‹ La maison du coteauChapitre 11 sur 12 · Chapitre 11 Le couvent ou la mort

Chapitre 11 Le couvent ou la mort

Le nouvel an dans la plupart des campagnes du Bas-Canada peut être considéré comme une fête à Bacchus. À peine le glas de l’année expirante est-il sonné que des groupes se forment, lesquels vont de maison en maison et reçoivent pour étrennes un beigne et un plein tumbler de whisky. À sept heures du matin, tout le monde est gris. À huit heures il s’en trouve le quart qui sommeille sous l’influence des vapeurs alcooliques ; à neuf heures, quelques personnes caracolent encore par les chemins.

— Et, où allez-vous donc, père Rochette ?

— À la messe, à la messe ! En se détournant, le vieillard perd l’équilibre et pique un plongeon dans la neige. On le ramène à la maison ; il dort comme une bûche jusqu’au midi, et lorsqu’il se réveille il demande de l’eau et du savon pour se faire la barbe afin d’aller à la messe.

Nous ne voulons parler ici ni des injures dont on saupoudre quelquefois les compliments de la saison, ni des chansons grivoises, ni des coups de poing qui s’impriment soit sur un œil, soit sur une joue. Quand on sacrifie au roi Alcool, on n’est pas si scrupuleux et il est nécessaire qu’il se mêle quelques gouttes de sang aux tonneaux de whisky.

Peut-être nous accusera-t-on de tracer un tableau fantaisiste de notre peuple. Cependant, nous pouvons affirmer que toutes ces scènes se sont renouvelées bien des fois sous nos yeux ! Il faut bien s’amuser, nous disent les braves campagnards. C’est une vieille coutume de boire et, à la religion comme à la tradition de ses pères, on y tient. Ne pas commencer l’année en faisant la guerre aux garaffes serait de mauvais augure.

Au Coteau, cependant, les choses s’étaient un peu modifiées, ce jour-là. Le père Brunel était triste ; sa belle tête grise s’inclinait sur sa poitrine comme s’il eût voulu cacher le stigmate du déshonneur. La mère Marguerite préparait le dîner tout en maugréant contre tout le monde. Le jeune Bruno, revenu du collège pour passer ses vacances au Coteau, trouvait fort peu d’agrément avec ses parents. Il avait hâte de retourner à ses études. Adéline, plus malheureuse que jamais, pleurait dans un coin de sa chambre. Après quelques instants d’un silence lugubre, le vieillard se leva, et s’approchant de sa fille, il lui dit :

— Adéline, écoute ! aimes-tu tes parents ?

— Oui, mon père.

— Tu sais, je suis dénoncé du haut de la chaire comme un homme dangereux. Notre famille est maudite ; tous les gens nous fuient ; les enfants se moquent et rient de ton vieux père. Si je passe dans le chemin on me crie : Suisse, suisse,… 1 chien de protestant ! C’est rude pour un homme de mon âge ! De plus, je vais mourir bientôt et comment aller au ciel sans l’amitié de M. le curé ?

— Cher père, vous savez bien que ce n’est pas l’amitié d’un homme qui vous ouvrira le ciel.

— La chose est possible, mais ne dois-tu pas procurer la paix à mes vieux jours ? Tu peux le faire en te soumettant. Retourne au couvent, mon enfant, et tout rentre dans le silence.

— Le silence n’est pas la paix. Vous pouvez, par mon obéissance, reconquérir l’estime de l’Église, mais aurez-vous l’âme tranquille en pensant que votre Adéline s’étiole, se meurt, entre les quatre murs d’un couvent ?

Le père Brunel ne répondit rien. La vie des recluses ne lui semblait guère enviable. On avait beau lui dire qu’elles pouvaient gagner le ciel sans sortir de leur chambre, il ne le croyait pas.

Au Moyen-Âge, on disait d’elles qu’elles sortaient du monastère comme elles y étaient entrées : cadavres. N’en pourrait-on pas dire autant de ces cohortes de moines et de nonnes dont on mutile le cœur et l’esprit et qui remplissent les couvents de nos jours ?

— Tu partiras demain, ordonna la vieille Marguerite. J’ai prévenu M. Nicette. Tu dois expier tes fautes au couvent. Je ne souffre aucune réplique, ajouta fermement la meunière. Tout est préparé pour le voyage. M. Nicette aura même la bonté de t’accompagner… Maintenant que l’affaire est arrangée, mangeons.

Ce ton impératif et plein de cruauté, fit frissonner la jeune mère. Prenant le petit Charles dans ses bras, elle se renferma dans sa chambre et chercha à se rendre compte de sa position. Le couvent, c’était l’odieux pour elle. Quand un cœur s’est senti vivre, ne fut-ce qu’un instant, il ne renonce pas facilement à la liberté, il faut l’en arracher. Et puis, est-il naturel de priver une mère de son nourrisson ? Je sais que dans l’intérêt de la religion, le prêtre s’arroge ce privilège, mais qui le lui donne ? Son orgueil froissé sans doute. L’orgueil est un dieu fanatique et sans cœur auquel le pharisien de Rome sacrifie très souvent. Au fond, le romanisme ne vit que d’actes contre nature ; se détachant de Dieu, il a souillé l’âme humaine.

