‹ La maîtresseChapitre 21 sur 31 · Chapitre 6 Les manoeuvres du gouvernement dévoilées

Chapitre 6 Les manoeuvres du gouvernement dévoilées

MAURICE : Je l’ai vu, Blanche, ton gouvernement. J’ai vu sa redingote sévère et son parapluie. Ne mens pas. Hier soir, il est entré chez toi à cinq heures et il est ressorti à six heures moins le quart. Je le trouve encore vert.

BLANCHE : Tu m’espionnes.

MAURICE : Je me renseigne moi-même, puisque j’ai pris l’engagement de ne plus t’interroger. Mais comme je sais tout, tu peux tout dire. Rassure-toi. Je ne suis pas jaloux. Au contraire. Je voudrais connaître ce brave homme. Il m’a produit une excellente impression. Quand vient-il te voir ?

BLANCHE : Chaque mois, vers la fin, régulièrement.

MAURICE : Comme un périodique. Est-il marié ?

BLANCHE : Recevrais-je un homme marié sans sa femme ?

MAURICE : Et vice versa. Que fait-il ?

BLANCHE : Il va tous les jours à son bureau.

MAURICE : Ça, c’est original. À quel bureau ?

BLANCHE : Tu m’en demandes trop. Je le crois très puissant. Sans cesse, il envoie des dépêches à droite et à gauche. Il a des relations au ministère. Lequel ? je ne sais plus. Les noms des ministres et moi, nous sommes brouillés. Je les mets tous dans le même sac. D’ailleurs, mon vieil ami me parle peu de ses affaires.

MAURICE : Comment s’appelle-t-il ?

BLANCHE : Guireau.

MAURICE : Son petit nom ?

BLANCHE : À son âge, on n’a plus de petit nom. Moi je l’appelle monsieur Guireau.

MAURICE : Toujours ?

BLANCHE : Mais oui, toujours. As-tu fini de jouer au juge d’instruction ?

MAURICE : Ça me divertit. Tu peux bien me laisser me divertir un brin. Et que faites-vous.

BLANCHE : Rien, que veux-tu qu’on fasse ?

MAURICE : Il ne te baise que le bout des doigts.

BLANCHE : À peine. Nous causons surtout. Il parle bien, me donne des conseils, me dit de songer à mes intérêts, et me met en garde contre les mauvaises liaisons. De plus, c’est un musicien de premier ordre et, quelquefois, il apporte son violon.

MAURICE : Et après ?

BLANCHE : Ça ne suffit pas ?

MAURICE : Enfin, quand la conversation tombe, tombes-tu avec ?

BLANCHE : J’attendais le gros mot. Tu penses tout de suite au vilain. Pourtant il y a autre chose dans la vie. On trouve des gens propres, mon cher. M. Guireau sait se tenir. C’est un ami paternel qui m’aime pour moi, non pour lui, et je ne te cache pas qu’il m’inspire une durable sympathie dont il se contente.

MAURICE : Il est modéré.

BLANCHE : Oh ! j’ai de la chance. Les hommes corrects se font si rares ! M. Guireau conserve les manières du siècle dernier.

MAURICE : Et jamais il ne t’adresse un mot plus brûlant que l’autre ?

BLANCHE : Est-ce une raison, parce qu’on aide une pauvre femme à vivre, pour lui manquer de respect ? Sûr de passer une heure chaque mois, en compagnie d’une femme point désagréable, qui lui montre gai visage, l’écoute avec complaisance, lui offre une tasse de chocolat, et sans larmoyer, sans même étaler une gratitude bruyante, lui permet de mener à sa guise, comme il l’entend, délicatement, une action généreuse, M. Guireau tient plus à moi qu’à une vulgaire maîtresse.

MAURICE : Pourtant, s’il apprenait notre amour…

BLANCHE : Il le devinerait qu’il ne ferait rien voir.

MAURICE : Homme admirable ! Une dernière question. Mais comme on demande à un bébé : Lequel aimes-tu mieux, ton papa ou ta maman ? je la pose pour rire. Si je vous priais, quitteriez-vous M. Guireau ?

BLANCHE : Maurice, souvenez-vous de votre promesse.

MAURICE : Puisque c’est pour rire.

BLANCHE : Alors je réponds sérieusement. Non, je ne le quitterais pas.

MAURICE : Même si je vous offrais de m’épouser, de partir avec moi, de me suivre en Algérie, où la vie est si bon marché ?

BLANCHE : D’abord, j’ai horreur du déplacement, et je manque de génie colonisateur. Ne dites pas des niaiseries.

MAURICE : Bien répondu. Si j’insistais, j’aurais la tête dure.

BLANCHE : Je te fâche ?

MAURICE : Du tout. Je le déclarerais devant M. Guireau. Je sais bien que lui et moi, c’est différent. Je lui serrerais la main et je lui dirais : « Monsieur Guireau, nous sommes deux à vous estimer. »

BLANCHE : De son côté, il est homme à t’apprécier.

MAURICE : Si tu nous présentais ?…

BLANCHE : Je n’en chercherai pas l’occasion, mais je ne l’éviterai pas.

MAURICE : En effet, notre confrontation n’offre point d’intérêt. Je plaisante. Pardonne-moi ma petite enquête taquine et mesquine. Je ne voulais que t’éprouver. Tu pouvais m’envoyer promener et je te remercie de ta patience.

BLANCHE : À la bonne heure. Un moment j’ai craint des complications. Les hommes qui ont le plus d’esprit en ont parfois si peu !

MAURICE : C’est la réaction. Les femmes ont plus de jugeote et c’est surtout de jugeote qu’on a besoin en certain cas.

BLANCHE : Alors rien ne cloche, derrière ce front, sous ce crâne ? Tu es heureux ?

MAURICE : Je suis heureux ; et toi, es-tu heureuse ?

BLANCHE : Je suis heureuse.

MAURICE : Donc nous sommes heureux, par la grâce de Dieu !

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