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Chapitre 1 Un cœur brisé

— Quelle majesté dans le cours de notre beau fleuve ! Regarde ces flots qui se tordent comme des serpents. Ce spectacle me cause une espèce d’effroi. Je n’aime plus assister à ces spectacles de la nature, à la fois si tristes et si imposants ; mon esprit devient sombre. Je pense à ces nombreux vaisseaux que les vents poussent sur les écueils, aux matelots que recouvre la vague écumante, aux veuves, aux orphelins… et puis, cela me rappelle d’une manière si vive, si poignante, le jour où Florian s’embarqua pour aller… je ne sais où !… Il me semble le voir encore quitter si tristement la maison, se soutenant à peine sous le poids de l’angoisse, de grosses larmes ruisselant le long de ses joues !… Nous avions justement la brise qui souffle aujourd’hui. Hélas ! pourquoi nous avoir promis des années de bonheur ? Pourquoi m’avoir dit que, à son départ, la paix du ciel calmerait mon âme agitée ? Pour récompense de mon obéissance aveugle, je ne trouve qu’amertume et que remords ! Ô prêtres, votre mission était de répandre la semence de la justice et de la paix, et vous n’avez brandi que les tisons de la discorde ! Vous deviez encourager un amour légitime et pur, mais vous avez préféré attiser la haine dans les cœurs ; et, loin d’avoir un saint respect pour les vertus chrétiennes, vous avez rampé comme des vers aux pieds de l’homme vertueux, afin de flétrir sa réputation. Ô prêtres, est-ce ainsi que vous suivez les pas du Sauveur ?…

La voix d’Adéline se tut après cette véhémente apostrophe. Son visage, légèrement coloré, conservait à la fois une expression de mépris et de douceur. Son jeune frère Bruno, qui l’accompagnait à la promenade au bord du fleuve, fut étrangement surpris de ses dernières paroles.

— Pourquoi insultes-tu, dit-il, des hommes que notre mère nous a appris à vénérer, des hommes pleins de dignité, et qui disposent d’un grand pouvoir ?

— Du pouvoir, c’est vrai, ils en ont ; mais s’ils avaient un peu de dignité, m’auraient-ils arraché mon mari ?

— Ton mari était protestant ; c’était un de ces êtres vils que notre curé a mille fois maudits ; et toi, la fille honnête d’un catholique, toi que notre mère a vouée dès ton enfance à la sainte Vierge, tu ne pouvais demeurer plus longtemps avec lui !

— Tu te trompes, Bruno ; je ne suis pas meilleure que Florian. Fille d’une race déchue, j’habite une terre maudite où le souffle du péché m’a ternie tout comme une autre. D’ailleurs, puisque l’on voulait persécuter mon mari, susciter la haine entre lui et ma famille, était-il convenable de consentir à notre union ? Le prêtre ne devait-il pas s’y opposer de toutes ses forces ?

— Tu n’as jamais bien saisi, je crois, le plan de notre mère. Si j’ai bonne mémoire, le voici en deux mots : « Je n’aime guère, nous disait-elle un soir, qu’Adéline épouse un hérétique ; mais, voyez-vous, M. le curé m’a donné de bons conseils. Premièrement, Florian Cimon adore ma fille : pour lui plaire il est capable de tout ; il a déjà même consenti à se laisser marier par M. Nicette. « C’est un rat tombé dans le piège, » m’a dit ce brave curé, « une victime arrachée à l’enfer, un ami de plus, un ennemi de moins. Luther y perd. » Après tout, notre sainte mère l’Église sait bien ce qu’elle fait. Et puis, ma fille exercera une heureuse influence sur le cœur de son mari ; je l’ai élevée selon l’Église ; le couvert lui a formé le cœur. L’homme se soumet aisément au joug que lui impose la femme ; la femme, à son tour, se glorifie d’être l’humble servante de son confesseur. Sa mission est délicate ; elle n’en est pas moins le saint pilier de la religion romaine, et les successeurs des apôtres n’ont jamais méconnu cette importante vérité. De plus, continua notre mère, comme il faut tout prévoir dans ce monde, M. le curé m’a parlé, en cas de rébellion de la part de Florian, de certains moyens propres à dompter les infidèles. C’est énergique, mais c’est sûr… » – Tu le vois, ma sœur, nos parents n’ont pas agi à la légère. Tout a été prévu, et puisque ton mari n’a jamais voulu abandonner son infâme religion, ne devait-il pas partir ?

— Oui, mon frère, il était urgent, après avoir conduit la victime sur l’autel du sacrifice, de lui percer le cœur avec le couteau béni du prêtre.

— Adéline, tu as certainement bu à la même coupe empoisonnée que ton mari, tu t’égares. Médire de nos prêtres, c’est médire de l’Église, de Dieu même ; c’est se précipiter dans l’erreur ; c’est courir droit à l’enfer.

— Je ne m’égare pas ; la vérité a lui devant mon âme (sic)… Je voudrais la suivre… Mais voici M. Nicette qui s’avance avec maman… Je crains toujours la rencontre de cet être perfide. Je suis si faible !… Frère, retournons au moulin.

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