Chapitre 12 La fille
Ce qui me gêne, dès le début, c’est d’avouer que cette histoire m’arriva au Moulin-Bleu. J’y vais rarement, je m’y désole et je n’y gagne qu’un mal de tête. Or, ce soir-là, comme je suivais le mouvement circulaire et que nous tournions avec monotonie, une de ces filles me dit :
« Donne-moi une cigarette ! »
Je lui répondis que je n’en avais pas et je m’effaçai, de peur de me poudrer à son contact.
Mais, au tour suivant, la même fille me dit encore :
« Donne-moi une cigarette.
— Je vous ai déjà dit que je n’en avais pas.
— Et celle que tu fumes ?
— Celle que je fume, je la fume, et c’est ma dernière.
— Donne-la-moi. »
C’était flatteur. J’ôtai ma cigarette de ma bouche et je voulus la mettre moi-même aux lèvres de la fille. Et, sans malice, je le jure, je me trompai de côté. La fille, vivement brûlée, jeta un cri aigre et, prompte comme un clown, me donna une claque.
Que ceux qui marchaient près de moi, devant ou derrière, et qui n’entendirent pas cette claque, renoncent à toute espèce de traitement : leur surdité est irrémédiable.
Je restai étourdi, comme incendié par mes trente-six chandelles. J’aurais volontiers saisi le poignet de la fille, pour l’écraser dans ma main et lui montrer quel homme exigeait d’elle des excuses complètes. Mais elle se tenait à distance, prête à se sauver, à crier en augmentant.
Et toutes ces lumières, et tous ces yeux sur moi ! On ricanait, et il me parut que l’orchestre cessait de jouer. Et je demeurais stupide avec un léger tremblement.
Depuis, je me pose fréquemment cette question : « Que fallait-il faire ? » Je ne le sais pas plus aujourd’hui qu’hier. C’est commode, entre hommes. On échange des cartes. On « constitue » des témoins. On a grand air de magistrat. On intéresse.
Je ne pouvais ni battre cette fille, capable de se défendre, ni d’un signe hautain la livrer au commissaire de police absent, ni « réclamer » au contrôle.
Dans l’impossibilité de me venger ou de m’évanouir par une trappe, je me décidai à braver l’évidence, et je continuai ma promenade au milieu de la foule. Je ne me préoccupai que de marcher droit, entre les coudes, et si on venait de gifler quelqu’un, assurément ce n’était pas moi. J’eus le courage de ne point pousser la porte de sortie.
« Pourquoi sortir ? J’ai le temps. On s’amuse. Il y a de belles femmes, de la musique. »
Et je me remis à tourner avec les autres. Bientôt je me sentis mieux. Les regards se détachaient de mon dos. Je me dressais, je me rajustais, je prenais de l’aisance et je redevenais quelconque parmi les groupes changeants. Et peut-être que nous n’étions plus que deux à nous rappeler l’aventure ; moi, du moins, je ne l’oubliais pas. Je me proposais même de lui donner une suite. Il me fallait un dénouement.
« Sans doute, personne ne me connaît, me disais-je. Mais moi je me connais. Je me trouve ridicule et je tiens à laisser mon ridicule ici. Je dormirais mal cette nuit, et je ne veux pas qu’à chaque instant “l’affaire” me revienne avec des nausées. »
Tandis que je me faufilais d’un côté, la fille s’éloignait de l’autre, excitée et prolongeant de la voix et du geste une scène où elle avait joué le beau rôle. De loin je l’apercevais, et je me préparais à notre choc, car nous tournions en sens inverse et nous devions forcément nous croiser.
La première fois ce fut critique. Quel oeil ! Je baissai les miens et me rasai contre le mur. Toutefois, n’osant boucher mes oreilles, par crainte de la provoquer, je ne perdis rien de ses injures renouvelées. Elle fit preuve d’éloquence.
Au deuxième tour, elle était calme. Je me permis de la regarder en souriant. Sa tête de bois se fendit un peu.
Elle me sourit, mais mon sourire était de sollicitude et le sien une grimace de mépris. Enfin, au troisième et dernier tour, j’allai résolument à sa rencontre et je lui tendis la main. Elle s’arrêta, étonnée, et les traits de son visage dur s’amollirent.
« Vous me refusez la main ? lui dis-je avec un hoquet d’émotion.
— Je refuse ma main à un mufle, dit-elle.
— Je vous donne ma parole d’honneur, lui dis-je gravement, que je ne l’ai pas fait exprès.
— Alors, tu es une gourde, dit-elle, sans retirer sa main que je ramenais.
— Écoutez, lui dis-je insensible et obstiné, demandez-moi pardon, je vous paierai un bock et nous serons camarades.
— Soit, dit-elle après réflexion ; tu as l’air plus bête que méchant, je te pardonne. Garçon, une chartreuse. »
Ainsi, je la sommais de me demander pardon et elle me pardonnait. Je lui offrais un bock et elle prenait une chartreuse. Nous allions à mon but par le chemin qu’elle choisissait. Et, trop heureux, je ne rectifiais pas, de peur de tout recommencer. Nous nous assîmes et elle me montra sa blessure, un petit point noir à la lèvre inférieure.
« J’en aurais sauté au plafond, dit-elle.
— Un peu de vaseline boriquée vous guérira », lui dis-je.
Et je lui montrai ma joue.
« On ne voit rien, dit-elle.
— On ne voit rien du dehors, lui dis-je ; ça ne paraît qu’en dedans. »
Elle me caressa la place et me promit de l’embrasser. Elle m’invitait de cette façon discrète. Elle se méprenait sur mes intentions.
Je m’en tins là, satisfait, réhabilité à mon jugement. Je parlais haut, je dévisageais les gens et, prodigue de mes grâces, j’appelais la fille : « ma belle ! » Elle me dit son nom et je lui forgeai le mien.
Les mêmes promeneurs qui m’avaient vu si piteux nous reconnaissaient sans surprise. Ils trouvaient naturelle cette variété dans notre attitude. Quand elle giflait, la fille voulait rire. On se dispute, on se raccommode. Tout est bien qui finit bien. Je m’accordai le temps de jouir d’une réparation si habilement obtenue, puis allégé, l’humeur neuve, je payai les chartreuses, je laissai ma monnaie à la fille « pour son petit enfant », et quoiqu’elle s’ébahit, si j’ose me servir d’un de ses mots, je la plaquai.
Et je sortis enfin de là, à ma gloire.
Je le crus.
Mais non, non ! une gifle qu’on ne rend point, d’où qu’elle vienne, on la garde, et, malgré mes subtilités d’homme correct, je garde la mienne et je ne sais qu’en faire. J’aurais dû la rendre à cette fille, à elle-même, en personne.
C’eût été ce qu’on voudra, vulgaire, lâche, indigne ! C’eût été définitif. Je ne penserais plus à sa gifle ; or, j’y pense souvent. Du fond de ma mémoire, elle remonte jusqu’à ma joue. Elle y marque, comme la tache des poitrinaires, et elle me cuit la pommette.. Chacun peut voir, j’en parle au premier venu, et j’écris ce conte pour me mortifier.
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