L'ÉTOFFE A L'ENVERS - L'INITIÉ
OU
C'était une idée qui trottait par la tête de madame Petit, un goût baroque peut-être, mais après tout légitime: elle voulait avoir à son salon des rideaux violets.
--Vous voyez bien: c'est une couleur qui s'impose, disait-elle à son tapissier, Lespinglé; d'abord, cette bergère bouton d'or en a plus envie que moi; elle a besoin de violet, elle en réclame à grands cris; et puis il y a ce canapé que vous m'avez garni vous-même avec la couleur épiscopale que portait ma vieille maman; est-ce qu'il n'a pas l'air de pleurer, ce meuble isolé?... Ça ne vous touche pas, Lespinglé? Je vous vois venir: vous vous êtes fourré dans la caboche de ne pas me procurer des rideaux violets!...
--N'y a pas plus d'opposition de ma part, dit Lespinglé, au violet qu'à n'importe quelle autre couleur, madame Petit; c'est affaire de goût; à présent, rapport à la facilité de mettre la main sur la nuance, je prends la liberté de faire mes réserves. Le violet est-il une couleur d'ameublement? Non, madame Petit, il ne l'est pas... Faudra peut-être se résigner à fureter dans les magasins anglais...
--Furetez, mon brave Lespinglé, mais je vous avertis que j'en fais autant de mon côté, car je suis résolue à ne pas attendre six mois pour avoir mes rideaux... Et vous m'entendez, je les veux violets, je les aurai! et quand le diable serait de la partie, je-les-au-rai!
Lespinglé ne se donna pas la peine de fureter dans les magasins anglais ni dans les autres, parce qu'il était par instinct rebelle à toute tentative non conforme aux usages reçus. Il attendit donc patiemment, en vaquant à d'autres affaires, que madame Petit eût changé de lubie ou se fût convaincue par elle-même de la difficulté qu'il y a à se procurer des rideaux violets.
Et elle s'en convainquit, en effet.
Que d'allées et venues! Que d'heures de voiture! Que de magasins, tant anglais que français ou que turcs, et tant d'ancien que d'ultra-moderne, visités, retournés de fond en comble!
Tout à coup, au Bon Marché, mon Dieu! tout simplement, après avoir fait tant de maisons exceptionnelles, madame Petit avise un rouleau demeuré paisible pendant qu'employés et chef de rayon suaient sang et eau à descendre tout ce qui, de près ou de loin, pouvait approcher du violet. Madame Petit a prononcé:
--Voici mon affaire!
Elle braque son face-à-main sur le rouleau. Le rouleau répond exactement à ce qu'elle cherche. Elle croit l'avoir désigné suffisamment.
Sans accorder aucune attention à son geste, le chef de rayon, ramassant toute son autorité, croit pouvoir dire:
--Je vous conseillerais, madame, de porter votre choix sur les mauves...
Elle bondit:
--Comment! mais je vous ai dit, en vous désignant ce rouleau: «Voici mon affaire!»... le rouleau violet... là-haut... Est-ce qu'il ne vous crève pas les yeux?
Un même sourire mi-espiègle, mi-compatissant erre sur les lèvres du chef de rayon et de l'employé. Mais, rompus aux excentricités comme à l'humeur étourdie des femmes, tous deux ont promptement recouvré la neutralité de leur tenue:
--Il va sans dire que c'est l'envers de l'étoffe que vous apercevez, madame... Il s'agit d'un article broché dont la face ne rappelle en rien...
--Eh bien, descendez-moi l'article, je vous prie!
L'article broché, violet à l'envers, est à peine descendu que l'employé, avec toute sa dextérité, le déroule en un tour de main, afin d'en exhiber la face.
--Mais non! Mais non! fait madame Petit en se levant et touchant du doigt l'envers violet: voilà mon affaire...
L'employé, deux autres employés voisins, inoccupés et témoins de la scène, se regardent entre eux et regardent le chef de rayon. Le chef de rayon prend une physionomie accablée; une hébétude lui tombe comme un poids sur la nuque; enfin, d'un mouvement léger de l'épaule, il semble rejeter--après tout, que diable!--la responsabilité de l'acte saugrenu qu'il va accomplir, et se résigner à satisfaire le caprice d'une femme excentrique.
On mètre l'étoffe. Madame Petit donne son adresse à la caisse. Autour d'elle, dix employés chuchotent: «C'est une toquée qui vient d'acheter vingt mètres d'un article sans l'avoir vu autrement qu'à l'envers!»
Madame Petit s'en revint à la maison, l'âme meilleure et l'esprit chantant, et elle fit aussitôt avertir le tapissier Lespinglé.
--Ah! vous voilà, vous, Lespinglé! Si je vous avais attendu pour me dénicher mon étoffe, je ne serais pas sur le point de vous commander mes rideaux!... Enfin, passons. Je l'ai trouvée, moi, l'étoffe introuvable, et la voici. Qu'est-ce que vous en dites?
--Faudrait au moins la voir, pour en dire, fit Lespinglé, en s'approchant de l'étoffe, la main en avant.
--Non! non! D'ici, Lespinglé!
Lespinglé ne bougeait pas; il regardait non pas l'étoffe, mais madame Petit, et en dessous; et son oeil s'amenuisait pour un regard de malignité, non pas, en vérité, pour juger mieux des couleurs. Il dit:
--Madame Petit veut me faire marcher, je vois ça, rapport à ce que j'ai mis de la négligence à lui procurer les rideaux violets... Je ne suis pas depuis quarante-deux ans dans le métier sans avoir appris à distinguer l'endroit d'avec l'envers d'une pièce. Soit dit sans arrière-pensée, madame Petit, je ne suis pas homme à m'offenser de la plaisanterie...
--Ah! çà, sapristi, Lespinglé, est-ce que j'ai coutume de plaisanter avec vous, moi, dites donc un peu?... Si je vous prie de venir regarder cette étoffe, telle qu'elle est, à l'envers--mais oui, pardieu! à l'envers--c'est que j'entends l'employer à l'envers...
--A l'envers!... répéta Lespinglé, sur un ton lamentable, et terrorisé comme si on lui eût proposé de renier son pays, son père et sa profession...
--Écoutez-moi, Lespinglé, dit madame Petit, je pourrais vous dire sans préambule que j'ai le droit de faire faire chez moi ce que bon me semble, et que si la fantaisie me prend d'employer une étoffe à l'envers pour mes rideaux, vous êtes là pour l'exécuter à défaut de tout autre... Mais ce n'est pas comme cela que j'agirai avec vous. Venez ici, Lespinglé, et dites-moi si jamais le plus beau damas--à l'endroit!...--consentirait à jouer avec les couleurs de mon salon une symphonie pareille à celle qu'improvise ce chiffon broché en violet--à l'envers!
