tête, avançaient en sens contraire. Malheur à ceux qui se trouvaient entre ces deux pilons !
Au dernier rang, c’était le cercle des prudents comme Galfaros. Pedro, le mercier de la rue de l’Infante, et maître Garcias, le maréchal-ferrant.
Ceux-là voyaient peu de chose, mais ils devinaient et glosaient à leur aise.
Comme don Vincent de Moncade et la jeune fille au long voile traversaient le péristyle, le saint Esteban d’Antequerre se leva noblement et drapa son manteau d’un geste sublime.
– Moncade, dit-il, nous avons été mêlés tous deux dans ces derniers temps à des événements d’importance… Le roi, que Dieu garde ! nous a récompensés tous deux… Je te taxe à dix onces d’or pour moi, marquis, à l’occasion de ton heureux mariage, et à cinquante onces pour mon peuple… Moyennant quoi, Moncade, les cent mille frères de la gueuserie andalouse diront dévotement un chapelet pour ta longue félicité sur cette terre.
D’une main il agita les grelots de son sceptre, de l’autre il tendit une sébile vaste comme un saladier.
Un tonnerre d’applaudissements éclata. Les uns savaient pourquoi : c’était le petit nombre ; les autres acclamaient de confiance et bien plus fort. L’offrande de Moncade sonna dans la soupière du saint Esteban, qui se découvrit alors et fit un salut de cour avant de reprendre place en son vieux fauteuil.
Une des portes latérales de Sainte-Marie-Mineure roula sur ses gonds, la grande porte ne devant s’ouvrir que pour le roi. Un jet de lumière s’échappa, semblable à un rayon de soleil. On eût dit que l’église était en feu. Quand le battant se fut refermé, Ximena, ivre de curiosité, offrit son collier de sequins, ses amulettes, sa bourse, sa ceinture à franges d’or et son cœur, à qui l’introduirait dans la chapelle.
Mais la cohue se mit à onduler à larges houles, comme la marée des équinoxes sur les plages de l’Océan.
– Sa Grâce ! disait-on, Sa Grâce !
– La Medina-Celi ! la Medina-Celi !
– La noble Eleonor de Tolède !
– Vertu-Dieu ! dit Dolorès, la servante de Galfaros, un quarto de fromage et du vin de la Manche, était-ce là le déjeuner d’une Excellence ?
– Veux-tu te taire, malheureuse ! fit le maître des Delicias. Voyez, vous autres : la bonne duchesse est encore belle dans son deuil.
– Et son pourpoint de buffle, limé aux deux coudes !… reprenait Dolorès ; et son pauvre feutre dont les bords pleurent comme un saule…
La foule :
– Honneur et gloire à don Louis de Haro ! Longue vie au premier ministre du roi !
Le couvent des carmélites cloîtrées, connu sous le nom de Sainte-Marie-Mineure, avait, outre sa chapelle privée, une église paroissiale, dont la domination arabe avait fait longtemps un caravansérail. Philippe III avait pris sous sa protection ce temple, qui était pour lui vierge des abominations du culte musulman. La restauration, qu’il avait payée des deniers de sa cassette, était des plus magnifiques, et Philippe IV, dont le goût enfantin se portait vers toutes les choses neuves et éclatantes, l’avait déclaré paroisse royale. Aussi les statues jumelles de Philippe III et de Philippe IV étaient-elles placées en bon aspect aux deux côtés du chœur. Ce soir, c’était un véritable éblouissement. La nef, de style gothique, aux nervures surabondamment dorées, resplendissait, littéralement tapissées de feux. L’autel était une pyramide de cierges ; chaque colonne semblait un arbre de lumières, et cet éclat des plans supérieurs se répercutait dans la couche inférieure qui était toute d’or et de pierreries. La Cour était là, la Cour d’Espagne, la riche cour, portant sur son velours les mines du Nouveau-Monde. De la porte d’entrée au chœur, une autre foule se pressait, compacte comme celle du dehors, mais diaprée de couleurs miroitantes et toute saupoudrée d’étincelles. C’était ruisselant d’éclairs comme les facettes mobiles de la mer, ce lustre immense allumé par le regard du soleil couchant. Agrafes de diamants à tous les feutres pour relever les fiers panaches, rivières de diamants sur toutes les épaules nues ; broderies d’or, gaze d’or… Tous les hauts seigneurs que nous avons vus dans l’antichambre du roi se trouvaient ici, sauf les membres de l’ancienne administration. Encore se montrait-on au doigt, dans l’ombre d’un pilier, un vieillard souffreteux, courbé sous le chagrin encore plus que par l’âge, et que nous eussions reconnu pour don Bernard de Zuniga, ex-secrétaire d’Etat et fanatique de la signature. Le roi lui avait fait grâce ; il poursuivait le roi comme un fantôme, lui demandant la mort ou des affaires à expédier. Il y avait de plus la noblesse des Castilles, accourue pour la maladie du roi, et tous ceux que la nouvelle fortune des ennemis du comte-duc avait ramenés à la cour. Aucun des amis du comte-duc ne manquait, au contraire : c’étaient les plus impitoyables. Les femmes, il faut le proclamer, gardent toujours quelque courage, même dans cette énervante atmosphère des camarillas. Vous n’eussiez pas trouvé parmi les hommes une seule voix pour défendre l’ancien favori contre les outrages qui pleuvaient sur son nom de toutes parts.
