Chapitre 12 Le dernier coup
Le soleil venait de rouler comme une boule de feu de l’autre côté de l’horizon ; les dernières notes des oiseaux s’échappaient des buissons ; le ciel était calme et l’air embaumé. À ce moment, un étranger passa devant le perron du père Rochette, suivit le petit sentier de la prairie et s’arrêta en face de l’antique moulin que nous connaissons tous. Son cœur battait bien fort ! Une profonde émotion était peinte sur son visage.
— Encore un qui examine le moulin de Brunel, se dit le père Rochette ; ça attire bin du monde cette vieille bâtisse.
Après une courte pause, l’étranger se dirigea vers la porte du meunier et frappa plusieurs coups… point de réponse. Impatient, il ouvre… personne, il entend gémir et court à la chambre d’Adéline.
— Oh ! Florian !… Florian !… cria la jeune femme ! Et elle retomba évanouie.
Rongé d’ennui, le fils Cimon avait quitté les États-Unis depuis plusieurs mois afin de se rapprocher du meunier. Il espérait revoir sa femme et son enfant ou du moins entendre parler d’eux. Dans ce but, il faisait de fréquentes promenades aux environs du Coteau, ayant toujours le soin de dissimuler sa présence. Un jour, il poussa sa visite à deux milles de l’endroit. Une famille anglaise chez laquelle il entra, lui apprit que la fille du meunier se mourait, grâce à l’odieuse persécution de M. Nicette. Cette triste nouvelle le fit tressaillir comme un coup de foudre. L’affection se réveilla dans son cœur plus puissante que jamais. C’est alors qu’il prit la résolution de revoir sa femme.
Les premières émotions passées, et Adéline revenue à elle-même, il y eût un spectacle touchant au sein de la famille du Coteau. Épanchements, larmes, baisers d’affection, tout fut mis en œuvre pour fêter le retour du proscrit. La mère Marguerite même, entraînée par un élan d’espérance, voulut réciter le chapelet afin de remercier Marie d’une si bonne aubaine.
Les heures coulent vite lorsqu’on est heureux. Il était très tard quand Florian proposa d’aller au lit. Adéline avait puisé une force étonnante durant ces heures d’excitation. Elle n’avait point sommeil. Cependant, le lendemain matin, lorsque le docteur fit sa visite, il la trouva extrêmement faible.
— Imprudent, dit-il au fils Cimon, vous avez faili tuer votre femme.
— Et comment, M. le docteur ?
— Ne savez-vous pas que si la souffrance brise un cœur faible, une joie trop vive peut en faire autant ! Vous avez veillé trop tard hier… Il y a réaction. Il faut être prudent, M. Cimon.
Après la visite du docteur, la mère Marguerite monta dans sa chambre, s’habilla à la hâte et descendit :
— C’est aujourd’hui dimanche, dit-elle ; je vais à la messe, Florian aura bin soin de sa femme.
— Tu ferais mieux de rester écite, répondit le meunier ; je suis sûr que tu n’apporteras rien de bon de l’église.
— Cré-tu que je vais manquer la messe par ma faute ? J’y vas… Et décrochant son gros chapelet du mur, elle se hâta vers l’église. Elle ne se doutait pas, la pauvre esclave, que le père Rochette l’avait devancée, et qu’avec de longs commentaires, il avait raconté à M. Nicette tout ce qui s’était passé, la veille, au sein de la famille Brunel.
M. Nicette avait pour devise : Soumets-toi ou péris. Les habitants du Coteau ne voulant pas se soumettre étaient donc voués à la haine, au mépris et à la destruction. Cela ne faisait pas l’affaire de la vieille Marguerite qui, nous le savons, tenait fort à l’estime de son curé. Ce dernier la connaissait de longue date ; il la savait capable d’obéir jusqu’à l’infamie, jusqu’au crime, si on la prenait par le côté religieux. Dès qu’il monta en chaire, il y eût comme un frémissement dans l’auditoire. En voyant la figure allongée et blême du prédicateur, les gens se disaient : Il y a une grosse colère là-dessous.
Le banc du père Brunel se trouvait justement dans la rangée en face de la chaire. Après les cérémonies d’usage, M. Nicette, dardant ses deux grands yeux sur la mère Marguerite, s’écria avec un geste effrayant :
— Retro, Satanos ; arrière, satan ! Telles seront, mes très chers frères, les paroles de notre texte. Alors le curé repassa les différentes phases par lesquelles « une famille impie » avait déshonoré l’Église et tenté Dieu, et à chaque instant il lançait à ses paroissiens son énergique « Retro, Satanos. » Le sermon fut étincelant de verve et de haine. La position était nettement tranchée. Il fallait fuir l’ennemi ou périr avec lui. Le Coteau devenait un gouffre affreux, la porte de l’enfer. Malheur à qui irait s’y précipiter.