Le tapissier protesta aussitôt; il était tout à l'heure à cent lieues de croire que madame Petit parlât sérieusement de faire usage d'une étoffe à l'envers; c'était un ouvrage qui ne s'était jamais vu, assurément, de mémoire d'homme du métier, un travail ingrat et qui ne causerait pas de fierté à celui qui l'exécuterait, il le soutenait encore, mais puisque madame Petit en avait pris la décision ferme et résolue, il était là, comme de juste, à son service.
Cependant, Lespinglé, qui s'était contraint et molesté, dut, bon gré mal gré, laisser en lui s'épancher la nature, et, tandis qu'il enveloppait et ficelait l'étoffe destinée aux rideaux, tout en branlant la tête, il donna libre cours à un rire innocent, inextinguible. Tantôt il considérait le paquet et tantôt les fenêtres destinées à recevoir l'étoffe à l'envers, et il riait de tout son coeur de brave homme soumis à l'usage coutumier des choses.
Entre temps, l'idée lui poussa qu'ils étaient tout de même seuls de mèche, madame Petit et lui, pour accomplir un acte extraordinaire.
Le jour où il vint poser les rideaux à l'envers dans le petit salon, la salle à manger était encombrée par les préparatifs d'un dîner de dix-sept couverts, et un «extra», qui se joignait pour la circonstance au maître d'hôtel, se laissait distraire involontairement par l'aspect nettement inusité de la tenture qu'il voyait glisser et reglisser sur les anneaux. Cet homme ne put longtemps s'interdire d'exprimer son malaise, sous forme assez sarcastique, au tapissier, et, ce faisant, il se frappait le front de l'index pour signifier qu'il y avait dans la maison quelqu'un, évidemment, d'un peu loufoque.
Lespinglé le prit de très haut; il éleva aussitôt la voix et le débat, échangea avec le valet quelques propos de la plus vive aigreur, parmi lesquels madame Petit, qui s'habillait de l'autre côté de la cloison, put entendre les suivants, de la bouche de son tapissier:
--L'envers!... l'endroit!... c'est bon pour ton fond de culotte, mon garçon, et celui-là je te conseille de ne pas le retourner!... On n'est pas assujetti, dans notre métier, à aligner des couteaux avec des fourchettes comme le premier larbin venu; nous autres, il faut voir de loin, en clignant de l'oeil, comme les peintres de panoramas... Et, en plus de ça, dans les travaux d'art, sache ça pour ta gouverne, jeune homme, il ne faut pas que le commun vienne nous embarrasser avec son qu'en dira-t-on...
Madame Petit entr'ouvrit la porte, pencha la tête. L'extra se défila, comme il convenait. Le tapissier échangea alors avec sa cliente un regard avisé et fin, un sourire de haut goût, où se trahissaient et l'orgueil d'une rare complicité et la malice altière d'une initiation privilégiée. Lespinglé, calmé et dédaigneux, ajouta, désignant la valetaille:
--C'est routinier comme père et mère!... La plus petite nouveauté--sauf votre respect--les fait baver... On leur a dit: «Le blanc est blanc», et en voilà pour jusqu'à temps qu'on leur ferme les paupières avec le doigt...
LA CONVERSATION
Marie de Genaude, à peine arrivée à Paris, téléphona à son amie Lucile Thècle afin de lui demander un rendez-vous.
--Comment! toi, chère amie, s'écria Lucile dans l'appareil, mais d'où me parles-tu? d'Angoulême?
--Non! non! je suis au St-German-Palace... Oui, je viens un peu à l'improviste, et pour longtemps peut-être...
--Ton mari est nommé à Paris?
--Ah! bien, ouiche! Mon mari est à Angoulême et moi ici...
--Ho, ho! des histoires alors? Dépêche-toi de venir me raconter ça!
--C'est précisément ce qui me démange. Ah! j'ai bien besoin de tes conseils... Quand peux-tu me recevoir?
--Attends, voyons... Mais, au fait, j'ai quelques personnes qui viennent prendre le thé chez moi à cinq heures, viens à quatre et j'aurai un bon bout de temps pour écouter tes aventures.
--Mais je n'ai pas d'aventures, je te prie de le croire!
--Tant pis, ma chère!... A tantôt.
--A tantôt.
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A quatre heures précises, une assez jolie femme, très brune, de taille élevée et à qui il ne manquait presque rien pour être élégante, se présentait chez Lucile Thècle. Échange de baisers entre les deux jeunes femmes.
--Ah! peut-on être si jolie en descendant du train, et sans rouge!... Dis-moi: c'est ton monstre qui t'interdit d'en mettre, ou bien est-ce que dans ta province?...
--Dans ma province ça n'est pas encore obligatoire, voilà tout; quant à mon monstre, il a en tête d'autres objets que ces détails, et ce n'est pas lui pour le moment qui songe à m'interdire quoi que ce soit!
--Il ne t'interdit pas de le tromper, en tout cas, et il fait bien.
--Pourquoi dis-tu: il fait bien?
--Parce qu'il perdrait sa peine, je suppose. Une femme jeune et jolie, comme tu l'es, a le droit d'être choyée, adulée, caressée, aimée. Allons, allons! Marie, tu ne me feras pas croire que tu te maintiennes en beauté et en forme, comme te voilà, sans que l'amour y prête la main...
--Ah! ma pauvre Lucile, je te jure...
--Oui, oui, par téléphone, tantôt, c'était bon; mais parce que c'était par téléphone; tu as conservé ta prudence en même temps que ta beauté; mais là, entre nous, voyons! ton mari te néglige, te trahit probablement, c'est ce que je devine, et toi, tu laisses passer les jours, les mois, les années peut-être, sans plus seulement connaître une étreinte passionnée? Est-ce possible?
--Tu parles comme dans les romans, Lucile, mais dans la réalité, je t'assure que vivre sans ce que tu dis est possible, très possible, et je ne suis pas la seule à en avoir fait l'expérience. Diable! comme tu y vas! mais, ah! çà, voyons, toi, Lucile, suppose que, par hasard...
--Oh! moi, c'est bien différent, mon cas est peut-être un peu singulier: mon mari continue à m'adorer, depuis huit ans, et moi je ne conçois pas d'autre homme que lui.
--Eh bien! j'ai au moins ceci de commun avec toi, Lucile, c'est que je n'ai jamais imaginé, moi non plus, un autre homme que mon mari...
--Mais alors, tu l'aimes?
