‹ La marchande de petits pains pour les canardsChapitre 3 sur 11 · L'ATTENTE

L'ATTENTE

Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l'ai vu. Dîner habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros réjoui de docteur Boniface, le pauvre petit Grésidieux, l'oncle Anatole, dit «le Maladroit», le ménage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin, votre serviteur.

Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l'antichambre. Elle fait: «Ah! c'est vous?» d'un air de dire: «Ah! ce n'est que vous?»

--Mais oui, madame. Comment vous portez-vous?

Sans prendre le temps de me répondre, la voilà qui file et disparaît derrière une porte, en bousculant la femme de chambre.

Je serre les mains, au salon. Sourires. «Bon dernier, comme toujours?--Non! fait quelqu'un.--Ah!»

La maîtresse de maison n'ayant pas reparu, je vais à la jeune Malat:

--Le papa va bien?... passe sa redingote, je pense...

--Mais non, il n'est pas rentré; j'ai même peur que maman ne s'inquiète...

Et oup! voilà la jeune femme qui part rejoindre sa mère. Je me trouve nez à nez avec Grésidieux, qui devait être dans un pli de la robe: «Ça va, les affaires?...» Il croit que je fais allusion à son flirt, mal dissimulé, avec la fille de la maison, et il me regarde d'un petit air chagrin. Je me reprends: «Non, je veux dire les affaires sérieuses.» C'est un pauvre garçon sans position, qui accable Augustin de demandes d'emploi. «Ça va très bien, dit-il. Monsieur Augustin doit précisément me rapporter une réponse définitive ce soir.»

--Saprelotte! dit l'oncle Anatole, si Augustin ne revient pas dîner avant de vous avoir trouvé une situation!...

On rit; le pauvre Grésidieux se ratatine. Anatole profite de son succès pour raconter un effrayant fait divers lu le matin: un monsieur élégant, habitant le centre de Paris, traverse la chaussée pour aller dîner en joyeuse compagnie sur le boulevard: habit, boutonnière fleurie, etc. Il est coupé en deux morceaux par une voiture de livraison automobile, en deux morceaux bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent de la fenêtre du restaurant.

--Oh! oh! c'est horrible; taisez-vous!

--Ah! écoutez, mieux vaut encore qu'ils les aient vus: supposez qu'ils eussent attendu le malheureux à dîner jusqu'à dix heures!...

Madame Augustin et sa fille rentrent au salon; il faut à tout prix changer de conversation. Le ménage Bobet s'écrie tout d'une voix:

--Il n'est pas tard, madame Augustin, il n'est pas tard!

Madame Augustin a sur les lèvres un sourire un peu forcé.

--Je vous demande vraiment bien pardon, dit-elle, de vous faire attendre si longtemps. Je commence à me demander ce que peut faire mon mari...

--Allons donc!... Allons donc!... Il n'est seulement pas huit heures!

--Pardon! dit Anatole, huit heures quatre...

--La belle affaire!

--Mon mari ne dépasse jamais sept heures et demie, dehors. Il quitte son bureau à sept heures moins le quart; c'est réglé comme papier à musique: le temps de gagner le Métro.

--Ah! le Métro!... parlons-en, dit Anatole; on sait quand on y entre, dans cette invention-là, mais Dieu sait quand et comment on en sort!...

--Anatole, dit madame Augustin, je suis sûre que vous allez nous faire peur.

--Pardon! pardon! dit le gendre, nous sommes autorisés à affirmer qu'en définitive, il n'y a pas d'accidents. Prenez les statistiques. Eu égard à la quantité énorme de véhicules en mouvement, la proportion des victimes de la locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire insignifiante.

--Ça n'empêche pas que...

--Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, avec leurs écrabouillements! Qui est-ce qui a eu les jambes cassées par un tramway, ici? Qui est-ce qui a eu l'abdomen crevé par une auto? Personne! Des accidents? parlez-moi d'un bon accouchement sur la voie publique, oui! parlez-moi d'une belle noyade en Seine par dépit amoureux, à la bonne heure!...

--Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, vous voyez bien que rien de tout cela ne peut atteindre notre cher retardataire!

--Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois inquiète de mon mari? Me prenez-vous pour une enfant? Je suis seulement fâchée qu'il vous fasse attendre... Madame Bobet, ma pauvre mignonne, je suis sûre que vous avez des crampes d'estomac?

Madame Bobet nie énergiquement; elle bâille à en avoir les larmes aux yeux.

--On se fait, bon gré mal gré, dit M. Bobet, à dîner de plus en plus tard; c'est l'usage; et c'est tant pis, d'ailleurs, pour la santé...

--Ma pauvre petite! Venez prendre quelque chose; mais si! mais si! un petit gâteau sec.

--Je vous en prie, madame, non, non, je vous assure; je ne dînerais plus, et alors je souffrirais bien davantage!

--Oh! comme c'est ennuyeux!... Huit heures un quart!

Anatole consulte son chronomètre:

--Huit heures dix-neuf!...

--Mais qu'est-ce que peut bien faire Augustin?... Il sait cependant que nous avons des amis à dîner... Voulez-vous que nous nous mettions à table?

--On dit que cela fait venir les retardataires.

--Accordons-lui au moins jusqu'à la demie.

Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous le charme du récit d'un curieux choc opératoire dont il fut récemment témoin. Grésidieux est retourné s'acoquiner derrière madame Malat et lui parle tout bas, sur le ton d'une confidence amoureuse.

Huit heures et demie sonnent à la pendule. Tout le monde tourne la tête vers le cadran.

--Bigre, fit le gendre, voilà la demie.

--La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes qu'elle est sonnée!

--Ah! vous êtes agaçant, vous, avec votre exactitude! réplique le gendre qui commence à devenir nerveux.

Sa jeune femme se penche vers ces messieurs:

--Oh! je vous en prie, ne vous impatientez pas devant maman! Elle est plus tourmentée qu'elle n'en a l'air...

--Tu as raison, ma petite, dit Anatole, tâchons plutôt de rassurer ta pauvre mère...

Il embrasse sa nièce. Madame Augustin, qui va, qui vient, et rentre à cet instant au salon, aperçoit Anatole penché sur le front de la jeune femme.

--Qu'est-ce qu'il y a? Vous vous embrassez? Il s'est passé quelque chose?...

On sent que cela se gâte.

--Que me conseillez-vous de faire? demande madame Augustin, dois-je commander de servir le potage?

Tous se consultent en apparence; chacun est du même avis, qui est de se mettre à table. Et puis on espère gagner plus d'entrain. La conversation devenait difficile.

--Écoutez!... fait madame Augustin.

Elle a entendu une voiture s'arrêter devant la maison.

--C'est lui, dit-elle.

--Vous avez l'ouïe fine! du diable si j'ai entendu un bruit.

Elle s'est précipitée au balcon. Elle crie:

--C'est lui! c'est lui! Mettons-nous vite à table, ça lui apprendra!

--Ah! le gredin, c'est une idée! vite à table! vite à table!

