Chapitre 14 LES PREDICTIONS DE MOGHRAB
Esteban, docile, était allé s’asseoir dans l’embrasure d’une fenêtre. Il savourait à petites gorgées un vaste gobelet de vin de Xérès.
Nos hommes d’Etat étaient rangés autour de la table, sur laquelle Pedro Gil avait déplié une feuille de parchemin.
Il venait d’en lire le contenu à voix basse.
C’était son plan, ou plutôt le couronnement de son plan.
Dans cet écrit, dressé au nom de tous les grands d’Espagne ici présents, on exposait au roi un complot tramé par Hernan Perez de Guzman, duc de Medina-Celi, contre la personne royale ; la belle conduite du seigneur Pedro Gil, qui, sortant tout à coup de l’humble position où le sort l’avait placé, s’était mis à la tête des soussignés, ministres, généraux, amiraux, pendant que le comte-duc, par son inaction, trahissait la monarchie, et avait sauvé Philippe d’Espagne du danger de mort.
Personne, autour de la table, ne comprenait encore l’idée de Pedro Gil.
Là-bas, dans l’embrasure, le prétendu Esteban, occupé en apparence à sabler son vin de Xérès, l’avait déjà deviné.
– Cet écrit, dit Alcoy, le premier, suppose divers points dont la réalité m’échappe. D’abord il faudrait qu’il y eût en effet contre la vie du roi un complot.
– Il existe, interrompit l’oïdor.
– De la part de Medina-Celi ?
– Non pas.
– De la part des desservidores ?
– Non, pas encore.
– De la part de qui ?
– De la nôtre, Seigneurs.
– As-tu porté l’audace jusqu’à compromettre nos noms ? s’écria le président de l’audience.
Le connétable et don Pascual avaient la main à leurs épées.
– Il n’y a eu qu’un nom de prononcé, répondit Pedro Gil, toujours calme et froid, celui du duc de Medina-Celi.
– Quelle intelligence ! soupira le vieux Zuniga.
– Le duc de Medina-Celi, poursuivit Pedro Gil, a soudoyé pour aujourd’hui, heure de la méridienne, les dix poignards les plus aigus de Séville.
– Horreur ! Pour assassiner le roi ?
– Pour en faire le semblant.
– Et comment croire !…
– Le roi a tenu quinze ans dans les fers le duc de Medina-Celi.
– Mais sa faveur nouvelle…
– Sa faveur nouvelle poserait une probabilité contre notre affirmation, je l’avoue… mais une probabilité ne tient pas contre un fait.
– Où prendras-tu le fait ? demanda Alcoy ébranlé.
– Où il sera… Dans une demi-heure, le duc de Medina-Celi sera arrêté par nous, dans l’appartement royal, le poignard à la main.
Tous les yeux se tournèrent vers Esteban qui s’était assis les jambes pendantes, sur l’appui de la croisée et qui fredonnait un vieil air andalous en se versant une seconde rasade de Xérès.
Tout le monde avait compris cette fois.
– Quel capacité ! murmura Bernard de Zuniga avec transport.
Les autres réfléchissaient.
– Mais, objecta don Baltazar de Alcoy, l’autre… le vrai duc ?
– Oui, répétèrent tous les autres à la fois, le vrai Medina-Celi ?
– Nos dix poignards ne sont pas pour le roi, répondit Pedro Gil sans hésiter ; ils sont pour le vrai Medina-Celi.
Comme on reculait, il ajouta :
– Messeigneurs, je vous le dis une fois encore : je ne travaille jamais que pour moi-même, et ceci est une garantie… Mes plans sont bien faits… ils répondent à toutes les objections.
Je suis l’intendant infidèle de Medina-Celi. Pour moi, il n’y a point de pardon. Medina-Celi vivant m’écraserait, je le tue !
– Seigneurs, dit Alcoy après un silence, cet homme a le génie du mal…
Le premier coup de midi sonna à l’horloge de Saint-Ildefonse.
Pedro Gil se leva.
– Messeigneurs, dit-il, nos vaisseaux sont brûlés… nos hommes ont dû franchir la porte de l’Alcazar… Sautons le pas bravement et laissons-nous choir dans le précipice !
Ils étaient tous debout, tous pâles et défaits comme des gens qui quittent la table de l’orgie.
Ils se regardèrent et se firent peur les uns aux autres.
L’oïdor seul était tranquille et portait sur son visage les marques d’une indomptable détermination.
– Heureusement, cet homme… objecta Alcoy au moment de partir, ne saurait consentir.
Tous s’arrêtèrent, comme si le prétexte même d’un retard eût été pour eux un soulagement.
– Esteban ! appela Pedro Gil avec rudesse.
Le roi des gueux déposa son verre et s’approcha.
L’oïdor lui mit la main sur l’épaule et le regarda en face en disant :
– Un million de réaux ou six pieds de terre. Choisis !
– Je choisis les deux millions de réaux, Excellence, répondit Esteban, mais c’est mon dernier mot.
– Soit, deux millions !
Esteban jeta sa toque en l’air et la rattrapa au vol.
– Ma fortune est donc faite ! s’écria-t-il ; ordonnez, mes dignes Seigneurs, je suis à vous corps et âme !
Pedro Gil passa son bras sous le sien et ils sortirent les premiers.
Les autres suivirent silencieux, mais indignés de se voir à la merci d’un Pedro Gil, et cherchant tout bas le moyen d’échapper à sa domination.
Dans l’escalier, Esteban demanda, du ton le plus naturel :
– Faut-il une épée pour la besogne que vous me destinez, Messeigneurs ?
– N’as-tu pas ton épée, coquin, s’écria l’oïdor.
– Le temps de remonter, Seigneur, fit le roi des gueux, qui était déjà à l’étage supérieur.
Il traversa le corridor comme une flèche.
Le tableau de Montanez tourna sur ses gonds.
Le véritable Esteban, s’indemnisant de sa nuit mauvaise, ronflait de tout son cœur sur un tas de débris. Il s’éveilla en sursaut, secoué par une main puissante.
– Regarde-moi bien, lui dit le bon duc ; il y a ici dans ma garde-robe un costume semblable à celui que je porte. Je t’accorde cinq minutes pour le revêtir, cinq minutes pour gagner l’Alcazar, cinq minutes pour pénétrer jusqu’aux jardins du roi.
Le roi des gueux frottait ses yeux gros de sommeil.
Des pas sonnaient sur les dalles du corridor.
– Esteban ! appelait l’oïdor.
– Regarde-moi bien, dit pour la seconde fois le bon duc.
Puis, répétant les propres paroles de Pedro Gil :
– Deux millions de réaux ou six pieds de terre, acheva-t-il.
Il ressortit, laissant le roi des gueux abasourdi.
Nos grands d’Espagne le virent revenir à eux, bouclant le ceinturon de son épée.
– Ne t’ai-je point entendu parler ? demanda l’oïdor avec soupçon.
– Je remerciais ma bonne étoile, Seigneur ! Deux millions de réaux ! je prendrai à bail la ferme de la gueuserie andalouse… Je ferai de l’or !… vous me verrez sous peu le plus riche contador des Espagnes… A la besogne ! ma fortune est faite !
Nous avons décrit déjà plus d’une fois dans ces pages cette physionomie si particulière à l’Espagne du sud : le silence, l’immobilité, la mort momentanée qui règnent dans les villes et même dans les campagnes à l’heure de la méridienne.
Ce splendide soleil de midi brille en vain ; tous les yeux sont fermés pour ne le point voir ; en vain darde-t-il, du haut de sa course triomphale, ses rayons brûlants comme un feu, chacun s’est abrité derrière un bouclier protecteur, toit de pierre ou toit de feuillage.
On grandit là bas, on vieillit, on meurt, sans avoir jamais aperçu le soleil de midi.
C’était à l’Alcazar de Séville comme dans les contes de fées, quand vient l’heure des enchantements. Vous eussiez dit le palais de la Belle au bois dormant, où chacun s’est arrêté court dans son occupation favorite.
Par les cinq plaies ! pour parler un peu espagnol, par les sept douleurs et au nom de tous les saints de la Péninsule ! si jamais on se mettait à enchanter ainsi nos maisons, quels tableaux curieux et instructifs nous verrions dans Paris !
Mais ne nous laissons point tenter par la digression. Achevons plutôt notre histoire.
L’heure de la sieste avait surpris les gens du roi au milieu des préparatifs du départ. Les chambres du palais, le vestibule et même les cours étaient encombrés de bagages.
A l’intérieur, maîtres, valets et servantes reposaient. Sous les arcades mauresques, régnant autour des patios, les soldats étaient étendus à l’ombre. Seules, les sentinelles des portes extérieures veillaient.
Il en était ainsi chaque jour, et le palais était ici l’image de la ville. A Séville, les voleurs dorment aussi à l’heure de la méridienne. La trêve du repos protège le seuil abandonné des maisons.
Dans cet immense dortoir de l’Alcazar, on n’entendait que le bruit murmurant des fontaines, versant l’eau froide des sources profondes dans le marbre de leurs bassins. Les esclaves noirs avaient cessé de faire jouer la pompe pour rafraîchir les voiles mouillés pendus au-devant des fenêtres.
Le soleil vainqueur inondait les cours et les parterres, nul n’affrontait ses ardeurs, tout le monde sommeillait.