--Non, en vérité, non, je ne l'aime plus, et depuis beau temps déjà. Si je l'aimais je n'aurais pas fait toute seule ce voyage, pour venir causer de mes petites affaires avec toi et consulter un avoué.
--Tu ne l'aimes plus; en es-tu sûre?
--Mais, ma pauvre amie, voici trois ans et demi qu'il ne s'est pas passé ça, entends-tu? ça, entre lui et moi. Il se ruine et se lance dans toutes sortes d'affaires plus ou moins louches, pour une affreuse petite grue qui chante dans un beuglant. Je me serais passée d'amour, encore, mais je tiens à sauver la fortune de mon enfant...
--Tu te serais passée d'amour!... Trois ans et demi, dis-tu!... Mais, ma petite Marie, c'est fou, c'est inouï, c'est criminel!...
--... Criminel?...
--Certainement! Cela équivaut à un suicide, tout le monde te le dira, et tu es assez intelligente pour le comprendre: à un suicide!
--Tu exagères, Lucile, puisque, tout de même, je vis.
--Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, soigner ton corps, faire tes mains chaque jour sans songer que tu prépares le plaisir d'un homme et le tien, regarder tes beaux yeux, ta bouche, avec la froide certitude que ton miroir sera seul à te parler de ta bouche et de tes yeux, aujourd'hui, demain, après-demain!... Et le soir mettre ton linge de nuit, le sentir si léger, si fin sur ta peau lavée, parfumée!... Mais ton lit ne te dit donc rien?... Tu t'y blottis sans jamais attendre?... Et tu appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu bien, c'est aimer, rien de plus, et l'amour est plus que la vie.
--Je ne te dis pas non. Tout cela est très bien lorsque l'on a quelqu'un en vue, lorsqu'on a le coeur bourré de l'idée de quelqu'un; mais lorsqu'on ne pense à personne?...
--Ha, ha! tu es délicieuse, Marion! Mais, dis-moi: à Angoulême, on ne t'y fait pas penser?...
--Les gens que je vois?... Ma foi, non.
--Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On a sonné, tant pis; fais-moi le plaisir de rester assise, je te présenterai à des amies à moi; tu es jolie, elles t'apprécieront et je parie qu'elles sauront te distraire.
Deux jeunes femmes entrèrent en même temps, puis, coup sur coup, un très jeune homme, une femme d'un certain âge, un monsieur grisonnant, d'autres femmes, plus remarquables par leur toilette que par leur beauté; un parterre de chapeaux développés outre mesure, mais la plupart charmants et sur lesquels elles se complimentèrent les unes les autres, avant tout. Soudainement, le premier brouhaha apaisé, Lucile jeta à la tête de ses invités la question dont elle était toute émue:
--Que diriez-vous si l'on vous annonçait la nouvelle suivante: une femme jeune et jolie est demeurée depuis trois ans et demi sans amour... et par «sans amour» j'entends, et vous me comprenez: pas ça! vous entendez bien: pas ça!...
Grands cris, rires, explosions d'étonnement, paroles de compassion.
--Je dirais, opina quelqu'un, qu'il s'agit d'une veuve inconsolable.
--Non, fit Lucile.
--D'une pauvre femme à qui ses convictions religieuses...
--Peuh!... ma foi non.
--Alors d'une naufragée, sur une île déserte!
--Pas le moins du monde.
--J'y suis: d'une malheureuse qui purge une condamnation pour vol qualifié?
--Pas davantage.
--Alors c'est invraisemblable!
--Monstrueux!
--Immoral!
Et la causerie de s'engager, avec un feu qu'aucun autre objet ne saurait attiser pareillement, sur l'éternel amour, sur la beauté de l'amour, sur la bonté de l'amour, sur la vertu de l'amour, sur la nécessité de l'amour, et presque aussitôt, d'ailleurs, de dégringoler aux privautés de l'amour, à son usage, à ses dosages. Pas une femme présente chez Lucile Thècle, qui consentît à placer quoi que ce fût au monde au-dessus de l'amour ni à passer pour n'être pas initiée à ses plus inquiétants mystères. L'une déclare le caractère impérieux de ses goûts amoureux, une autre avoue leur précocité, une autre leur diversité; une quatrième se lamente à propos des bornes que la nature, hélas! leur impose. Madame de Genaude, un peu ébaubie, un peu intimidée, inaccoutumée à de telles licences, confuse aussi et dépitée d'être la cause involontaire du cynique débat, y prend part, à l'étourdie, et, comme il arrive en des cas pareils, ne tarde pas à renchérir sur la liberté des propos qu'elle entend. Puis elle s'étonne, se trouble, et, effrayée d'elle-même, elle se retire toute rougissante.
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A peu de temps de là, Lucile Thècle, qui prend plaisir à dégourdir un peu les idées de son amie provinciale par de longs bavardages et des promenades aux magasins ou au Bois, se présente chez madame de Genaude à l'improviste, au St-German-Palace. Toc, toc... On hésite à répondre; puis un pas léger et qui semble vouloir effacer sa trace sur la carpette se laisse entendre à peine; on ouvre enfin, et Lucile voit à son amie un visage étrange qui pâlit et s'anime à l'excès et d'où sort un cri de surprise, franchement hors de propos.
--Ah, çà! Marie, mais qu'y a-t-il? Tu attendais quelqu'un?
--Oui, dit Marie.
--Je parie que c'est ton avoué, et tu as peur que je fourre le nez dans tes affaires?... Je n'aime pas ces gens-là, d'ailleurs, et je me sauve.
--Tu n'as pas l'air de te sauver du tout, dit Marie, et moi, je vais te rassurer: ce n'est pas mon avoué que j'attends.
--Ce n'est pas ton avoué que tu attends!... Mais, en effet, tu fais une drôle de tête, ma parole!... Ah! que je suis bête: c'est ton mari qui vient te cueillir?...
--Non.
--Comment! non?... Mais, ah! çà, dis-moi, Marie, sais-tu bien que si tu appartenais à un autre genre de femmes, on croirait que tu attends un amant!...
--Pourquoi dis-tu: «Si tu appartenais à un autre genre de femmes?» Je suis une femme comme toutes les femmes; j'ai les mêmes désirs qu'elles, les mêmes besoins, les mêmes droits...
--Non! mais, voilà qu'elle se met à raisonner, Dieu me pardonne!... Marie, Marie, est-ce que tu blagues? Est-ce que tu te paierais ma tête, par hasard? Je ne marche pas, tu sais! Allons, tu ne peux pas avoir de secrets pour moi; tout cela est une plaisanterie; dis-moi qui tu attends.