--Vous l'avez vu? interroge le gendre.

--Certainement! un monsieur fort, avec une pelisse, qui rentrait sous le porche, le fiacre qui repartait...

--Ah! dit Anatole, il était temps, on a beau dire qu'on ne se tourmente pas...

Madame Augustin respire, le sang lui remonte à la peau, ses yeux revivent:

--Je vous avoue, dit-elle, que le coeur commençait à me faire toc-toc...

--Quoi qu'en dise le docteur, un accident est si vite arrivé!

Le silence du potage. Chacun se démène. Déjà plusieurs cuillères reposent au bord de l'assiette. Madame Augustin, qui n'a pas fini, s'arrête tout à coup. Sa fille remarque l'angoisse qui l'envahit de nouveau:

--L'escalier est haut! voyons maman.

--Mais oui! laissez-le monter, cet homme! saprelotte, quatre étages!...

--Sans compter l'entresol!...

--Et quels étages!...

--Augustin s'essouffle facilement...

--Pensez aussi qu'il est fatigué, qu'il a dû courir...

On prolonge, on prolonge l'attente. Les pouls battent; jamais les parcelles du temps n'ont paru si précieuses.

Madame Augustin fait «non, non» de la tête. Elle a entendu, comme nous tous, une porte se refermer à l'étage au-dessous. Ce n'est pas son mari qu'elle a vu entrer sous le porche. Sa main tenant la cuiller à demi pleine tremble; elle l'abaisse pour prendre un point d'appui sur la table; et l'on entend, à la faveur du silence général, le petit trémolo de la cuiller d'argent sur la faïence.

--Cette fois, dit madame Augustin, je n'y tiens plus; il y a quelque chose...

--Bast! fait Anatole.

--Comment? mais vous-même disiez il n'y a qu'un instant...

--Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. Inutile de dissimuler: il y a retard, retard anormal, allons jusqu'à déclarer tout à fait exceptionnel de la part de monsieur Augustin. Inutile non plus de s'emballer et de croire tout perdu. Raisonnons en gens sensés. De son bureau à la rue Decamps, que ce soit par tramways, omnibus, métro, fiacres ou même à pied, donnons-lui une heure.

--Un peu plus, dit madame Malat, si papa s'est arrêté en route...

--Donnons-lui une heure un quart! Soyons généreux, donnons-lui une heure vingt.

--Mais puisque je vous dis qu'il ne manque jamais d'être ici à sept heures et demie, au plus tard, dit madame Augustin.

--Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez bien me faire l'honneur d'admettre un instant mon calcul, mon beau-père aurait du être ici à huit heures cinq, dernier délai.

--Il en est neuf moins dix!

--Moins six, rectifie Anatole.

--Ah! sacrédié! à la fin, avec vos «moins six!» nous ne sommes pas en train de jouer des pantalonnades!... Oui, enfin, ça fait quarante-cinq minutes de retard!... Eh bien! voilà!

--Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, je vous trouve superbes! Je vous dis et vous répète qu'il n'est jamais de sa vie arrivé plus tard que sept heures et demie, et il est neuf heures! Non, mais vous me faites rire avec vos calculs! Ah! si j'étais à votre place, ce n'est pas des calculs que je ferais.

--Vous feriez quoi?

--J'irais le chercher.

--Aller le chercher! reprend le gendre, mais où?

Grésidieux se lève de table:

--J'y cours, madame, vous avez raison...

--Mais où courez-vous? fait le gendre. Où pensez-vous aller, mon pauvre monsieur?

--Je ne sais pas...

--Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous déranger, monsieur Grésidieux; si quelqu'un doit sortir, c'est moi.

Madame Malat supplie son mari de ne pas sortir:

--On pourrait avoir besoin de toi. S'il arrivait quelque chose, est-ce qu'on sait?

--Mais saprelotte, dit Anatole, j'y songe! Il y a une heure que M. Grésidieux nous a dit qu'Augustin devait faire une démarche pour lui ce soir?

--Ah?

--Ah?

--Ah bah! mais il fallait donc le dire?

--Monsieur Augustin, dit Grésidieux, devait voir, en effet, le chef du contentieux de la Compagnie du gaz...

--Entendez-vous, madame Augustin? voilà l'explication: votre mari devait aller à la Compagnie du gaz pour Grésidieux.

--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt?

--On l'a dit, on l'a dit; ce sont de ces choses qu'on dit en entrant, avec la santé, les affaires, on n'y attache pas d'importance.

--Mais, dit madame Augustin, monsieur Grésidieux, lui, il me semble, devait bien savoir l'importance...

--Certainement, madame, certainement... aussi me suis-je offert à aller chercher... J'ai déjà donné tant de mal à monsieur Augustin... Je n'osais pas rappeler que j'étais peut-être cause...

--Ah! aussi, vous avez des choses si graves à raconter à ma fille. Vous auriez mieux fait, vous en conviendrez, de me dire ce qu'il en était...

--Allons, maman, allons, calme-toi. Mais on n'ose pas dire qu'on est inquiet, tu comprends, alors personne n'explique, personne ne dit ce qu'il sait, on met toute son application à ne pas faire allusion au retard. Mon avis est qu'on ferait beaucoup mieux en pareil cas, de dire franchement: «Vous savez, je me meurs d'inquiétude.» Surtout quand c'est la vérité.

--Mais non! dit Boniface, ce n'est pas la vérité; il n'y a pas lieu de se mourir d'inquiétude, Augustin est à la Compagnie du gaz, c'est simple comme bonjour!

--A la Compagnie du gaz, à neuf heures du soir!... et quand on a du monde à dîner chez soi!... observe tout à coup madame Augustin, mais vous perdez tous la raison, ma parole d'honneur; le chef du contentieux est comme les autres, il va dîner, je suppose.

Chacun ne demande qu'à déraisonner pour épargner l'inquiétude à madame Augustin; mais elle, qui est inquiète, ne déraisonne pas. Cependant la passion de conserver son mari la porte à faire retomber la responsabilité du retard sur quelqu'un. Et elle reprend l'argument Grésidieux dont elle niait elle-même la valeur.

--Si Dieu veut qu'il soit arrivé un malheur à mon mari, dit-elle, que cela lui serve de leçon! Il faut toujours qu'il se mette en quatre pour servir Pierre, pour servir Paul; la moitié de sa vie se passe en sollicitations; un homme qui n'a jamais voulu demander quoi que ce soit pour lui-même, ni pour sa famille...

--Le fait est... dit le gendre.

On dînait cependant. Madame Augustin seule ne pouvait manger. Le temps s'écoulait. Les uns, à un ronflement d'auto, se taisaient, d'autres s'efforçaient au contraire d'en couvrir le bruit afin d'éviter le triste moment de la déconvenue: le taxi ne s'arrête pas, ou bien il s'arrête, ce qui est pis encore.

Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme sortit derrière lui. Elle revint s'asseoir à sa place. Elle dit à son voisin:

--Il est allé voir.

--Où?

--En bas, chez la concierge, dans la rue, chez le commissaire, on n'y peut plus tenir, vous comprenez.

