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Chapitre 18 Journal d’un premier cocher (suite)

Ce premier de juin, midi. – Comme je partais, ce matin, sur mon grand break avec le petit Victor pour promener ma jeune paire, – la même dont le piqueur de Mme Delphine de Bravoure m’a encore offert, la semaine passée, 1500 louis comptant (mais plus souvent ! Est-ce que ça a été créé et mis au monde pour traîner la cocotterie, des bêtes pareilles ?), Monsieur le duc m’a fait l’honneur de m’appeler :

— Godefroy !… Godefroy !… S’il vous plaît, Godefroy ?

Il faut être juste : malgré qu’il ne remonte point, ce qui s’appelle, aux Croisades, Monsieur le duc a du monde, énormément de monde, et il sait les égards qu’on doit aux personnes élevées. – Et qu’est-ce qu’il y a de plus élevé qu’un premier cocher, n’est-ce pas ?

Je passe les guides au petit Victor et je descends si vite que je peux. – Moi, avec des égards, on me ferait aller au Kamchatka, ou quel que soit son nom, qui n’importe pas.

Monsieur le duc avait, si j’ose m’exprimer ainsi, la figure de quelqu’un à qui qu’on a vendu des pois qui ne veulent pas cuire.

— Godefroy, qu’il me dit, vous n’auriez pas vu des fois mademoiselle Chantal ?

Il perdait la carte positivement (je dis la carte, au figuré) : car, je vous demande, est-ce que c’est dans les attributions d’un premier cocher de garder les jeunes demoiselles ?

— Non, Monsieur le duc ! ai-je fait. J’ai eu l’honneur de dire quatre paroles à Mademoiselle, hier, au matin, sur les neuf heures, neuf heures moins le quart. Mademoiselle cherchait après Monsieur le duc.

— Je vous remercie, Godefroy !

Et le voilà parti, sacrant des n... de D... entre ses dents, parce qu’un homme aussi distingué que Monsieur le duc ne se croit pas permis de sacrer des n... de D... autre part qu’entre ses dents.

Je remonte sur mon siège et en route ! Mais vous pensez si je faisais mes réflexions et si je me remâchais la phrase de M. Stahlman :

— Monsir li brémière, nous tansons sir une folgan !

Le petit, lui, Victor gardait son quant-à-soi : il commence à se former, le petit Victor. – Ma fréquentation, n’est-ce pas ? Seulement il caressait ses favoris. Règle générale : quand le petit Victor a idée de causer et qu’il n’ose point, rapport au respect, vous le voyez caresser ses favoris, ce qu’il appelle, de simples pattes de lièvre, de simples pattes. Alors, du bout de mon fouet je lui fis signe qu’il pouvait marcher. Et en avant, le voilà qui se met à taper sur les maîtres.

J’en avais la chair de poule (je parle au figuré), et mon cheval de gauche en profitait pour tirer en renard, le brigand ! Car, si doux que je lui mette un mors, un pelham de rien comme à une demoiselle, au bout d’une petite heure d’attelée, sa bouche s’échauffe et va te promener !

Le petit Victor s’emballait aussi, lui. Et je te cause et je te cause : mais avec son voleur d’argot j’en perdais la moitié. Quel voyou, hein ? Ça n’a pas 25 ans et ça parle déjà argot comme père et mère !

Bref, voici la chose en bon français. C’est la débâcle, la grande culotte, comme appelle le petit Victor. – Car il a toujours été grand, Monsieur le duc : je l’ai vu me donner des vingt louis par étrenne de voiture. Et tel pour la donne, tel pour la dette. Aussi le petit Victor, à qui qu’il est redû six mois de gages – le même qu’aux autres – ne se gêne pas pour le traiter de grand filou. Qu’est-ce que vous voulez ? Ça n’a point de ventre, point de style, ça ne peut pas avoir le respect de l’infortune.

Pour ma part je n’ai point trop à me plaindre ; grâce à M. Stahlman, mes petites précautions étaient prises et mes petites fournitures payées.