Au coin de la cour des Marionnettes, déserte et silencieuse, une jalousie trembla au premier étage de l’appartement de la reine. Une main blanche se montra entre les barreaux. Ici, du moins, quelqu’un veillait. Là-bas aussi, sous le cloître encombré par les soldats de la garde, étendus pêle-mêle sur les dalles, une silhouette fière se détacha dans l’ombre d’un pilier.
C’était un jeune homme portant le costume de capitaine.
Il était bien pâle, notre beau Mendoze ; sa démarche semblait languissante et pénible.
Il arriva sous le balcon.
– Isabel ?
– Ramire !
La jalousie releva son mobile écran.
– Il faut que je vous parle, don Ramire.
– Dois-je escalader le balcon ?
Un fantôme voilé de dentelles glissa sur le marbre des degrés. Ramire était déjà sous le vestibule. La main blanche s’éleva d’elle-même jusqu’à ses lèvres.
– Vous êtes blessé, Ramire ? j’ai vu couler votre sang…
– Isabel, vous étiez évanouie. Oh ! je n’ai pas su vous protéger !
– Pouviez-vous me donner plus que votre vie ?
– Au nom du ciel ! où vous a-t-on conduite ?
– Et que vous est-il arrivé, Mendoze ? qui était cet homme que j’ai vu vous soulever dans ses bras ?
Ils avaient tant à se dire ! Isabel sauvée par miracle, Ramire trouvant le salut dans la maison de l’Africain ; et l’Africain encore conduisant Isabel chez la reine, où bientôt sa mère bien-aimée était venue la rejoindre ; puis l’Africain, l’Africain toujours, apportant à Ramire l’ordre du roi et le costume de capitaine des gardes.
Quel rêve ! quelle féerie ! Qu’y avait-il au fond de tous ces événements mystérieux ?
Isabel avait besoin de parler de son père, qu’elle avait vu cette nuit sous un aspect si nouveau.
Mendoze s’arrêta sur le seuil de la chambre d’Isabel.
– Isabel, dit-il, je ne peux pas m’éloigner de mon poste.
– Vous êtes brisé, reposez-vous, Ramire, répondit la Medina.
Puis montrant la croisée entr’ouverte au-devant de laquelle le dernier souffle de la brise balançait la jalousie légère :
– D’ici vous voyez tout, ajouta-t-elle, vous êtes à votre poste.
Ramire se laissa entraîner jusqu’à l’ottomane placée dans l’embrasure.
Il s’assit.
L’heure passait…
Tout à coup Mendoze tressaillit, et ce fut comme un réveil.
Par une fente de la jalousie son œil se fixait, béant, sur la chambre de l’Etoile, située juste en face de lui, de l’autre côté de la cour.
Les fenêtres en étaient ouvertes. A l’intérieur, on apercevait un mouvement confus. Des ombres agitées allaient et venaient. Des éclairs passaient.
Ramire voulut parler, mais sa bouche resta convulsivement ouverte, tant était terrible la violence de son émotion.
Son doigt tendu désigna l’antichambre du roi.
– Mon père ! s’écria Isabel, prise d’un éblouissement.
Puis d’une voix déchirante :
– Des hommes !… des épées nues !… un meurtre.
Ramire avait déjà franchi le seuil d’un bond. Plus rapide que la pensée, il descendit l’escalier.
Au moment où il atteignait le vestibule, une voix retentissante sonna à son oreille comme un son de clairon.
Mendoze, mon fils Mendoze, à moi !… A moi, les amis de l’écusson aux trois éperons d’or !
– Aux armes ! cria Ramire.
Il traversait la cour. Un médaillon tomba à ses pieds, tandis que la voix ajoutait :
– Qui l’aime le rapporte !
– Aux armes ! répéta Ramire qui s’élança sous le cloître, à la tête des gardes du roi réveillés en sursaut.
Le roi dormait. Almanzor était déjà en cage pour le départ.
Il avait signé une trêve avec les deux futurs favoris. Tous trois sommeillaient paisiblement.
Dans l’entre-deux des portes, le gentilhomme chargé de la garde familière faisait la sieste sur le tapis.
La porte donnant sur le corps de garde qui précédait l’antichambre s’ouvrit sans bruit. Un homme masqué entra et posa lourdement sa main sur la bouche du gardien endormi. Un autre homme, également masqué, passa un bâillon sous la main du premier, puis le gentilhomme fut garrotté solidement. Les deux hommes disparurent une fois cette besogne faite.
Ils portaient tous les deux le costume des trabucaires.
Des bruits étranges venaient cependant jusqu’à cette retraite, d’ordinaire si tranquille à l’heure de la méridienne. Le roi s’était retourné plus d’une fois sur sa couche, écoutant vaguement dans son rêve des pas précipités et des cliquetis d’épée.
De l’autre côté de la galerie des Ambassadeurs, dans ce cabinet de travail où nous avons vu réunis plus d’une fois le comte-duc et le maragut Moghrab, Gaspar de Guzman, penché sur sa table et faisant courir sa plume criarde, écrivait avec une fiévreuse rapidité.
Il était demi-nu. Ses cheveux hérissés, et que la dernière nuit semblait avoir teintés de gris plus énergiquement, étaient tourmentés sans cesse par sa main gauche, tremblante et crispée.
Autour de lui tout était en désordre. Il avait aussi préparé son départ.
Les feuilles dispersées de son fameux libellé : Nicandre, ou antidote contre les calomnies, couvraient littéralement la table où il écrivait, Il arrêtait parfois sa plume brusquement, et jetait un regard sombre sur ces feuilles éparses.
– Néant ! néant ! néant ! grondait-il d’une voix caverneuse. Aveuglement des peuples ! ingratitude des rois ! lâcheté profonde !… Pas un n’est venu depuis ma disgrâce… pas un !… Dans mon antichambre trop étroite hier, personne aujourd’hui ! le vide ! l’abandon !…
Ma disgrâce ! s’interrompit-il : moi, moi, le meilleur ami du roi !… L’Europe s’attend-elle à cela ! Buckingham va rugir de joie ! Richelieu va aiguiser ses griffes sous son manteau rouge !… Ah ! ah ! le ciel se divertit à faire aux hommes de prodigieuses surprises… Ma disgrâce ! ma disgrâce !
Il reprit la plume et écrivit :
« Sire, mon dévouement profond, mon respect sans bornes s’opposent à ce que je caractérise comme il le mérite l’acte de démence politique… »
Il déchira brusquement la feuille.
– Je délire ! murmura-t-il d’un accent plaintif. Ecrire ainsi au roi d’Espagne ! Le sang bouillonne et veut briser les parois de mon cerveau. Je sens la menace de l’apoplexie. Où est Moghrab ? il est où sont les autres… C’est une déroute.
Je veux parler au roi ! s’écria-t-il tout à coup dans un paroxysme d’angoisse ; Philippe ! mon royal seigneur ! au nom de votre vieille amitié, écoutez votre serviteur fidèle !… Je lui dirai ensuite : « Sire ! vous vous faites illusion… vous ne pourrez jamais vous passer de moi… »
Non, non, s’interrompit-il, avec un sourire forcé, je suis trop fin courtisan pour parler ainsi à mon souverain… Jamais de semblables paroles. C’est peut-être parce que j’ai voulu me rendre trop nécessaire…
Il se leva et joignit ses mains levées vers le ciel.
– Pardon, Seigneur ! reprit-il en s’affaissant sur lui-même ; ayez pitié d’une misérable créature… Que vaut le plus grand des hommes en présence de cette immensité ?… Pour avoir blasphémé, doux Sauveur, je promets dix mille réaux d’aumônes à la cathédrale… Vous voyez bien, mon Dieu ! que je me repens… Il faut avoir compassion de moi. Par la mort ! ai-je mérité le coup qui me frappe ? Soyez juste, puisque vous êtes tout-puissant !
Encore ! encore ! balbutia-t-il en se laissant glisser à deux genoux. Il est manifeste que mon esprit n’est pas dans son assiette… je pourrais le prouver… L’antiquité grecque et romaine nous fournissent plusieurs exemples de grands hommes dont la fermeté fut momentanément troublée…
Oh ! certes ! fit-il avec amertume et colère, ils t’appellent le bachelier de Salamanque… Tu connais merveilleusement ton antiquité grecque et ton antiquité romaine… et tu t’es laissé jouer par des misérables qui savent à peine signer leur nom !… Vanité ! néant ! dérision !
Il reprit son siège et sa plume.
« Sire, écrivit-il sur une autre feuille blanche. Je suis en proie aux crises d’une maladie terrible et mortelle… Sire, on m’a enlevé ma fille unique… Sire, les ennemis de l’Espagne ont réussi à détruire ma santé et mon bonheur domestique. Les siècles à venir pourront-ils croire que Votre Majesté ait choisi un tel moment pour accabler l’ami et le compagnon de sa jeunesse ! Parmi les traits d’ingratitude historique… »
– Malédiction ! s’écria-t-il en écrasant sa plume sur la table ; c’est plus fort que moi… un méchant génie dirige mes doigts ! je ne suis plus maître de moi-même !
Il se renversa sur son fauteuil et mit sa tête brûlante entre ses mains.
– Disgracié ! murmura-t-il avec découragement, chassé de mon poste et de la cour par ordre du roi ! confiné dans ma terre de Luèches !… banni comme un criminel ! congédié comme un valet ! O postérité ! j’en appelle à toi !… O siècles futurs, vous vengerez le seul homme d’Etat qui ait fleuri dans cet âge de fer !… Suis-je abattu ? Non, de par Dieu ! je ne suis pas terrassé. Mon corps gît sur le sol, mais mon âme se redresse… Au sein de ma solitude, je mettrai la dernière main à mon œuvre. Toute ma force, toute mon expérience et toute ma science seront dans ces pages… Tremblez, ennemis ! vous serez pendus au gibet de l’histoire !
