Chapitre 13 Un scandale parisien
C’était le 30 mai : le duc, qui était d’un repas de corps chez Voisin, se fit conduire avant rue Barbet-de-Jouy.
Un peu plus que préoccupé, ce soir là, le « beau duc », et, comme il l’avait pour habitude depuis qu’il perdait ses aplombs, il s’en allait chez sa baronne Égérie chercher conseil et appui contre ses créanciers, qui, tous, fondaient sur lui à la fois : Varon-Bey d’abord (son ami Varon-Bey !), qui charitablement l’avisait que son premier billet de dix mille louis venait le lendemain à échéance. Ainsi des autres, fournisseurs, usuriers, escompteurs, qui annonçaient d’un mot sec leurs visites. En dire le nombre il n’aurait pu, les chiffres et lui n’ayant jamais été camarades.
Avec cela le Fencing ne battait plus que d’une aile : à peine au sortir de l’enfance, attaqué dans ses œuvres vives par l’escampativos d’un gérant infidèle, certain coup de banque fameux – qui coûtait trois millions et la vie à un jeune fils de famille pour redorer de pied en cap un commandeur italien soupçonné de quelque chevalerie de surcroît – l’avait, en dépit du nom de Varèse, et la jalousie des grands cercles aidant, rangé ni plus ni moins que parmi les tripots. Double et nauséeuse histoire, que Le Moustique, payé par les clubs, payé par la Préville – il n’est pire ennemie qu’une maîtresse quittée – exploitait à ciel ouvert comme une mine, en maître chanteur de race et prenant de toutes mains.
Nul doute que Varon-Bey n’eût remis à flot le Fencing : mais la baronne avait conquis son abstention par traité, acheté de belles promesses son silence ; et, par ordre, le triste amoureux de Chantal faisait le mort, ayant foi au proverbe de la pêche en eau trouble. Lui absent, tout allait donc à vau-l’eau : on démissionnait à force, et les actionnaires de se plaindre, de clabauder même, quelques-uns. – Déjà l’on parlait de poursuites pour infraction à la loi sur les sociétés.
Était-ce tout ? Non, pas encore. Pour comble – car il semblait vraiment que cette haute chance inviolée du « beau duc » eût le don aujourd’hui d’attirer toutes les foudres –, il fallait que ses amours clandestines, si royalement sereines et clémentes jusqu’ici, le jouassent, et de quel tour cruel ! Par une courte et menaçante épître, arrivée le jour même rue de Grenelle, le père de sa dernière tendresse – une fillette, rencontrée depuis peu chez la Rosetti – lui réclamait d’un ton de complainte – quoi ? Une bagatelle : cinq cents billets de mille, sous peine de dénonciation au parquet. Certes, la petite ne manquait pas de ragoût avec sa frimousse de chatte mal débarbouillée et ses doigts tachés d’encre ; mais diable ! Un demi-million ! Et où le prendre ?… La cour d’assises alors ?… Allons donc !… Ah ! son beau-frère était dans le vrai, l’autre soir.
— Moi, je les préfère majeures ! disait-il, en peignant sa barbe à deux mains d’un beau geste lent familier. – Majeures, au moins comme cela on sait ce qu’on risque !
Lorsqu’il descendit au perron, cravaté de blanc, la moustache en crochets, la poitrine élargie sous le linge, droit et superbe, cachant ses angoisses dans sa belle tenue de sabreur, la baronne était encore « en affaires ».
— Si monsieur le duc veut se donner la peine d’entrer ? lui dit le valet-sacristain. Je vais prévenir madame la baronne.
Et il le fit passer par un couloir de service, la galerie étant, à l’en croire, pleine de monde.
Seul, au milieu du grand salon vide, dans un demi-jour qui poussait au noir la pourpre des tentures, le général Jarry, duc de Varèse, attendait, debout, la mine très longue et l’haleine très courte. Ah ! il était loin, le dragon de Solferino, le cuirassier de Reichshoffen, qui, toute sa vie, n’avait rien fait autre chose que charger, sabre au poing, bride aux dents, que ce fût sur un carré ennemi, une banque rasoir, une jolie femme. Il était loin, le fou, qui, un soir de fête à Neuilly, par farce, s’était mis nu pour tomber l’Hercule et l’avait tombé en effet ; qui, capitaine aux Cent-Gardes alors, avait parié qu’en plein jour, un dimanche, il monterait avec son cheval dessus l’Arc de Triomphe, et y était monté en effet ; qui, en Afrique, chassait le lion au mekhala, et, une nuit, après boire, aidé d’un seul spahi, avait ramené une tribu de Grandes-Tentes prisonnière. Il était loin celui dont les prouesses couraient le monde en anecdotes, aventures de femmes ou d’épée, et, qui, depuis tantôt cinquante-trois ans, allait son train, sans un accroc, sans une blessure, jamais touché et comme cuirassé dans sa chance.
