‹ La maîtresseChapitre 24 sur 31 · Chapitre 9 L’invité Sylla

Chapitre 9 L’invité Sylla

Comme il descendait du train, M. Sylla fut pris d’inquiétude :
« Me voilà bien, dit-il, j’ai oublié d’apporter quelque chose pour les petites filles ! »

L’accueil de ses hôtes ne s’en ressentit pas d’abord. Toute la famille Bornet était à la gare. Les petites filles gambadant, levant les bras, frappant des mains, firent plusieurs fois, sans en avoir l’air, le tour de M. Sylla. Il ne cachait aucun paquet derrière son dos ; mais un homme peut mettre tant de choses dans ses poches, que les petites filles espérèrent encore, avant de se désoler.

Cependant Mme Bornet ne cessait de répéter :

« La bonne visite ! Quel paresseux vous faites ! Il y a deux ans que vous nous promettez de venir ! On ne comptait plus vous voir dans notre humble hameau ! »

Et elle ajoutait :

« Ah ! la campagne, ce n’est pas la ville, tant s’en faut. »

Et M. Sylla répondait :

« J’aime mieux la campagne que la petite ville de province. »

Il admirait tout : le jardin, ici d’agrément et là de rapport, cultivé par M. Bornet lui-même, qui se lève et se couche selon le soleil et fume sa pipe sur ce banc ; l’écurie et son cheval, tour à tour de selle et de trait, brave bête abattant sa lieue comme une autre, malgré son air de rien.

« Nous l’avons acheté d’occasion, avec les harnais à notre chiffre par-dessus le marché.

« Voici les poules, qui nous pondent chaque jour des oeufs frais ; les lapins qui mangent plus qu’un boeuf et qu’on fait manger aux amis tombés du ciel ; les pigeons, inutiles, mais si jolis à suivre de l’oeil quand ils volent et déroulent dans l’air leurs guirlandes nuancées ; un cochon économique, oui, économique, je vous expliquerai ça.

« Enfin le puits. Son eau est la meilleure du village. Tout le monde y vient en chercher. Les gens défilent du matin au soir. Nous le regardons comme notre richesse, car, pour nous, la campagne sans eau ne serait plus la campagne. Penchez-vous prudemment.

« Quant à cette pompe, elle marche dans la perfection. Essayez. »

Soudain, les petites filles, que M. Sylla ne caressait plus et qui perdaient l’espoir, se mirent à pleurer. Mme Bornet les prit dans un coin, leur chuchota longuement à l’oreille et leur dit, tout haut, d’une voix grondante :

« Hou ! que c’est laid ! les vilaines ! »

Mais elle les plaignait. Elle aussi avait compté, pour les petites filles, sur une surprise, un bibelot sans valeur, un sac de bonbons, si peu que ce fût, mon Dieu ! Et, froissée dans son coeur de mère, elle dissimulait à peine un léger désappointement.

Elle fit les honneurs avec moins d’entrain. D’ailleurs, M. Sylla connaissait presque toute la maison. Il avait trouvé un mot aimable pour chaque agrément et pour chaque commodité.

Restait le point de vue.

« Ceci te concerne », dit à son mari Mme Bornet déjà lasse.

M. Bornet parut, de ses bras, écarter des branches et dit :

« Moi, je n’aime que la plaine. Dans les pays de montagne, j’étouffe, et il me semble que, serré entre deux banquettes, je ne peux plus allonger mes jambes à mon aise.

— Magnifique horizon », fit M. Sylla distrait.

Il comprenait pourquoi les petites filles avaient pleuré ; il sentait naître une hostilité chez Mme Bornet tandis que, avec affectation, elle s’obstinait à tamponner leurs yeux rouges, et, dépité contre elles trois et contre lui, il ne laissait tomber de sa langue alourdie que de rares paroles.

M. Bornet même souffrait de la gêne commune sans en deviner les causes.

« Ces gens sont étonnants, pensa bientôt M. Sylla. Quelque matin, on cède à leurs instantes prières ; on va les voir dans leur trou ; on se lève de bonne heure, on se bouscule, on avale en wagon un mélange de poussière, de fumée et d’insectes ; le voyage coûte quatre fois plus cher que le déjeuner qu’ils offrent, et pour que rien ne manque à cette partie de plaisir, si on ne les comble de riches cadeaux, au mépris des convenances ils boudent. Soit, qu’ils boudent ! De mon côté, je ferai la moue, et, au café, je me frappe subitement le front : il en jaillit un prétexte, et je file ! »

« Monsieur Sylla, voulez-vous avoir l’extrême bonté de passer à table ? » dit Mme Bornet sur ce ton qu’on ne réussit d’ordinaire qu’avec un pince-nez.