Dans le bas-côté de droite, auprès de la chapelle de Saint-Jean, décorée par le robuste pinceau du vieux Pacheco, un homme tenait le centre d’un groupe, composé en majeure partie de nos jeunes seigneurs de la maison du Sépulcre.
C’était un gros gaillard, lourd de formes, commun de langage, et qui aurait dû prêter à rire à cette jeunesse évaporée. Cependant on l’écoutait avec une attention voisine du respect. Il avait un habit de bon velours rouge, galonné d’or faux, et ses dentelles sentaient d’une lieue la friperie.
– Alors, seigneur, lui dit le petit don Narciso d’un ton de très humble déférence, vous avez eu l’honneur de connaître Sa Grâce au temps où elle portait le nom de Ramire de Mendoze ?
– Demandez à Pepino, répliqua le contador second, car notre homme portait cet honorable titre, demandez à Micaja… Mendoze et moi nous étions, pardieu ! les deux doigts de la main.
– Et quel est, je vous prie, ce don Pepino ? questionna Julian de Silva.
– La senora Micaja, ajouta Soto-Mayor, remis de ses blessures, est-elle, par hasard, de notre connaissance ?
Le gros contador rit dans sa barbe.
– Là, là, mes jeunes fils, répliqua-t-il, vous avez la curiosité de votre âge. M’avez-vous bien regardé ? Ai-je l’air d’un bavard ? Point d’excuses, mes amis, les excuses et les compliments, du vent ! Je ne vous ai pas dit, je pense, que Mendoze ait jamais été mon domestique ? Non. A quoi bon sortir de la vérité ? Mais l’homme a dans sa vie bien des hauts et des bas. Ma bourse était la sienne ; comprenez-vous cela ? Micaja était un cheval, mes chers jouvenceaux, et quel cheval ? Pepino seul valait mieux que lui. Ces deux chevaux appartenaient légitimement à votre serviteur. Or, comptez sur vos doigts : il y a bien des lieues depuis le château de Penamacor jusqu’à la porte du Soleil, par où dona Eleonor entra dans Séville. Mendoze ne pouvait pas faire à pied tout le chemin.
Je lui prêtai mes deux chevaux, je lui achetai un pourpoint de cadet, fort propre et taillé comme il faut ; je lui mis un demi-cent de douros dans la poche… et vogue la galère, n’est-ce pas ? Bonnes jambes bien chaussées vont loin sans s’arrêter. Nous avions des branches de myrte à nos feutres, et si vous ne savez pas le reste, interrogez mon ami le ministre.
– Tudieu ! seigneur, dit Jaime de Luna, vous avez une merveilleuse façon de raconter ; Sa Grâce entretenait donc déjà des relations avec Moncade et ceux qu’on appelait alors les desservidores ?
Le contador second souffla dans ses joues.