Il se mit une seconde fois sur ses pieds et fit quelques pas en chancelant. Le vertige tournoyait autour de ses tempes. Une pensée traversa comme un éclair sa cervelle ébranlée :
– Si j’allais mourir, se dit-il.
Il se redressa et son pas s’affermit.
– Je ne mourrai pas ! s’écria-t-il en frappant du pied ; je résisterai !… n’ai-je pas des motifs de rester à Séville ?… Ne faut-il pas que je cherche ma fille ?… Peut-on empêcher un père de combattre pour son unique enfant ?…
On frappa doucement à la porte qui communiquait avec l’appartement de la duchesse.
Puis un valet entra, portant une lettre sur un coussin de velours.
– Est-ce du roi ?… s’écria le comte-duc ; non… donnez… et sortez !
La lettre était de la duchesse.
« Bénissez le Dieu clément, seigneur, disait-elle. Notre fille est retrouvée. Le roi l’adopte et lui donne pour époux don Vincent de Moncade, premier marquis de Pescaire par la mort de don Hernan, son père… »
Le comte-duc froissa la lettre et s’accouda brisé contre un meuble.
– Ma fille !… balbutia-t-il, le roi !… don Hernan est mort !… C’était un puissant ennemi… La Mauresque m’avait dit cela ce matin… je l’avais oublié… ma mémoire fuit comme un vase usé… Que m’a dit encore la Mauresque ?… Elle voulait se venger… Elle me disait : « Venge-toi ! venge-toi ! » Oh ! malheur ! malheur !… Les rois d’Espagne adoptent les enfants des morts… je suis mort… je ne compte plus sur la terre… On choisit sans mon consentement un époux à dona Inez ! et cet époux se nomme Moncade !… et ma femme me raille, disant : « Vaincu, remercie la clémence du ciel ! »
Ses dents se choquaient l’une contre l’autre, et il y avait de l’écume à ses lèvres.
Il se traîna jusqu’au miroir de Venise qui occupait l’entre-deux des croisées. Il se regarda. Il recula en poussant un cri d’horreur et d’épouvante.
– J’ai vu un fou ! dit-il ; j’ai l’air d’un fou… Suis-je fou, Dieu clément qu’il faut bénir ?… Lira-t-on à la dernière page de mon histoire : « Mort fou. »
Un éclat de rire épuisant lui coupa la parole.
Puis rejetant sa tête en arrière et retrouvant sa pose théâtrale des grands jours :
– Inigo ! Miguel ! appela-t-il.
Deux valets se présentèrent.
– Mes plus riches habits, enfants !… N’ai-je pas toujours été un maître doux et affectueux ?… Dispose ma chevelure, Inigo ; le roi aime les parfums… Miguel, passe le pinceau sur ma moustache… Hâtez-vous tous les deux, vous serez récompensés… peut-être que, en ce moment, vous sauvez l’Espagne de sa ruine… Le roi m’attend… j’en suis sûr… le roi se repent… je connais le roi… Il se dit : « Gaspar n’est pas venu… mon pauvre Gaspar !… » Inigo est-il venu beaucoup de visiteurs ce matin, au lever de Sa Majesté ?
– Une foule, s’il plaît à Votre Grâce.
– Y avait-il des gens de qualité ?
– Toute la grandesse d’Espagne.
Le comte-duc poussa un gros soupir.
– Et le roi ? commença-t-il.
– Excellence, répondit Miguel, le roi n’a pas reçu.
Le comte-duc sauta sur place comme un enfant joyeux. Il frappa ses mains l’une contre l’autre et s’écria :
– Tu vois bien, Inigo… vous voyez bien tous les deux… Ils divaguent, ceux-là qui croient pouvoir briser d’un seul coup le lien de l’habitude ! Le roi n’a pas reçu ; le roi est malade… Hâtez-vous, enfants, je double vos gages !
Les deux valets se hâtaient ; mais ils échangeaient de singuliers regards, où il y avait de la compassion et de la moquerie.
En un moment où le besoin de leur service les rapprocha, Miguel dit tout bas à Inigo :
– L’escorte est en bas et les chevaux attendent.
Il y a des petits faits historiques très célèbres, des détails qui sont dans toutes les mémoires parce qu’ils ont une grande signification. Louis XIV dit une fois : « J’ai failli attendre ! » Napoléon dormit au bivouac d’Austerlitz. Tarquin le superbe a ses pavots ; Auguste, Cinna ; Clovis, le vase de Soissons ; Pépin le Bref, son lion ; le duc d’Orléans, devenu Louis XII, son mot déjà bourbonnien ; Henri IV, la poule au pot. C’est le côté légendaire des demi-dieux.
Le comte-duc qui n’était pas un demi-dieu, partit pour l’exil en grande toilette de cour. L’Espagne lui a su gré de cela. Peut-être était-il innocent de cette fanfaronnade qui pomponne sa renommée sombre et triste.
– Ma toque, Inigo ! mes gants, Miguel… mon épée… Celle qui me vient de Sa Majesté… Par le saint sacrement ! ils m’ont tous trahi !… je ferai place nette… Que mon huissier prenne sa hallebarde ! je suis prêt ! en avant !
Il ouvrit lui-même la porte donnant sur ce corridor par où Moghrab avait pénétré la veille dans les appartements privés de Philippe d’Espagne.
Il recula frappé de stupeur. Le corridor était plein de soldats, au-devant desquels était un gentilhomme, portant le costume de capitaine, se tenait debout et l’épée nue.
– Qui êtes-vous ?… balbutia le comte-duc, et que voulez-vous ?
– Je suis don Vincent de Moncade, répondit le gentilhomme, premier marquis de Pescaire, et capitaine des trabucaires du roi… Je veux remplir mon devoir, qui est d’escorter Votre Grâce jusqu’aux portes de la ville.
– Don Vincent de Moncade ! répéta le comte-duc étranglé par une rage soudaine : toi qui m’as volé ma fille !… toi qui épouses comme un lâche, au lieu de te venger comme un hidalgo !…
Le marquis de Pescaire restait immobile, l’épée basse.
– Et qui donc, reprit le comte-duc avec un éclat de voix – qui donc commissionne sans moi et malgré moi les capitaines des gardes de Sa Majesté ?
– Celui qui a droit, seigneur, répondit Moncade : don Luiz de Haro, marquis de Buniol.
La main du comte-duc qui se portait vers son épée retomba comme si elle eût été frappée soudain de paralysie. Il voulut parler, sa voix s’étrangla dans sa gorge.
Comme il restait immobile et atterré, la porte conduisant aux appartements de sa femme s’ouvrit une seconde fois.
– On n’attend plus que Sa Grâce, dit le majordome, qui se présenta comme un homme préparé à un long voyage, un ordre du roi a pressé le départ.
Le comte-duc chancela sur ses jambes. Deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues terreuses et amaigries.
– Luiz de Haro ! murmura-t-il ; Moghrab l’avait prédit… H, A, R, O ; et le nom de baptême de quatre lettres : Luiz !…
Puis, se tournant tout à coup vers don Vincent de Moncade, la tête haute, le regard rallumé :
– Te voilà vengé, jeune homme ! Sois témoin, ainsi que tes soldats : je pardonne au roi. Tous mes efforts ont été, tous mes vœux sont pour le bonheur et la grandeur de l’Espagne. Je récuse le jugement de mes contemporains ; j’ai confiance en Dieu ; j’en appelle à la postérité !
Il dégaina et jeta loin de lui son épée.
Après quoi, il traversa ses appartements d’un pas solennel et monta sans aide le superbe coursier genêt qui l’attendait en bas du perron.
Dans la rue, la populace l’insulta. Il s’inclina, sourit et dit :
– Espagnols ! vous écrivez ici une page d’histoire !
Le ministre avait vécu ; le comédien survivait et se drapait encore fièrement dans son infortune.
La postérité invoquée a rendu sur sa mémoire un arrêt neutre. Elle a mis en balance de grands défauts et quelques belles qualités. Le bien a de la peine à garder le niveau du mal.
Mais l’Andalousie se souvient du splendide habit que le comte-duc porta sur la route de l’exil.
L’antichambre royale, tout à l’heure si pleine, présentait un étrange aspect. On y voyait trois hommes portant le costume des trabucaires de la garde. Nous les connaissons tous les trois, mais nous étions habitués jusqu’ici à les voir sous d’autres uniformes.
Le premier était Cuchillo, le toréador. Il se tenait campé fièrement dans son embrasure. A ses pieds, le vieux Cosmo Baïeta, les mains et les jambes garrottées, était accroupi et comme pétrifié par la terreur. Le boucher Trasdoblo, gêné aux entournures, et pareil à ces soldats de carnaval qui suivent dans la boue de nos rues les successeurs d’Apis dans la promenade du mardi-gras, faisant faction devant la draperie qui cachait le petit corps de garde où nous avons vu tour à tour Moncade avec son épée en deuil et Ramire Mendoze à la tête de leurs compagnies.
Autant Cuchillo se montrait superbe sous son feutre à plumail, autant le géant Trasdoblo semblait embarrassé de sa massive personne.
