Chapitre 14 La fin d’un duc
Le fiacre s’arrêta rue d’Amsterdam. Il n’y avait de train qu’après neuf heures. Pour tuer le temps, ils se firent voiturer aux boulevards, lui, se rencognant, crainte d’être reconnu, et secoué de tels frissons qu’il ne pouvait parler, elle, remerciant Dieu tout bas de sa victoire : c’était un Dieu pratique que le sien, un Dieu à l’usage des baronnes qui ont des injures à venger.
Revenu à la gare, il la supplia de descendre la première, afin de s’assurer qu’il n’y avait pas d’agents. Alors ce furent de déchirants adieux, à croire qu’il la quittait pour toujours.
— Je vous tiendrai au courant, lui dit-elle, au seuil de la salle d’attente. Château de Belœil, par Trouville-sur-Mer… C’est bien comme cela ?
Et, ayant vidé sa bourse dans la sienne, car il était à peu près sans argent, elle le laissa, sitôt les portes ouvertes.
— Adieu !… Adieu !
Le duc se retournait ; et, quand le petit panache rosé de son chapeau eut disparu au tournant du couloir, il se sentit un vide à la place du cœur.
Seul, dans un coupé, le rideau tiré sur la lampe, le collet de son pardessus monté jusqu’aux oreilles, un mouchoir sur les yeux, il grelotta de peur jusqu’au départ. Dès le train en marche, abîmé de fatigue, il s’endormit d’un sommeil fiévreux, coupé de cauchemars, les bras battants, avec des gestes étroits, un recroquevillement de vieux, des sueurs froides.
Au petit jour il s’éveilla, l’esprit comme ankylosé, sans mémoire. Où donc allait-il ? Qu’est-ce que cela signifiait ? – Il ne se souvenait de rien, et une stupeur l’immobilisait sur place. Puis, son regard étant tombé sur une couverture de voyage, que la baronne lui avait donnée pour la nuit, il se rappela que c’était elle… et balbutia son nom :
— Claire !… Claire !
Cependant on approchait de Trouville : soudain, dans l’envolée d’une station paysanne – un joujou de briques et de bois, ébouriffé de glycine –, il aperçut les culottes rouges d’un soldat en congé, qui attendait un train, un petit paquet au bout d’une canne sur l’épaule. Et tout d’un coup sa raison se ralluma.
— Arrêtez !… arrêtez ! criait-il. Je veux descendre… Ma place est là-bas… Mille tonnerres ! un Varèse ne f… pas le camp !
Il s’était levé et marchait dans le wagon d’un pas furieux de bête enfermée, gesticulant, tapant du pied dans les portières. Et, s’étant vu dans une vitre, il fut remué d’un grand rire : voilà donc ce qui restait du général de Varèse ? Une chose blême et vidée en tenue de bal.
Alors, il arracha sa rosette de la Légion d’honneur, clamant :
— Tu n’as plus le droit de porter ça, canaille !
Il retomba sur la banquette, et sanglotait des phrases courtes, cinglantes, une débâcle de mots crus dont il se flagellait. Pourquoi donc s’était-il sauvé ? Pourquoi ? Il n’avait donc plus de sang dans les veines ? Plus rien ?… Plus rien ? Lui ! le fils d’un maréchal, il avait déserté !… Lâche ! lâche !… Fils d’un maréchal, lui, allons donc ! – Un banqueroutier, un coureur de petites filles, soldat sans honneur, mari sans foi et père sans conscience.
Mais qui donc l’avait fait partir ?
Et, la réponse à fleur de lèvres, il tressauta, le cœur soulevé de dégoût en pensant que, cet être ennemi, c’était cette maîtresse, en qui il avait mis ses confiances. Mais quelle créature était-ce donc, qui voulait de la houe sur celui qu’elle aimait ?
Et, pleurant, la tête dans ses mains, il avait peur de comprendre.
On entrait en gare : il sauta dehors et s’informa du premier train pour Paris.
— Vous en avez un à six heures quinze ! lui répondit l’employé, qui, d’un air ahuri, considéra un moment cet étrange voyageur en cravate blanche.
C’était près de trois heures à attendre. Car il n’irait pas à Belœil, et reviendrait sans retard à son poste de combat. Il se mit à marcher à l’aventure.
Il faisait à peine jour : un de ces petits matins de printemps mal débarbouillés. Du brouillard tombait, que le vent lui chassait au visage. Un cocher le héla :
— Monsieur cherche un hôtel ?
Il continua d’avancer vers le port, où la mer battait son plein : il se sentait attiré par le clapotis de ces flots courts sans écume, le poli de cette eau que les grisailles du ciel étamaient.
Un coup de vent le repoussa en arrière ; et il s’enfuit, craignant de se laisser aller à cette soif qui lui brûlait les entrailles, à cette fatigue, à ce dégoût de tout lui-même, qui lui faisait à cette heure comme un immense besoin de repos. – Mourir ! Est-ce qu’il avait le droit de mourir là ?
On le regardait : les gens du marché aux poissons, des boutiquiers, des pêcheurs formaient la haie pour le voir. Transi de froid, il entra dans un café et le verre d’eau qu’il y but lui déchira la gorge.