--Mais, dit Marie, c'est tout simple: j'ai fait l'autre jour, chez mon avoué, précisément, la connaissance d'un monsieur, un homme très bien, qui m'a abordée, la main tendue, me prenant pour une dame de ses amies dont il m'a dit le nom. Je lui ai fait observer qu'il commettait une erreur; il a été si poli, si comme il faut, je dirai même si spirituel, que je n'ai pas eu le courage de lui tenir rigueur de ce qu'en somme il continuait à me parler... Nous nous sommes revus... Il m'a demandé la permission de me faire visite...
--Et tu lui as accordé la permission, et il vient te «faire visite» ici, à l'hôtel, dans ta chambre!
--Pourquoi pas?
--Mais tu es tout à fait innocente, ma pauvre petite: dans ta chambre, là, au pied de ton lit?
--C'est toi, Lucile, qui trouves cela extraordinaire?
--Mais enfin, Marie, y songes-tu: dans un quart d'heure, cet homme que tu ne connaissais pas il y a huit jours, va coucher avec toi, dans ce lit!... Si je trouve cela extraordinaire? Mais je trouve cela inouï, colossal, ahurissant, et d'un cynisme à faire dresser les cheveux!
--Cependant, rappelle-toi, Lucile: c'est à peu près les mêmes expressions que tu employais, que vous employiez tous, chez toi, la semaine dernière, pour qualifier l'effroyable aventure d'une femme qui n'avait pas d'aventure...
--Mais, es-tu bête!... Mais, tu ne comprends donc rien?... Mais tu ne sais donc pas ce que parler veut dire?... Moi? mes amis et moi? mais nous causions, malheureuse insensée! nous causions, ni plus ni moins, tout simplement. A toute heure du jour il s'en dit bien d'autres, ma chère petite! Un esprit tant soit peu averti, à Paris, doit aussitôt faire la part de ce qui se dit et de ce qui se fait, de ce qu'il faut retenir d'une conversation et de ce que nous avons dit parce que cela nous a plu!...
--Comment! comment! Mais, cette blonde qui, chez toi, affirmait qu'il n'y a pas à l'heure qu'il est, à Paris, de femme du monde qui n'ait fait pis que Messaline?
--C'est une femme qui a la vie la plus bourgeoise et la plus régulière.
--Soit, mais celle qui confessait n'avoir jamais vu un homme entrer dans un salon ou dîner à côté d'elle à table sans l'imaginer «nu, ce qui s'appelle nu?»
--C'est une femme qui d'abord n'a aucune imagination, mais qui en revanche a cinq enfants, presque toujours malades et au chevet de qui elle prend la plupart de ses repas.
--Oh! oh! tu ne me feras pas croire que parmi les femmes qui émettaient chez toi, l'autre jour, des théories d'une si haute désinvolture, il ne s'en trouve pas une qui ne les ait plus ou moins mises en actes!
--J'en compte deux, en tout et pour tout: l'une--cela est de notoriété publique--qui a un amant, qui en a eu d'autres avant lui, et qui vraisemblablement en aura d'autres après lui...
--Laquelle était-ce?
--Celle qui n'a pas parlé.
--Et l'autre?
--L'autre est une écervelée, tout près de devenir une petite grue, et que d'ailleurs je me promets bien de ne plus recevoir, étant donné les dispositions qu'elle manifeste...
--Vraiment? et laquelle était-ce?...
--Toi, ma belle.
--Merci... Enfin, et malgré tout ce que tu pourras m'objecter, je vois bien que tu t'indignes parce que j'attends un monsieur qui n'est pas «du monde» ou plutôt «de ton monde»; mais suppose que l'un des deux qui se trouvaient chez toi m'ait fait la cour, si je m'en rapporte à tes discours qui sont exactement ceux de ces dames et ceux de ces messieurs, quel mal y aurait-il eu de ma part à lui permettre d'entrer ici?...
--Aucun! en effet: le plus âgé des deux est un noceur fatigué, un carquois sans flèches!
--Oui, mais le jeune?
--Pis: pas même un carquois! Pourquoi ris-tu?
--Je vous trouve comiques. Moi, quand je parle c'est pour dire ce que je pense ou ce qui est. Quand je t'ai dit: «Je n'ai pas d'aventure», c'est que je n'en avais pas; aujourd'hui j'en ai une, sur tes propres conseils, et je te dis: «J'attends un monsieur.»
--Tu es une cruche. Si tu habitais un peu Paris, tu comprendrais la nécessité de parler, et tu apprendrais à discerner ce qu'il convient de retenir d'une conversation. Quant au monsieur que tu attends, attends un peu en effet, ma petite: c'est moi qui vais te le recevoir et je lui apprendrai, à celui-là, à abuser de la bonne foi d'une provinciale!
STANISLAS RONDACHE
Le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères reçut un jour la visite d'un M. Stanislas Rondache, dont la carte portait: «Administrateur du Petit Eustasois.»
M. Stanislas Rondache avait l'aspect d'un provincial robuste et décent, la mine honnête et cependant froissée, ouverte à la fois et cachottière; au coup d'oeil pressé d'un rédacteur de grand quotidien, ce pouvait être quelque garde-chasse coupable d'un coup malheureux et qui venait implorer main-forte.
Stanislas Rondache, à peine assis, commença en ces termes:
--Monsieur le rédacteur en chef, vous n'ignorez pas sans doute le malheur qui s'est abattu sur la famille Poplité...
Le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères, prévoyant une de ces interminables et oiseuses histoires qui ne sauraient intéresser en rien la rédaction d'un journal européen, se leva, dit qu'il était attendu chez M. le président du Conseil, exprima ses regrets et remit à une autre occasion la visite de l'administrateur du Petit Eustasois.
Puis il l'oublia complètement.
Un peu moins de trois mois après, Stanislas Rondache, administrateur du Petit Eustasois, ayant inscrit sur sa carte: «De court passage à Paris», sollicitait de nouveau l'honneur d'être introduit auprès de M. le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères. Celui-ci fit dire qu'il lui était présentement impossible de recevoir qui que ce fût. Stanislas Rondache se retira.
Mais pour réapparaître à la suite d'un autre délai de trois mois.
Et se voir éconduire pareillement.
Cependant, avec une ponctualité méthodique, infatigable, Stanislas Rondache venait solliciter chaque trimestre la faveur d'être introduit près de M. le rédacteur en chef. Il était connu au journal, les garçons clignaient de l'oeil à son entrée, et se mordaient la langue en lui rapportant la réponse évasive de M. le rédacteur en chef. Le secrétaire de la rédaction et quelques-uns de ces messieurs entr'ouvraient une porte pour apercevoir le visiteur trimestriel, toujours poli à l'extrême, visiblement ému, anxieux, et pénétré, jusqu'au comique, du caractère auguste de la maison où il semblait quasi flatté d'être admis, ne fût-ce qu'à l'antichambre.