Donc, toute la journée d’hier, il a plu du papier timbré, si j’ose dire. M. Stahlman ne savait plus où se fourrer, lui, qui a la sainte horreur du désordre : il a fini par mettre sa brave et digne femme pour répondre, et, de honte, il s’est enfermé en face, au café de Mulhouse. Monsieur le duc sorti avec ça, comme par un fait exprès, Madame la duchesse souffrante – une frime ! – et Mademoiselle Chantal partie en fiacre ! En fiacre, je vous demande un peu, quand on a des douze chevaux à rien faire ! C’est insultant pour un cocher, ça ! – Même Monsieur le duc avait comme oublié de rentrer la veille. Si bien que le petit Victor – qui l’a conduit vers les sept heures chez sa bonne amie, Madame la baronne Simier – disait déjà qu’il avait levé le pied avec sa… Malgré tout mon respect pour les mots historiques textuels, je me vois contraint et forcé de le remplacer, celui-ci, par des points. – Autant de mauvais points, censé, pour Madame la baronne. Sur les midi, Mademoiselle Chantal a rappliqué, ramenant Monsieur son grand-père ; puis monsieur le duc est revenu, à son tour, avec une de ces mines à se faire enfermer. – Enfin ne voilà-t-il pas que, cette nuit, Mademoiselle Chantal a décanillé chez un amant, à ce que prétend le petit Victor ?

Ça me rappelle toujours le mot de défunt mon père, qui s’y connaissait, ayant été marié trois fois – je dis trois fois.

— Des femmes, vois-tu, fiston, la meilleure ne vaut pas les quatre fers d’un chien !

Même jour, 4 heures. – Monsieur le duc vient de rapporter Mademoiselle en voiture – en sapin – de je ne sais pas trop où, avec une fièvre de cheval.

Pas d’ordres. – Seulement, le matin, la balade des chevaux. Moi, ça ne me va pas, ces existences-là ; on se perd la main. Sans compter que je ne dîne point de bon cœur quand je n’ai pas fait au moins une petite fois aller et revenir mon persil dans l’allée des Acacias, et un petit peu épaté MM. les Anglais. Parole sacrée, si je ne considérais pas cela comme un manque d’égards vis-à-vis Monsieur le duc, qui a toujours eu de la politesse avec moi, je lui enverrais ma démission et raide. Mais ce serait un manque d’égards. Et ça n’est pas au moment qu’il n’y a plus de principes, et que le respect s’en va, si j’ose dire, en poussière, que je voudrais mettre un homme d’une aussi grande famille dans le pétrin.

Ce 2 de juin. – Ce soir, vers les six heures de relevée, nous avons eu le malheur de perdre d’un coup de sang Madame la Maréchale Jarry, duchesse douairière de Varèse, née Eugénie-Chantal-Clémentine Hussenot. – Hussenot de quoi ? Hussenot de rien. Je m’étais toujours méfié que ce n’était que de la noblesse de raccroc, si toutefois j’ose m’exprimer ainsi touchant une personne défunte et qui ne m’a jamais fait de mal, ni de bien non plus, il faut être juste.

C’est à mon restaurant, tout à l’heure, que j’en ai eu la première nouvelle. J’avais fini mon modeste repas, et, sur le coin de la table, en buvant ma demi-tasse, je faisais un cent de piquet avec M. Vassal (Jean-Joseph), le patron de l’établissement, un homme convenable, qui jouit de bons petits principes de cuisine et de politique aussi.

Je dis :

— Sept trèfles, qui valent 66, bon ! Quinte majeure, bon ! Et quatorze de dames, encore rebon !

Je gagnais, sans compter le capot peut-être bien, quand ne voilà-t-il pas l’Anglais de madame la princesse de Santis, qui entre dans le café comme un boulet de canon sans éducation qu’il est et se tordant de rire. Et pan ! il fiche un grand coup de poing dans la table, au point que les cartes en volèrent (je n’ai jamais rien vu de si dégoûtant que cet animal-là !) et il me crie en son patois :

— Aôh ! Sir Bottom ! Le vieille diouchesse, il avé cassé son pipe !

C’est M. Vassal qui jubilait ! Ça lui sauvait son capot, à cet homme, et sa demi-tasse. Et son défaut (à chacun le sien, n’est-ce pas ?) son défaut serait d’être une idée regardant.