Est-ce que sa devise n’était pas : J’en ris ? Il ne riait plus cependant. Cette attente le tuait. Il n’avait pas compté sur ces retards : avec ses accoutumées confiances, il était accouru, sûr que d’un mot elle saurait le tirer de cette impasse.
Et ce mot tardait bien.
La baronne ne venait toujours pas, et, impatienté, mal à l’aise, il piétinait de long en large, portant beau, encore qu’une fièvre lui séchât le sang dans les veines. Pour la première fois de sa vie peut-être, il trouvait l’heure lente à couler, et volontiers il eût donné un coup de pouce à l’aiguille. Odieux, ce tête-à-tête de lui-même avec sa peur !
— Oui bien, sa peur !
Il se regarda dans une glace, et, se redressant, il fit d’une voix qui ne passait pas la gorge :
— Non, pardieu ! je n’ai pas peur !…
À mesure pourtant, ses airs de braverie s’écaillaient comme un fard, l’œil perdait de sa flamme, la peau s’allumait de rougeurs çà et là, et la poitrine vidée remontait en bosse aux épaules. Cet espoir reculé l’effarait, et, étant revenu au miroir, il tressaillit de se voir si cassé, vieilli de dix ans en dix minutes.
Fini, le bel homme. Crevassé de plaisirs et de vie folle, il se lézardait tout à coup, âme et corps : cela éclatait brusquement, sans ces désastres précurseurs, cet effritement des vieux, dont l’existence fut saine. Et elles en disaient long, ces rides, elles en disaient long, ces crevasses, sur de raffinées délices de jouisseur, buvant plus sec, aimant plus vert ; long sur d’étranges et de malpropres trafics, des courses honteuses dans la banlieue, où déterrer les escompteurs, honnêtes chrétiens, qui s’israëlitaient pour lui rendre service ; long sur les fringales d’argent et de primeurs.
— Mais elle n’en finira donc pas avec sa séquelle de mendiants ? dit-il haut, avec un juron de caserne.
Et, tout en pelotant des bibelots dans ses mains qui tremblaient, il songeait que, lui aussi, il en était, de cette séquelle, gueux plus que pas un, et plus que pas un misérable. Puis, les jambes lasses, il s’assit sur une chaise, et, appuyé au dossier, il tâchait d’y aligner sa taille par un effort furieux de volonté. Mais le pli était pris, l’affaissement continu, comme tassé par une main invisible et puissante ; et, lorsque, au bout d’un quart d’heure, la baronne Simier parut à la porte, son monocle incrusté dans l’œil gauche, dès à l’aperçue de cette ruine, son ouvrage, elle eut un sourire triomphant.
Elle l’emmena dans le boudoir chinois, feignant une désolation grande.
— Pauvre cher, dit-elle. J’étais sur des charbons de vous sentir si près… Encore a-t-il fallu renvoyer plus de quinze personnes… Oui, plus de quinze, monsieur le duc, dont un Camérier de Sa Sainteté !
Elle mentait : et les bouddhas d’étagères pensèrent s’en crever de rire. Parfaitement seule, elle l’avait fait exprès attendre, pour lui donner le temps de bien recuire ses craintes. Et elles s’étaient recuites, en effet.
— Mais quelle figure vous avez ! reprit-elle. Que se passe-t-il ?… Parlez !… Je suis folle d’inquiétude.
— Rien ! Rien ! repartit le duc, qui se reprenait un peu. Si ce n’est que je viens vous quêter, aussi, moi… Avez-vous un million, demain, à mon service ? ajouta-t-il d’un ton gaillard, mal d’accord avec le sérieux de sa bouche et le désordre de sa mine.
— Un million !… Vous savez bien que le krach m’a ruinée, mon pauvre ami, et que j’ai juste, à présent, en viager, 10 000 francs et cet hôtel… N’importe, le très peu que je possède est à vous…
— Merci, Claire ! fit le duc en lui prenant la main. Je sais que vous m’aimez et que s’il ne dépendait que de vous seule…
— Oh ! oui ! Je vous aime !… Dites ! Dites ! Qu’y a-t-il encore ?
Rapidement alors, à voix basse, il lui raconta tout ce qu’elle savait de reste : cette meute de créanciers aboyant à ses trousses, son ami, Varon-Bey, à leur tête, un lâche coquin, qui ne lui pardonnait point ses refus, et se vengeait sur le père du dépit de n’épouser pas la fille ; ce bruit de poursuites dans l’air contre le Fencing-Club ; enfin, une malpropre histoire de chantage, où il lui demandait permission de ne point insister, mais qui, pour malpropre qu’elle fût, n’en voulait pas moins de l’argent, et beaucoup, et sur l’heure.