Un rude voyage, ce voyage de retour en troisième, sa place à grand-peine payée de toute la raclure de ses poches : car l’argent de la baronne, il l’avait jeté à la mer, avec sa couverture, des lettres d’elle retrouvées, et un esclavage d’or rouge et de platine, qu’il portait au poignet gauche depuis le commencement de leur liaison. Immobile derrière un journal, qu’il ne pouvait pas lire, les yeux brouillés par des larmes, il avait des souleurs, à l’idée d’être reconnu, rencontré. Oh ! arriver à temps pour la bataille, il n’en souhaitait pas plus et que sa fuite restât secrète. Alors toute sa jeunesse lui remonta en hoquets d’amertume, maladivement secoué aux ressouvenirs de ses gloires. Oh ! oui ! parbleu ! ses gloires ! Où étaient-elles à présent ? Il songea à sa femme, à ses enfants, à sa mère. Et l’involontaire pensée que la mort de celle-ci le sauvait lui mit partout un gros frisson.
À Paris, se sentant faible à mourir, il acheta un petit pain et le croqua à l’abri, dans le fiacre qui le menait rue de Grenelle. Dès l’arrivée pourtant il se retrouvait : était-ce ce soleil parisien qui réchauffait ses esprits ? Le vieil homme perçait sous ces ruines, et une espèce de fierté lui flamba dans les yeux.
À mesure qu’il approchait, sous les cinglons de ces brises familières, ses craintes s’envolaient, une par une, comme au souffle d’un enfant s’envole la graine en duvet des chardons. Machinalement il avait ouvert un journal du matin – Le Moustique, pris en descendant de la gare tout à l’heure, avec cette gourmandise drôle de l’homme public à se voir imprimé, qui lui fait goûter de certaines douceurs jusque dans le plat le plus épicé de critique –, et il le parcourait d’un œil fou, bondissant de colonne en colonne. Tout à coup ses doigts se fermèrent, griffant la page en chiffon.
— Oh ! fit-il. Oh !… les misérables !
Sa fuite était là, commentée et salie. La cause ? – Une banqueroute, compliquée de détournement de mineure. – Le but ? Passer la frontière, afin d’échapper moins au scandale qu’à la police. Pas de nom sans doute : mais est-ce qu’à chaque ligne ce nom ne sautait point aux yeux ? – Voilà donc pourquoi on avait voulu qu’il partît ? pourquoi la baronne pressait si fort ? Infamie ! Ainsi c’était elle qui…
— La salope !
Un embarras de voitures arrêta le coupé au pont de la Concorde, que l’entrée de la Chambre encombrait. Sur le trottoir de droite, un petit monsieur brun, musqué, en gants jaunes et le monocle à l’œil, pérorait dans un groupe. Le duc, en l’apercevant, rabattit le store d’un coup sec. Quelle pitié ! C’était ce même homme, que cinq mois avant, il avait cravaché en pleine rue, l’auteur de l’article du Moustique et de toute cette campagne de chantage menée depuis quatre mois contre lui, peut-être aussi du récit de sa fuite, la veille, l’amant gagé de Préville enfin. Et voilà qu’aujourd’hui il avait peur de ce drôle ! Il ferma les yeux, et mesura en pensée toute la profondeur de sa chute.
Quand il arriva rue de Grenelle, le suisse était debout sur la porte, magnifique et luisant, depuis ses boutons aux armes jusqu’aux orfrois de son col et de ses manches : et une honte lui cassa les jambes en passant devant ce valet, qui lui ôtait sa casquette, à lui, le découronné.
Il avait croisé les revers de son paletot, afin de masquer son plastron en bouillie, sa cravate blanche en corde, et, malgré lui, il se retournait vers la soupente, d’où le seul espoir de salut pouvait encore venir. Mais non ! Aucun secours à attendre de sa mère. Et puis quand même… ! Est-ce qu’il n’était pas trop tard ? Est-ce que la bataille n’était pas perdue ? Rien qu’un parti s’ouvrait – la tombe.
Et, bien définitivement vaincu, courbant la tête sous l’implacable regard d’Honorine, qui, debout, guettait à la croisée, il s’élança dans l’escalier, filant sans bruit comme un voleur.
À l’entresol, il tendit l’oreille. Rien ! Chantal n’était plus au piano, à cette place où, la veille, il l’avait embrassée, avec de certaines terreurs pressenties. Et il pensa :
— Peut-être qu’elle est morte… Et c’est moi qui l’ai tuée !
Il monta d’un trait le reste de l’étage, et s’enferma dans le fumoir.
— Allons ! dit-il, préparons-nous pour partir au galop !
Assis à sa table, il écrivait vite, vite, sans se relire. Et le grattis de sa plume sonnait lugubrement comme un râle. Les adresses mises – S. E. Monsieur le Ministre de la guerre, Monsieur le général Salmon, Madame la Maréchale duchesse douairière de Varèse, Madame la duchesse de Varèse, Madame la baronne Simiel, Monsieur Varon-Bey – rien qu’une ligne, celles-ci, mais quel coup de cravache ! –, il prit le portrait de Chantal et le baisa longuement, battant à peine d’une œillade ces liasses de commandements, de papiers, de factures, qui faisaient sur la table une jonchée.
Puis il passa dans sa chambre. Par une coquetterie de joli homme et de soldat il entendait défiler en tenue la parade. Et, presque pimpant sous l’uniforme, coiffé du képi à feuilles d’or, les épaules comme redressées par le dolman à taille, il rangea ses croix dans une boîte, alluma une cigarette au feu d’un paquet de lettres parfumées et de souvenirs, et entra dans le fumoir en sifflant le refrain de sa brigade !
— Pardieu ! dit-il. On va leur faire voir comme ça meurt, un Varèse.
Il leva son képi devant le portrait de la duchesse, et, décrochant un revolver aux panoplies du mur, il l’armait, quand une petite main se posa sur son bras, et que ce mot sangloté lui coula jusqu’au cœur :
— Papa !
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