J’étais dans une colère !… Ça n’est pas pour la chose de l’argent : je suis au-dessus de ces petitesses. Mais le manque d’égards, la gaieté obscène de ce mangeur de pudding, qui, exprès, à cause qu’il sait que le tabac me tourne sur le cœur, m’envoyait dans le nez de grosses bouffées de son pipe, m’avait mis dehors de mes gonds. Et je m’apprêtais à le rappeler à l’observation des convenances et des règlements, qui interdisent de fumer de six à sept dans la petite salle, où j’ai mes habitudes, lorsque son ami, le cocher de Madame la comtesse d’Andilly, un vieux pourtant, qui a l’air bien vénérable (ça ne l’empêche pas d’être pire que les autres), a commencé à m’entreprendre sur ce qu’on racontait dans le quartier, ceci, ce l’autre, que Monsieur le duc aurait empoisonné Madame sa mère, histoire d’hériter et de se sauver de la justice, rapport à ses affaires du Consigne-Club, ou quel que soit son nom, qui n’importe pas, et aussi d’une saloperie d’histoire de mœurs.

Moi, on ne m’ôtera pas de l’idée que dans tout ça il y a de la politique… Je m’entends.

Pensez si je vous l’ai remouché, ce vieux, avec ses menteries, qui se permettait de cracher sur mes maîtres ! Avec ça qu’il a le droit de tant se redresser ! Sa comtesse, en voilà une farceuse ! Et sa fille donc ! M. Stahlman m’affirmait ce tantôt que la demoiselle s’était fait enlever, la veille, par un sans-le-sou, qui l’a détournée de ses devoirs. Et comme ça ils sont partis pour Londres, bras dessus bras dessous. Parce que c’est à Londres qu’on va, dans ces occasions-là. – Ces Anglais sont si canailles !

N’importe : cela m’avait tout retourné sens devant derrière, de telle façon que je me suis carapaté sans seulement finir mon gloria.

— Bon ! Voilà que je parle argot, moi, à présent !

Ce 3 de juin, minuit. – Ce soir, j’avais invité M. Stahlman à partager mon petit ordinaire, plus deux bouteilles de cacheté, parce qu’un homme de six pieds comme lui, ancien tambour-major aux grenadiers de la garde, a droit à de très grands égards.

Le dîner était à six heures pour le quart. Il s’est excusé d’arriver cinq, six minutes après, à cause de la quantité de faire-part, qu’il venait de mettre à la boîte en passant.

Paraîtrait qu’il y a du grabuge, excessivement de grabuge : on se chamaille dur et longtemps à la soupente sur le cadavre encore palpitant, si j’ose dire, de feue Madame la maréchale. Madame la marquise de Boisgelais, elle, elle n’y va pas par quatre chemins : est-ce qu’elle n’accuse pas Monsieur le duc d’avoir assassiné Madame sa mère, du saisissement qu’il lui a donné ?

Il est de fait que son attaque lui a pris après une bigre de scène avec Monsieur le duc, qui lui reprochait d’être la cause que Mademoiselle avait filé.

M. Stahlman, en me débagoulant tout ça, ne perdait pas un coup de fourchette. Et c’en est une jolie, de fourchette ! De temps en temps il vidait son verre, et, claquant de la langue, il faisait, avec son accent de suisse de Colmar :

— Hein ? Guelle vamile !... Guelle vamile !

Je mangeais déjà mes pruneaux qu’il n’en était encore qu’au rôti, à cause des suppléments. Car, sitôt que le garçon avait l’air de vouloir lui tirer son assiette :

— Adandez ! disait M. Stahlman. Adandez ! Foilà le blus vort !

Et, pour entendre le blus vort, je commandais un supplément. – Je m’en suis fait pour mes quinze francs, sans le pourboire et je ne les regrette pas, parole sacrée.

— Guelle vamile !

Au septième supplément, M. Stahlman était un peu pompette, ce qu’on appelle, et j’ai dû lui donner mon bras jusqu’à sa loge, où il s’est rentré en chantant des abominations de la baronne de Follebique, ou biche, ou quel que soit son nom, qui n’importe pas.

Le sûr, c’est que la brave et digne Mme Stahlman, qui est une femme excessivement chaste, a failli en tomber là d’apoplexie.