--Je consentirais à ouvrir des portières jusqu'à la fin de mes jours, soupirait Grésidieux, plutôt que d'avoir jamais demandé une place à monsieur votre père.

Une demi-heure sonna. On crut reconnaître le son du timbre d'entrée. Tout le monde sursauta. C'était la demie de neuf heures.

Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle dit:

--A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! Ma pauvre fille, tu peux pleurer ton père... Il aurait les deux jambes broyées, qu'on l'aurait ramené ici à l'heure qu'il est: il a des papiers sur lui, vous pensez bien.

--Mais, mort, on l'aurait ramené aussi, pour la même raison!

--Vous croyez?

--Mais certainement.

--J'entends un fiacre, dit madame Augustin.

--Non!... Pourquoi vous imaginer?... D'ailleurs il aurait pris une auto...

--Je vous dis que j'ai entendu...

--Maman, maman, tu vas attraper froid!... Dans l'état où elle est, mon Dieu!

Madame Augustin ouvre la fenêtre. Il y a bien un fiacre qui s'éloigne. S'est-il arrêté? La malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant avec la main les battements de son coeur. Tous errent de la salle à manger au salon, du salon à la salle à manger, quelques-uns ne se résignent pas à se séparer de leur serviette. Le domestique vient timidement: «Et le rôti, madame?»

--Mais, écoutez donc! mais écoutez donc! crie en frappant du pied madame Augustin.

Il semble qu'elle entende des choses que personne ne perçoit. Nous savons bien qu'elle se leurre; on ne compte plus sur rien. On devine que les uns se demandent maintenant: «Ce n'est pas tout, mais comment ça va-t-il finir ce soir? Comment sortira-t-on d'ici?» D'autres examinent la situation que va créer la mort d'Augustin, le changement aux habitudes...

Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingué un rire de femme, très éloigné, à la cuisine; elle dit: «Les coquines!» Tout d'un coup, nous la voyons se précipiter à la porte de l'antichambre sans raison apparente; mais elle n'a pas touché le bouton, qu'on sonne... C'est bien le timbre, cette fois, un solide coup de timbre... Nous calculons que c'est bien le temps qu'aurait mis un homme de l'allure d'Augustin pour monter les quatre étages depuis qu'on a signalé le fiacre. Nous sommes tous debout, tous confiants, par un revirement soudain.

C'est madame Augustin qui a ouvert, les yeux hagards, folle du désir de voir là, là, tout de suite, son mari.

C'est la concierge.

La figure de madame Augustin a complètement hébété la concierge qui adopte aussitôt la même expression, par une habitude de servilité. A nous voir tous là, haletants, elle s'effraie; pas un mot ne sort de sa bouche. Son silence, sa stupeur, ont bien l'air d'annoncer la pire nouvelle. Madame Augustin tombe tout d'une pièce sur le parquet de l'antichambre. On l'emporte. Boniface, son médecin, s'empare d'elle.

J'avise la concierge, je la pince au bras si vivement qu'elle y porte la main:

--Qu'y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, n'est-ce pas? Il est mort? Eh bien! dites-le?

--Mort? qui ça?...

--Augustin!

--Mais non, monsieur, monsieur Augustin est en bas. Il m'a dit: «Montez d'abord, madame Colatin, je vous en prie, voyez dans quel état est ma femme, j'ai trop peur d'essuyer le premier feu!»

Je m'écrie, malgré moi: «L'imbécile!» puis je hurle en me retournant vers l'intérieur: «Il est en bas! il est en bas! Madame Augustin, votre mari est là, il monte!»...

Tout le monde interroge la concierge au lieu de lui dire: «Allez le chercher, faites-le monter vite, sa femme le croit mort!» Pas plus que les autres je ne songe à le faire... Nous crions tous: «Il est là, il est là!» Nous gambadons, nous sautons de joie comme des enfants.

Le charivari, le tumulte me refoulent vers l'entrée. La porte est demeurée ouverte. Je reconnais le gros souffle d'Augustin. J'hésite une seconde entre le parti d'aller à lui ou d'aller vers sa femme demander au docteur si elle est en état d'embrasser son mari. Ceci est plus prudent. Pendant que je pénètre au salon, j'entends Augustin qui est sur le palier et qui fait: «Hem!... Hum!... Atch!... Hum!...» une petite tousserie familière, une façon gamine de demander: «Peut-on entrer? Vais-je être battu?»

Au salon, je vois le docteur Boniface relever son crâne rose qui reposait sur la poitrine de madame Augustin, et au seul contraste de sa figure avec celle qu'il a habituellement, je sens mes jambes manquer sous moi.

Il dit:

--Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins.

Augustin qui, sans doute, avait adopté le parti de simuler l'inconscience pour excuser son retard, par la porte entr'ouverte, faisait d'une voix de bambin innocent:

--Coucou! c'est moi!

On s'écarte. Il voit par terre le cadavre de sa femme.

Et voilà.

Que l'issue de l'aventure eût été seulement un peu moins tragique, le retardataire n'échappait pas à la nécessité d'expliquer sa conduite. La grandeur même du malheur l'a soustrait à toute inquisition. Nous avons tous respecté son désespoir sans songer à lui demander la cause d'un tel retard, sans songer même à lui demander, ne fût-ce que pour lui fournir un alibi, s'il s'était au moins occupé du petit Grésidieux...

LE CLIENT

La saison a été si mauvaise! En passant devant la baraque qui s'intitule: «Établissement de bains, café et liqueurs», j'ai voulu interroger ce brave père Pillon, qui fait à la fois le cabaretier et le maître-baigneur, et dont la chemise de flanelle écarlate, au pied de quatre mâts à pavillons tricolores, appelle en vain, depuis des mois, la clientèle. Chaque jour, je le vois là, arpentant, les pieds nus mais le pantalon sec, le chemin de planches qui mène à la plage; il va et il vient, suivi constamment d'un beau chien-loup au poil fauve, les oreilles et la queue noires, animal fidèle, jeune, vigoureux, bien dressé, et qui est un objet d'admiration pour les passants. Ensemble, baigneur et chien vont humer le vent; quand le grain s'annonce, l'un revient la tête basse, et l'autre la queue, et l'on amène un à un les quatre pavillons qui proclamaient sans vergogne à l'entour, la vitalité de l'établissement. Plus de couleurs: bonsoir encore pour aujourd'hui!... L'humble cabane, portes closes, semble endormie jusqu'à l'an prochain; il pleut; le chien lui-même ne hasarderait pas son museau au dehors; les drisses, nues, battent contre les mâts et sifflent lugubrement; il n'y a plus d'animé que le petit fourneau toujours entretenu pour fournir l'eau chaude du bain de pieds--du bain de pieds pour qui? Seigneur Dieu!

Souvent, je vois aussi, aux environs du fourneau, une espèce de malandrin, oisif et de figure ingrate, reste de la semaine des courses à la grande station voisine, le gousset trop plat pour pénétrer au débit de vins, et qui attend la fin de l'averse, au moins à l'abri du vent.