– Mon père, prononça-t-il lentement, avait nom don Torribio Bobazon de la Cochuela y Mamarrochada. Il était borgne de l’œil gauche pour avoir montré trop de vaillance dans une bataille contre les ennemis ; ma mère était fille cadette de don Guttiero Parlanchim, qui disait « mon cousin » à l’évêque de Ségorbe… Moi, je m’appelle uniment le seigneur Bobazon… pas fier et si mon petit compatriote, devant lequel vous marchez maintenant à plat ventre, l’ancien Mendoze, devenu Louis de Haro, premier ministre du roi Philippe, ne m’a fait d’un coup grand d’Espagne, duc et le reste, c’est que l’espèce humaine n’est point pour se corriger du péché d’ingratitude…
– Il est bien jeune pour un si haut emploi, risqua un vieil hidalgo qui avança ses longues moustaches.
Tout le monde le regarda de travers.
– L’homme, dit aigrement notre Bobazon, c’est de mes propres deniers que j’ai acheté ma place de contador… et j’ai encore là-bas de bonnes pistoles enfouies sous le chevet du lit de mon père…
Saint-Jacques ! tout cela fut gagné loyalement par la charrue ou par l’épée ! Parlez seulement comme vous venez de le faire devant un alguazil et vous me direz comment on est logé dans les prisons d’Andalousie… Bien ! bien ! ne vous excusez point, je ne suis pas l’alcade… Et en parlant de prisons, mes mignons, c’est une dure forteresse que le château d’Alcala ; pourtant nous délivrâmes le bon duc en dépit de la trahison.
– Vous ! s’écrièrent dix voix étonnées.
– Connaissez-vous Trasdoblo le boucher ? Pedro Gil, l’oïdor ? l’Italien Sforce, qu’on avait fait almirante de Castille ? Et là-bas, dans l’île Majeure de Guadalquivir, connaissez-vous l’hôtellerie de maître Colombo ? Le comte-duc est bien où nous l’avons mis, et pour avoir sauvé l’Etat, moi qui vous parle, je n’irai pas crier sur les toits : « Le premier ministre de Philippe IV mange les marrons que son compagnon Bobazon a retirés du feu tout brûlants. » Voici Sa Majesté, que Dieu bénisse.
Il salua fièrement, et s’appuya contre une colonne en croisant ses bras sur sa poitrine.
– Le roi ! crièrent les massiers en frappant les dalles du bois de leurs hallebardes.
Et l’huissier-majeur, avec sa cotte chargée de tous les écussons royaux, toucha la porte en répétant :
– Notre seigneur le roi !
La porte ouvrit aussitôt ses deux battants pour livrer passage à Philippe, donnant la main à Elisabeth de France, la reine.
Un corridor long et sombre, communiquant de l’intérieur du couvent aux galeries grillées régnait en demi-couronne derrière le chœur de la chapelle. Ce soir, une sorte de lumière mystérieuse et diffuse y pénétrait malgré les grilles. C’était la réverbération des feux prodigués dans l’église. Ces lueurs allaient s’affaiblissant à mesure qu’on s’enfonçait dans les profondeurs du corridor. Il faisait nuit à l’extrémité qui aboutissait à la porte du monastère. Cette porte roula sur ses gonds lentement. Deux formes indécises s’y montrèrent.
– Où me conduisez-vous, ma sœur ? demanda une voix douce et tremblante.
– Allez droit devant vous, vers cette lumière, répondit une voix qui appartenait à une vieille femme ; celle que vous aimiez autrefois va venir…
La porte se referma.
La jeune fille, restée seule, obéit et se dirigea vers les galeries, dont l’ouverture ressemblait de loin à la bouche d’une caverne, vue de l’intérieur et frappée par les rayons du soleil. A mesure que la jeune fille avançait, on aurait pu distinguer son costume. Elle portait une robe droite de toile de chanvre, couleur de peau nouvellement tannée. Un voile de bure grise descendait sur son visage. Tel était le costume du noviciat des carmélites réformées de l’ordre Sainte-Thérèse.
Quand la jeune fille arriva dans la tribune, elle fut obligée de fermer ses yeux, blessés par l’éclat des lumières. Elle s’agenouilla, le dos tourné à la grille et releva son voile pour faire le signe de la croix. Le voile grossier, rejeté en arrière, découvrit le doux et gracieux visage de Gabrielle, la fille de l’oïdor. Ses beaux cheveux blonds, qui flottaient naguère si gaiement au vent de sa course, étaient coupés déjà. Ses grands yeux bleus gardaient la trace des larmes. Un murmure large et incessant montait de la nef avec de tièdes bouffées de parfums. De ce murmure se dégageaient deux noms ; Louis de Haro et Medina-Celi.