Enfin, un jour faste, où les choses de l'Europe étaient par hasard au calme, et le rédacteur en chef d'humeur favorable, Stanislas Rondache fut reçu.
Il se montra en toutes façons identique à l'homme qu'on avait vu environ deux ans auparavant à cette même place, et reprit son discours jadis trop tôt coupé:
--Comme j'ai eu l'honneur de vous l'exposer, lors de ma précédente visite, monsieur le rédacteur en chef, il y a donc eu un grand malheur qui s'est abattu sur la famille Poplité, et par contre-coup sur le Petit Eustasois; vous n'avez pas manqué de le remarquer, en jetant les yeux sur les faits divers de l'époque...
Le rédacteur en chef, qui n'avait jamais jeté les yeux ni sur cet obscur événement provincial ni même sur le Petit Eustasois, garda un visage d'une complète sérénité, où ne se pouvait laisser découvrir la trace d'un sentiment. Et, d'une telle froideur, Stanislas Rondache n'augura rien de bon pour sa cause. Il reprit:
--Feu monsieur Poplité, propriétaire gérant et rédacteur à lui seul du Petit Eustasois avait fait emplette d'une automobile... oh! d'une modeste 8 HP, qui n'était pas, bien entendu, un engin de quoi narguer ses ennemis politiques!... Enfin, toujours est-il que monsieur Poplité s'en était servi et qu'elle lui avait été d'un grand avantage pour la campagne électorale qui a eu comme résultat la victoire de monsieur Saintoux...
Le rédacteur en chef écoutait ces faits et ces noms comme ceux d'une aventure tombée de la lune, et leur totale insignifiance exagérait l'aspect rigide de son visage.
--Monsieur Poplité monta un jour dans sa modeste 8 HP, pour se rendre à Sarrazin...
--Sarrazin?... fit le rédacteur en chef.
--Sarrazin-le-Pied, chef-lieu de canton, entre Vilmoreau et Bressy-sous-Thone: c'est la résidence de monsieur Saintoux. Monsieur Poplité avait quitté Saint-Eustas-le-Petit sur les quatre heures de l'après-midi... Qu'est-ce qui est arrivé? Monsieur, ce qui est arrivé, l'enquête ne l'a jamais établi, et quant à venir ici la bouche remplie d'insinuations, spécialement sur un fait divers du temps passé, que la justice n'a pas éclairci, Dieu m'en préserve! Toujours est-il, monsieur le rédacteur en chef, qu'on a trouvé à la tombée de la nuit l'automobile renversée, révérence parler, cul par-dessus tête, à cinq mètres de la route départementale, dans la pièce de terre de monsieur Alalonge, face au poteau télégraphique qu'elle avait heurté de la manivelle et du capot. Le corps de M. Poplité gisait inanimé sous les décombres, la poitrine perforée par la barre de direction.
Le rédacteur en chef se contenta de faire entendre sa respiration, sans même communiquer à sa physionomie le moindre signe de détente.
--Par le décès de monsieur Poplité, voilà donc le Petit Eustasois sans direction, sans rédaction, on peut le dire, puisqu'il était le seul et unique chez nous à mettre la main à la plume.--Et moi? direz-vous; moi, monsieur, je remplissais dans ce temps-là les modestes fonctions de metteur en page, de correcteur et de typographe en chef réunies.--Madame Poplité, la veuve, qui se trouvait la plus grosse actionnaire, convoqua d'urgence le conseil d'administration, avec l'idée bien arrêtée de liquider. Les affaires du journal, il n'y a nulle honte à l'avouer, n'étaient pas ce qui s'appelle des affaires d'or.
»Monsieur, j'étais occupé à attendre ces messieurs du conseil d'administration, dans notre salle de rédaction qui se trouve au premier sur la rue du Vieux-Chenil, quand la bonne de madame Poplité monte quatre à quatre et ouvre la porte en faisant une figure comme si elle avait vu ressusciter un mort. C'était pour m'annoncer qu'il y avait en bas un archevêque... «Un archevêque! ma pauvre fille, vous avez sans doute la berlue: c'est quelqu'un de ces messieurs prêtres qui vient rapport au convoi...--Non, monsieur, il a une douillette d'un propre comme il n'y a pas un chanoine de l'église métropolitaine qui en porte une les jours de fête, et il tient une petite valise à la main: «--Je viens du chef-lieu, entre deux trains, qu'il m'a dit comme ça, en regardant dans les encoignures, veuillez avertir le représentant de la direction du Petit Eustasois que c'est de la part de monseigneur!...»
»Monsieur le rédacteur en chef, la personne qui nous faisait l'honneur de venir du chef-lieu au Petit Eustasois, entre deux trains, était bel et bien monsieur le vicaire général, monsieur l'abbé Barbeux, pour ne pas le nommer, qui est même à l'heure qu'il est évêque in partibus.
»Monsieur l'abbé Barbeux venait nous recommander pour le journal un rédacteur en chef qui était tout prêt à nous arriver de Paris, sortant des hautes écoles, un garçon des plus distingués, et qui, ce qui ne gâte rien, nous apporterait avec lui, «rien que pour débuter», un petit capital de cinquante mille francs.
»C'était une proposition honnête et qui valait d'être prise en considération. J'étais en train d'exprimer toute ma reconnaissance à monsieur l'abbé, quand voilà de nouveau la bonne, nommée Nastasie, qui remonte aussi précipitamment que la première fois pour me dire qu'il y avait en bas--ah! il ne s'agissait plus d'un archevêque, pour le coup!--cinq messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient bien l'air de former un même corps, assez mal mis d'ailleurs, mais jeunes et «de mine décidée», disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille de demande d'audience et sans autre motif de la visite, ces seules initiales,--au nombre de trois quoiqu'ils fussent quatre:--C. G. T. «Ce monsieur comprendra», avaient-ils dit.--C'est bien, c'est bien! dis-je à la bonne, chacun son tour! priez votre monde d'attendre.--C'est que, monsieur, me dit-elle, il y en a un que je ne peux tout de même pas faire attendre avec n'importe qui: c'est un monsieur qui est arrivé dans une auto d'au moins soixante chevaux!» Et elle me tend la carte du comte de Couandrailles, ni plus, ni moins, qui, à la suite de son mariage avec une richissime Américaine, est établi à présent au château de Rochemaure. «Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur le comte, me dit très poliment le vicaire général, le comte de Couandrailles est un ami de l'évêché...--Eh! mon Dieu, monsieur l'abbé, si en ce cas monsieur le comte voulait bien vous remmener dans son automobile, nous aurions peut-être un peu plus le temps de causer, vous verriez madame Poplité et ces messieurs du conseil d'administration!