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--Mauvaise année, père Pillon?...

--Ah! ne m'en parlez pas. Depuis l'ouverture, au mois de juillet, on n'a pas compté huit jours de chaud!... Avec ça qu'au jour d'aujourd'hui tout le monde a son auto ou sa bicyclette, ma parole, on le jurerait! i'passent ici comme des bombes; y en a pas un qui se retournerait tant seulement; n'y a plus en fait de piétons que des galvaudeux...

Le vieux baigneur jetait un coup d'oeil oblique sur le gars à mine d'apache, qui tournillait aux environs de l'établissement.

--Après une saison pareille, vous devez y être de votre poche?...

--Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour celui-là qui voudrait faire le calcul, avec la soumission de la Ville, comme i' disent,--c'est cent vingt francs le prix de l'adjudication c't'année-ci, rien que pour les bains;--à présent la patente pour le débit; la jeune fille qu'on loue pour laver le linge et aider la bourgeoise en cas d'affluence... Y a pas quinze jours, le mauvais temps m'a brisé un pieu: faut que je le fasse restaurer et remettre en place par le charpentier, et dare-dare--on ne peut pas se passer de la corde en cas qu'il viendrait un rayon de soleil, c'est-il pas vrai?--coût: vingt francs!... Comptez avec ça sur vos doigts, combien qu'il en faudrait de bains à douze sous, dix sous par abonnement, pour être à niveau de ses débours... Des consommations? c'est presque plus la peine d'en parler à l'heure qu'il est... On n'a pas versé une demi-tasse ni servi seulement une canette, de toute la semaine... La vie est houleuse.

Mon pauvre baigneur est une victime de la crise que subissent nos climats et des changements survenus dans la locomotion. Ses bains et sa buvette étaient bien placés, jadis, à deux kilomètres de la ville, à quinze cents mètres d'un «petit trou pas cher». De l'une et de l'autre on venait jusqu'ici en promenade. Comme beaucoup, le père Pillon s'obstine à espérer que ce qui fut hier se reconstitue pour demain. Sa plainte de malade incurable me remplissait de tristesse. Je ne savais plus que lui dire, et je détournai la conversation en lui parlant de son beau chien-loup:

--La belle bête!... je vous ai entendu l'appeler Mouton: je parie qu'il n'est pas si doux?

--La nuit, il ne faudrait pas s'y fier. Et, au commandement, il serait nuisible. Mais, pour l'ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de l'or: il y a un particulier, un richissime, qui m'en a offert deux cents francs!... J'aurais du regret de m'en défaire. C'est de l'argent aussi bien placé là comme dans l'armoire; il se défend de lui-même contre les voleurs...

Il louchait encore du côté de l'apache, qui visiblement l'agaçait. Je lui demandai:

--Qu'est-ce que c'est donc que cet individu?

Il haussa les épaules en manière de dérision:

--«L'efflanqué», qu'on l'appelle... Des prop' à rien! Ça a vingt-cinq ans, c'est bon qu'à lézarder. Où ça mange-t-il? Allez enquêter là-dessus si vous avez du temps de reste! Mais n'y a pas de pareil truqueur pour se faire offrir une consommation...

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Pendant que je m'entretenais avec le père Pillon, deux bicyclettes avaient paru sur la route et causé des distractions au baigneur. Il louchait vers l'«efflanqué», mais il allongeait sa vue vers l'endroit où grossissaient les deux taches mobiles que suivait une espèce de grosse pelote boueuse en quoi il fut bientôt possible de reconnaître un bull anglais tacheté de blanc comme les troupeaux de Normandie.

Le père Pillon, je le voyais bien, n'avait pas renoncé, quoi qu'il en dît, à espérer des clients. Pour lui épargner une déconvenue, je lui fis observer combien la lame était dure et la bise glaciale.

--Des fois, dit-il, rapport au chien qui s'essouffle, i'pourraient s'arrêter prendre un verre...

Et il ajouta presque aussitôt, l'oeil animé:

--Je mets ma main au feu que c'est des Engliches, la pipe au bec; des originaux... Je n'me trompe pas: y en a un des deux qu'a son maillot de bain roulé dessous le bras!...

La patronne, de l'intérieur, avait aperçu, comme Pillon, le client possible; elle était sortie sur le pas de la porte; elle regardait dans la direction des cyclistes. Lui et elle échangèrent un signe, et le baigneur me lâcha pour courir jeter des brindilles sous le fourneau du bain de pieds.

La «jeune fille» se montra à son tour, apportant une petite table qu'elle dressa au dehors et garnit d'un siphon d'eau de seltz. «L'efflanqué» se rapprocha, comme pour voir du nouveau. Lui, moi, les deux femmes, à l'entrée du débit, nous faisions nombre; le baigneur courant à pas précipités sur les planches; Mouton, raidi, le poil déjà en brosse au seul flair du chien étranger; un peignoir suspendu, brimbalant entre deux maillots que le vent gonflait; les quatre pavillons claquant au haut des mâts; notre air d'attente, sans compter l'accueillant râtelier à bicyclettes, est-ce que tout cela ne faisait pas une station animée, je vous le demande?...

Les deux Anglais--car c'était bien deux Anglais--mirent pied à terre, s'engagèrent sur le chemin de planches, déposèrent leurs machines au râtelier, sans regarder aucun de nous, mais reluquant l'horaire des marées inscrit sur l'ardoise, et qu'ils allèrent consulter de près, pendant que le bull, un affreux bull trapu, l'air féroce et mal embouché, se jetait, sans préambule, à la gorge du docile Mouton. Puis les deux Anglais, tirant tranquillement sur leurs bouffardes, se dirigèrent vers les cabines et la mer.

Le père Pillon, à leur passage, les salua très poliment. Ils ne parurent pas plus le voir qu'ils n'avaient fait mine de nous remarquer nous-mêmes, et ils se plantèrent, d'aplomb, sur leurs mollets de coq, le plus âgé, maigre et long, avec une moustache en boudin, l'autre, plutôt gringalet, et le visage glabre; à leur droite huit cabines vacantes, à leur gauche autant: de quoi choisir, sacrebleu! La fumée de leurs pipes, avec celle du fourneau à bains de pieds, fuyait nord-nord-est, en trois nuées effilées et parallèles.

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L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'être en train d'égorger Mouton. Il fonçait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule démesurée d'où éclatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l'assaut comme un soldat la fureur gréviste, sans riposter, brave à outrance, attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets tendus, le col gonflé, toute la mâchoire dehors, tout le poil en aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait en sifflant, de ses poumons, semblait foudroyer l'adversaire. De temps en temps un coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l'animal était vivant et sur ses gardes.