Au sortir de l’église, la meunière fut accueillie avec dédain. Elle devint même, pour les « benoîtes âmes, » un sujet d’épouvante.
La pauvre femme, folle de douleur, courut à la sacristie, se jeta aux genoux du prêtre et se répandit en supplications.
M. Nicette la rudoya :
— Vous êtes une hypocrite… L’Église ne vous doit aucun ménagement, aussi longtemps que vous ne serez pas purgée de l’hérésie.
— Hélas, mon très cher père, que faut-il que je fasse ?
— Chasser le démon de chez vous, et forcer votre fille à l’obéissance. À ces conditions seulement vous obtiendrez l’absolution.
La pénitente retourna au Coteau avec une idée fixe et bien enracinée. Il fallait que ce pénible drame finît. Rien d’ailleurs, n’aurait brisé cet élan aveugle que comprimait le cœur de la vieille fanatique. Elle ne réfléchissait jamais aux conséquences qui pouvaient découler de telle ou telle démarche. L’Église avait parlé et c’était suffisant. Quand le ciel s’ouvre, l’homme doit fermer les yeux, et le ciel, pour une foule de papistes, c’est le prêtre.
Un peu avant de gravir le Coteau, la meunière rencontra le docteur.
— Que pensez-vous de ma fille, dit-elle ?
— J’ai bon espoir qu’elle se guérira, si M. Cimon demeure avec elle.
— Oui, mais il faut qu’il parte. C’est honteux, voyez-vous ; impossible de faire son salut.
— Je vous défends de parler de ces choses à votre fille ; vous la tuerez. Si j’ai un conseil à vous donner, ne vous laissez pas trop influencer par le curé. Il est raide et passionné.
— Apprenez, M. le docteur, que je connais mes devoirs en religion. Cela ne vous fait rien à vous de ne pas faire vos pâques… J’ai mon idée, M. le docteur, et j’entends pas qu’on se mêle de mes affaires.
Le docteur réprima un mouvement de colère et s’éloigna. Il était loin de s’attendre à la scène qui devait se dérouler au Coteau.
À peine la vieille Marguerite fut-elle arrivée, qu’elle commença par pleurer, se lamenter et insulter Florian.
— Tu devrais bin te mordre la langue, lui dit alors le père Brunel, je t’avais bin dit de ne pas aller à l’église.
— Ah ! pauvre innocent 1, je sais bin que sans moé tu changerais ta religion, t’as d’la chance de m’avoir… Toé, t’as pas d’honneur à cœur. Ose donc sortir demain, et tu voiras qu’on choulera les chiens après toé.
Tout en lançant ces paroles amères au cœur du vieillard, la meunière avait franchi la porte de la chambre d’Adéline ; son visage enflammé, ses petits yeux enfoncés dans leur orbite, les traits contractés de sa figure, tout en elle était effrayant. À force de haine et d’aveuglement, elle devenait le portrait vivant de l’Église papale, cette fille de la superstition dont les rides et la décrépitude immortalisent les infamies ; elle était là, la représentante d’un pouvoir fatal dont l’action flétrit et tue les peuples. C’était les foudres de Rome tombant sur le front pâle d’une mourante. Adéline était pleine d’angoisse.
Elle regardait sa mère avec de grands yeux suppliants. Mais la meunière ne voyait rien. Dans son cœur s’agitait le prêtre ; et le prêtre devait frapper le dernier coup. L’orage éclata. Ce fut un flot de menace, d’injures, d’imprécations, tout ce que la haine, enfin, peut produire de plus amer. La pauvre Adéline étouffa sous le poids de cette épreuve. Un long sanglot déchira sa poitrine. Florian accourt suivi du père Brunel, une lutte s’engage et la meunière est chassée de la chambre… Hélas ! deux heures après cette scène honteuse, elle y retournait, mais c’était pour pleurer sur le cadavre de sa fille !…
Quelle victoire pour l’Église !… La victime est là !… Les larmes coulent !… Les douleurs sont cuisantes !… Les cœurs sont brisés et la vie est pâle comme un linceul ! Il y a maintenant un fond d’amertume dans l’âme de Florian, comme dans celle du meunier, qui ne s’épuisera qu’au tombeau… Jubile, ô prêtre de Rome ! ta tâche est dignement accomplie, tes ennemis souffrent, ta haine est assouvie, ou du moins elle pourrait l’être !
Le lundi, de bon matin, la vieille Marguerite se fit conduire au presbytère. La souffrance l’avait brisée.
— Ah ! dit-elle au prêtre, en sanglotant, j’ai fait mourir ma fille.
— Comment !… que dites-vous !… Votre fille est morte !…
— Oui, mon père. Pour vous obéir, je lui ai parlé sérieusement… son mari est entré… une dispute… Elle est morte…
Les larmes coulaient brûlantes sur les joues amaigries de la meunière.
