‹ La maîtresseChapitre 20 sur 31 · Chapitre 5 La mise au point de leur amour

Chapitre 5 La mise au point de leur amour

MAURICE : Blanche, te tuerais-tu à cause de moi ?

BLANCHE : Quelle question ! pourquoi me tuerais-je à cause de toi ?

MAURICE : Je te demande cela, parce que je voudrais savoir jusqu’à quel point nous nous aimons. J’ai lu de nombreuses descriptions d’amour. Tu en as lu quelques-unes. Peuvent-elles s’appliquer au nôtre ? En un mot, nous aimons-nous comme on s’aime dans les livres ? Évidemment non, n’est-ce pas ?

BLANCHE : Tu m’embarrasses. Veux-tu dire que nous nous aimons moins bien que dans les livres ou d’une manière différente ?

MAURICE : Je veux dire ceci : Lorsque tu prononces ces mots « je t’adore », qu’entends-tu par là ?

BLANCHE : J’entends que je t’aime beaucoup.

MAURICE : Oui, c’est une autre façon de parler. Tu ne fais que changer d’expression. Il ne faudrait point me méprendre, et compter, par exemple, que si je te quittais, tu mourrais.

BLANCHE : Et toi, si je te quittais, mourrais-tu ?

MAURICE : Franchement, je ne le crois pas.

BLANCHE : Mais tu souffrirais, comme moi. Quand je songe à ton départ possible, j’ai le coeur serré. J’éprouve d’avance un gros chagrin.

MAURICE : Moi aussi, et nous n’imaginons rien de plus, nul fracas, aucune vengeance éclatante.

BLANCHE : À quoi bon dramatiser la vie ?

MAURICE : Nous ne sommes pas de l’école cruelle. Nous sommes de l’école bonne-enfant.

BLANCHE : Bien entendu, sauf ces réserves, nous nous aimons autant que d’autres.

MAURICE : Certainement. Une seule réflexion me trouble. Sans doute les livres exagèrent, mais le journal quotidien enregistre, à la colonne de ses faits divers, des scandales, des aventures romanesques qui finissent tragiquement. J’admets que le journal brode aussi. Pourtant il demeure prouvé que certains amants jaloux, toujours fiévreux et prompts à s’égorger, bientôt las de vivre, se couchent enfin sur leur lit, s’aiment une dernière fois et attendent la mort près d’un réchaud allumé. Voilà qui me confond. Ces passionnés s’aimeraient-ils plus que nous ?

BLANCHE : Mon chéri, les gens qui se suicident n’ont pas leur tête à eux. Ce sont des fous.

MAURICE : Et nous sommes les sages. Ton bon sens et le mien nous interdisent de pareils excès.

BLANCHE : Dieu merci !

MAURICE : Nous nous aimons raisonnablement, avec calme et solidité.

BLANCHE : Pour la vie !

MAURICE : Tope cinq sous. Encore une question, Blanche. À propos, pourquoi m’aimes-tu ?

BLANCHE : Parce que tu es beau.

MAURICE : Oh ! ne te force pas, je t’en prie. J’exige une énumération précise. Recommence : je suis sur la sellette parce que…

BLANCHE : Parce que tu es distingué et de tournure aristocratique ; parce que tu es intelligent et que tu as réponse à tout ; parce que tu ne jures jamais, que tu parles poliment aux femmes, sans garder ta cigarette à la bouche ; parce que tu mets des gants ; parce que tu soignes les ongles ; parce que tu danses à ravir ; parce que tu ranges tes affaires en te couchant ; parce que tes jarretelles noires empêchent tes chaussettes de tomber sur tes souliers ; parce que des bretelles de soie soutiennent, le jour, ton pantalon, et que, la nuit, un étendeur en efface les godets ; parce que tu portes toujours un chapeau haut de forme ; parce que tu as les cheveux courts, la moustache vierge, le nez long (ça m’amuse de tirer ton nez), des oreilles grandes comme des coquilles Saint-Jacques, une gueule d’or et des yeux jaunes pour mener les poules sur les chaumes. Enfin parce que tu écris bien les adresses.

Je ne trouve plus. À ton tour, maintenant, Maurice, pourquoi m’aimes-tu ?

MAURICE : Je t’aime en gros, en bloc. Je ne perçois pas les détails. Quelle est la couleur de tes yeux et de tes cheveux, je n’en sais rien. Qu’importe la forme de ton nez ? Une dent ne compte ni en plus, ni en moins. Large ou petite, ta bouche ne me désoblige que si elle bâille. Est-ce que je noue mes doigts aux tiens pour prendre ta pointure et vais-je mesurer tes pieds avec un décimètre ? Entre nous, le mauvais goût de l’artiste qui, depuis Ève, glorifie les pieds de la femme, se conçoit-il ? Relis donc ce que tu écris, poète. Cesse de chanter, le nez en l’air, comme un écervelé. Baisse la tête et considère, enfin de près, froidement, le pied fade de ta maîtresse quand elle sort du bain.

BLANCHE : Tais-toi. Je vomirais.

MAURICE : Je ne pose point. Tu peux te casser une cheville et remplacer ton pied de chair et d’os par un pied en bois de rose, je n’y perdrai rien.

BLANCHE : Et quelles sont tes idées sur la taille ?

MAURICE : Dès qu’une guêpe m’agace, j’ouvre mes ciseaux, et je la coupe en deux, net.

BLANCHE : Réponds. Tu ne me trouves pas un peu forte ?

MAURICE : Comment, un peu forte ? Au contraire, je te sais gré de me remplir les bras. Va, il est inutile que tu règles tes appétits. Mange et bois, épanouis-toi.

BLANCHE : Je ne me gêne pas. Aucune femme ne se serre moins que moi. Regarde. On mettrait le poing sous mon corset.

MAURICE : Tant pis. Tu gaspilles l’espace. Accrois encore ta puissance et que nos étreintes soient telles que l’air même ne passe plus.

BLANCHE : Moi, je t’aime ainsi ; mais quelqu’un qui t’entendrait, te traiterait de vulgaire sensuel.

MAURICE : Je me flatte de l’être et de tirer, en bon maître habile, tout le profit que je peux des divers sens à mon service.

BLANCHE : Je t’approuve. En ce qui me concerne, tu le sais, je ne dédaigne pas la gaudriole. Seulement, il y a autre chose que le corps. Il y a le coeur et l’âme. Mon corps te plaît, j’en suis fière ; mais, dis-moi, Maurice, aimes-tu un peu mon coeur, aimes-tu un peu mon âme ?

MAURICE : Oui, ma belle maîtresse, je t’aime avec toutes tes dépendances. J’aime ton corps, et j’aime ton coeur et ton âme par-dessus le marché.

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