De quel côté que se tournât Adéline, elle ne voyait partout que l’esclavage : le couvent ou le toit paternel. L’abîme tout autour et la malédiction planant sur elle. Elle aurait pu répéter avec le poète et,

Cependant il faut vivre encore,

Dormir, s’éveiller tour à tour

Et traîner d’aurore en aurore

Le fardeau renaissant du jour.

Ah ! si Florian eût été là ; si un ami quelconque l’eût aidée d’un conseil ! Mais seule et le cœur gonflé de larmes, Adéline se souvint du Nouveau-Testament laissé par son mari ; elle le prit et lut ces paroles : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » Je pleure, dit-elle, et qui me consolera ? La vie est bien énigmatique. Le bonheur se nourrit-il de larmes ? La douleur est-elle le roc sur lequel repose la paix ? Elle continua sa lecture : « Heureux ceux que l’on persécute pour la justice ; leur récompense sera grande dans les cieux. » À ces paroles un rayon de lumière traversa son esprit. Elle entrevit le ciel dans un élan de foi. Mais le souvenir de ses fautes, sa conduite envers son mari, l’empire des superstitions qui s’élevaient encore dans son âme formèrent comme une espèce de nuage sombre qui planait entre elle et Dieu. Le doute entra de nouveau dans son cœur ; elle s’affaissa près du berceau de son fils, voulut prier et se mit à sangloter. L’enfant eût peur et tressaillit ; la mère tressaillit à son tour et la souffrance redoubla. Au matin, lorsque la vieille Marguerite pénétra dans la chambre de sa fille, elle la trouva à genoux et penchée sur l’oreiller du petit Charles.

— Allons, lui cria-t-elle d’une voix un peu rude, j’espère te trouver soumise à matin. Une nuit de réflexion vaut quelque chose. Nous n’avons pas de temps à perdre. M. Nicette arrive à neuf heures.

Pour toute réponse Adéline ouvrit de grands yeux. Elle était pâle et défaite. Quelque chose d’étrange se remarquait sur toute sa figure. La mère Marguerite eut peur. Elle appela son mari. Le père Brunel prit sa fille dans ses bras et la plaça sur le lit.

— Vite, Bruno, cours au docteur, dit le vieillard.

Le docteur constata une maladie très grave, accompagnée de symptômes de folie.

En effet, deux heures plus tard, la jeune femme était dans un délire effrayant. Elle appelait son enfant, son mari ; suppliait son père et sa mère de ne pas la conduire au couvent, et était subitement plongée dans de grandes terreurs par l’apparition d’un personnage sinistre. Alors elle se blottissait dans un coin de son lit et criait toute tremblante : non, non, je ne veux plus le voir.

Le meunier courut au presbytère avertir M. Nicette. De son côté, le vieux Rochette qui venait d’apprendre la nouvelle s’employait de son mieux à la faire circuler.

— C’est une punition du ciel, disait-il. Elle est bin folle, bin folle, Mlle la savante. Elle voulait toujours en savoir plus long que M. le curé. Eh bin ! elle voit, à c’t’heure.

— Vous avez raison, M. Rochette, ajoutait une voisine. Le curé l’avait bin prédit ! Je me rappelle bin de ses paroles ; il disait : De terribles choses doivent se passer au Coteau. L’hérésie, c’est la mort et la folie du cœur humain. Tenez, M. Rochette, j’en frémis encore en pensant à ce prône !…

— Voilà ce qu’on gagne à se révolter contre la sainte église.

Tout le monde accueillit la triste nouvelle avec bonheur. Il y avait même certains dévots qui commentaient l’état d’Adéline avec un rire féroce.

— Dame ! qu’avait-elle besoin de médire du curé ?

— C’est bon, bin bon pour elle. J’en voudrais voir autant à tous les ennemis de l’Église.

Vers le soir, le curé fit son apparition au Coteau. La vieille Marguerite l’attendait depuis longtemps ; elle espérait qu’il apporterait du calme et des consolations pour la malade.

— Vous voilà dans une bien triste position, mon enfant ; voulez-vous vous confesser ?

Le prêtre fit semblant d’être effrayé. Il sortit de la chambre en faisant le signe de la croix.

— Votre fille est possédée du démon, dit-il aux parents affligés. J’avais prévu la chose, on ne se rebelle pas en vain contre l’Église.

— Et que faut-il faire ? demanda la vieille Marguerite.

— La position est critique !… Faites usage d’eau bénite, dites des chapelets et surtout n’oubliez pas les messes.

— ’Coute donc, Exavier, dit la meunière, paye donc tout de suite les messes à M. le curé.

