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Chapitre 2 La maison du coteau

La maison du coteau n’était pas des moins bien situées. Coquettement assise au sommet d’un rocher, on pouvait distinguer de loin sa cheminée au milieu du toit, ses pignons blanchis et ses contrevents rouges. Tout à côté, un vieux moulin à vent, en forme de cylindre, au toit conique, étendait ses longues vergues comme quatre bras décharnés.

Du coteau, le coup d’œil était charmant. Le Saint-Laurent roule, majestueux, son flot rapide à travers de nombreux îlots qui ressemblent à des bouquets de verdure jetés au milieu des eaux profondes. Une flotte de navires de toutes dimensions sillonne sans cesse sa surface mobile et offre aux yeux du riverain mille scènes variées. Au nord, les sapins et les mélèzes forment comme un cordon noir à l’horizon. D’un côté de la maison s’étend le jardin, de l’autre le verger. Les prunes du père Brunel étaient délicieuses.

Ce ravissant paysage n’était pas la seule chose qui donnât au coteau un cachet particulier. Il y avait là un intérieur qui plaisait à tout le monde : chez le père Brunel on se sentait libre comme on l’est au foyer du plaisir, de la gaieté bruyante et folle. On y jouait aux cartes, et presque toujours à l’ancien jeu du major ; on y chantait les chansons nouvelles sur les airs rebattus du temps jadis ; on lançait un mot par-ci, un mot par-là, dans le but de faire rire et de paraître spirituel. Si les convenances le permettaient, on jasait la fille de la maison, Mlle Adéline. C’était surtout le dimanche après-midi que le coteau revêtait cette physionomie joviale. Pendant la semaine, avait lieu un autre genre d’amusement.

Le meunier était grand causeur. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, et retenu bon nombre d’anecdotes assez piquantes. Au loin, il était connu sous le sobriquet du Grand Conteur. Aussi, presque tous les soirs, la maison était remplie de visiteurs.

— Père Brunel, réclamait l’un, un conte, un long ; je vous ai apporté une bonne torquette de tabac,… oh ! par exemple, du fameux ; c’est du vrai canaïen, celui-là !

Alors, chacun se casait de son mieux ; le vieillard prenait place au milieu du groupe et le récit commençait. C’étaient je ne sais quelles histoires bouffies de merveilleux, assaisonnées de quelques grains de gros sel et que relevait un trait de malice à l’adresse du curé, un coup de dent pour la femme, un trait scandaleux, etc.

À voir cette vieille tête grisonnante, régalant son auditoire d’une fiction épique ou d’un récit grivois, on aurait dit un troubadour au milieu d’une société féodale.

Au Canada s’est conservé, peut-être plus qu’en France, ce vieil esprit gaulois, mélange de naïf et de piquant. Il y a encore là comme un souffle de l’ancien temps. On lit peu, mais on raconte beaucoup, et les populations trouvent dans tous ces récits une espèce d’aliment à leur curiosité et à leurs besoins intellectuels.

Hâtons-nous de dire que le père Brunel était bon catholique. Il se faisait un scrupule de manquer la messe. Sa femme jeûnait le carême durant ; l’eau bénite croupissait dans un énorme flacon pendu à la tête du lit, et les rameaux jaunissaient dans toutes les chambres de la maison, au moulin et même à la grange. Cela préserve du tonnerre, au dire des honnêtes gens. On pouvait voir aussi le chapelet à gros grains noirs, accroché à la muraille ; la statue de Marie, dans une petite niche près de l’horloge, et plusieurs images de saints et de saintes agraffées à la cloison.

Tant de pieux objets ne devaient-ils pas éloigner le malheur de la maison du meunier ? La suite de ce récit nous l’apprendra. Toujours est-il qu’un dimanche après midi, s’était glissé, avec les jeunes gens qui fréquentaient le Coteau, Florian Cimon, garçon probe, modeste, et d’une éducation distinguée.

La présence de cet étranger avait saisi au cœur toute la famille Brunel. Il n’y avait assurément rien dans la conduite de Florian qui effarouchât personne ; mais ses opinions religieuses, son protestantisme étaient choses monstrueuses ; le curé, M. Nicette, avait fulminé de si terribles anathèmes contre ces sectateurs maudits de la Réforme, surtout depuis que l’on avait ouvert une école évangélique à quelques lieues de sa paroisse !

Ce qui troubla le plus le père Brunel et la vieille Marguerite, sa femme, ce fut de voir le jeune Cimon lier conversation avec Mlle Adéline, qui sortait à peine du couvent.

L’après-midi fut extrêmement pénible pour les deux vieillards.

Le lundi, de bon matin, la meunière se fit conduire au presbytère et raconta à M. le curé l’événement de la veille.

En prêtre habile, M. Nicette jugea bon de jeter l’hameçon du côté de Florian.

— Il est venu le dimanche chez vous, dit-il ; c’est preuve qu’il ne tient guère à sa religion maudite. Les vrais disciples de Luther sont scrupuleux à l’égard du sabbat. De plus, il aime votre fille ; c’est affaire gagnée, elle saura le ramener dans le bon chemin !

La femme Brunel retourna au logis, entièrement rassurée.

Le soir, agenouillée devant une croix de bois noircie et rongée par le temps, elle défila deux fois son chapelet. Le meunier s’endormait au bruit monotone de cette prière latine. Dès qu’il se mettait à ronfler, sa femme le rappelait au devoir en lui criant :

— Comment, Exavier, tu dors !… Et toi, Adéline, pourquoi ne réponds-tu pas ? Ave, Maria, gratiâ plena, etc. ; et la famille répondait : Sancta Maria, etc.

Les conseils d’un homme habile et perfide avaient calmé l’agitation qui fermentait au sein de cette famille ; quelques paroles inintelligibles, confiées à deux bouts de lattes mises en croix avaient procuré une espèce de repos à ces âmes si cruellement abusées.

Ah ! quand les superstitions s’attachent au cœur, elles le dépouillent étrangement de ses plus belles qualités, de ses plus nobles attributs.

« La religion romaine, nous dit un livre célèbre au temps de la Ligue, est le breuvage qui nous endort comme un opiat bien sucré et qui sert de médicament narcotique pour stupéfier nos membres, lesquels, pendant que nous dormons, nous ne sentons pas qu’on nous les coupe pièces à pièces, l’un après l’autre, et qu’il ne restera que le tronc qui, bientôt, perdra le sang et la chaleur de l’âme par une trop grande évacuation. »

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