Certes, il avait fallu, de la part des sentinelles posées à la porte des Bannières, beaucoup de bonne volonté pour confondre ce pesant animal avec les mercenaires lestes et gaillardement découplés qui composaient la garde du corps. Mais nous savons par avance que le service de l’Alcazar était dans un complet désarroi.
Il y avait encore une autre raison. L’œuvre de Luiz de Haro lui survivait : le palais était au pouvoir des desservidores, qui en occupaient toutes les avenues.
Cette vaste association restait debout comme un colosse qui aurait perdu sa tête et que soutiendrait la largeur de sa base. La pendule que le mourant a montée continue de sonner l’heure après qu’il a rendu le dernier soupir. Les rouages de cette machine politique dont Moghrab était le constructeur allaient toujours.
Nous venons d’en voir les effets. Le comte-duc, expulsé, chevauchait vers son château de Luèches.
Or, depuis que le monde est monde, il y a des conspirations, et, depuis qu’il y a des conspirations, les conjurés ont toujours fait usage des mêmes moyens et employé des procédés identiques. Il n’y a point de progrès possible à ce qu’il paraît, et le progrès n’est pas nécessaire, puisque les conspirations ont réussi fréquemment et réussissent encore à l’aide de leur mise en scène surannée : Mot d’ordre et signe de ralliement.
Cinq fois sur dix et nous faisons la proportion modeste, signe de ralliement et mot d’ordre sont le secret de la comédie, mais on a vu de ces mines éventées éclater parfaitement et produire leur terrible effet.
Ici, à Séville, cité modèle où la police du comte-duc avait un pied-à-terre à chaque étage de chaque maison, à Séville, où ce redoutable instrument, le saint-office, fonctionnait dans toute sa vigueur, il n’est pas permis de supposer que le secret des desservidores ne fût percé à jour depuis la première heure. Mais nous sommes en Espagne, où les complots les plus désespérés ne s’attaquaient jamais au roi. Conspiration signifiait ici tout au plus : guerre au favori. La police et l’inquisition avaient parmi leurs familiers de nombreux desservidores.
Ceci éclaire le problème.
Pedro Gil, nous ne l’ignorons point, travaillait dans le même sens que Moghrab. Il était, cet ingénieux oïdor, le collaborateur de tout le monde. Pedro Gil, se séparant de Moghrab au dernier moment, avait ourdi tout seul cette ignoble trame du préau de l’Alcala.
Et aujourd’hui Pedro Gil avait introduit au palais ses dix poignards de contrebande, en dérobant aux desservidores vainqueurs leur mot d’ordre et le signe de ralliement.
Cuchillo, Trasdoblo et les autres avaient franchi la porte des bannières en murmurant à l’oreille des sentinelles la devise du marquis de Buniol : Para aguijar haron…
Il nous est pénible d’avouer que le troisième coquin déguisé en trabucaire était le fidèle valet de Mendoze, notre ami Bobazon en personne.
Nous n’ignorons point la série d’aventures qui avaient conduit cet honnête et digne garçon à ces dangereuses extrémités. Econome, rangé, doué de cette légitime ambition qui porte l’homme à se préparer des ressources pour ses vieux jours, Bobazon, après avoir exploité de son mieux Pepino et Micaja vivants, avait voulu tirer un dernier bénéfice de leurs cuirs.
Qui oserait le blâmer ? Pour employer le langage spécial des jurisprudents, c’était agir en bon père de famille. Le hasard récompensa mal cette prétention si simple, et Bobazon, enrôlé malgré lui parmi les sicaires de Pedro Gil, fut bien obligé de faire contre fortune bon cœur.
C’était là son talent. Il n’y avait pas une demi-heure qu’il était dans le hangar de Trasdoblo, que déjà il parlait de mettre tout à feu et à sang.
Les gitanos et les mercenaires déserteurs, ses nouveaux collègues, n’étaient que des agneaux auprès de lui. Il effraya Trasdoblo, assassin malgré lui et gagna l’estime de Cuchillo, général de cette ténébreuse armée.
Cuchillo, sachez-le bien, n’était pas là seulement pour de l’argent. Les gens comme Cuchillo sont portés à prendre au sérieux leur gloire pour rire. Le comte-duc avait méconnu son importance. Il était son ennemi comme Moncade ou Luiz de Haro lui-même.
C’était lui qui parlait au moment où nous entrons dans l’antichambre de Philippe IV.
– Ne crains rien, vieillard, disait-il à Cosmo Baïeta, qui restait tremblant à ses pieds ; penses-tu qu’un homme habitué à combattre loyalement le taureau puisse attaquer un pauvre vieux bouc dont les cornes sont tombées ? On t’a mis un bâillon sur la bouche, Baïeta, parce que tu n’es pas à la hauteur… tu aurais crié, ne pouvant te défendre… Or, il ne faut pas effrayer le loup qu’on veut prendre au piège… Ne crains rien pour toi, maître… Tel que tu me vois, je me ferais hacher en morceaux menus comme chair à pâté pour le service du roi… c’est la vérité… Le roi m’a applaudi… Il me connaît… Il ne me céderait pas pour une demi-douzaine de connétables et autres fainéants. Par la merci ! serais-tu du parti du comte-duc ?
Cosmo Baïeta fit un geste d’énergique dénégation, malgré les liens qui le serraient.
– A la bonne heure ! vieillard… Ami Bobazon, veille à la porte, au lieu de nous écouter.
– Seigneur Cuchillo, répliqua Bobazon, à quoi me servirait d’écouter ? je sais tout ce que vous savez, et encore ce que vous ne savez pas.
– Ton orgueil te perdra, l’homme ! prononça sentencieusement le tueur de taureaux ; tu n’es pas de la ville, comment saurais-tu raisonner sur la politique ?… Dieu vivant ! tu n’étais pas seulement de nos conférences à l’hôtellerie de Saint-Jean-Baptiste !
– M’avez-vous vu chez l’Anglais, seigneur ? riposta Bobazon, et m’avez-vous vu auprès de celui qui apportait les louis de France ? Avez-vous voyagé deux jours et deux nuits avec l’homme qui cache sous ses vêtements l’écusson aux trois éperons d’or ? N’entendîtes-vous parler jamais de buffles qui se faisaient prendre au piège tout exprès pour rentrer à l’étable ? Je ne vous dis point que Leurs Seigneureries aient défiance de vous, encore moins que je suis ici pour vous surveiller. Dieu merci ! je ne suis bavard ; mais à bon entendeur, salut, n’est-ce pas ? et souvenez-vous bien de mes paroles : Ne jugez jamais le fruit sur la mine ; la meilleure poire a une tache. Je sais, pour ma part, plus d’un conte arabe où le calife se déguise en esclave.
– Dieu vivant, gronda Cuchillo, que veut dire cet enfileur de paraboles ?
Le vieux Cosmo regardait Bobazon de tous ses yeux.
Trasdoblo était aux écoutes ! au moindre bruit qui se faisait au dehors, il changeait de couleur.
– Il y a donc ceci, reprit le toréador ; c’est clair comme de l’eau de roche. Le comte-duc veut renverser le roi, parce qu’il sait bien que le roi le porte sur ses épaules. De par le diable ! voilà une belle idée !… Le roi est gardé à l’heure de la sieste par deux ou trois éclopés comme toi, vieux Baïeta… Quoi de plus aisé que de fendre ces têtes à cheveux blancs et d’enfoncer une porte ou deux ?… le difficile c’était de trouver un complice… Ne touchez pas au roi ! ce mot-là est dans le cœur de tous les Espagnols… Mais il y a un homme qui a été insulté par le roi, opprimé par le roi… On dit que le roi lui prit sa femme dans le temps et le tint pendant quinze ans dans une forteresse… N’est-ce pas cet homme-là qu’il fallait choisir ?… Le vieux renard de comte-duc a tiré le Medina-Celi de son cachot et lui a mis l’épée à la main… Pourquoi hausses-tu les épaules, là-bas, estremeno de malheur ?
– Demandez au seigneur Trasdoblo ce qu’il pense de vos almanachs ! répondit Bobazon.
– Mais !… s’écria le boucher ; je ne sais… je ne veux rien savoir… Paysan !… si tu parles de moi, je t’assomme !
– Il n’y a que les bœufs pour ne se point défendre, Seigneur boucher…
– La paix, tous deux ! s’écria le toréador ; qui donc commande ici ? Est-ce vous ou moi ?… Vous allez bien voir si je me trompe ! Le Medina-Celi va venir, et nous allons lui montrer le chemin de l’autre monde… « Passez donc, Seigneur, je vous prie. – Seigneur, après vous, je connais mon devoir. » Trois coups de pointe au cœur… cela mettra fin aux cérémonies… voilà… Qu’en dis-tu, estremeno ?
– Je te dis que le seigneur Trasdoblo est bien pâle, répondit Bobazon.
Depuis qu’on parlait de Medina-Celi, le boucher avait été obligé de s’asseoir.
– As tu peur, misérable tueur de bétail ? demanda Cuchillo d’un accent terrible.
Le boucher n’eut pas le temps de répliquer. On gratta doucement à la porte extérieure. Bobazon demanda tout bas :
– Qui vive ?
On lui répondit par les mots de la devise de Haro.
Bobazon ouvrit.
Alcoy, don Pascual et le connétable de Castille entrèrent. Ils avaient l’air soucieux.
L’instant d’après, Cuchillo, avec des précautions semblables, ouvrit la porte qui communiquait avec les appartements du comte-duc.