Ce 3 de juin, 10 heures. – C’est demain qu’on porte en terre Madame la maréchale. Sans avoir aucun grief précisément personnel contre la défunte, je ne suis pas trop fâché qu’elle aye passé l’arme à gauche, si toutefois j’ose m’exprimer ainsi. Je m’en vas donc figurer dans une première classe ! Je n’en avais pas encore eu la chance depuis le temps que je suis attaché à Monsieur le duc. Et ça flatte toujours l’amour-propre d’un cocher, n’est-il pas vrai ? Avec mon dorsay, frais verni à deux couches, et ma paire d’alezans dorés, ils vont voir un peu, MM. les Anglais, si le chic français n’est pas le vrai chic !

Ici toute la valetaille est à la noce (je parle au figuré), à cause qu’on est sûr de ne rien perdre. Même, hier soir, à l’office, le chef, en chose de réjouissance, leur avait cuisiné un estra dans le grand, tout à fait le grand. Et le petit Victor – il avait son jeune homme, le petit Victor s’est vanté, moi présent, d’avoir, à lui tout seul, sifflé trois bouteilles de Moët.

Petit voyou, va !

Même jour, après dîner. – Comme je rentrais voilà une heure, de chez M. Sutton, essayer mes culottes de deuil, M. Stahlman a eu l’honneur de m’appeler.

Il était dans sa loge, occupé d’une tapisserie – un voltaire qu’il se fait au petit point pour ses vieux jours. Sa brave et digne épouse fafouillait dans sa cuisine, d’où venait une certaine odeur de choucroute… (Mme Stahlman a le pompon pour la choucroute !)

— Assiez-fous ! qu’il me dit. Et laisez le borte !... Fous allez en entendre des joueddes !

Et du bout de son aiguille il me montrait la fenêtre de la soupente. Je m’installe, moi : parce que, sans être curieux, ce qu’on appelle, je ne déteste pas de savoir les affaires – des familles de la haute principalement. Quand on écrit l’histoire, n’est-ce pas ?… La grande histoire, qu’est-ce que c’est ? Un ramassis de petits potins.

Monsieur le duc avait des raisons avec Madame la marquise, sa sœur. Et ils se traitaient gentiment d’« assassin » et de « voleuse », à cause que Madame la marquise, en veillant Madame sa défunte mère, l’autre nuit, a cru devoir emporter pas mal d’affaires, en souvenir, qu’elle dit.

Et Madame la marquise s’en allait :

— Hélas ! mon Dieu ! Dire que si ma pauvre maman est morte… morte sans les sacrements, c’est lui… lui… Seigneur !… Va ! Tu verras… tu verras, au jour du jugement… assassin !

— Mais veux-tu bien te taire ! répondait Monsieur le duc… Te tairas-tu, s… b… ! Tu n’as pas honte… ?

Là-dessus, Monsieur le marquis s’est amené : un bel homme et distingué. Le petit Victor dit comme ça qu’il « n’a pas inventé le fil à couper le beurre ». Mais pourquoi, je vous le demande, un homme aussi distingué se commettrait-il à des inventions pareilles ?

Alors il a essayé de les calmer. Mais cela l’aurait autant avancé de siffler dans un carafon, si j’ose dire. On les entendait de la rue. Et le monsieur prêtre, qui était là, et les bonnes sœurs voulaient à toute force s’en aller.

Les voilà bien, les grandes familles !

Même jour, avant de souffler ma chandelle. – Le petit Victor, en m’apportant mes bottes cirées à l’œuf pour demain, m’a renseigné sur le testament. Mademoiselle Honorine hérite 3000 francs de rente et 3000 aussi, M. Casimir – un malin – qui s’est bien ramassé quatre fois autant avec la confiance de Madame la maréchale. Madame la marquise est avantagée : et pas monsieur le duc, conséquemment, par la raison que Madame la marquise serait le fruit d’un attachement de Madame la maréchale, à ce que rapporte le petit Victor, mais sous les plus estrêmes réserves. Car il n’y a plus de vieille, à présent, plus de grand filou : le respect est rentré avec l’argent. Le petit Victor va jusqu’à convenir que Le Moustique, une feuille vendue aux mauvaises passions, a été beaucoup trop loin en piétinant dessus l’honneur de Monsieur le duc.

Quant à Mademoiselle Chantal, elle ne va pas du tout, mais là du tout. Elle déménage, selon le mot du petit Victor.

Allons ! Je m’en vas toujours me mettre dans le lit, afin de m’avoir une belle mine, demain, sur mon siège, et d’épater – numéro un ! – MM. les Anglais…

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