Elle mit les hors-d’oeuvre en circulation. Un peu honteuse de ses petites filles, qui reniflaient trop fort et n’avaient plus faim, elle exagérait auprès de M. Sylla les politesses d’usage, et les anchois, pour leur part, tournaient sans s’arrêter comme dans un cirque, quand la bonne apporta une feuille à signer et une boite carrée, ficelée proprement et adressée aux demoiselles Bornet.

Avant de l’ouvrir, Mme Bornet, hésitante, demanda :

« Qu’est-ce que ça peut être ?

— Je ne sais », dit M. Bornet.

Et les petites filles dirent, le visage coloré d’une bouffée de rose :

« Oh ! dépêche-toi, maman ! »

La boîte, pleine jusqu’au bord d’angélique en bâtons, venait de Paris, d’une marque célèbre ; mais aucune carte ne donnait le nom de l’expéditeur, aucune lettre ne l’avait annoncée.

Mystérieuse sur la table, elle déployait toutes grandes ses ailes de dentelles, et les petites filles n’osaient y toucher : droites, réveillées, de la langue elles se léchaient leurs lèvres fines.

M. et Mme Bornet s’interrogeaient :

« Qui diable nous l’envoie ? Connais-tu quelqu’un à Paris, toi ?

— J’y connais une foule de gens et je n’y connais personne ; personne, du moins, à qui je doive prêter cette attention délicate. »

Ils levèrent les yeux sur leur invité :

« Aidez-nous, monsieur Sylla.

— Permettez que je m’abstienne, dit-il, haussant les épaules. Du reste, je ne trouve pas cette énigme de très bon goût. »

Volontiers, il eût déprécié la boîte.

Mais Mme Bornet reprit d’inspiration :

« J’y songe, vous en venez aussi, vous, de Paris. Feriez-vous le cachottier, par hasard ?

— Je ne comprends point. Quoi, vous me soupçonnez ? dit M. Sylla.

— Oh ! oh ! Cher ami, dit M. Bornet, vous répondez en coupable. Vous détournez la tête. Vous riez dans votre barbe. Avouez tout. Hier encore, nous affirmions que, d’apparence bourrue, vous êtes, au fond, le meilleur des hommes.

— Sérieusement, vous croyez que c’est moi ? dit M. Sylla.

— Nous ne le croyons pas, nous en sommes sûrs.

— Bon, entendu, je ne vous contrarie pas, puisqu’il vous plaît que je joue le rôle de vil usurpateur.

— À la bonne heure ! dit Mme Bornet. Ma parole, un moment, je doutais presque. Je me disais : pourquoi la boîte arrive-t-elle seule, après lui ? Et je me répondais : semblable aux autres hommes, il déteste porter des paquets.

— Cordialement, dit M. Sylla.

— Et puis, dit M. Bornet, la boîte, sans doute, n’était pas prête. Souvent, les commis de magasin n’en finissent plus.

— Oui, dit M. Sylla. Enfin, la voici. Nous l’avons, c’est le principal.

— Eh bien ! fillettes, dit Mme Bornet, on n’embrasse plus M. Sylla, qui pense si gentiment à nous ? »

Les fillettes, portant la boîte, offrirent à baiser leurs joues illuminées et à goûter les bâtons d’angélique verte.

« Merci, dit M. Sylla, l’angélique m’écoeure. Seulement, je savais que vous l’adoriez. Gardez tout. »

L’appétit retrouvé, les petites filles commencèrent de becqueter et de pépier comme deux moineaux après l’averse. Elles sucèrent d’autant plus d’angélique « exquise et délicieuse » que, du bout des dents et de bouche à bouche, elles cassaient les bâtons montés sur fil de fer.

Et les fils de fer, qui tendaient raide les gestes de chaque convive, se brisèrent aussi.

Pour se punir d’avoir méchamment jugé son hôte, Mme Bornet l’accabla de prévenances, cette fois réelles. Suivant avec docilité l’exemple, M. Bornet emplit l’assiette de son meilleur ami.

M. Sylla se laissait soigner, tantôt confus, tantôt vengé, amusé par cette réparation d’honneur imprévue. Toutefois, il fit une dernière concession à ses scrupules :

« Si pourtant, chers amis, dit-il, j’abusais de votre confiance, si quelque jour se découvrait le véritable expéditeur ? Que de quiproquos ! Ensuite, quelle juste colère contre moi ! Mais je vous aurai prévenus, et je m’en lave les mains.

— Crois-tu qu’il est entêté, hein ? dit M. Bornet à Mme Bornet. Il recommence. De grâce ! assez, mon vieux camarade. La plaisanterie se fane. Reprenez plutôt de ces aubergines.

— J’en ai jusqu’ici, dit M. Sylla.

— Allez toujours. Le flot de la bouteille au chapeau d’argent les fera couler.

— Oh ! oh ! du champagne ! Bigre ! mince de noce !

— Nous recevons peu, dit M. Bornet, mais quand nous recevons, nous recevons bien. »

q

Page 1