— Je parierais, moi, qu’il y a du Varon-Bey là-dedans ! dit-il en finissant. Hein ? Quelle canaille !… Mais il ne s’agit pas de lui, et nous aurons beau l’appeler « canaille » jusqu’à demain… Que me conseillez-vous ? Voyons !
La baronne avait écouté sans sonner mot, faisant parfois : « Oui ! Oui ! » de la tête, les traits convulsés, les prunelles agrandies par de croissantes et fort bien jouées alarmes.
— Je vous conseille de partir ! lui dit-elle après un silence. Le général duc de Varèse n’a pas le droit de se laisser poursuivre… arrêter… qui sait ?
— Partir ? Allons donc !
— Il y va de l’honneur de votre nom !
— Un Varèse ne f… pas le camp devant l’ennemi ! cria-t-il en son parler rude de soldat.
— Devant l’ennemi, certes ! Mais la calomnie… mais le scandale…
Il s’était levé et arpentait le boudoir, fouetté d’un reste de colère, clamant :
— Non… Ça n’est pas possible… Un Varèse !… Allons donc !… Partir ?… Non ! Pardieu ! Non !… Qu’ils viennent donc ! Qu’ils viennent… ! Je les recevrai…
Et sa grande ombre, frappée en reflet par les dernières et rougeâtres clartés du jour qui tombait, semblait courir sur les tentures, ainsi qu’une ombre de géant affolée.
Elle l’arrêta, et, l’ayant assis près d’elle, elle lui parla, les yeux dans les yeux. La situation était celle-ci : il devait 400 000 francs à Varon-Bey, dont 200 payables dès demain. Les avait-il ? Était-il en mesure ? Non ! Aux autres, le triple ou plus même. Par-dessus cela, cette affaire du cercle de l’Épée ! Président du club et inattaquable en droit, en fait n’était-il point attaquable ? Les actionnaires assignaient le conseil ; mais se contenteraient-ils du conseil ? Laisseraient-ils le président indemne, indemne le général Jarry, duc de Varèse, dont la mère possédait des millions ? Pas si bêtes ! Ils crieraient fort, payeraient des journalistes – Le Moustique déjà leur était vendu –, et ne se lasseraient pas de répéter que le seul nom de Varèse les avait engagés à souscrire et que, ce nom, on l’avait acheté. – C’était le bruit du jour. Tout à l’heure quelqu’un lui en parlait à mots couverts, – quelqu’un du Figaro, venu par hasard pour s’entendre avec elle au sujet de la loterie des Israëlites russes.
Or, cette gêne, en ces conjonctures, ces dettes, ne seraient-elles pas exploitées contre lui ? On savait ses opinions mal au diapason du jour : une occasion non pareille à traîner dans la boue un grand nom de l’Empire. Et le ministère aux abois s’en lècherait les babines, exigerait sa démission, pis peut-être. Le moyen d’y remédier ? – Forcer la maréchale à payer, par respect du nom. Pour cela il fallait partir et tout de suite. – À moins qu’il n’eût encore l’espoir d’obtenir d’elle… Mais non, il connaissait sa mère : jamais on n’en arracherait rien que le couteau sous la gorge. – Il ne manquait pas de prétexte à une absence de quelques jours : le surlendemain était justement un dimanche. Entretemps elle serait là, elle, pour harceler la maréchale, défendre pied à pied son honneur, agir, parler, écrire, employer ses amis du dedans et du dehors. Puis, les créanciers payés, les actionnaires réduits au silence, l’oubli complet, il reviendrait et il n’en serait que cela. – Quant à la tentative de chantage, quel qu’en fût l’objet, que d’ailleurs il lui répugnait de connaître, inutile de s’en préoccuper.
— Avertissez la police ! dit-elle.
La police ! À ce seul mot le duc sentit un froid lui glisser dans la chair. – Inutile de s’en préoccuper, disait-elle. Ah ! Dieu ! si ! Au contraire. Et cela seulement importait qu’une honte l’empêchait d’avouer. Si elle avait su, est-ce qu’elle eût parlé de police ?
Alors elle changea de tactique, contente de l’effet produit par cette dernière phrase, venimeuse en perfection. Après tout, ce départ, était-ce si indispensable ? Peut-être voyait-elle en noir. Mon Dieu ! En cherchant bien, elle se faisait fort de lui trouver le lendemain le quart de la somme, de titres, de bijoux vendus, d’argent emprunté de droite et de gauche. Aussi bien Varon-Bey n’était pas un Gobseck : pourquoi ne pas tenter une démarche auprès de lui, qui tenait dans ses mains l’affaire du Fencing-Club ?