Gabrielle entendit tout au fond du corridor le bruit de la porte qui s’ouvrait une seconde fois et qui se refermait. Un pas précipité s’approcha.
Une autre novice, vêtue de toile bise et voilée de bure, parut au seuil de la galerie.
– Aïdda ! s’écria Gabrielle, avant même que la nouvelle venue eût relevé son voile.
Elle courut vers l’Africaine, les bras ouverts : mais elle recula quand celle-ci, écartant son voile d’un geste saccadé, lui eut montré son visage. C’était deux yeux brûlants, éclairant la pâleur d’une morte.
– Ma sœur !… oh ! ma sœur ! balbutia Gabrielle ; n’as-tu point trouvé en ce saint lieu l’oubli et le repos ?
– Je n’y ai cherché ni le repos ni l’oubli, répliqua la Mauresque d’une voix sourde.
Elle saisit la main de Gabrielle qui tressaillit à ce contact. Sa main était de marbre. Elle s’assit sur le banc de bois qui était au fond de la tribune. Gabrielle, cédant à son invitation muette, se plaça auprès d’elle.
Au bout d’une minute de silence, l’Africaine étendit le doigt vers l’église illuminée.
– Ils vont venir, murmura-t-elle, tous deux… le tien avec Isabel Perez de Guzman… le mien avec la fille du comte-duc.
Une larme roula sur la joue de Gabrielle.
– Tu pleures ! dit l’Africaine, dont l’œil lança un fauve éclair ; tu aimes encore !… Il n’y a ni oubli ni repos, ma fille, et le cloître lui-même est un mensonge !
Au-dessus des bourdonnements de la foule, les orgues chantèrent une mélodie suave et lente. Aïdda eut ce rire strident qui déchire la poitrine.
– Ils vont venir ! répéta-t-elle.
Puis courbant la tête et regardant le sol à ses pieds.
– Je suis ici pour me venger, ma sœur ! prononça-t-elle d’un accent incisif et bref.
– Dans la maison du seigneur ! s’écria Gabrielle épouvantée ; sous cet habit de renoncement et de pénitence !
– Tais-toi !… Dieu se venge aussi, puisque Satan souffre éternellement pour l’avoir trahi… Tu ne sais pas… tu as des armes… tu as une arme terrible et qui tuera comme un coup de foudre !…
– Je ne veux point des armes que tu m’apportes, Aïdda.
– Tais-toi… ce mariage qui fait ton malheur est impie, impie comme celui qui cause ma misère… Entre Mendoze et Isabel il y a du sang, comme entre Moncade et cette Inez :
– Du sang répéta Gabrielle.
– Le sang d’un père… Ecoute !…
– Au sortir de cette nuit de tortures où Moncade foula aux pieds mon amour et le souvenir de sa sœur assassinée, je m’enfuis la rage dans le cœur. Tout m’avait abandonné, tout, jusqu’au père de Blanche, ma marraine, dont l’agonie fut une désertion. Inez triomphait… Cependant, je n’étais pas vaincue… Tant qu’un souffle de vie restera dans ma poitrine, je ne serai pas vaincue…
Je cherchai Moghrab, dont j’avais été la servante fidèle, parce que je croyais sa haine aussi forte que la mienne ; je ne trouvai pas Moghrab…
Je me rendis chez le comte-duc… celui-là du moins devait s’entendre avec moi. Sa vie entière était ma garantie : il s’était vengé cruellement, horriblement… Je lui pardonnais déjà, à condition qu’il se mît de moitié dans ma vengeance. Je fus introduite… je vis un misérable fou écrivant les pages d’un libellé, j’entendis des cris de désespoir, des imprécations, de lâches extravagances… je voulus ranimer ce feu éteint, mais il n’y avait plus que des cendres… Le roi ! je songeai au roi !… Il fallait être folle, n’est-ce pas ?… J’étais folle… L’antichambre royale était encombrée, mais j’avais le mot d’ordre des desservidores qui gardaient depuis le matin toutes les issues : le palais appartenait à Moghrab. Je pénétrai dans l’appartement du roi par les étuves… En traversant la salle des bains, je croisai un homme qui avait à son manteau des taches sanglantes… Cet homme était don Hernan Perez de Guzman, père de la Medina-Celi.