Plus promptement indigné que nous d'une si lâche provocation de la part d'un chien bourgeois, l'apache ou «l'efflanqué», sur ses jambes de caoutchouc, avait couru instruire du fait le père Pillon, et nous le voyions agiter ses longs bras, et l'entendions vociférer contre les propriétaires du sale chien et flétrir l'inertie insensée du baigneur. Le père Pillon demeurait sourd, indifférent, médusé: les bras ballants, la figure abêtie, il ne perdait pas de l'oeil les deux hommes qui, d'un instant à l'autre, allaient peut-être prendre un bain ou une consommation... Harcelé par le jeune voyou, qui le traitait de «couard», de «poltron», d'«andouille», de «crevé», d'«épluchure» et de «résidu», il se contenta de ramasser un morceau de fonte détaché du fourneau délabré, et, moyennant cet engin, de tenir son gêneur à l'écart.

C'était pourtant un gaillard que le père Pillon; il portait sur sa chemise rouge trois médailles qu'il n'avait pas volées, et, d'ordinaire, il n'était pas homme à laisser entamer son bien.

En face de moi, la femme Pillon et la «jeune fille» contemplaient d'un regard anxieux et terrifié la lutte, mais sans faire à l'infortuné Mouton la grâce de ce «commandement» dont m'avait parlé le baigneur, et qui eût permis à une si belle et si forte bête de terrasser l'agresseur.

Une patience si voulue, une abstention si concertée me serraient le coeur.

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Soudain les deux Anglais tournèrent sur leurs talons et remontèrent vers l'établissement. Pillon les salua de nouveau à leur passage, au grand scandale de «l'efflanqué» qui, en des termes de la plus basse ordure, lui faisait honte de sa servilité, et lui annonçait qu'il allait s'en mêler, lui, de secourir Mouton malgré ses «ganaches de patrons», et de lui régler son compte au «sale cabot couleur de vache», et de «leur z'y faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu'on s'imbibe ici avec du sang de navet...» Et, ce disant, l'apache bondissait sur ses savates, dépassait Pillon, faisait balle entre les deux étrangers flegmatiques, et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins était noué sur quelque matière dure, il s'avançait d'un pas rythmé, et, au-dessus du bull attaché comme un taon au train de derrière du chien-loup, il faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant à chaque tour de la boîte cranienne du monstre, qu'il allait faire infailliblement éclater.

Les deux Anglais, croyant sans doute à quelque facétie excessive, étendirent chacun simultanément la main et firent:

--Stop!

Leur horreur de chien ne prit pas pour lui cette parole de paix, mais, d'un seul mouvement, Pillon, sa femme et la «jeune fille» se ruèrent, non sur le chien, mais sur l'apache, l'une, d'un geste vain lui arrachant la casquette, l'autre lui déchirant bien maladroitement son habit, enfin, le baigneur, d'une main sûre, rompant le moulinet mortel. Après quoi, tous, père Pillon, mère Pillon et jeune fille regardèrent les Anglais. La jeune fille même, disposa deux chaises près de la table qui portait le siphon d'eau de seltz.

Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, non les gens.

Ils s'intéressaient au combat. L'un d'eux daigna sourire parce que le bull relevait vers lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant de l'héroïque Mouton. Cependant le bull, avalant du poil, reniflant du poil, commença de s'étrangler, de chanter comme un gamin atteint de la coqueluche et d'avoir des haut-le-corps comme un malade du mal de mer. L'apache, tout à coup apaisé, se mourait de rire, se tordait en tire-bouchon. Un des Anglais souleva le coin de la lèvre et laissa entendre un seul mot «Up!» Tous deux enfourchèrent leur machine et s'éloignèrent avec leur chien toussant, éternuant, vomissant, étouffant, détalant quand même.

Je ne pus me tenir de dire au baigneur:

--Et vous ne lâchez pas à présent votre chien à leurs trousses?

Mais Pillon, sublime en son espoir têtu, répondit:

--Des fois qu'i s'raviseraient en repassant!...

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Il soulevait, à pincées, la peau de son bon chien blessé et en examinait attentivement, affectueusement, les bourrelets velus, dégarnis çà et là, ou piqués d'une tête d'épingle de rubis.

«L'efflanqué» avait ôté sa veste que la jeune fille s'apprêtait à raccommoder. En attendant, il s'était installé à la petite table; il badinait avec le siphon, et, la patronne elle-même, en rechignant sans doute, mais par crainte peut-être, par hébétude douloureuse, ou par une résignation dépitée au sort le plus désastreux, lui versait, à lui, dérisoire client! la consommation qu'il avait dû, d'ailleurs, réclamer impérieusement pour sa peine.

CE QUI NE SE PEUT PAS

--Oh! dit madame Bullion, je vous devine, vous: vous voilà encore en train de manigancer des projets!...

M. Bullion revenait du fond de son jardin, un double mètre replié sous le bras, son carnet à la main et prenant des notes avec impétuosité.

--Chut! fit monsieur Bullion en désignant du doigt les soupiraux de l'office, je ne veux à aucun prix que les gens soient informés de ce que je médite.

--Je vous connais! Vous méditez quelque invention qui va nous coûter les yeux de la tête et qui ne sera appréciée de personne... Mais qu'est-ce que vous pouvez bien combiner au bout de ce jardin, en cachette de vos domestiques? Je suppose que votre intention n'est pas de leur installer un jeu de boules?

--Ma bonne amie, dit monsieur Bullion, je me propose de faire participer les gens qui m'entourent au progrès le plus élémentaire de l'hygiène moderne. Il est inadmissible que nous vantions tous les jours devant nos domestiques les bienfaits des ablutions générales, de la douche écossaise ou du «tub» bouillant, à la manière des Japonais, sans songer que ces gens sont pourvus du même système physiologique que le nôtre, éliminent comme nous par les pores de la peau des toxines qu'il est dangereux de laisser se résorber, enfin jalousent un bien-être évident qu'ils contribuent à nous procurer de leurs mains et qui cependant leur demeure totalement étranger. J'ai résolu de faire construire, au bout du jardin, derrière la haie des troènes, proche de la prise d'eau qui sert à l'arrosage, une salle de bains, telle qu'on en installe aujourd'hui jusque dans les logements les plus modestes.

--C'est insensé! dit madame Bullion.

--Pourquoi est-ce insensé? Cela me semble, à moi, élémentaire.

--C'est insensé, dit madame Bullion, parce que cela ne se fait pas.

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Après trois mois et demi de travaux--coupés d'ailleurs par une grève partielle du «bâtiment», puis par une grève des plombiers--un beau matin, le petit édifice, au bout du jardin, derrière le rideau des troènes, se trouve enfin couvert, clos et garni intérieurement des accessoires que peut comporter une salle de bains munie de tout le confort moderne.

M. Bullion, madame Bullion elle-même oublient les vicissitudes sans nombre que cette construction leur a causées. La salle de bains a si bon air, et l'appareil, plus perfectionné, ma foi, que leur propre chauffe-bain, fonctionne avec une telle rapidité, une telle complaisance, que M. Bullion émet un moment l'idée de s'en servir pour son usage personnel.

--Mais, dit-il, ne renonçons pas à nos intentions généreuses; je vais appeler François, Amélie et la cuisinière; je ne veux pas tarder plus longtemps à jouir de leur heureuse surprise.