Ça de moins, le reste était peu de chose…
— Mais oui, acheva-t-elle. Pour quelle raison n’iriez-vous pas ? ou moi ?… Vraiment, j’étais folle… On le serait à moins, mon pauvre François !… Tenez ! Vous êtes bien persuadé que je vous aime, n’est-ce pas ? Que votre honneur est mien, et que je donnerais de bon cœur ma vie pour vous, après vous avoir tout donné ? Eh bien ! ayez confiance ! C’est un mauvais pas… Allez-vous-en tout gentiment à votre dîner ; n’ayez l’air de rien et, demain, c’est moi qui…
— C’est vous qui supplierez Varon-Bey ? Vous, qui demanderez grâce ? Vous, Claire, aux genoux de ce coquin ?… Mais jamais, entendez-vous ? Jamais ! Vous êtes une sainte femme, que j’aime et que je vénère… Oui ! Je vous aime… et c’est parce que je vous aime… Non ! pardieu ! Ce serait par trop bas… Je refuse, et…
— Et ?
— Et… je pars, te laissant mon honneur en garde… Je t’adore !
Il s’était abattu à ses pieds, et, sanglotant, embrassait ses genoux à travers le satin de la robe. Et, lui, le casse-cou, lui, le gagneur de batailles, il était là, par terre, écroulé, la tête enfouie dans ses jupes, en proie à des affres mortelles, qui étranglaient jusqu’à ses volontés.
Cependant elle le suppliait de ne point partir, l’enguirlandant d’un étroit filet de paroles et de caresses ; ces larmes mêmes, qu’elle versait, fondaient son cœur comme un sable. Mais plus elle le priait, plus il s’entêtait à fuir : à croire que le seul vent de son haleine attisât encore ses terreurs. C’étaient des effusions d’enfantines tendresses, toute une comédie de larmes et de dévouements bêtas.
— Toi… m’aimer toujours ? dis ? bégayait-il. Oh ! moi… t’aime… Tu me crois, n’est-ce pas ?… T’aime… Toi, bonne, toi, une sainte vierge !
Jamais les magots de porcelaine ni les mandarins des tentures n’avaient vu quémandeur si pleurard ni si tendre, et ils se tenaient les côtes de rire, les magots, tandis que la baronne, triomphante mais harassée de ce rôle qu’elle jouait, regardait l’heure à la pendule.
— Et votre dîner ? Vous n’y pensez plus ?… Allez-y ! Il faut y aller !
C’était vrai : il l’avait oublié. Quant à s’y rendre, oh ! cela, non, il n’en avait plus le courage. Il voulait partir dans l’instant.
Et ce fut un déluge, à cette minute tranchante du départ : il eût souhaité l’emmener avec lui dans sa fuite, se sentant terriblement seul, l’esprit perdu, détraqué de partout, et il l’implorait. Elle dut promettre de lui faire la conduite à la gare, mais jamais il ne voulut entendre à retourner rue de Grenelle, afin d’écrire les lettres indispensables, sa démission du Fencing-Club, un mot pour son aide de camp, pour sa mère, pour sa femme, et changer de vêtements, prendre du linge, un nécessaire.
— À quoi bon ? disait-il. Puisque je vais chez moi, à Belœil !… J’y resterai jusqu’à ce qu’un mot de vous me rappelle…
Ce qu’il taisait, c’était la crainte, s’il retournait à l’hôtel, d’y trouver déjà des gens pour l’arrêter.
— Alors vous dînerez ici ? Envoyez au moins prévenir qu’on ne vous attende pas au restaurant Voisin ! Donnez une excuse… n’importe quoi…
La lettre partie, elle l’entraîna dans la salle, où il ne mangea pas, stupide, la regardant dévorer d’un bel appétit de vainqueur soupant sur le champ de bataille.
Habillée pour sortir et triplement voilée, elle lui laissa de l’avance, et suivit en fiacre sa voiture. Car, afin de dépister, on s’était donné rendez-vous devant la Chambre : puis là, son coupé congédié, il monta avec elle.
— À la gare Saint-Lazare ! dit-il tout bas au cocher, de peur qu’on n’entendît.
…Stores baissés, ils roulaient en silence, lui, grelottant la fièvre, sans force, sans idée, sans vie. Parfois une sorte de désespérance le jetait larmoyant à son cou ; il l’étreignait à deux bras, en bébé, le front à son épaule et suppliait :
— Ne m’abandonne pas !… Je suis perdu !… perdu !…
— Pauvre cher !… Pauvre cher !… Allons ! du courage ! Je suis là.
Et elle le câlinait de petites tapes sur les joues, de baisers, de phrases attendries, délicieusement chatouillée au fond d’elle par cette exquise, cette inespérée vengeance. Demain tout Paris saurait – car en ce joli métier qu’elle faisait, point de secret professionnel –, tout Paris saurait que le général Jarry, duc de Varèse, sous le coup d’une double poursuite, avait levé le pied comme un caissier.
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