»Nastasie, dépêchée aussitôt, pour faire entrer le comte de Couandrailles, remontait en disant que ce monsieur avait engagé amicalement la conversation avec les quatre qui se faisaient appeler C. G. T., qu'il avait l'air de s'entendre avec eux et qu'il refusait d'être introduit en passe-droit, étant arrivé en dernier. «C'est à moi de me retirer, dit le vicaire général, et il ajouta, afin de donner un tour un peu plus dévot à la conversation qui avait roulé plutôt sur des chiffres: «Pour une fois, les premiers seront les premiers et les derniers seront...»
--Les deniers!... comme partout, s'écria en se déridant un instant le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères.
--Eh bien! monsieur le rédacteur en chef, c'est ce qui vous trompe! Et ça n'est pas les «deniers» comme vous dites si bien, par un jeu de mots qui ne m'échappe pas, non ça n'est pas les deniers qui l'ont emporté, bien qu'on soit venu nous en offrir, et de plusieurs côtés à la fois, comme vous l'avez déjà parfaitement deviné. Ah! qui est-ce qui aurait cru qu'une chétive feuille politique qui ne faisait seulement pas ses affaires, exciterait de pareilles convoitises, et aux quatre coins de l'horizon politique, c'est le cas de le dire, car, monsieur, c'était bien une délégation du parti ouvrier qui était en bas, représentée par les citoyens bouche à bouche avec monsieur le comte de Couandrailles, lequel venait, lui, de la part des comités monarchistes. Monsieur le comte les a tous emmenés le soir--si ça peut vous amuser de l'apprendre, monsieur--oui, tous, y compris le vicaire général, dans sa grande limousine;--entre nous, il y avait deux C. G. T., sur le devant, un à côté du chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, en lapin...--Il a pu les emmener tous sans s'offenser les uns les autres, attendu qu'aucun n'avait réussi dans sa mission!
»Ah! il y a eu une chaude séance du conseil d'administration, ce jour-là, monsieur! mais à l'unanimité moins deux voix, le conseil s'est prononcé pour l'adoption d'un parti qui me vaut précisément l'honneur de vous entretenir aujourd'hui, car j'y arrive, à mon but, monsieur le rédacteur en chef, j'y arrive; ça a été long, et je vous en fais bien mes excuses, mais de ces préliminaires, comme vous l'allez voir, et quand j'aurais eu là ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien couper.
»J'arrive au but, monsieur le rédacteur en chef, et ça n'est pas sans trembler un peu, car ce que j'ai à vous dire ressemble à s'y méprendre... à une confession!
Le rédacteur en chef, dans l'impossibilité de soupçonner où son visiteur en voulait venir, commençait à s'impatienter; il redressa tout à coup la tête.
--Premier aveu: monsieur le rédacteur en chef, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache!...
»Non; puisque du vivant de monsieur Poplité, la même signature s'étalait en caractères gras au sommaire du Petit Eustasois: c'était le pseudonyme adopté par feu monsieur Poplité en personne--mais il est bien possible que vous ayez négligé ce détail.--Non, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si je m'introduis jusqu'à vous sous l'égide d'un nom honorablement connu dans la région, c'est que j'y ai été autorisé, et dès cette mémorable séance du conseil d'administration... J'y ai été autorisé, quoique sans grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis, voici comment:
»Dans le moment même de la plus chaude discussion, et quand il s'agissait de savoir ce qu'il adviendrait de notre infortuné quotidien et si on ne le vendrait pas à gauche ou bien à droite, et comme ces messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient tiraillés dans leurs intérêts et dans leur conscience, madame Poplité, propriétaire du local et de tout le matériel d'imprimerie, s'est levée: «Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confié souvent que quand il était dans l'embarras pour la rédaction de son journal, il avait pour principe de ne pas s'arracher les cheveux: On prend son bien où on le trouve; voilà quelle était sa devise, à ce pauvre ami, et il y a principalement les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rédigées et qui, cependant, ne parviennent pas à la connaissance du dixième de nos populations lisantes; ça n'est-il pas un grand dommage, messieurs, je vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu'aux trois quarts perdus?» Là-dessus, il y a quelqu'un du conseil, monsieur Sablé, un qui ne mâche pas ce qu'il a à faire entendre, qui demande la parole: «C'est très exact, dit-il, je connaissais l'usage adopté par notre regretté directeur dans la confection de son journal, et, à mon avis, pour la meilleure éducation de notre petit public, feu Poplité y mettait encore beaucoup trop du sien!» Voilà l'idée qui court comme le feu le long de la mèche, monsieur, et tout à coup deux ou trois de ces messieurs qui éclatent d'une seule voix: «Nous n'avons besoin de personne!... Méprisons les capitaux étrangers!... Gardons jalousement notre indépendance!... Conformons-nous à la tradition transmise par notre regretté directeur!...» Et madame Poplité elle-même qui prononce: «Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouvé...» Monsieur, soit dit sans ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort à cette minute de sa poitrine... C'est donc moi qui assume à cette heure la lourde responsabilité de perpétuer les us et coutumes traditionnels de feu monsieur Poplité. On m'a adjoint seulement un ouvrier typographe...
»Et je vous laisse à penser, monsieur, que si feu monsieur Poplité y mettait encore trop du sien, ça n'est pas en cela que j'ai pu, moi, tel que vous me connaissez, être tenté de l'imiter, car le maniement de la plume n'est pas mon fait...