Je poursuivis mon chemin… dans la toilette du roi, un autre homme était étendu mort sur les dalles… celui-là était Moghrab le maragut, que j’appelais mon père… Le roi parut sur le seuil et dit à ses chambriers : « Enlevez le corps de Louis de Haro, marquis de Buniol, et qu’il soit mis en terre sainte… » Comprends-tu ?
– Non, répondit Gabrielle.
– Tu ne sais donc pas le vrai nom de ton Mendoze ?
– Je ne sais rien… je suis ici depuis le jour où l’on vint m’apprendre la mort de Pedro Gil, mon père…
Un grand tumulte avait lieu dans la nef, où la foule, violemment déplacée par les hallebardiers, s’ouvrait pour faire une large voie de la porte jusqu’à l’autel. Un couple s’avançait sous un dais porté par quatre pages à la livrée royale.
Et les huissiers disaient :
– Place à dona Isabel Perez de Guzman ! place à don Louis de Haro, marquis de Buniol, premier ministre du roi !
– Mendoze, murmura Gabrielle défaillante.
– Comprends-tu ? répéta Aïdda.
– Mendoze est le fils de l’homme assassiné ? balbutia la novice.
Les orgues jouaient une marche triomphale. Un autre dais, couvrant dona Inez et le marquis de Pescaire, allait vers l’autel. Aïdda fermait les yeux et ses dents se choquaient.
– Et le meurtrier ? demanda Gabrielle.
– Le père de la Medina-Celi.
– Tes preuves ?
– La marquise est exilée… Pendant que tu pleurais ici, j’étais la maîtresse du roi…
– Et le roi t’a dit ?
– Le roi seul et moi nous savons ce secret !
Ce fut à ce moment que la grand’porte du fond s’ouvrit pour donner passage au cortège royal. Malgré la sainteté du lieu, les acclamations éclatèrent, dominées par les profonds retentissements de l’orgue. Cette blonde enfant, Gabrielle, avait, elle aussi maintenant, de sombres éclairs dans les yeux.
– Tes armes… prononça-t-elle entre ses dents serrées ; quelles sont les armes ?
L’Africaine se pencha jusqu’à son oreille ; sa réplique se perdit dans les mille fracas qui montaient de la nef. On aurait pu entendre seulement ces paroles :
– J’avais de l’or ; je l’ai semé à pleines mains…
Elle tendit un poignard à Gabrielle, en ajoutant :
– On ne nous prendra pas vivantes !…
Les doigts délicats de la novice se crispèrent autour du manche du poignard. Aïdda se leva et ouvrit une porte percée dans l’épaisseur du mur de la tribune.
– Par ici, dit-elle ; c’est le chemin du chœur… nous verrons leur agonie… viens.
– Passe la première, dit Gabrielle avec un son de voix étrange ; je te suis.
La porte donnait sur un escalier noir et ténébreux. Aïdda passa la première. Dans la tribune, maintenant déserte, on aurait pu entendre un cri étouffé. Les deux couples étaient agenouillés devant l’autel. Le roi, la reine et la cour attendaient. Dans la sacristie, l’évêque de Léon, chapelain du roi, avait déjà en main calice et patène pour célébrer le saint sacrifice.
– Sacrilège ! sacrilège ! dit une voix brisée à la porte, derrière le clergé et les servants.
En même temps, malgré les efforts de tous, une jeune fille en costume de novice, éperdue et les yeux hagards, se précipita jusqu’aux pieds du prélat.
– Sacrilège ! répéta-t-elle, sacrilège !… On a mis du poison dans le pain du Seigneur !… C’est la mort que vous allez donner au lieu de la vie !
L’évêque s’arrêta. Les prêtres, cependant, voulaient écarter Gabrielle qu’ils prenaient pour une fille échappée du cloître.