Ahuris, s'avancent les trois domestiques.

--Entrez, dit monsieur Bullion, entrez!

Et il les pousse à l'intérieur.

--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça, mes braves?

La femme de chambre, Amélie, et Honorine, la cuisinière, sont prudentes; elles soupçonnent quelque piège et s'en rapportent à la décision du domestique mâle.

François, pour faire mieux que de parler, a pris soin, tout de suite, de frotter une allumette, d'allumer la veilleuse, de tourner le robinet de cuivre; il s'occupe, il expérimente, il se brûle même la main au filet d'eau qui passe soudain du froid au tiède et à la température d'ébullition, en répandant un nuage de vapeur. M. Bullion, par plaisir, touche une à une les pièces de la robinetterie, il remue du pied le tapis de liège, fait sonner du doigt la tôle de la baignoire que supportent des griffes de félin, enfin, se retournant vers ses trois serviteurs:

--Eh bien! je vous répète: qu'est-ce que vous dites de ça?

François, ayant médité, prononce à tout hasard:

--Pour de l'ouvrage qui nous a coûté à tous bien du tintouin, c'est de l'ouvrage assez réussi.

Les deux femmes acquiescent du regard. François a exprimé leur opinion, exactement. Et il reprend:

--Reste à savoir, à présent, à qui que ces ustensiles-là vont servir: ça n'est toujours pas monsieur et madame qui vont venir s'ébouillanter au fond de leur jardin?

Les deux femmes approuvent du bonnet avec plus d'empressement: Dieu sait si la destination de cette mystérieuse salle de bains depuis longtemps les taquine!

--Ah!... dit monsieur Bullion, vous avez mis le doigt sur le vif, mon garçon! et voilà précisément la surprise que je vous réservais. Cette salle de bains n'est ni pour madame ni pour moi; elle est pour vous... pour vous François, Amélie, Honorine... C'est à vous trois qu'elle fut de tout temps destinée!...

François n'a pas bronché; les deux femmes ensemble ont hoché la tête. Une expression stupide leur est commune: ils regardent, hypnotisés, médusés, le ruisselet brûlant que vomit le col de cygne, la nappe bouillante qui s'élève, et le doux nuage vaporeux qui attiédit la pièce et tend sur les vitres un voile de buée.

--Arrêtez! dit monsieur Bullion; ce n'est pas à cette heure-ci que vous allez étrenner l'appareil; mais j'entends que désormais vous en usiez selon vos besoins.

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--Je les ai trouvés un peu froids, dit madame Bullion, quand les domestiques se furent retirés.

--Ils sont terrassés par l'étonnement, dit monsieur Bullion.

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Le lendemain, M. Bullion aborde François:

--Eh bien! et ce bain?

--Ah! j'ai pas eu le temps ce matin, monsieur...

--Mais, la femme de chambre?... la cuisinière?...

--J'crois ben qu'elles n'ont pas eu le temps non plus elles...

--Ah!

Huit jours après, une couche de poussière ternit la baignoire où personne ne s'est avisé de répandre seulement le contenu d'un verre d'eau... M. Bullion, voyant cela, court au soupirail de l'office, les poings crispés, le sang à la tête:

--Sacré mille tonnerres de nom d'un nom!... Et ce bain?

François, qu'on peut voir attablé vis-à-vis des deux bonnes, prend le temps d'avaler une rasade de vin rouge, puis il s'essuie du revers de la main la lèvre. Il regarde successivement Honorine, Amélie, comme pour se munir de leur mandat:

--Le bain?... C'est ma foi vrai, monsieur, qu'on ne l'a pas encore pris... C'est-il donc possible que monsieur tienne tant à une chose pareille?...

--Comment! si c'est possible?... Ah! çà, mais vous êtes fous!... Ah! çà, mais, est-ce que vous voudriez vous payer ma tête?... Si c'est possible que j'y tienne tant?... Vous me demandez ça, à moi, quand j'ai fait bâtir pour vous, malheureux!... quand j'ai dépensé pour vous plus d'un billet de mille francs de ma poche!... Et puis, je ne suis pas là pour écouter vos réflexions: je mets à votre disposition une salle de bains et je vous ordonne de vous baigner. Un point, c'est tout. Pas plus tard que demain matin, si l'un de vous trois, pour commencer, n'est pas dans l'eau, vous aurez vos huit jours! C'est compris?

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M. Bullion s'est levé dès le petit jour pour veiller à l'exécution de ses ordres. Depuis six heures, il a l'oeil sur le jardin: il a lui-même, hier au soir, passé le râteau dans l'allée nouvellement sablée qui conduit au rideau de troènes: le sable n'a reçu encore l'empreinte d'aucun pas humain. François fait l'escalier; on entend, à intervalles réguliers, les chocs du balai-brosse contre les fers de la rampe. Ce n'est donc pas François qui prend le bain, ni qui se dispose à le prendre. M. Bullion sonne la femme de chambre. On va voir si Amélie est disponible! M. Bullion sonne une seconde fois. La femme de chambre ne monte pas. M. Bullion s'autorise de ce retard pour descendre un étage et il se montre sur le palier.

--Eh bien! J'ai sonné Amélie...

--Monsieur a sonné Amélie, dit François, mais c'est que... Amélie est dans le bain...

--Amélie est dans le bain! s'écrie M. Bullion, suffoqué; je serais curieux de savoir par où elle y est allée, par exemple! Ah! Amélie est dans le bain!... Elle a des ailes, Amélie, sans doute, pour aller au bain? Elle s'y transporte en aéroplane!... Eh bien! moi, je vous soutiens qu'Amélie n'est pas dans le bain.

--Je peux certifier à monsieur qu'Amélie est dans le bain; monsieur peut demander à Honorine qui l'a vue dans le bain, elle, de ses yeux vue. Monsieur veut-il voir son linge?

M. Bullion fonce tout d'un trait sur la cuisine où il pense se trouver nez à nez avec Amélie. Point d'Amélie! mais la cuisinière, ébaubie, terrorisée, ouvrant des yeux comme des trous de fourneau, et appliquée, de sa puissante corpulence, contre la porte d'une soupente obscure qui sert à l'occasion de buanderie.

--Qu'est-ce que c'est que la figure que vous faites là? Où est Amélie? Qu'est-ce que vous cachez dans ce nid à rats?... Allons, sacrebleu, laissez-moi passer!

Honorine, immobile comme une borne, mais dont l'effroi brise en secret les jarrets, ne compte plus que sur la pesanteur de sa masse pour obstruer l'entrée de la soupente. M. Bullion, au comble de l'humeur, va se colleter avec sa cuisinière, lorsque celle-ci, sur un signe du sage François, adopte un parti héroïque:

--Monsieur est le maître, dit-elle, mais monsieur n'entrera pas ici: c'est ici qu'Amélie prend son bain!