»Monsieur le rédacteur en chef, je ne viens pas ici dans l'intention de me faire valoir, tant s'en faut, et je suppose que mon portrait personnel, tel que je vous l'ai peint, est bien petit vis-à-vis de celui de notre regretté directeur-fondateur. C'est en me retranchant derrière ces préliminaires qu'il me sera permis de vous dire que si jamais feu monsieur Poplité a eu un tort ou commis une erreur, ça n'a pu être que de disperser les emprunts qu'il faisait à l'excellente presse parisienne; il empruntait ici et il empruntait là; hier c'était du rouge, et aujourd'hui du blanc. Je vous confie ceci à voix basse; mais il y avait des mal intentionnés qui ne se sont pas fait faute d'appeler notre journal «l'Arlequin» ou le «Pot Pourri». Dans mon petit coin, monsieur, moi, je m'étais aperçu que de tous les quotidiens que la capitale nous expédie à Saint-Eustas-le-Petit, le Journal des Affaires politiques et étrangères était premièrement le plus instructif--ça tout le monde en tombera d'accord--et secondement celui qui nous garantissait le mieux contre le risque d'éveiller les susceptibilités de l'opinion, toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est pas un journal anodin, mais c'est un journal qui sait se tenir à égale distance des extrêmes, et a une «tenue», comme on dit, que c'est à croire quand on le lit, que l'on assiste à une conversation d'ambassadeurs. On a beau dire que tout s'altère, la province a conservé le sens du comme il faut. Il y a bien d'autres qualités qui désignaient votre estimable journal à notre attention particulière, et vous n'attendez pas qu'une parole aussi malaisée que la mienne vous en fasse l'énumération... Bref, pour faire honneur à la situation inattendue et brillante, j'ose le dire, qui m'était accordée à l'improviste, et dans la louable intention d'être utile à tous en prenant mon bien, comme disait le patron, là où il se trouvait, dès ce jour-là, monsieur, j'ai mis à large contribution le Journal des Affaires politiques et étrangères, lui et pas un autre, je viens vous en faire ici le loyal aveu... J'étais venu dès les premiers temps dans l'intention de vous informer de ce qui se passait, préférant prendre les devants, bien entendu, que non pas d'encourir votre blâme; et si vos occupations, monsieur le rédacteur en chef, vous avaient permis de m'écouter lors de ma première visite, j'aurais eu, ma foi, plus de coeur à m'acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne quotidienne, car rien de tel que d'être d'accord avec qui vous fournit le boire et le manger... Mais à quelque chose malheur est bon: si j'avais eu l'honneur d'être entendu, et le soulagement de m'être expliqué, aussitôt les débuts de ma petite pratique, il y a une chose que je n'aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-être bien me charger davantage à vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir vous confier sans une certaine fierté, monsieur le rédacteur en chef: c'est le succès de notre procédé, c'est la prospérité du Petit Eustasois depuis le jour qu'il n'est à peu près alimenté que par les miettes qui tombent de votre table!... Quoique je ne vous copie pas, ce qui s'appelle copier, vous m'entendez bien, le public régional sait distinguer, même à travers les pièces mal cousues d'un remaniement, il sait distinguer ce qui vient des maîtres de la plume et de la pensée, et il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rédacteur en chef, quand je vous dirai qu'en un an et dix mois le tirage du Petit Eustasois a quintuplé. Oh! ce n'est pas le pactole, parce que le chiffre que nous multiplions par cinq n'était pas bien gros; mais le branle est donné, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voilà dans la main le conseil général et les prochaines élections législatives... Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intérêt dans le département, nous vous serions dévoués à vous et aux vôtres comme le chien ne l'est pas à son maître...
»Voilà, monsieur le rédacteur en chef, ce que, sans vouloir rien demander spécialement au langage des cléricaux, j'ai appelé «ma confession»; elle est complète, elle part d'une âme dépourvue de malice, mais--il y a un «mais», vous vous en doutez bien!--mais je ne peux tout de même pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer, à moins que, malgré ma démarche accomplie, vous ne m'en donniez l'ordre formel, ce qui serait d'un coeur dur...
Stanislas Rondache ayant prononcé ces mots, un peu à bout de souffle, se sentait la gorge sèche, et son anxiété avait été croissant parce que vis-à-vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères conservait un oeil volontairement sans expression, un visage glacé, et, dans l'espérance de l'attendrir par un argument de suprême ressource, Stanislas Rondache, ou plutôt Joseph Ploux, ajouta encore:
--Je dois vous dire aussi, monsieur le rédacteur en chef, afin que vous soyez bien informé de nos moeurs et que vous ayez tout à fait présent à l'esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter notre prospérité, madame Poplité et moi avons formé le projet d'une union matrimoniale... Les premiers bans sont publiés de dimanche dernier à l'église Saint-Pacôme...
Mais le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères ne détendit pas, fût-ce devant ce tableau, un seul trait de son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l'imiter; ses jambes flageolaient, et tout son séant lui semblait être paralysé. Le rédacteur en chef parisien vit pâlir son pauvre petit confrère de province. Et il se demandait: «Quelle pénitence pourrais-je bien infliger à ce brave homme qui, tout de même, a outrepassé les droits?...»
Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton désespéré:
--Mais enfin, monsieur le rédacteur en chef, l'essentiel de toute cette malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le service du journal qui vous a été fait régulièrement, sans cachotterie?...
Alors le rédacteur en chef résolut de le frapper dans son amour-propre qui apparemment était grand. Stanislas Rondache s'imaginait que le Petit Eustasois, parce qu'il arrivait à Paris, y était lu: le rédacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte:
--Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l'ignorions complètement!
Et voyant que Stanislas Rondache s'anéantissait, il changea soudainement d'attitude. Il prit sa figure d'homme du monde, indulgent, spirituel, détaché de bien des choses, sensible au trait bien lancé, et estimant au-dessus de tout la façon la plus élégante de trancher une difficulté:
--Allons! allons! mon cher confrère, dit-il, en tendant la main avec cordialité à Stanislas Rondache, si vous voulez qu'à l'avenir nous parcourions quelques colonnes du Petit Eustasois, citez-nous donc une fois au moins! les agences nous enverront la coupure... et nous vous tiendrons quitte.
PATATRAS!
Les Champenoy formaient un ménage uni depuis une dizaine d'années, amoureux encore, modèle en plus d'un point, et qui donnait, entre autres excellents exemples, celui de ne s'être pas séparé une nuit. Quand Louis Champenoy accomplissait ses périodes d'instruction militaire? eh bien! Huguette Champenoy l'accompagnait à Nancy, à Compiègne ou en tout autre lieu de garnison où le lieutenant de réserve venait coucher à l'hôtel de l'Éperon d'Or ou de l'Écu blanc. Huguette, au grand scandale de quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants aux domestiques, à la gouvernante, et suivait son mari.
Très bien. Mais voilà que cette année, dès le mois de juillet, arrivent des chaleurs torrides, néfastes aux enfants, néfastes à la maman elle-même. Par la plus fâcheuse coïncidence, Louis est retenu à Paris par ses affaires jusqu'au 10 août irrévocablement. Que faire? Oh! oh! Huguette, quant à elle, eût attendu le 10 août! quitte à vivre à la cave, dans les églises, dans le métro ou dans les galeries des Antiques, si fraîches, au musée du Louvre. Mais les parents appellent leur fille à grands cris, du fond de leur petite plage bretonne; le docteur ordonne; Huguette elle-même se rend au parti raisonnable: il faut partir; pour la première fois, on se séparera; on se séparera jusqu'au 10 août!