— Calmez-vous, ma chère, calmez-vous. L’auteur de ce meurtre, c’est l’infâme hérétique ; vous n’êtes point coupable. Ne vous l’ai-je pas dit cent fois : Il vous donnera du trouble… chassez-le. Vous vous y êtes pris trop tard.
— Oui, mon père, je le vois bien.
— Et qu’avez-vous fait de l’enfant ?
— Je vous l’amènerai, mon père.
— Dieu vous bénisse, femme fidèle ! Les grandes saintes ont toujours enduré de grandes douleurs. Reposez-vous sur le sein de Marie, ce vrai refuge du pécheur, cette consolatrice des affligés. Je suis assuré qu’elle voit vos larmes et qu’elle sourit à votre noble action. Quant à Florian, il est bien damné, soyez-en sûre.
Les funérailles eurent lieu le mardi. Le prêtre, profitant de la circonstance, montra la nécessité d’obéir à l’Église. On est toujours puni, dit-il, quand on est revêche au commandement de son curé. Qui médit du curé, médit de l’évêque ; qui médit de l’évêque, médit de l’archevêque ; qui médit de l’archevêque, médit du pape, et qui médit du pape, médit de Dieu. Vous avez aujourd’hui un exemple frappant sous les yeux. La mort de cette infortunée est l’horrible fruit de la désobéissance à l’Église.
Florian frémissait de rage et de douleur à chaque assertion criminelle du prêtre. Ce service fut un long martyre pour lui. Au cimetière il laissa tomber une dernière larme sur la dépouille de celle qu’il aimait et pressant son jeune enfant sur son cœur, il le conduisit chez la famille anglaise dont nous avons déjà parlé. Il savait que le prêtre ferait un suprême effort pour le lui arracher et il voulut ainsi le soustraire à ses odieuses poursuites.
· · ·
Trois mois après la mort d’Adéline, Florian retourna au Coteau. Il trouva un vieillard mélancolique et sombre. Les traces d’un chagrin profond se voyaient sur son front chauve. En retrouvant son beau-fils, un triste sourire erra sur ses lèvres. On aurait dit un souffle de vie passant sur un cœur glacé. Et puis ses yeux se remplirent de larmes. Il serra avec tendresse la main que lui tendit le fils Cimon.
La mère Marguerite était plus bigote que jamais. Son regard devint farouche à la vue de Florian.
— Fuis, fuis loin de nous, maudit protestant, cria-t-elle.
— Je voudrais reprendre ce qui est mien, madame.
— Voici la clé de ta chambre, répondit le meunier.
En faisant ses malles, Florian trouva dans un tiroir, une petite Bible et un Nouveau-Testament. Sur un feuillet blanc était écrit : « Pardonne-moi… Prends soin de notre enfant, mille baisers de ta femme repentante. »
Lorsqu’il voulut partir, il ne vit dans la maison que le père Brunel.
Lui prenant la main, il lui dit : Au revoir, brave vieillard.
— Où ? demanda celui-ci en pleurant.
— Dans le ciel, mon père, et il l’embrassa.
Au pied du Coteau, il rencontra le jeune Bruno.
— Tiens, lui dit-il, voici un dernier souvenir de ta sœur : Promets-moi de lire ce livre, et tu seras heureux.
Le père Rochette, assis sur son perron, regardait passer les gens.
— Ah ! tiens ; c’est vous, M. Cimon.
— Oui, M. Rochette.
— Et ousque vous venez ?
— De chez le voisin, M. Rochette !
— Ah !… Et ousque vous allez ?
— En avant, comme vous dites quelques fois, M. Rochette.
— Ah !…
— Et j’aime à vous dire, M. Rochette, que je vous pardonne tout ce mal que vous m’avez fait.
Arrivé au bateau qui devait le conduire à Montréal, Florian se déroba dans un coin et, prenant son crayon, il écrivit sur son carnet : La vie du plaisir m’a perdu. L’indifférence m’a désarmé en face du combat. Dans mes veilles et mes larmes, je n’ai pas senti les forces que donne l’Esprit de Dieu. Mes reins n’étaient pas ceints de la vérité et voilà pourquoi la route de mon existence est jonchée des débris de mon bonheur. Partout des souffrances, des pleurs amers, des lambeaux de mon âme laissée aux épines du péché !… De plus le tombeau d’une épouse… et le cri d’un orphelin…
Florian pleura de nouveau. Un peu avant d’arriver au port, il ouvrit le Nouveau-Testament d’Adéline, le feuilleta longtemps. La femme avait jeté ça et là quelques remarques et souligné plusieurs versets. Dans une des épîtres de St. Paul, il vit, doublement marqué au crayon, un passage qui lui parut d’une vérité terrible : Ne portez point un même joug avec les infidèles.
En marge, quelqu’un avait écrit : Tu n’as pas obéi.
q
1.Parti clérical.
1.Terme par lequel les papistes expriment leur mépris pour les protestants.
1.Simple d’esprit.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.