Le vieux Zuniga, blême comme un mort, et l’amirante Jean Sforce, furent introduits.
– Tout est fini ! murmura le vieux ministre ; mon neveu est en exil…
– Et sa fille ? demanda Alcoy.
– Partie avec son époux…
– De par Dieu ! s’écria rudement don Pascual, il s’agit bien de vos affaires de famille ! Où est Pedro Gil ? où est Esteban ?
– Esteban n’est point ici ? répliqua derrière lui une voix saccadée.
L’oïdor, en costume de capitaine des gardes, venait de soulever la draperie placée devant la porte du roi.
Son visage naturellement disgracieux et presque repoussant, avait une expression de volonté terrible. Cet homme avait grandi avec son ambition. Il était bien positivement le maître de ces autres hommes que leur naissance mettait si fort au-dessus de lui et qui, la veille encore, le traitaient comme un valet.
Ils avaient tous été plus ou moins les ennemis du comte-duc ; mais la disgrâce du comte-duc les épouvantait. Lancés tous à la fois dans une série d’aventures de plus en plus risquées, ils se sentaient entraînés par un courant irrésistible. Que faire quand on a perdu plante ? Aller à la remorque du premier qui dit : Je sais nager.
Ils allaient, ministres, généraux, hauts dignitaires. Reculer ou s’arrêter était également impossible. Ils allaient.
L’arrière-pensée qu’ils pouvaient avoir nous importe peu.
Nous faisons ici l’histoire d’une heure. Au-delà de cette heure, il n’y avait que l’inconnu.
Les regards de nos hommes d’Etat étaient fixés sur Pedro Gil avec une anxieuse déférence. Ils ne luttaient plus. Le joug était bien d’aplomb sur leurs têtes. Ils attendaient tout de lui ; ils désiraient sa direction, ils voulaient ses ordres.
Pedro Gil fit un signe de tête amical au toréador. Son front se rida quand il passa auprès de Trasdoblo consterné.
Il traversa l’antichambre et appela du geste nos hommes d’Etat, qui se réunirent en groupe autour de lui, non loin de la banquette de Christophe Colomb.
– Relevez la tête, Messeigneurs, dit-il ; la partie dépend de votre contenance… ceux qui doivent frapper ont les yeux sur vous.
C’était vrai ; seulement, notre Bobazon avait de plus l’oreille à la serrure de la porte d’entrée, et semblait guetter quelque bruit venant du dehors.
– Mais Esteban !… Esteban !… dirent à la fois Alcoy, don Pascual et le connétable.
– Esteban viendra… Il accomplit mes ordres.
– Est-ce vrai ? demanda le président de l’audience.
Tous regardèrent Pedro Gil en face. On ne le croyait pas, car il n’avait point su cacher son premier mouvement d’inquiétude ; mais quand il répondit : C’est vrai, d’un ton impérieux et ferme, tous les visage se rassérénèrent.
Il montra du doigt la draperie de la porte royale.
– C’est par ici qu’il viendra, reprit-il, soyez prêts à mettre l’épée à la main, et sauvons le roi !
Un bruit se fit à cet instant derrière la draperie.
Pedro Gil dégaina résolûment et fit signe à Cuchillo, qui jeta son manteau sur son épaule et mit l’épée à la main en disant :
– A moi le coup d’honneur !
Dans la pensée de Pedro Gil, Esteban était en fuite. Il fallait donc renoncer à cette partie de la mise en scène préparée qui reposait sur le faux duc tué le poignard à la main au moment où il cherchait à pénétrer près du roi.
Mais dans la pensée de Pedro Gil, le vrai Medina-Celi était auprès du roi en ce moment même. Il modifiait donc au dernier instant sa tactique désespérée, et donnait tout au hasard, sauf la mort du bon duc.
Le hasard était complice, à son insu, plus qu’il n’eût osé l’espérer.
Le comte-duc avait quitté Séville ; Louis de Haro n’était plus. Le coup qui allait frapper Medina-Celi achevait de faire le vide autour de Philippe IV.
Mais ce n’est pas pour rien que la légende andalouse donna au bon Perez de Guzman le sobriquet de el Astuto : le rusé. On n’a pas sitôt fait que cela d’épuiser les ressources d’Ulysse.
Voici ce qui s’était passé :
Les stipendiés de Pedro Gil, déguisés en trabucaires, n’avaient éprouvé aucune difficulté pour s’introduire au palais, où régnait le plus entier désordre. Pedro Gil et ses féaux étaient entrés eux-mêmes par la grande porte, dont les gardiens avaient salué bien bas la faveur nouvelle du bon duc dans la personne d’Esteban.
Tout allait bien. Cet Esteban était un instrument admirable !
Cependant il avait fallu se séparer pour pénétrer dans les dépendances de l’appartement royal. Esteban avait alors disparu. Personne ne s’était d’abord occupé de son absence. Chacun de nos conjurés croyait qu’il avait accompagné les autres.
Esteban avait une plus importante besogne. Il était parvenu à s’esquiver en restant le dernier au détour d’un corridor et en revenant sur ses pas en toute hâte. Son plan de conduite était tracé d’avance, car il n’hésita point.
Ayant traversé tout ce quartier du palais qui portait le nom de Philippe II, il gagna les derrières de l’Alcazar et ne s’arrêta qu’à la porte de la Chasse.
Le guichet était gardé par un détachement de la garde flamande, commandé par un officier portant à son feutre une branche de myrte. Esteban s’approcha de lui et tira de son sein la médaille de Louis de Haro.
– Nous attendons depuis ce matin les ordres de Sa Seigneurie, dit l’officier.
– Tout va bien, répliqua Esteban ; le roi saura récompenser ceux qui aiment l’Espagne… J’ai besoin de sortir du palais par la porte des Bannières, dans dix minutes je rentrerai par celle-ci. Me reconnaîtrez-vous ?
– Il suffit d’avoir vu Votre Grâce, répliqua l’officier en s’inclinant.
– Chut !… point de ces mots-là, Seigneur… et de la discrétion, car vous allez tenir en vos mains un des secrets de l’Etat.
Le jeune officier prit aussitôt un air d’importance.
Esteban s’approcha de lui et d’un ton confidentiel :
– Pour voir si vous me reconnaissez, dit-il tout bas, je vous donne ce mot d’ordre. Vous me direz ; Esteban !
– Esteban, oui, Seigneur.
– Et vous ajouterez : Le duc attend au jardin, près de la fontaine des Palmiers.
– Seigneur, il suffit.
– Et sous aucun prétexte, acheva Esteban, vous ne quitterez votre poste avant de m’avoir vu revenir.
– Sous aucun prétexte, Seigneur.
Esteban rentra au palais et se rendit tout d’un temps à la fontaine des Palmiers, où il s’assit à l’ombre d’un lentisque.
Quelques minutes après, un homme enveloppé d’un manteau sombre se présenta à la porte de la Chasse. L’officier, repoussant la sentinelle qui voulait lui barrer le passage, l’introduisit respectueusement.
– Esteban, lui dit-il à l’oreille.
– Après ? riposta le nouveau venu, d’un ton chagrin.
– Le duc attend au jardin, près de la fontaine des Palmiers, poursuivit l’officier en souriant.
– Que le diable l’emporte ! répliqua l’autre.
Il entra et se dirigea vers le jardin du palais, après s’être fait indiquer la fontaine.
L’officier se disait :
– On ne comprend rien à ces comédies politiques. C’est le même homme, et son visage a complètement changé d’expression.
– En avant ! s’écria le bon duc dès qu’il vit paraître le second Esteban ; nous sommes en retard !
Il brisa une petite branche de myrte et la passa à la ganse du feutre de son compagnon.
Celui-ci se laissa conduire le long des allées de buis centenaire. En arrivant sous le péristyle mauresque qui donnait sur les jardins, il dit :
– Je voudrais pourtant bien savoir où je vais, et ce que je fais.
– Tu vas à ta fortune, répondit le bon duc, et tu fais ton devoir.
Esteban eût préféré une réplique plus précise, mais toute son effrontée hardiesse tombait en présence du Medina-Celi.
Les vestibules, du côté du jardin, étaient absolument déserts : le soleil y tombait d’aplomb. Valets et gardiens avaient fui cette torride atmosphère. Le bon duc s’arrêta au pied du grand escalier.
– L’ami, dit-il de sa voix grave et hautaine, je ne te veux point de mal. Tu n’es qu’un instrument. On s’est servi de toi contre moi. A mon tour, je me sers de toi, non point contre mes ennemis, mais contre ceux de mon souverain. Tu seras payé de ton travail et de ton péril.
– Je suis donc en péril, Seigneur, demanda Esteban, qui pâlit.
– Tous ceux qui dorment et tous ceux qui veillent présentement dans l’enceinte du palais sont en péril, répliqua le Medina-Celi : prends cet escalier, le corridor qui le suit te conduit droit à la galerie des Ambassadeurs, au bout de laquelle est l’antichambre royale… C’est là que tu dois te rendre… mais n’oublie point ceci, c’est ton salut : un détachement des gardes du roi veille à l’ombre du cloître qui entoure le patio des Marionnettes, sous la galerie des Ambassadeurs… En passant penche-toi à une fenêtre et appelle l’officier… montre lui cette branche de myrte qui est à ton feutre et répète-lui ces propres paroles : « Hidalgo ! si tu sais la devise qui entoure l’écusson d’azur aux trois éperons d’or, dis-la. » L’officier te répondra : Par aguijar a haron. Tu ajouteras alors : « Que le Seigneur soit avec vous, hidalgo ! Au nom du maître, l’Espagne a besoin de vous ; pénétrez à l’instant même, de gré ou de force, dans l’antichambre du roi. » Va !