Madame Bullion, attirée par le bruit des voix, est entrée sur ce tragique aveu. C'est elle qui ouvre la porte de la soupente sans air ni lumière, où une femme ne tient pas debout, et où Amélie, en effet, prend honnêtement, chastement, aussi incommodément que possible, le bain ordonné, dans le cuvier à lessive, qu'il a fallu une heure et quart pour remplir à demi, bouillotte par bouillotte, d'une eau qui, de l'aveu des deux femmes, refroidissait à mesure...

M. Bullion croit étrangler ou mourir d'un coup de sang; il s'affaisse, anéanti, sur une chaise de la cuisine:

--Je vous fais construire de mes deniers... je vous installe une salle de bains pareille à celle de madame, à la mienne;... je vous dis: «C'est à vous... profitez comme moi-même du progrès...» et... vous vous baignez, pour m'obéir, dans une caverne de voleurs, dans un trou de taupe et dans un cuvier à lessive!... Ai-je le cauchemar? Suis-je dans une maison d'aliénés?... M'expliquerez-vous?...

La cuisinière, d'un geste candide, désespéré et marqué d'une grandeur qu'elle ignore, veut dire probablement qu'il y a des choses qui ne s'expriment pas, qui ne s'exprimeront jamais entre les domestiques et les maîtres.

François, plus disert, ayant roulé sa langue, prend la parole encore une fois pour les deux femmes et lui-même:

--Sans doute qu'on ne demande pas mieux, tous les trois, que d'obéir aux ordres de monsieur et madame; pour tout ce qui est du service, monsieur et madame le reconnaîtront, on ne se refuse pas à la besogne. A présent, pour ce qui est des bains, monsieur et madame sont témoins qu'on pouvait encore faire ce qui est faisable sans ébruiter la chose et sans que le voisinage en sache rien. Trois seilles d'eau dans un baquet, derrière une porte, ni vu ni connu, la farce est jouée... Tant qu'à se baigner dans une salle de bains pareille à celle de monsieur et madame, plus belle à mon goût, plus neuve en tout cas, et qui a fait du bruit dans le quartier autant que la construction d'un hôtel de ville, nous autres, des domestiques, non! On a beau mépriser le qu'en-dira-t-on, on ne peut pas s'exposer de gaieté de coeur à être montrés du doigt dans la rue, et principalement deux honnêtes filles à se voir traiter chez les fournisseurs comme des chanteuses qui ont soin de leur corps... Non! monsieur et madame le comprendront: y a ce qui se peut, et y a aussi ce qui ne se peut pas.

LE PAYSAGE ADMIRABLE

Il y avait, à la fin de l'hiver dernier, un poète et un peintre, jeunes et peu fortunés, qui montaient à pied la route sinueuse du Mont-Boron. C'est une belle voie qui s'élève doucement au sortir du port de Nice, en découvrant, par intervalles, des jardins étagés, des villas et la mer. Les automobiles et les tramways y sont bien gênants, et l'interminable chemin de potences qu'on nomme «trolley», où sont suppliciés tous ceux qui aimaient vraiment cette côte, arrachait au peintre des soupirs et des vociférations; mais son compagnon, plus entraîné à dominer les laideurs, lui disait qu'il faut, bon gré mal gré, accepter l'idée que, de nos jours, tout est dévasté, et s'émerveiller comme d'un prodige, lorsque, par hasard, au travers des travaux modernes, subsiste quelque beauté naturelle ou bien un vestige, oublié, des périodes où l'homme avait encore le goût d'orner la terre et de jouir de son embellissement.

Arrivés au point le plus élevé de la route, après lequel elle se dérobe en s'enfonçant dans la rade de Villefranche, ils maudissaient le double obstacle d'un haut mur et d'un sombre bois de cyprès et de pins, qui les aveuglait au moment même où ils espéraient embrasser toute la baie. Sur l'autre bord de la route, une muraille imposante et agreste, fortement assise sur le roc, la tête enfouie sous les fleurs, soutenait des terrasses à balustres, entre lesquels débordaient des touffes d'anthémis et d'euphorbes et pendaient de lourdes stalactites de plantes grasses; du haut en bas, des giroflées poussaient en liberté entre les moellons décrépis. Une même idée arrêta les deux jeunes gens: «Là-haut... quelle vue!...»

--La villa n'est peut-être pas occupée!... jouons au milliardaire: visitons!...

Ils s'exercèrent à parler au concierge: «La villa ne serait pas à louer, par hasard?... Combien de pièces, s'il vous plaît?... Tout le confort moderne, bien entendu?... Comment! point d'électricité! oh! que c'est incommode!...» Puis, tout à fait en dernier lieu, négligemment: «Quel prix?»

«Quinze mille!...»

«A vingt mille, nous ne bronchons pas même!... Je me penche à ton oreille et j'y glisse distinctement ces mots: «Cher ami, retenez donc l'adresse du notaire...»

Ils s'amusaient comme des gamins, car il n'y a pas plus enfant qu'un véritable artiste.

La villa était à louer, le gardien en permit la visite, malgré le chien, nettement hostile aux habits défraîchis. Elle se nommait Golden Terrace; c'était un petit palais de marbre, à l'italienne, avec une colonnade, un toit plat, des salons à fresques pompéiennes, une piscine; mais le plus étonnant était la vue, la vue plus admirable qu'ils ne l'avaient pressenti, qui s'encadrait entre les sombres déchiquetures du petit bois de pins et de cyprès.

Le nez aux fenêtres, ils y demeuraient, béats, extasiés, muets, se communiquant leur plaisir par un coup d'oeil rapide ou par quelques jurons grossiers et formidables, sous lesquels les tempéraments les plus délicats voilent communément cette sorte de pudeur sacrée qu'il y a à se déclarer subjugué par le beau. C'est par là qu'ils se rendaient plus suspects au gardien que par leur mise négligée ou leur inaptitude à traiter une importante location. L'homme leur escamota la moitié des appartements, sans qu'ils y prissent seulement garde; ces deux originaux ne voyaient que la merveille étalée à leurs pieds: le jardin, dès cette époque, fleuri et embaumé, la balustrade surplombant la route, les cônes des cyprès, le parasol des pins; au-dessous, à quatre-vingts mètres, à pic, la mer. C'était l'immense et douce baie des Anges, dont le rivage incurvé s'en va mourir au cap d'Antibes, et dont les montagnes, aux pures lignes classiques, s'étagent en douze écrans de tons dégradés jusqu'à l'Estérel lointain, taillé dans l'opale.

En bas, la colline du Château, au dos velu, au granit écorché, semblait un gros monstre blessé, assoupi, entre la ville rose et le long môle du port. Il n'était pas midi; le soleil resplendissant comblait d'aise cette côte bienheureuse.

Les deux artistes furent incapables de dire quoi que ce fût de ce qu'ils avaient combiné avant d'entrer là, car ils n'avaient plus envie de plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches de marbre du perron, d'où la vue, plus ramassée, donnait encore un plus pur plaisir à des hommes de goût, ils allaient ne plus pouvoir dissimuler qu'ils n'étaient venus là que pour admirer, et essayer de faire entendre au concierge que leur fonction à eux était non pas de louer des palais, mais d'admirer la beauté où elle se trouve.