--Mais comment feras-tu, mon chéri? Tu n'y songes pas parce que ça ne t'est jamais arrivé. Et ton bain, le matin!... Et ton linge!... sans femme de chambre... désordonné comme tu l'es!... Te vois-tu seul à table, mon pauvre amour?...
--Je m'arrangerai, que veux-tu!
--Écoute, je ne veux pas que tu dînes seul, entends-tu?... Tu te feras inviter: parbleu! j'en connais qui seront bien contents de t'avoir: les Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu'au premier; tu vas les informer que tu es sans femme, sans enfants...
C'est convenu. Louis Champenoy avertira les de Brize et les Caveau; il s'arrangera. Mais la vérité est qu'il redoute beaucoup d'avoir à passer trois mortelles semaines sans sa femme. Il ne se fait pas du tout à l'idée de vivre privé des soins de son Huguette. Dix années vous créent une habitude. Il conduit sa petite famille à la gare Montparnasse, pour le moins aussi attristé que sa femme.
Aussi, de retour à la maison, suit-il aussitôt les conseils qu'Huguette lui a donnés. Il s'arrange. Il expédie des bleus aux de Brize, aux Caveau.
Elle avait pensé très juste, la chère Huguette: le moyen de s'arranger se trouve avoir beaucoup de succès.
Des rendez-vous sont pris; des dîners fixés chez ceux-ci, chez ceux-là, à Bellevue, à Versailles ou dans les restaurants du Bois. On doit aller en bande voir une petite revue à Montmartre, dont il se dit tout le mal possible, qui, paraît-il, est d'une audace folle et où Huguette, un peu bourgeoise, ne voulait pas aller. Les ménages amoureux aiment à se coucher de bonne heure et se moquent du piment des spectacles. Ah! par exemple, il est convenu que pendant tout le temps que ce pauvre Champenoy sera célibataire, du samedi après-midi au dimanche soir, excursion dans l'auto des de Brize et, au besoin, coucher à Blois ou à Saint-Quentin, enfin Dieu sait où! Le ménage des Champenoy est charmant, c'est entendu, mais outre que l'excellente Huguette n'aime pas à quitter ses gosses pour la nuit, on ne trimballe pas dans une douze chevaux deux personnes aussi aisément qu'une. Joignez à cela que Champenoy est cent fois plus agréable quand par hasard on le voit sans sa femme!
Enfin, tout un petit programme est dressé aussitôt après le départ d'Huguette; Louis se garde toutefois d'en communiquer, dans sa lettre quotidienne, ni les détails ni même les points principaux à la chère absente. Il se contente de lui dire: «Je m'arrange; ce n'est pas drôle assurément, mais les de Brize et les Caveau sont bien gentils: chacun se met en quatre pour me consoler... Patientons, ma chérie; ne compte pas les jours, ce ne serait pas une façon de les faire tomber plus vite...»
Qu'Huguette comptât les jours ou bien non, la huitaine n'était pas écoulée qu'elle adresse, de sa lointaine plage bretonne à son mari la dépêche suivante, dont Louis Champenoy eut connaissance après minuit, au retour d'une gaie soirée chez les de Brize, employée à comploter pour le lendemain samedi la première randonnée en auto:
Chéri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse; brusque retour indispensable, t'expliquerai. Baisers, heureuse te revoir, baisers.
HUGUETTE.
A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, éveillé depuis cinq heures et demie pour avoir pris le temps d'écrire et d'envoyer des bleus aux Caveau et aux de Brize--des bleus dont la rédaction fut nerveuse et reprise à plusieurs coups (adieu, partie rêvée! etc... Mais il ne s'agissait tout de même pas d'avoir l'air dépité du retour d'Huguette), Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une minutes de retard à l'arrivée du train qui lui ramenait Huguette n'amélioraient pas l'expression de son visage. Ce fut Huguette--qui avait passé la nuit en chemin de fer--ce fut Huguette qui eut la mine joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit à son mari:
--Mais, mon chéri, qu'as-tu? Quelle tête tu fais?... Tu n'es donc pas content de me revoir?...
--Content!... Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce retour, ces trois cents kilomètres déjà battus, il y a moins de huit jours...
--Moins de huit jours!... On voit que tu n'as pas trouvé le temps long, toi!...
--Enfin, que veux-tu? C'est inquiétant, c'est bouleversant! Que t'est-il arrivé? Qu'y a-t-il?
--Gros bête! Tu n'as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me passer de toi. Je ne peux pas! J'ai laissé les petits en bonnes mains pour quinze jours, et me voilà!
--Et te voilà!...
--Ah! çà, mais, ma parole, on jurerait que je te dérange!...
--Que tu me déranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas à ce que tu dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu as toute ta tête, tout ton bon sens, malgré cette folle escapade...
--Constate, mon ami, constate! Mais cela n'empêche que tu ne reprends pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constaté en t'apercevant par la portière du compartiment: je tombe mal, j'ai été sotte de revenir, ça y est: je-te-dé-ran-ge!
Pleurs, gémissements dans le taxi-auto qui ramène à la maison le ménage Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifiée; aussitôt chez elle, elle en demande la justification aux murs de l'appartement, aux objets qui traînent, à ce je ne sais quoi qui marque partout son absence d'une semaine. D'instinct, elle remet en place les objets, elle ramasse des bandes de journaux jetées hors du panier à papiers, et parmi elles un fragment de l'écriture de Louis, un commencement de lettre, abandonné, barré, chiffonné, jeté là; elle y déchiffre la date du jour: c'est de ce matin même et cela porte ces seuls mots:
«Chers amis,
»Patatras!»
--«Patatras!» Tu as écrit à tes amis: «Patatras!» C'était pour leur annoncer mon retour!...
--Je n'ai pas écrit «patatras!» à mes amis, puisque ce mot est biffé, chiffonné, et mis au panier...
--«Patatras!» a été ta première pensée, la bonne!...
--Écoute, ma petite Huguette, n'est-ce pas toi qui m'avais conseillé...
--... De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le nie pas. Mais je reviens, et tu écris: «Patatras!»
--Guette, comprends, je t'en prie...
--Je comprends très bien «patatras!» Tout le monde comprendrait comme moi «patatras!» Ce «patatras» explique tout. Je comprends que pendant dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu'il y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends que mon absence n'a pas duré une semaine, et que lorsque je t'annonce mon retour inopiné, tu écris à tes amis: «Patatras!»
LES QUINQUETON