Esteban écoutait encore, que le bon duc avait déjà disparu dans le couloir qui tournait l’escalier.
De ce côté, c’était les étuves.
Esteban resta un moment indécis, puis il monta lentement, grommelant à part lui :
– Je suis en danger !… je vais jouer à colin-maillard… appeler les desservidores… me faire assommer par les gens du roi !… Dans quel diable de guêpier m’a fourré ce coquin de Pedro Gil !
Philippe d’Espagne s’éveilla brusquement. Un homme était debout et penché à son chevet.
C’était un enfant, ce roi. Peut-être, au fond, n’avait-il point de méchanceté, car il n’avait point de crainte. Au milieu des passions imbéciles et sanguinaires qui s’agitaient autour de lui, son sommeil était tranquille et son réveil serein.
Il ouvrit les yeux et demanda en souriant :
– Est-ce toi, Gaspar ?
– Votre Majesté a exilé le comte-duc, répondit le Medina-Celi à voix basse.
– C’est juste ! dit le roi, il paraît que Gaspar me trompait… Dieu te garde, Hernan !… Est-ce toi qui est mon ministre ?
Mais, dis-moi, s’interrompit-il, voyant que le bon duc hochait la tête gravement : – ai-je rêvé cela ?… Don Luiz de Haro a-t-il été tué ?… tué par toi son meilleur ami ?
– Vous n’avez pas rêvé, Royal Seigneur… prononça le bon duc avec effort.
– Si bien, s’écria Philippe ; – j’ai rêvé de taureaux… Quelle espada que ce Cuchillo ! je l’aurai à ma prochaine course, dût-il m’en coûter cinq mille réaux de plate !
Il se prit à écouter et demanda tout à coup :
– Qu’est cela ?
Un bruit confus partait du coin de la chambre la plus voisine de la porte communiquant au corps de garde.
– Sire, répondit le bon duc, c’est aujourd’hui que vous allez reprendre en main votre souveraine autorité…
– L’ai-je donc jamais perdue, Hernan ?
– D’autres l’ont trop longtemps exercée à votre lieu et place, Sire.
– Vierges et martyrs ! s’écria Philippe avec un véritable effroi, penses-tu qu’un roi puisse tout faire par lui-même ?
– Tout faire et tout voir, repartit le bon duc respectueux, mais ferme.
– Malepeste ! Perez… mais les ministres…
– Les ministres sont autour du roi comme les lieutenants autour d’un général.
– Cependant, ami…
– Que Votre Majesté daigne m’écouter… On a pénétré ce matin dans sa chambre à coucher pendant qu’elle faisait la sieste… On a bâillonné et garrotté le gentilhomme couché en travers du seuil.
Philippe se mit sur son séant.
Il regarda du côté de la porte.
En voyant les efforts que faisait le familier pour se dégager, il eut d’abord envie de rire ; mais le rouge lui monta au front et il sauta sur ses pieds.
– A-t-on voulu m’assassiner ? balbutia-t-il.
Le Medina-Celi mit un genou en terre.
– Royal Seigneur, répondit-il, quand nous étions jeunes tous les deux, Philippe d’Espagne a été mon rival en amour. Pendant quinze ans les ministres de Philippe d’Espagne m’ont tenu captif dans ma forteresse… Je supplie Votre Majesté de me prêter attention. Ces mêmes hommes qui ont si cruellement persécuté ma vie ont essayé de déshonorer ma mort… Ils ont cherché, ils ont trouvé un malheureux qui me ressemble par les traits du visage.
– Ah ! ah ! fit le roi, dont la curiosité puérile s’éveillait.
– De ce mannequin, poursuivit Perez de Guzman, ils ont fait un duc de Medina-Celi… Ils lui ont mis le poignard à la main… Puis, pour donner plus de vraisemblance à leur comédie infâme, ils ont osé pénétrer dans la chambre du roi, ils ont bâillonné et garrotté le chambrier du roi… de telle sorte que l’histrion chargé de jouer mon rôle puisse être arrêté en flagrant délit…
– Mais toi… objecta le roi, qui semblait intéressé vivement, n’es-tu pas ici pour crier au mensonge ?
Don Hernan ouvrit ses vêtements, et montra sa poitrine toute labourée de récentes cicatrices…
Voici ce qu’ils ont fait, dit-il : aujourd’hui, Sire, ils comptaient achever leur besogne… On faisait disparaître mon cadavre, et l’histrion, convaincu de haute trahison, portait sur l’échafaud le blason dégradé de Tarifa.
– De par tous les saints ! s’écria Philippe, c’est une audacieuse intrigue ! Le comte-duc n’a pas assez d’esprit pour avoir trouvé cela ! Je devine tout, moi ; si j’avais voulu, j’aurais fait des imbroglios de théâtre…
Medina-Celi jaloux, Medina-Celi martyr se vengeait du roi ; quoi de plus vraisemblable ! Allons, Perez, mon compagnon, le sage Salomon n’aurait pas mieux éclairé ces ténèbres. Vive Dieu ! je suis pressé de voir le coquin qui te ressemble… La journée commence bien !… Je m’étais ennuyé hier… Conduis moi, je vais rendre la Justice !
Don Hernan avait tranché d’un coup d’épée les liens qui retenaient le gentilhomme gardien.
Celui-ci ne put rien dire, sinon qu’étant garrotté déjà et bâillonné, il avait vu un homme dont le visage se cachait derrière un masque.
Le roi ne se possédait plus d’impatience. Il voulait voir, il voulait juger.
– Sire, dit le bon duc, les coupables sont en ce moment dans votre antichambre. L’un des capitaines de votre garde, averti par moi, doit y mener sa compagnie, et Votre Majesté ne court aucun danger sérieux… Permettez, cependant, que je passe le premier.
– Passe ! répliqua le roi. Toi, Ruy, va quérir un détachement de nos trabucaires, et don Baltazar de Alcoy, président de l’audience.
– Don Baltazar est au nombre des traîtres, sire, répliqua don Hernan.
– Passe donc !… Quel spectacle !… Je vais produire sur eux l’effet de la tête de Méduse !
Il redressa de son mieux sa taille fatiguée et disposa les plis de son manteau.
– Va, Ruy, reprit-il en montrant au gentilhomme gardien l’issue qui donnait sur la chambre appelée la Toilette ; sors par les étuves, et hâte-toi !… mes trabucaires et l’alcade mayor de Séville !
Sur un signe du roi, équivalent à un ordre exprès, le bon duc ouvrit la porte du corps de garde.
Il s’arrêta pour écouter.
Un silence profond régnait dans l’antichambre dont il n’était plus séparé que par la draperie.
Il souleva la draperie et ne vit d’abord que trois soldats de la garde et un chambrier couché sur les dalles.
Mais à peine eut-il fait un pas dans l’antichambre, qu’une grande clameur s’éleva.
Une demi-douzaine d’autres soldats de la garde sortirent des embrasures des portes et des fenêtres, en même temps que don Pascual de Haro, Alcoy et le connétable de Castille s’avançaient l’épée haute.
– Sauvez le roi, Messeigneurs, et mort à l’assassin ! ordonna Pedro Gil.
Philippe voulut ouvrir la bouche, étonné qu’il était de voir tant de soldats de la garde dont les visages lui étaient inconnus, mais l’almirante Jean Sforce et l’oïdor, passant derrière le bon duc, le saisirent à bras-le-corps en criant :
– Sauvons le roi ! sauvons le roi ! même malgré lui !
Philippe fut enlevé et porté dans sa chambre, dont la porte se referma sur lui.
On l’entendit qui criait derrière les planches :
– Traîtres ! je vous déclare coupables de lèse-majesté. Ouvrez, sous peine de la hache !
Sa voix se perdit bientôt dans la clameur furieuse.
– Vive le roi ! Mort à l’assassin du roi !
Le regard du bon duc, furtif et rapide comme l’éclair, avait compté les assaillants.
Il eut la force de retenir sa main, qui voulait sauter à son épée.
Il eut la force d’éteindre l’éclair foudroyant de sa prunelle.
Il recula. Il mit sa main tremblante et lâche au-devant de ses yeux, en poussant un gémissement de femme. Ses jambes défaillaient sous lui. Le fer de Cuchillo, qui brillait à deux pouces de sa poitrine, s’abaissa.
Trasdoblo, bouche béante, l’examinait, en se frottant les yeux.
– Ce n’est pas le Medina-Celi ! balbutia-t-il.
Le toréador éclata de rire en demandant :
– Faut-il tuer tout de même ?
– Par le diable ! gronda Pedro Gil, ce n’est qu’Esteban.
Ceux qui étaient derrière, des figures de gibet, foulaient et disaient :
– Tue ! tue !
Les dents du bon duc claquèrent. Cuchillo lui ayant asséné un coup de plat d’épée sur les épaules, il chancela et tomba prosterné.
– Que vous ai-je fait, Seigneurs ?… balbutia-t-il ; à quoi vous servira la mort d’un malheureux tel que moi ?
Alcoy, don Pascual et le connétable dirent à la fois :
– C’est ce misérable Esteban !
– Pourquoi nous as-tu quittés ? demanda rudement l’oïdor.