Du dehors on répétait :
– Le roi attend.
L’évêque dit :
– Jeune fille, expliquez-vous.
– Devant vous seul et en confession, Monseigneur, répondit Gabrielle.
D’un geste, le prélat écarta son clergé. Gabrielle, toujours agenouillée, lui dit :
– Mon père, les hosties qui doivent servir à la célébration du mariage sont empoisonnées.
L’évêque se signa épouvanté.
– C’était pour tuer le corps, mon père… mais il y avait une plus horrible vengeance… A ceux qui s’aiment, on allait dire : « Vous êtes condamnés à la haine ! Il existe une malédiction entre vous… Je vous défie de franchir ce fleuve de sang qui vous sépare à jamais ! » Mon père, que Dieu pardonne à celle qui voulait faire ce double deuil !…
– Où est-elle ?… son nom ?…
– C’est le nom d’une morte, mon père… Elle a deviné que j’allais parler… elle a voulu me retenir, et moi je l’ai poignardée.
Gabrielle s’affaissa évanouie.
Le roi n’attendit pas plus longtemps. L’évêque de Léon, à la tête de son clergé, monta au chœur. Personne ne s’aperçut qu’on changeait le ciboire pour la célébration de la messe. Isabel et Inez, belles et mélancoliques toutes deux, mais heureuses, s’entresouriaient parmi les tièdes vapeurs de l’encens. Mendoze et Moncade mirent ensemble le pied sur la première marche de l’autel, et reçurent les anneaux bénits donnés par le roi. Des flots de lente et pure harmonie tombaient de l’orgue.
– Longue vie à Vincent de Moncade, connétable de Castille ! Longue vie à Louis de Haro, duc de Medina-Celi, ministre de S. M. Philippe le Grand !
Le lendemain, Cuchillo tua trois taureaux, et le roi l’embrassa. Almanzor, le plus chéri des perroquets, vécut, privé qu’il était de son docteur Hussein le Noir. Le comte-duc édita son Nicandro, paquet de flèches émoussées qui ne servit qu’à éterniser son exil. Eleonor de Tolède garda le deuil toute sa vie dans sa maison pleine de gloire et de bonheur. A Séville, le populaire attendit longtemps le retour du sorcier Moghrab, qui avait deviné à l’avance le nom du successeur du comte-duc. Quant à Esteban, son règne fut illustre, presque autant que celui du grand Gafedado. Il réconcilia l’ancienne et la nouvelle école. Le sage Picaros lui succéda à l’âge de cent trente-huit ans. Il était vert encore, et buvait quand il voulait sa demi douzaine de flacons d’alicante. Maravedi vint après lui et fut le dernier roi de la gueuserie andalouse.
Ainsi meurent les plus belles choses de ce monde. Ce qui ne passe pas, c’est la mémoire du cœur.
A trois lieues de Séville, sur les rives du Guadalquivir, vous pourriez encore admirer une villa du vieux style qui porte le nom singulier de Pepino. Là-bas, au fond de l’Estramadure, le vaste et magnifique château de Micaja élève ses fières tourelles à l’endroit même où tombait en ruine la maison du vieux paysan Mendoze. Bobazon, don Torribio Bobazon de la Cochuela y Mamarrochada, contador mayor et trésorier de l’épargne du roi, avait consacré par ces deux monuments sa reconnaissance envers les humbles instruments de son immense fortune.
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[1] L'antique abbaye de Sainte-Luce florissait sous les derniers rois espagnols, avant la conquête. Elle fut possédée par les sœurs affiliées à l'ordre de Saint-Jean. L'invasion des Maures la ruina en majeure partie, sauf la chapelle, qui fut transformés en mosquée. Sous Philippe II, on avait restauré les cloîtres ; quelques religieux s'y établirent. Abandonnée de nouveau, elle devint auberge ou plutôt rustique delicias. Philippe V la réunit au domaine et en fit un rendez-vous de chasse. Ses restes magnifiques existaient encore à la fin du siècle dernier, ainsi que l'ermitage de Sainte-Luce, situé à trois lieues de là, dans l'île Majeure.
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œuvre du domaine public
Source :
B.N.F. - Wikisource
Ont contribué à cette édition :
Gabriel Cabos
Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath