‹ La marchande de petits pains pour les canardsChapitre 2 sur 11 · L'INDIVIDU

L'INDIVIDU

Prouville-sur-Mer, 3 septembre.

«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours, bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis l'hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces maisons normandes, c'est-à-dire celle des Escroignard et celle des Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de reconstituer un de ces magnifiques séjours d'été que les riches Romains se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre villa romaine et celle de la baronne d'Escroignard, un espace d'environ dix-huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s'intitule «Buvette» et «Bains de Prouville». Elle est habitée par le baigneur, à la chemise de flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s'y adosser quand souffle le vent d'ouest.

»L'autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le douanier. L'un d'eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine, semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras nu, couleur pelure d'oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos environs. Le bruit s'en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les corridors. Moi-même, le menton savonneux, je me surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que «madame a vu les gendarmes, madame a fait réveiller monsieur, madame a une peur!...»

»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et l'autre gendarme à faire de faux bonds vers l'est, vers le sud-est, vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du tout d'accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement indistincts, jusqu'ici. Quant à la femme, d'abord incertaine ou prudente, c'est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus affirmative, la plus hardie de ton: son bras pelure d'oignon abat successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, lui seul, avec la rigidité d'un poteau indicateur, dans une direction que j'estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs s'enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être affirme-t-elle qu'il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi, qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les chevaux au moins avaient de l'impatience, eux; ils piaffaient, ils invitaient la police à sévir!...

»Je m'habille à la hâte, je descends. Toute la villa est informée, du moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu'ils se renseignent, et cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités sont debout et s'enquièrent, chacun, au fond, charmé qu'un événement vienne secouer la torpeur d'un séjour au bord de la mer, si monotone aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus d'une semaine, il ne s'est rien fait ici que du bridge!...

»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce concierge, où est-il?» On apprend par lui que l'enquête est fondée sur une plainte de la baronne d'Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait remarqué, toute la journée de la veille, un individu de fort mauvaise mine se dissimulant sous les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en effet, avait aussi parfaitement vu l'individu; le baigneur, la femme du baigneur, le douanier aussi l'avaient vu. Madame Vauvillier, notre gracieuse hôtesse, affirma qu'elle avait bien cru le voir. Le maître d'hôtel déclara que ce n'était pas d'aujourd'hui que le terrain en question servait d'asile à «toute une clique de propr' à rien». Eh bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont nerveuses à l'excès; l'une d'elles--c'est la plus blonde--dit: «Moi, je sais quelqu'un qui ne fermera pas l'oeil de la nuit!» Son mari, pas assez amoureux, soupire: «C'est moi!» On fait des projets pour la nuit prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de l'«individu».

»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n'est pas au golf? Non, Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que l'imbécile municipalité n'aura pas balayé la commune de la horde de repris de justice qui en est la honte et qui en fera la ruine à bref délai.

»--Avez-vous vu l'individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien, dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches... Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l'on fasse main basse sur nos demeures...

»Vauvillier, cependant, n'a pas perdu son sang-froid; il fait observer au bouillant Brodeau:

»--Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s'agit-il, en somme? Avez-vous été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l'ont-ils été? Quelqu'un de la commune l'a-t-il été?... Un individu, oui, a été signalé dans le terrain à vendre. Après?

»--Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l'appui de mon cher hôte, passons en revue, s'il vous plaît, les forces que sont en mesure d'opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées: chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois domestiques mâles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici, même, ce matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a autant, paraît-il, à l'office... Huit et sept, quinze, et sept, vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant, nous mobilisons la maison de la baronne...

»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort sérieux. Brodeau n'admettait pas qu'il se fût privé de son golf pour venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu'il n'eût obtenu de lui le serment de l'accompagner chez «qui de droit». Il s'agissait d'amalgamer un bloc de propriétaires en vue d'une protestation collective, véhémente!

»La baronne d'Escroignard, qui ne met pas les pieds, d'ordinaire, chez les Vauvillier, vint en personne, après déjeuner, à la villa romaine--le danger raccourcit les distances--et elle donna un corps à la vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu, elle, l'individu! Elle donna de lui un signalement peu ragoûtant. L'individu avait couché sous ses fenêtres; elle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit; elle était harassée; elle excita la commisération tout à la ronde.

»Madame Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne, essayait en vain de donner à l'entrevue un certain air de visite mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la défense commune, et n'abandonnait pas l'individu redoutable. Tout à coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur la mer et s'écria:

»--Le voici!

»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent ensemble qu'un cri. L'individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.

»Aussitôt, une réflexion unanime, comme le cri d'effroi: «Et la gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s'il vous plaît? Elle déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s'était transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes quand il n'y avait qu'à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et à présent elle déjeunait! elle s'adonnait à la sieste, peut-être! et l'individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous nargue!... Ah!... la police et les autorités locales eurent un fichu quart d'heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la hautaine baronne et madame Vauvillier se trouvèrent unies par un commun ressentiment. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes, gorgées de personnel et d'invités. Il leur devait sembler énorme et nombreux, quoique seul et misérable. Madame Vauvillier eut un mot:

»--Voilà nos maîtres!...

»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la même servitude.

»Et, l'après-midi entière, l'individu demeura sur la dune, assis sur son derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les chardons bleus et l'herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, longue-vue puissante de l'illustre fabrique d'Iéna étaient braqués tantôt sur lui, et tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l'eau du déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L'une d'elles ne se plaignit-elle pas que l'individu lui gâtât le paysage? alors que la vérité était qu'il le lui faisait découvrir;--car, enfin, qu'est-ce que nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l'amour, comme à Paris, où nous serions tout aussi bien?...

»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus en plus nerveuses, se préparant à passer la nuit blanche, et l'individu se prélassant impunément sur la dune, j'annonçai à ces dames ma résolution d'aller un peu le regarder sous le nez. On m'y encouragea comme à une expédition héroïque:

»--C'est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu'il comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...

»J'enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui sont de la couleur d'une eau de savon et font, dans leur ensemble, un tapis aux nuances roses et bleuâtres. Notre homme était étendu sur la pente sablonneuse. Il ne dormait pas; son oeil, que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l'horizon, où des nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer était d'un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel en immenses tessons de grès flammés ou en débris d'émaux anciens d'une richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient et s'allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu'on entend par un vent faible, à la lisière d'un champ de seigle ou de blé, provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?...

»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me demandais comment j'allais l'aborder, lorsque lui, tout bonnement, me dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:

»--C'est beau...

»--Ah! fis-je étonné, cela vous plaît?

»--Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble...

»--De Guerchy?...

»--... Canton de Joigny; c'est dans l'Yonne... C'est pas ici, tonnerre de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v'là quarante ans que ça me démangeait... Une idée, qu'est-ce que vous voulez?... Ah! bougre, si j'avais attendu que j'aie fait des économies, j'aurais bien crevé avant de la voir...

»--De voir quoi?

»--La mer.

»--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...

»--Peut-être bien plus!... Une idée qui s'est logée là, comme la teigne, dans le temps que j'étais moutard: «Y a du beau, que je m'étais dit, faudra voir!...» J'y ai mis le temps, comme c'est visible: le loisir et l'argent m'ont manqué...

»Et il riait dans sa barbe de trois semaines.

»--Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre fantaisie?

»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchotements de la mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:

»--L'homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien, je suis satisfait: c'est beau!...»

CE BON MONSIEUR

Nous avons enterré aujourd'hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit: sa présence en ce monde n'a eu à peu près aucune importance. Il a vécu de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon, ni mauvais pour sa famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent, négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas qu'il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu'il éprouvait à jouer aux cartes.

On le voyait si heureux, lorsqu'il tenait les cartes à la main, qu'autour de lui chacun s'épanouissait, par contagion; et on lui sut gré bien plus d'avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s'il eût été effectivement un homme de bien. Tout le monde l'appelait: ce bon M. Ménétrier.

Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand'peine pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une maison de retraite tenue par des religieuses.

Pour l'aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte s'ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d'avoir aperçu un être humain, étiez frappé par la propreté d'un bout de jardin. Après quoi paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et, en vous adressant la parole, vous regardait à l'endroit des genoux.

--Ah! ces messieurs et dames demandent Monsieur Ménétrier... Attendez donc! Voyons un peu voir s'il n'est pas sorti...

Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout d'un fil.

M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l'y trouvait installé, les coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La réussite était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout son contentement, et les bonnes soeurs, la tête penchée de côté, vous confiaient que c'était bien dommage.

--Il est si bon! disaient-elles.

Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi, s'employaient-elles de tout leur coeur à trouver des partenaires à M. Ménétrier. Ce n'était pas toujours facile. Il n'y eut, toute une époque, à la pension, qu'un vieux podagre si incapable qu'il ne fallait pas songer à l'utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or, aucune d'elles ne jugeait décent de s'enfermer avec un monsieur, fût-il septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M. Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par semaine! Les soeurs prétendaient qu'il allait s'en laisser mourir. Soeur Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:

--Oh!... s'il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!...

On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de dix francs par mois la petite rente du vieux papa.

Cependant ces dames essayaient de dériver l'esprit de M. Ménétrier. Le bonhomme se prêtait à ce qu'on voulait, allait à la messe, au sermon, au triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait soeur Apolline, à l'issue de ces exercices, en lui affirmant que tout cela n'était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.

Un beau jour, la famille fut avisée qu'un ancien magistrat venait d'entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M. Ménétrier. Que l'on ne s'inquiétât donc plus! le vieux papa aurait désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie d'un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l'avait tiré pendant huit mois de l'ennui mortel: arracher, du moins si brusquement, à la pauvresse l'espoir d'une ressource sans doute escomptée serait peut-être un acte inhumain... On continua l'envoi du subside mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d'un. Il faisait quotidiennement son bésigue avec l'ancien magistrat, et il faisait dix fois par mois un bésigue supplémentaire avec la personne infortunée. Les dernières années de M. Ménétrier se présentaient souriantes; on pouvait croire qu'elles seraient nombreuses.

Cependant un télégramme alarmant prévenait l'autre jour ses amis. La supérieure, que j'attendis sous le porche, arriva par un long corridor dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable. Elle dit:

--Dieu a pris l'âme du juste... Si vous voulez venir jusqu'à la chapelle ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a l'air d'un saint...

Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:

--Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine d'huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un hoquet... Soeur Apolline l'a trouvé le nez sur la table.

Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie, mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames priaient. En me reconnaissant, soeur Apolline me désigna des yeux le cadavre et sanglota. Je m'agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu'un de larmoyant, et je vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Soeur Apolline se leva et me dit: «C'est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta l'ancien magistrat. Elle poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en s'adressant à moi:

--Oh! monsieur! oh! monsieur!...

--Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un ange...

Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus belle.

--Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le dise à quelqu'un!... Oui, je m'en confesse publiquement!... Il était si bon! il était si bon!...

On commençait à s'émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s'était-il passé entre soeur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime:

--Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!

En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec soeur Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On l'admirait et on l'aimait pour la faculté qu'il avait d'être heureux. On disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.

ROMANCE

Quand j'étais petit, ma grand'mère me menait souvent chez madame de Grébauval, qui habitait près de l'église et de la rivière. On sonnait à une porte à judas, à demi encadrée par le câble tordu et retordu d'un tronc de glycine; on disait bonjour à la vieille Annette; on traversait une cour humide et l'on allait saluer la bonne dame dans une grande pièce aux dalles de briques, qui exhalait une odeur de tabac à priser et de prunes aigres.

Madame de Grébauval avait les joues molles et des cheveux enroulés en double boudin sur chaque tempe. Elle pleurait une fille morte bien des années auparavant, mais en son jeune âge et pour avoir respiré des fleurs.

Le portrait en miniature de Clémence de Grébauval se trouvait sur la cheminée, et c'était une figure si jolie que je ne m'étonnais point qu'on la regrettât longtemps. Nous autres, nous avions aussi perdu maman; nous n'étions pas heureux, et il nous semblait tout naturel que l'on parlât de souvenirs tristes.

Clémence de Grébauval avait, sur son portrait, des cheveux noirs, bien lissés, et elle vous regardait, du fond de son ovale d'ébène, avec des yeux inoubliables. J'allais régulièrement lui souhaiter le bonjour. Peu à peu, j'en étais venu à oser l'embrasser, et je lui disais: «Je t'aime, Clémence de Grébauval!» Madame de Grébauval en était touchée, et me permettait de faire tout ce que je voulais chez elle, sauf d'aller au jardin.

C'était dans ce jardin que mon amie avait pris la mort. Il était condamné. Un homme de peine y pénétrait une ou deux fois l'an, pour élaguer, à coups de serpe. Une porte pleine, à solides gonds, à gros verrous, en fermait l'entrée, au bout du corridor. En appliquant l'oeil à une fissure que je connaissais, on voyait force toiles d'araignées, avec quelque chose de vert et d'or, qui scintillait en vibrant. Je crois que la plus grande tentation de ma vie a été de pénétrer dans ce jardin interdit.

Pourtant, j'étais convaincu que je n'en reviendrais pas. Mais cela m'était absolument indifférent, parce que j'étais amoureux de Clémence de Grébauval.

Il ne faut pas trop rire des amours d'enfants. Il en existe de nombreux exemples. Un rien suffit à les rompre, de là vient qu'on n'en tient pas compte. Mais les petits solitaires qui manquent autour d'eux de jeunesse et de distractions, peuvent conduire une passionnette très loin.

Pour moi, je résolus d'entrer au jardin et d'y mourir de la mort de Clémence de Grébauval, afin d'aller la rejoindre là où elle était.

Les préparatifs ne me causèrent aucune émotion. J'attendis froidement que la bonne fût occupée au dehors, pour prendre une chaise à la cuisine, la traîner jusqu'à la porte et dégager le verrou d'en haut. Une après-midi qu'Annette plumait un poulet dans la cour, j'accomplis ce premier acte, et me reposai. Trois jours après, le verrou n'avait pas été repoussé dans sa gaine, tant on fréquentait peu ce passage. Je tirai le verrou du bas. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. J'étais juste assez grand pour soulever le loquet. Mon coeur alors se mit à battre très fort. La porte vint à moi, en déchirant les toiles d'araignées, et des insectes plats tombèrent et coururent.

Je pensais bien qu'il ne suffisait pas de mettre le pied dans le jardin, pour mourir. Je fus d'ailleurs complètement ébloui par le soleil qui se couchait juste en face, de l'autre bord de la rivière, et me réfugiai sous un prunier de mirabelles. Alors je revis en imagination ma grand'mère, et je sentis, je ne sais comment, le parfum léger d'iris que répandaient ses vêtements: «Que va-t-elle dire quand elle ne me verra plus?» Elle me répétait souvent: «Mon pauvre petit, je n'ai que toi au monde...» Je me raisonnais: «Voyons! elle comprendra très bien que j'aie eu besoin de rejoindre maman... Peut-être me gronderait-elle si elle savait que c'est pour Clémence de Grébauval?...»

Le jardin n'était pas grand. Il était rempli d'herbes et de ronces, et des fleurs à demi étouffées, l'air très malade, montraient un nez pâlot au travers des végétations folles. «Ce sont ces fleurs-là!... me dis-je, toutes sont mortelles peut-être ou bien une seule: laquelle?...» Je ne me faisais point une autre idée de la mort que celle-ci: «Je vais partir, disparaître, et puis je verrai Clémence de Grébauval.» Je n'avais point peur.

Je me penchai sur une maigre fleur et la respirai de tous mes poumons. Rien encore. En m'avançant vers la balustrade qui fermait le jardin, j'entendis les battoirs des laveuses, et j'allai voir. La terrasse donnait à pic sur la rivière, et il y avait en bas, dans un bateau entouré d'un grand halo d'eau grasse, M. Blandin, l'agent-voyer, qui pêchait à la ligne, le bras tendu, immobile comme un poteau. Les laveuses étaient plus loin, sur la droite, agenouillées, pliées en Z et battant le linge qui crachait une eau mousseuse aux beaux tons d'émeraude. Et, au delà d'un abreuvoir était le pont, par où grand'mère s'en irait sans moi... «O Clémence! Clémence! comme il faut que je t'aime!...» Je revoyais la miniature, les beaux cheveux si bien lissés, surtout les yeux qui me souriaient de loin, de loin, et comme personne ne m'avait souri... «Oui, oui, je vais te trouver, je ne peux plus me passer de toi, Clémence!...»

J'aspirai l'odeur des oeillets d'Inde qui est désagréable, le coeur des pavots dont j'espérais beaucoup, et le pollen des lis qui dut me barbouiller de jaune. A ce moment on m'appela. Grand'mère s'en allait!... Annette appela aussi, puis madame de Grébauval elle-même. Je me jugeai très méchant et très dur.

Mais j'aimais Clémence au delà de tout. Je me cachai, par prudence, en m'écorchant la figure et les mains, sous un fourré épais comme de la bourre de crin. Bien m'en prit, car on ouvrait la porte. A la trouver bâillant, on ne doutait plus que je fusse au jardin. Ma pauvre grand'mère passa non loin de moi. Ne m'apercevant pas au jardin et voyant la balustrade, elle poussa un cri qui me fit plus de mal que la mort. Je fus sur le point de courir me jeter dans ses bras. Mais j'entendis M. Blandin qui la rassurait. Il disait:

--Je vous affirme qu'il n'est pas tombé un fétu: voyez donc l'eau! rien n'a bougé depuis deux heures.

«Il sera rentré seul à la maison, dit grand'mère». Et elle se sauva. Derrière elle on ferma les verrous. J'étais emprisonné dans le jardin. Cela fortifiait mes desseins. Je n'avais qu'à mourir.

C'est alors que je m'aperçus que j'étais sérieusement écorché. J'avais une main en sang et je voyais un petit filet rouge qui me dégringolait le long du nez. Cela, pour le coup, m'effraya. Mais, je ne pouvais plus remuer sans me blesser davantage. J'étais comme ficelé par un fouillis de ronces et d'églantiers épineux. Pour pénétrer là, j'avais dû faire un bond à me crever les yeux. Ainsi, ma destinée était de perdre mon sang goutte à goutte... J'avais rêvé mieux. Mais j'acceptai ce genre de mort et m'étendis sur mes épines, guettant le moment béni où apparaîtrait Clémence de Grébauval.

L'Angélus sonna, si près qu'on pouvait croire que la maison, tremblante, allait s'effondrer. La nuit devait être venue. Mais je ne voulais plus ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez et mes mains qui devaient être maintenant tout gluants, comme les doigts d'Annette quand elle préparait un civet. Les battoirs des laveuses se taisaient, un à un; après le dernier il n'y eut plus de bruit. Parfois cependant, sur la rivière endormie, un poisson sautait, et je distinguai encore que M. Blandin fermait sa boîte d'asticots et déposait sa ligne; puis il donna des coups d'aviron qui firent siffler la barque à la surface de l'eau. Et tout finit pour moi.

Je fus réveillé par des aboiements de chien et des lumières. Quelqu'un taillait et éventrait mon fourré, à grands coups de hache. Je criai: «Je suis là! je suis là!» On me tira par les pieds. Je reconnus l'homme de peine, puis Annette, madame de Grébauval et quantité de gens du voisinage. Grand'mère venait de s'évanouir en entendant ma voix. Tous avaient l'air stupide, et chacun me demandait: «Mais enfin, qu'est-ce que tu faisais là?» Il me semblait que je revenais d'un grand voyage, peut-être du ciel, et je n'étais pas trop honteux de déranger tant de monde, plutôt content de ce que j'avais fait pour Clémence de Grébauval.

Mais je gardai mon secret, parce que personne ne m'aurait compris.

(Écrit en 1896.)

GOTHON

C'est gentil à vous, ma chère Yvonne, de me demander des nouvelles de Gothon. La pauvre vieille a quitté la maison de mes parents le quinze de ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans; voilà quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle, vous le savez, qui a élevé maman; elle l'a suivie dans son ménage, elle m'a vue naître, et elle a été la compagne de mon enfance, de mes années de jeune fille; je ne me suis éloignée d'elle un peu, que depuis mon mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'étais jamais aperçue que j'étais tant attachée à elle. Je vais vous dire une chose, Yvonne, qui peut-être vous semblera bien prétentieuse, car cela a l'air d'une pensée: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous pouvions les aimer.

Écoutez, ma chère amie, moi, j'ai été convaincue bien longtemps que j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine habitant Béziers, à qui je n'ai de ma vie adressé trois paroles si ce n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rédigé pour eux de formules d'embrassements et de tendresses!... Les mots, allez! font beaucoup pour nos sentiments.

Eh bien! tandis que j'écrivais des lettres vraiment exquises à mon oncle le Roumain et à ma cousine de Béziers, j'envoyais aux cinq cents diables la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez connu: «Mademoiselle ne pense pas, je présume, à replacer son petit caoutchouc entre les deux dents!...» L'ai-je boudée, la malheureuse, à la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette même voix d'oracle, de me donner à manger: «Mademoiselle a juré de se faire périr, je présume!...» Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des personnes de ma famille, que le bout du nez, par l'entre-bâillement de la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entr'ouvert un oeil sans avoir vu sa figure de pomme ridée à mon chevet. Et, pas une fois, entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu à l'esprit que Gothon fût un être d'un mérite particulier: ce que faisait Gothon c'était son métier; elle était payée pour cela... quarante-cinq francs par mois, ma chère!

C'était une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse passé cinq ou six ans en Angleterre: on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand et d'anglais qu'elle possédait; elle faisait ma chambre, ma salle d'études, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait mes robes, m'accompagnait à la promenade, me conduisait deux fois la semaine chez mes grands-parents à Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours et chez le dentiste. Pendant bien des années, nous avons pris tous nos repas en tête à tête; en effet, les heures des cours ne me permettaient pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, le soir, ils dînaient en ville ou avaient à la maison des réceptions où je n'ai paru qu'à dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour ainsi dire au vol, et papa point du tout!...

Papa venait m'embrasser quelquefois à la salle d'études, mais comme nous n'y avions pas quinze degrés l'hiver, il partait vite et en se frottant les mains. Gothon était accoutumée à avoir froid avec moi. Je savais bien dans ce temps-là, déjà, que j'aimais beaucoup papa et maman; mais, comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon.

Je lui parlais comme à un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur, c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas boutonner, des cheveux qui étaient trop secs pour être peignés; un problème qui ne marchait pas; une de ces damnées analyses logiques! et c'était la faute à Gothon, et je piétinais, et j'arrachais le col, et je brisais le peigne, et je déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma bouche des choses que je n'oserais pas répéter! Elle les écoutait avec une expression de dignité froissée, de résignation et aussi de pitié qui m'exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de faire un rapport, et je recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte... Ah! dame, si je l'avais fait disparaître!...

Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme; on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas à la hausser dans mon esprit d'enfant; je me disais: «Puisqu'on la gronde, à son âge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose.» Mais cela la rapprochait un peu de moi: nous étions grondées aussi bien l'une que l'autre; en somme, logées à la même enseigne. Ah! par exemple, quand je la voyais pleurer, mon coeur se soulevait; j'allais à elle et elle m'appelait son «cher baby». Ce sont ces moments-là qui, secrètement, nous ont unies.