– Comme je passais le dernier au coude de la galerie, répondit le bon duc dont la voix s’étouffait dans son gosier, un homme tout semblable à moi-même m’a saisi par la nuque en posant sa main sur ma bouche…
– Le Medina-Celi !… dit-on de toutes parts.
Et l’oïdor secouant le bras du bon duc :
– Où est-il ?… sur ta vie ! où est-il ?
– Que Dieu ait pitié de moi ! je ne sais pas…
Il y eut un silence plein de frémissements.
Le connétable, Pascual de Haro, Alcoy et l’amirante Sforce s’étaient groupés au milieu de l’antichambre. Le vieux Zuniga était collé à la muraille, les deux mains sur son épée nue. Il avait les yeux hagards et sortis de la tête. Il balbutiait sans savoir qu’il parlait :
– Le roi sait bien si je lui suis fidèle… Voilà vingt ans que je contresigne… Hélas ! hélas ! comment tout ceci va-t-il finir ?
Neuf des bandits déguisés en gardes entourèrent le bon duc. Pedro Gil était au milieu d’eux.
Le dixième, qui n’était autre que Bobazon, restait auprès de la porte principale.
Il regardait de tous ses yeux, cherchant à comprendre et prêt à tirer, de quelque façon que ce fût, son épingle du jeu.
Philippe ne frappait plus à la porte et ceci était une menace.
– Parle, Pedro Gil, dit don Pascual ; c’est toi qui as fait tout ceci ?
Nous sommes sur une mine chargée et prête à sauter, ajouta Alcoy.
– Quelque soit cet homme, répondit l’oïdor du ton dont on prononce un arrêt sans appel, c’est l’assassin du roi. C’est lui qui a garrotté le chambrier de garde… c’est lui qui a pénétré dans la Chambre royale… Nous sommes-nous trompés ? Qui peut songer à punir l’excès de zèle ?… Cuchillo ! un coup au cœur !… et vous, chacun un coup !… Il faut que ce soit un massacre… Ainsi agit l’indignation loyale en face du plus abominable des crimes !
Cuchillo leva son épée, le bon duc ferma les yeux a demi. Trasdoblo, encouragé par son attitude, le saisit à la gorge.
– Mais l’autre… disaient nos hommes d’Etat.
– L’autre, le voici ! prononça tout à coup Bobazon, ouvrant la porte toute grande et livrant passage à Esteban.
– Chargez ! s’écria Pedro Gil avec triomphe, nous sommes sauvés !… Dieu vivant ! sus ! à l’assassin du roi !
Esteban voulut reculer, mais Bobazon, l’épée à la main, était déjà entre lui et la porte. A la voix de l’oïdor, tous les bravi, excepté Trasdoblo, abandonnant le bon duc, s’étaient rués sur le nouvel arrivant.
Trasdoblo n’avait garde de se joindre à ses compagnons.
Le bon duc venait de lui saisir le poignet. Il se redressa tout d’un coup et dégaina. Le boucher tomba, le crâne ouvert et horriblement fracassé.
En même temps, le bon duc se dépouilla de son manteau, et découvrit son brillant costume, tout pareil à celui d’Esteban. Il roula son manteau autour de son bras droit, et s’avança d’un pas ferme, l’épée et la tête hautes, vers le groupe formé par nos hommes d’Etat, que Pedro Gil avait rejoints.
Ceux-ci le regardaient avec stupeur. Et le roi des gueux demandait grâce, disant lui aussi :
– Mes bons seigneurs, que vous ai-je fait ?… Ce n’est pas moi, vous le savez bien, qui suis le duc de Medina-Celi !
Nous ne croyons pas pouvoir raconter autrement que ne le fait la légende andalouse elle-même cet épique combat, livré par Hernan Perez de Guzman, seul, à quinze adversaires, dont cinq étaient des gentilshommes.
Parmi ces quinze combattants, il y en avait plusieurs de redoutables, entre autres Cuchillo, le connétable de Castille, Jean Sforce et l’ancien commandant des gardes.
Les autres étaient des soldats mercenaires habitués au maniement des armes, des gitanos souples comme des tigres et sachant lancer le couteau catalan avec une terrible adresse.
– De par le ciel ! seigneurs, s’écria Pedro Gil, dont les lèvres blêmirent, celui-ci est le duc ! Il n’y a plus ni à reculer, ni à hésiter, faisons justice au nom du roi !
L’oïdor se mit bravement en garde, en seconde ligne cependant, car Jean Sforce et don Pascual étaient tous les deux en avant de lui.
– Bas les armes, ordonna le bon duc, et je vous garantis grâce de la vie, de par le roi !
– Don Hernan, mon noble cousin, dit le vieux Zuniga, j’ai déposé mon épée…
– Reprends-la, ou je t’assomme ! s’écria Pascual de Haro.
– Nous sommes tous unis dans un même dévouement loyal, ajouta Pedro Gil ; don Hernan Perez de Guzman, surpris en flagrant sacrilège, tout ce que nous pouvons vous promettre, si vous rendez votre épée, c’est d’être livré à la justice de l’audience.
– Pitié ! mes bons seigneurs, pitié ! gémissait Esteban qui étouffait, la gorge serrée par la main du toréador.
– Débarrassez-nous de ce coquin ! commanda l’oïdor.
– L’ami, dit le bon duc en se tournant vers le roi des gueux, si tu fais ton devoir, tant mieux pour toi ; le secours doit être proche… Moi, je n’ai pas besoin d’aide ; le temps qu’il me faut, je le prends !
– Vous voyez bien, messeigneurs, que je suis avec vous ! commença le saint d’Antequerre ; cet homme m’avait donné des ordres… Je n’ai pas prévenu la garde du roi…
– Ils sont complices ! dit Pedro Gil, qui fit un signe.
L’épée de Cuchillo brilla ; Esteban poussa un cri sourd et tomba à la renverse. Un instant il se débattit, puis ce fut l’immobilité de la mort.
Cuchillo et ses compagnons revinrent alors vers le groupe principal, tandis que Hadjar, Nombres et plusieurs soldats manœuvraient pour entourer le bon duc.
– Commençons donc le boléro, seigneur, dit celui-ci, qui eut un sourire aux yeux et aux lèvres.
D’un mouvement plus prompt que la foudre, il bondit au moment où les deux gitanos allaient le saisir par les jambes. Don Pascual, le connétable et Jean Sforce le reçurent à la pointe de leurs épées, mais son glaive sonna trois fois pour parades exécutées avec une vélocité prestigieuse, et Joan Sforce tomba sur ses genoux, percé d’un coup profond à la hauteur de la gorge.
Le connétable, homme robuste et lourd se sentit enlevé de terre. Don Hernan l’opposa d’abord comme un massif bouclier à la rapière du toréador, qui fondait sur lui de tout son élan. Le connétable percé entre les deux épaules poussa un hurlement de rage. Don Hernan tourna sur lui-même et précipita ce mort au milieu du groupe principal, qui fut rompu comme par le choc d’un quartier de roc lancé par une machine de siège. Il passa dans le trou, élargi par le redoutable moulinet de son épée, et gagna l’embrasure de la fenêtre la plus voisine de cette banquette qui gardait le nom de Christophe Colomb. C’était le but de sa tactique. Il était là dans une forteresse de trois côtés et ne pouvait être pris que de face. Pendant que nos assaillants étourdis se comptaient, il alla tout d’un temps jusqu’au fond de l’embrasure, et mettant son torse dehors, il cria d’une voix retentissante :
– A moi, mon fils Mendoze !… à moi les amis de l’écusson aux trois éperons d’or !
Sa main gauche avait glissé sous son pourpoint. Il arracha le médaillon donné par Louis de Haro mourant, et le jeta dans la cour des Marionnettes, en disant :
– Qui l’aime, le rapporte.
– Il appelle les desservidores à son secours ! s’écria Pedro avec un éclair de joie féroce ; ne craignez plus rien, messeigneurs, le traître a fait l’aveu de son crime ! Nous combattons pour le roi… notre sang est notre témoin… chacun de ces cadavres nous absout et condamne le parricide… Chargeons, de par le Christ ! et qu’en arrivant ses compagnons trouvent la besogne faite !
Don Pascual et Cuchillo, soutenus par trois mercenaires, se prirent à marcher vers l’embrasure. Le bon duc était prêt. Le jour le touchait à revers et donnait à sa haute taille des proportions héroïques. Il avait cet avantage de voir les yeux des assaillants, tandis que les siens restaient dans l’ombre.
– Tirez aux jambes, enfants ! dit le commandant des gardes ; Spada, à toi le front du taureau ; je me réserve la poitrine : en avant ! Cinq coups furent portés, cinq parés : deux épées de mercenaires volèrent en éclats. Cuchillo redoubla, don Pascual aussi, Alcoy se mit de la partie. Pedro Gil s’agitait comme un démon. Il avait de l’écume à la bouche.
– Estremeno ! disait-il à Bobazon, défends cette porte sous peine de la vie !… Reuben, ouvre l’huis du roi !… Il faut que le roi puisse voir comme nous mourons pour l’amour de lui !… Ferme, Cuchillo !… Courage, don Pascual !… Poussez, poussez ! il est à nous !