Peut-être le concierge leur eût-il été indulgent, mais le chien, plus intime gardien de ce seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et ses bonds menaçants, de leur faire entendre, à eux, qu'ils étaient ici déplacés. Cette vérité leur parut tout à coup si évidente, qu'après être demeurés un instant silencieux, le coin de l'oeil un peu humide, ils s'esquivèrent comme deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le chien enfin satisfait.

Au dehors, sur la route, un peu calmé, le poète soupira:

--Ceux qui habiteront là!...

Et le peintre jura encore une fois, non d'envie, non de jalousie, mais pour exprimer la volupté imaginaire des êtres heureux qui, durant des semaines, des mois, jouiraient en paix de ce paysage admirable.

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Ceux qui habitèrent là, ce furent des personnes qui arrivèrent à fond de train en automobile, et se répandirent aussitôt dans le jardin, les unes y cherchant un tennis, les autres supputant, adossées à la balustrade, et le chronomètre en main, le temps exact qu'elles avaient mis pour parcourir le trajet de Toulon à Nice. Il y avait entre elles désaccord sur la durée d'une halte appréciable à Cannes, le temps de faire un bridge chez la comtesse Paimboeuf.

La discussion, qui semblait importante, occupa les parents durant la fin de cette première journée, entrecoupée par les lamentations des jeunes filles qui se désespéraient qu'il n'y eût pas de tennis à Golden Terrace: «Comment avait-on loué une villa sans tennis? En voilà une bicoque!... Eh bien, ça allait être gai, ici!...» Leur frère, un jeune homme de vingt ans, rasé, robuste, avait déjà sauté de nouveau dans l'auto, sous le prétexte d'aller avertir de son arrivée quelques amis de Monte-Carlo.

On faisait observer aux jeunes filles qu'elles étaient invitées au tennis de la princesse Ignatieff, à Cimiez, que l'on aperçoit d'ici, où la voiture en dix minutes les déposerait chaque après-midi. «La voiture! sans doute, mais que de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la ville?»

Le lendemain, une seconde automobile arrivait; elle contenait deux jeunes femmes et leurs maris; ils avaient quelque retard; le récit d'un pneu crevé occupa tous les esprits durant quarante minutes; il s'agissait pourtant de repartir au plus vite, car on attendait ces retardataires pour un goûter à la Turbie: n'avait-on pas failli perdre cette première journée à demeurer à Golden Terrace sans rien faire!... Toute la compagnie ne revint qu'à la nuit pour s'habiller et dîner en ville. Les jours suivants ce furent des excursions avec les deux autos, à toutes sortes d'endroits renommés, où l'on mettait un instant pied à terre pour acheter des cartes postales.

Et, pendant qu'ils n'étaient pas chez eux, des heures d'une merveilleuse beauté s'écoulaient sur leur terrasse incomparable.

Le soleil semblait amoureux de cette baie; elle était vautrée devant lui; l'après-midi, la ville ayant éteint ses fumées paraissait s'assoupir, et elle étirait, le long du rivage courbé, son bras paresseux, couleur de chair.

Vers deux heures, la mer, caressée par une brise très douce, scintillait comme un ciel constellé. Une écume argentée frangeait la rive jusqu'à l'embouchure du Var toute vaporisée; et au delà de cette blonde poudre de lumière, les toits d'Antibes miroitaient et l'Estérel était suspendu comme par un effet de mirage.

Quand la brise faiblissait, il se formait, au milieu de la baie, de grandes bavures verdâtres, somptueux lambeaux couleur d'émeraude jetés là comme en l'attente de quelque prince de féerie: et l'on eût pu voir tout à coup s'avancer, calme, majestueuse et d'une simplicité antique, une belle tartane aux voiles de rouille, ou bien, entre les pyramides des cyprès, noircies par le soleil tournant, surgir la sombre masse d'un gros bateau génois dont le battement des roues, au milieu d'un si grand espace silencieux, faisait vivre et palpiter tout le paysage.

Peu à peu renaissaient les fumées de la ville, des milliers d'écharpes de gaze, inclinées toutes au même souffle du vent, quelques-unes ondulées, comme des serpentins lancés par les cheminées d'un quartier en fête. Elles se mêlaient à la brume du soir, et, bientôt, la mer, la ville et les montagnes étaient confondues en une vapeur d'un ton d'ardoise; seulement, à la place de la mer, qui est la dernière à renoncer aux jeux de la lumière, de vastes soieries pelure d'oignon et des coulées de cuivre se mouvaient encore, languissamment, jusqu'à la lanterne du môle, où le feu rouge s'allumait soudain, pendant qu'apparaissaient au ciel Jupiter et Vénus.

Et les cloches se mettant à tinter, au moment où partout naissent les lumières, répandaient sur ce crépuscule agonisant un enchantement presque invraisemblable. Ce sont des cloches italiennes; elles ont la même clarté légère que celles qu'on entend à Florence, du haut de la colline de Fiesole à la tombée du jour... L'harmonieuse courbe de la baie, mettant son collier de lampadaires, adoptait sa parure de soirée.

L'air, plus tiède, n'était plus traversé que par le vol des chauves-souris, et le silence que par le coassement lointain des grenouilles, étrange et féerique accompagnement du repos de la nuit.

Mais ceux qui avaient eu la chance de pouvoir louer cette demeure privilégiée n'y étaient jamais durant le jour, et ils n'y rentraient que pour discuter des moyens de s'en éloigner au plus vite.

Une seule fois, ils y passèrent l'après-midi; ce fut pour un goûter magnifique servi dans le jardin: ce jour-là, dès le matin, on dressa des tentes contre la balustrade, destinées à abriter du vent les chapeaux et la coiffure des dames, et à protéger contre le soleil le champagne et les pâtisseries. Elles obstruaient la vue de la mer.

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A la fin de la saison, le poète et le peintre repassèrent par le même endroit, et tous les deux en même temps levèrent les yeux vers cette villa où ils avaient fait une visite singulière. Mais ils regardaient la terrasse avec reconnaissance, car ils avaient beaucoup pensé à ce palais, à ce paysage, et au bonheur quasi divin évidemment assuré aux êtres fortunés à qui le chien réservait un accueil favorable.

Le souvenir d'un tel Éden avait inspiré à l'un d'eux un poème dont il était ravi, et l'autre songeait avec orgueil à l'esquisse qu'il avait enlevée, dans un mouvement d'enthousiasme, sur la route même, au sortir de la visite furtive de Golden Terrace.

D'une entrevue écourtée avec ce lieu et ce paysage admirable, ces deux hommes, qui n'avaient pour toute richesse que leur esprit et leurs sens, avaient emporté plus de félicité que ceux qui possédaient le rare privilège d'y vivre, et, grâce au plus rare et plus enviable privilège de leur art, ils avaient, l'un et l'autre, d'une minute d'intense émotion, créé la miraculeuse fiction qui répand l'illusion du bonheur et du beau par le monde.

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