Quelque chose à quoi je n'avais jamais pensé, ma chère Yvonne, c'est que je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie où n'apparaisse, comme un prolongement de moi-même, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq ans, on ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, n'est-ce pas? Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la première fois revenir en songerie sur mes jeunes années; et ni la mort de mon grand-père, ni celle de bonne-maman ne m'ont produit cet effet-là. Vous savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passées, qui ont eu à elles seules plus d'importance que des années entières. Est-ce que vous n'avez pas éprouvé cela? Il semble, par exemple, que tel jour, à telle heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine couleur qu'il n'avait point auparavant et qu'il a gardée depuis... Il y a des minutes où le premier sentiment naît dans notre coeur; la première grande émotion! Ce n'est pas généralement au beau milieu de la sauterie ou du dîner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous sommes seules, chez nous, tout à coup, en tordant nos cheveux, en essayant un corsage, en écrivant un mot, à notre table;... et Gothon est là avec sa tête de pomme de rainette de l'année dernière, qui nous passe un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furète, qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est lié pour toujours désormais au plus délicat, au plus intime, au plus profond de nos souvenirs...

Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femme toujours présente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui était dans la maison un être sans importance, qui, d'un mot, pouvait être renvoyée, remplacée sans que personne y prît garde, a pesé d'un plus grand poids sur ma direction particulière que tous les représentants les plus autorisés de la morale! Je n'exagère pas; je vous affirme que ça a été ainsi. De mauvaises têtes comme les nôtres--cela est aussi pour vous, Yvonne--s'accommodent mal des sermons que nous adressent les autorités constituées. Mais si indépendantes que nous veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre morale privée, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce soit la personne la plus loin d'être préposée à cet office. Ah! si quelqu'un m'avait dit que c'était Gothon qui façonnait ma conscience!... Eh bien! ma petite, en m'examinant à fond, je suis sûre de ce fait, oui: c'est le bon sens, un peu «peuple» mais si juste, de ma vieille bonne, c'est son assentiment ou sa réprobation exprimés par un soudain tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manière de s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m'ont dirigée pendant une douzaine d'années. Enfin il n'y a pas jusqu'à mon mariage, oui, qui n'ait dépendu de son flair et du désir désintéressé de bonheur qu'elle formait pour moi, «son baby». D'autres, autour de moi, et quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient s'empêcher de considérer la fortune, la famille, les convenances, la profession, enfin tout ce que vous savez que l'on considère; de combien de jeunes gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe, lorsqu'il s'agit de cette diable d'affaire-là! Je croyais ne faire pas grand cas de l'opinion de Gothon, mais j'étais vexée de ce qu'elle ne voulût là-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle m'a dit tout à coup: «Mademoiselle choisira celui-ci, je présume!...» Je ne pensais pas à «celui-ci» particulièrement; j'ai même oublié l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque, beaucoup plus tard, ma foi! j'ai épousé précisément «celui-ci», que j'avais cru choisir toute seule.

La voilà partie!... Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la maison où elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu'elle se retire après fortune faite, la pauvre vieille?... Croyez-vous qu'elle tienne enfin à échapper à la servitude?... Non. J'ai reçu l'autre jour une lettre d'elle où elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logés chez mes parents pendant mon absence: «la noire va encore avoir des petits, je présume; quant au gros minou gris il est toujours triste du départ de madame». Et, tout à coup, elle emploie l'anglais, «dear baby», ce qui communique un caractère confidentiel à ce qui suit: «Cher Baby, je suis sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai trop de douleurs pour être bonne à grand'chose; les autres domestiques sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bonté de madame...» Sa lettre est réduite à la plus simple expression, comme le sont les documents qui relatent les choses les plus émouvantes; c'est l'énoncé tout uni des faits; l'expression «dear baby» et ce sentiment d'honneur qui consiste à n'être pas une bouche inutile, laissent transparaître ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut quarante-huit ans et que veut être encore celle qui signe: «Votre vieille servante. Gothon.»

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