Don Bernard de Zuniga, toujours collé au lambris, n’était pas tout à fait oisif, bien qu’il ne prît pas une part effective à la lutte ; il tirait à demi son épée, puis il la replongeait au fourreau, puis il dégaînait encore à moitié, puis encore il rengaînait, selon que le dieu signature lui conseillait la paix ou la guerre : c’était un secrétaire d’Etat bien cruellement embarrassé. Cependant le combat continuait. Don Pascual avait une large blessure à l’épaule, et la tête de Cuchillo saignait par deux plaies. Les mercenaires ne voulaient plus charger, les gitanos tournaient autour des portes.
– Aux couteaux ! ordonna Pedro Gil, qui voyait rouge, et dont les cheveux se hérissaient sur son crâne.
– Cet homme est le démon, grommela un soldat, serrant à deux mains son ventre ouvert.
– Sauve qui peut ! dit un autre.
Le bon duc restait immobile et muet au seuil de son embrasure.
Pedro Gil arracha le couteau catalan de Reuben. Il se mit à l’abri derrière la vaste carrure de don Pascual. Il visa. Le couteau partit en sifflant et disparut tout entier dans les plis du manteau du bon duc.
On vit un tressaillement léger courir par tous ses membres et contracter un instant les muscles de sa face.
– Touché ! cria l’oïdor ; un dernier assaut, au nom du diable ! je vous dis que nous le tenons ! Alcoy, Pascual, Cuchillo et trois des mercenaires s’élancèrent à la fois. Deux gitanos lancèrent en même temps leurs couteaux, qui produisirent un bruit sinistre, en traversant le manteau du bon duc. Celui-ci se redressa plus fier, et tandis que les soldats reculaient en répétant : C’est le démon ! il renversa d’un seul élan le toréador et le commandant des gardes. Alcoy se jeta de côté. Pedro Gil voulut fuir. Le bon duc le saisit aux cheveux, l’enleva de terre et l’écrasa contre les dalles. Puis, se couvrant de son épée, il regagna son poste à pas lents. Pedro Gil se roula, eut un râle, imprima ses ongles sanglants dans la pierre et expira. Un grand bruit se faisait au dehors. Moncade et les trabucaires traversaient au pas de course la chambre du roi. En même temps Bobazon ouvrait toute grande la porte qu’il était chargé de défendre. Mendoze, qui ne le reconnut point, l’écarta d’un coup de pommeau au visage, et Bobazon s’écria en pleurant de joie :
– Pour le coup, ma fortune est faite !… On verra bien que c’est moi qui ai sauvé Sa Majesté !
L’instant d’après, Pascual était sous le genou de Moncade, et l’épée de Ramire s’appuyait sur la gorge de Cuchillo.
– C’est ma dernière corrida ! murmurait ce dernier ; j’ai manqué le taureau, j’ai ce que je mérite !
Philippe se précipita, haletant.
– Par les cinq plaies ! s’écria-t-il en courant droit à Mendoze ; ne vas-tu pas me tuer la meilleure épée de l’Espagne !… Je le préfère a Corrientes, sais-tu ?… arrière, jeune homme !
Mendoze recula, respectueusement incliné. Le roi poursuivit :
– Nous sommes arrivés à temps, quoique ce diable de Perez se soit fait justice lui-même. Nous étions de la même force autrefois.
Il poussa du pied le corps de Pedro Gil.
– Alcade ! dit-il, voici tout ce qu’on vous a laissé : Baltazar de Alcoy, président de mon audience de Séville, et Pascual de Haro, commandant de mes gardes… De par le Dieu vivant ! où est ce vieux traître de Zuniga ?
– Majesté, dit le secrétaire d’Etat, levant sa tête maigre et pâle au-dessus de sa fraise empesée, vous avez la sagesse du fils de David, vous ne me confondrez pas avec ces misérables… Je suis le parent de Medina-Celi… Qu’il ait la première place, je consens à garder sous lui l’expédition des affaires…
Le roi le regarda en riant.
– Tu conserveras la signature, dit-il, pour contresigner l’ordre d’exil qui t’envoie à ton château de la Navarre… Que je ne te voie plus ! Je veux régner !
Pendant que les trabucaires emmenaient don Pascual, Alcoy et le vieux Zuniga, Bobazon pensa que le moment était favorable pour montrer à Philippe la contusion qu’il avait sur la joue.
– Majesté ! commença-t-il, en prenant une pose noble et digne.
– Qu’on me montre le coquin qui ressemble au Medina-Celi ! interrompit le roi avec sa pétulance d’enfant.
Le saint Esteban d’Antequerre était couché dans un coin parmi les morts. Aux dernières paroles de Philippe, il se releva gaillardement, secoua la poussière qui souillait ses riches habits, et s’en vint, le poing sur la hanche, saluer Sa Majesté.
– Regardez-moi, Royal Seigneur, dit-il, sans être déconcerté le moins du monde ; j’ai joué plus d’un rôle en ma vie, ayant été comédien de mon état, et j’ose le dire, comédien distingué… Du diable si je voudrais recommencer la pièce… Ce misérable Pedro Gil, qui a trouvé ici le châtiment de ses forfaits, m’avait donné à choisir entre le bûcher et le titre de duc… Majesté, je vous le demande : à ma place, qu’eussiez-vous fait ?
Le roi écoutait cette harangue, et regardait tantôt Esteban, tantôt le duc de Medina-Celi, qui depuis la fin de la bataille restait appuyé sur son épée.
– De par le ciel ! s’écria-t-il, voilà un amusant bouffon et une miraculeuse ressemblance… Hernan, tu es plus pâle que lui… Je ferai quelque chose pour ce comédien… Approche, Cuchillo ; je te retiens pour ma grande corrida. Qui donc est ce jeune homme ? ajouta-t-il en fronçant le sourcil.
Son doigt tendu désignait Mendoze.
– Si tu avais tué Cuchillo, capitaine, reprit-il rudement, tu aurais eu affaire à moi.
– Sire, dit le bon duc, dont la voix sembla tout à coup altérée, ce jeune homme est le fils de don Louis de Haro, comte de Buniol, et de dona Isabel d’Aguilar.
Les deux mains de Moncade saisirent la main de Mendoze.
– J’étais votre ami avant de savoir que nous étions cousins, Seigneur, dit le marquis de Pescaire.
– Ah bah ! fit le roi. Mystère !… péripétie !… si notre poète Calderon était du voyage, il ferait ample moisson, ce matin. Eh bien ! Louis de Haro, marquis de Buniol, ton père était notre ami… Baise notre main, si tu veux, et ne t’attaque plus à Cuchillo.
Bobazon ouvrait des yeux énormes.
– Sire, reprit le bon duc, je désire entretenir Votre Majesté.
– Pourquoi non, Hernan ? n’as-tu pas ton franc parler ?… Nous causerons ce soir.
– Il faut que ce soit sur le champ, Sire.
– Sur le champ, vive Dieu ?…
– Ce soir, Royal Seigneur, il serait trop tard.
– Pourquoi cela, duc ?
– Parce que mes minutes sont comptées, Sire. Je suis blessé à mort.
Le roi pâlit. Il y eut parmi l’assistance un mouvement de stupeur, puis d’incrédulité. Cet homme qui parlait de blessure mortelle était droit et fier comme un chêne. Mendoze et Moncade avaient fait ensemble un pas vers le bon duc. Celui-ci les éloigna de la main. Il se pencha à l’oreille du roi, qui s’était approché tout ému, et qui disait :
– Tu rêves, duc, ou tu veux m’effrayer ?
– Sire, murmura don Hernan, dont le front blêmissait de plus en plus et qui avait de la sueur aux tempes, vous avez entre vos mains l’avenir de cet enfant et celui de ma fille. Ils s’aiment, vous seul au monde savez comment don Louis mort, ce noble sang serait entre eux comme une barrière.
Philippe l’interrompit d’un geste hautain et grave.
– Nous vous engageons notre parole royale, Hernan, dit-il ; ce secret mourra en nous.
– Soyez béni, Sire, dit le bon duc qui toucha la main du roi de ses lèvres et reprit :
– Approche maintenant, mon fils Mendoze !
Ramire ayant obéi, Medina-Celi appuya ses deux mains croisées sur son épaule. Les orbites de ses yeux se creusaient. Son front et ses joues se couvraient de plaques livides.
– Don Louis, prononça-t-il avec solennité, don Louis de Haro, tel est ton nom, je le jure devant Dieu, moi qui vais mourir, tu portes ton écusson sur ta poitrine. Ton père était un noble homme. Nous étions frères tous deux par le cœur, et mon dernier souhait est que nous soyons réunis dans la même tombe… Je te donne, avec dona Isabel, ma fille, mes biens, mon nom et mon titre de duc !… Tu es vaillant, sois fidèle !
Mendoze sentait plus lourd à chaque instant le poids qui pesait sur son épaule. A l’entour de cette scène, les assistants faisaient un grand silence.
– Don Louis, poursuivit le bon duc, il est une chose que je retire de mon héritage. Ne touche pas à la devise de Perez. Je suis le dernier fils de Tarifa : j’emporte mon cri de guerre dans la tombe… J’en ai acquis le droit, car j’ai donné au roi ce qu’on ne doit qu’a Dieu.
Il prit son épée, dont il baisa la croix à trois reprises, puis il tomba de son haut tout à coup, sans pousser un cri, sans rendre une plainte. On écarta les plis de son manteau, ainsi que les revers de son pourpoint. Chacun put voir trois lames catalanes piquées dans sa poitrine. L’épée ne l’avait point touché. Le couteau de Pedro Gil s’enfonçait jusqu’au manche, à quelques lignes au-dessus du cœur.
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