1.1 Réticences.
MAURICE : Comme je vous embrasserai !
BLANCHE : Mon pauvre ami, ce qui nous arrive me désole, et je jure que je ne m’y attendais pas. Je ne voyais en vous qu’un garçon bien élevé, bon danseur, causeur agréable, mais sceptique. Je me disais :
« Il n’aimera jamais personne. »
Sans penser à mal, je vous demandais de me reconduire et voici que, tout à coup, vous m’aimez, vous souffrez et vous me faites souffrir. Oh ! je m’en veux. J’ai été imprudente. Comment sortir de là ?
MAURICE : Nous sommes à peine entrés. Pourquoi vous débattre ? C’est si simple que vous m’aimiez et que je vous aime.
BLANCHE : D’abord je n’ai pas dit que je vous aimais. Non, je ne l’ai pas dit. J’ai seulement dit que vous me plaisiez autant qu’un autre.
MAURICE : Vous vous reprenez vainement, trop tard. Moi je répète que je vous aime et vous aimerai autant que possible, tout mon saoul, et je vous défierai de rester froide. Comme vous devez être bonne à embrasser !
BLANCHE : Vous arrangez les choses tout seul. Mais rien n’est convenu. Si, pour ne point vous peiner, j’ai dit un mot de trop, je le regrette et vous fais mes excuses.
MAURICE : Je n’en veux pas. Je garde le mot de trop. Ne vous défendez donc plus. Ça froisse et on perd du temps.
BLANCHE : Je lutte encore. J’ai mes raisons. Vous êtes tellement jeune ! plus jeune que moi. Quel âge avez-vous, au juste ?
MAURICE : Un homme est toujours plus vieux qu’une femme.
BLANCHE : Vous m’aimez maintenant. Je le crois. J’admets que je vous aime. Ce sera sans doute un caprice pour vous, et pour moi toute une affaire grave. Combien de temps ça durera-t-il ?
MAURICE : Vous désirez le savoir exactement, à une heure près ?
BLANCHE : Plaisantez. Je ne ris pas. Il s’agit peut-être de ma dernière passion. J’ai le droit de réfléchir.
MAURICE : On dirait que vous parlez d’un embarquement. Chère belle femme, je vous aimerai dix ans ou dix jours, sans tenir compte des promesses. Certes, j’ai l’intention de vous aimer toute votre vie. Mais ça dépend beaucoup de vous. Rendez-moi heureux, au plus vite, tout de suite, et si vous me rendez bien, bien heureux, je me laisserai retenir, et je prolongerai volontiers mon bonheur jusqu’à la mort.
BLANCHE : Quel malheur ! Vous m’effrayez et vous m’attirez. J’en pleurerais. Qu’avais-je besoin de vous connaître ? J’étais tranquille. Me voilà brisée.
MAURICE : Voulez-vous vous asseoir un peu ?
BLANCHE : Croyez-vous qu’on puisse s’asseoir sans danger, sur un banc, à une heure du matin ?
MAURICE : Nous ne ferons pas de bruit.