— Dans ce cas, répondit le curé, j’en dirai une demain et il est probable que votre fille aura du mieux.

— Dites une grand’messe, M. le curé.

— Votre idée n’est pas mauvaise, Marguerite.

Le père Brunel déposa dans la main de M. Nicette un charmant petit jaunet.

— Tiens, tiens, s’écria celui-ci, un cinq piastres !… c’est assez rare de nos jours. Il n’y a que les braves gens comme vous qui en ont.

— Hélas, la bourse se vide, M. le curé !…

— Ce n’est pas un mal, mon ami ; vous vieillissez ; il faut vous détacher des biens de la terre… votre trésor est en haut. Et puis, vous employez bien votre argent, Exavier ; les messes, on ne peut jamais en trop payer, ça sert toujours.

Le curé était rayonnant. Il fit glisser la pièce d’or dans son gousset, salua et partit.

Il n’entre pas dans notre cadre de suivre dans ses diverses phases le développement de la maladie d’Adéline. Disons seulement que pendant plusieurs mois le mal travailla lentement. Il rongeait une à une les fibres de l’esprit et plongeait le corps dans une extrême faiblesse. Vers le milieu de mai, le docteur déclara aux parents que c’était fini. Aucun remède ne pouvait guérir la jeune mère.

— Votre fille souffre moralement ; c’est le cœur qui est blessé et vous la verrez s’éteindre dans quelques semaines.

— Il n’y a plus de remède, M. le docteur ?

— Non, madame, si ce n’est peut-être le retour de son mari.

— Vous pensez que Florian la guérirait ? demanda le meunier.

— Je n’affirme rien.

Au moment où le docteur donnait ce conseil, il était huit heures du matin. Le petit Coteau enveloppé de verdure avait une physionomie des plus gracieuses. Le vieux sapin et les pruniers du jardin retentissaient du chant des oiseaux. Quelques amis du père Brunel et le vieux Rochette étaient venus s’informer de l’état d’Adéline.

— Elle n’est pas mieux, répondait tristement le meunier.

— Et qu’en pense le docteur ?

— Rien de bon, Rochette. Elle mourra, si elle ne revoit pas son mari.

— Si j’étais maître, hasarda un vieux pêcheur de l’endroit, j’enverrais bin le curé promener à ses affaires. Vois-tu, Brunel, s’il avait du cœur, laisserait-il ta fille mourir de chagrin ?

— Ne faut-il pas mieux sauver l’âme que le corps ? répliqua la mère Marguerite.

— C’est bin beau, mes amis, de tenir si fort au salut de votre fille. Le prêtre n’y tient pas tant, lui. Il se sert de sa maladie pour vous gober quelques écus. Ça remplit le coffre. Ah ! c’est que je les connais, moé, ces messieurs-là ! Tu sais, Brunel, j’ai travaillé dix ans pour défunt M. Parent, et j’en ai vu des drôles par-là. Il était d’une avarice, ce brave curé, à vous tirer les clous de vos bottes. Une année qu’il avait bin mouillé, il nous avait fait arracher ses pétaques le jour de la Toussaint. Les prêtres sont tous un peu plus ambitieux que nous, et un peu plus fins aussi. Avec les cordes de la religion, ils nous attachent les pieds et les mains et nous tirent la laine du dos quand bin même que ça fait mal.

Ce discours fit faire une laide grimace au père Rochette. Ça tombait bien dans son assiette.

Le meunier avoua que son ami avait raison. Les curés, ajouta-t-il, sont tous riches et n’ont ni femme, ni enfants.

— S’il me fallait aborder ce chapitre, continua le pêcheur, j’en dirais long. Par exemple l’affaire de la fille…

— Taisez-vous, Antoine, je n’aime pas vos discours. On le dit assez dans la paroisse que vous êtes un incrédule.

— Pas si prompte, pas si prompte, la mère. On dirait le feu aux poudres ! On le sait bin que je ne suis pas un rongeur de balustres. Je voulais seulement te conseiller, Brunel, d’écrire à Florian.

— Mais où le prendre ? il n’a jamais donné de ses nouvelles depuis son départ.

— Tiens, c’est vrai, j’y pense, le malheureux n’a pas pu vous donner de ses nouvelles.

— Et pourquoi ?

— Bin simple, la question. Oh, je les connais !… Crois-tu donc le curé assez bête pour laisser parvenir une lettre de Florian au Coteau ?

— Tu penses donc… !

— Je pense que M. Nicette a retiré les lettres et qu’il les a brûlées.

À ce moment la conversation fut interrompue par un grand cri que poussa la mère Marguerite. Elle était entrée dans la chambre d’Adéline et l’avait trouvée pâle et sans vie. La révélation du pêcheur Antoine avait saisi au cœur la malade. Le prêtre avait brûlé les lettres qu’elle aurait arrosées de ses larmes.

q

Page 1