Chapitre 19 Où l’on va au pas
Sous le porche haut drapé en chapelle, parmi les grêles colonnades des cierges, dont les flammes ruisselaient en larmes d’or aux tentures, le catafalque, énorme, se dressait, tout caparaçonné de velours, dans un écroulement de bouquets et de couronnes. Au fond, un prêtre assis priait entre deux sœurs de Bon Secours, de Troyes, agenouillées.
Dehors les voitures roulaient continuellement, fendant le gros de foule amassé.
Des hommes arrivaient, tête nue, des femmes, long voilées, jupes traînantes, qui se signaient, inclinées, et avec l’aspersoir d’argent cinglaient la bière d’une pluie fine, pendant que des valets de pied, les mains gourdes dans le gant, empilaient sur l’estrade des bottes de roses, des croix de pensées et de reines-marguerites. Les draperies soulevées, on se hâtait vers l’hôtel, à travers la cour d’honneur sableuse, largement étendue comme une grève. Dans le vestibule, où la livrée, debout, en grand deuil, mettait une bordure de crêpe dessus la blancheur éclatante des murailles, on s’inscrivait au galop sur des tables, pour filer l’un derrière l’autre, gourmant son air, et poissant son pas vers la pénombre recueillie des salons.
À l’entrée, le général Jarry, duc de Varèse, en tenue, sa croix de commandeur au cou, le bicorne sous le bras, un nœud noir à l’épée, pleurait, lamentablement piteux, abêti, effondré. Et c’étaient alors de longues poignées de mains en saccades, qui ployaient sa haute taille„ des condoléances chuchotées, de larmoyants mercis, parfois l’embrassade furieuse de quelque ami de longtemps reconnu. À sa gauche, son fils, un bambin frisottant, le col arrondi sur la veste, se tenait, curieux et raide, flanqué du marquis de Boisgelais, très digne, la barbe étalée sur le plastron sans pli.
Dans les coins, aux embrasures des portes, on se massait en lignes profondes, ronronnantes, et l’ombre de toutes ces têtes moutonnait étrangement, éclairée de place en place du luisant de bille d’un crâne. Ci et là un gémissement sortait de ce chœur en bourdon, un craquement de bottine, des cliquetis de sabre. On entrait toujours à la queue : et un tassement se faisait à mesure, qui comblait les vides, chacun prenant sa place, les gros, les petits, encastrés, sans tumulte, devant, derrière, dos contre dos, épaule contre épaule.
Tout à coup le demi-jour s’alluma d’un rayon fuselé de lumière blonde, qui, entre deux averses, filtrait par les persiennes. Et ce fut comme un lever de rideau : le décor s’éclaira de toutes ses dorures, moulées en rinceaux, en cadres, en dessus de portes ; et, dans le champ des glaces soudain déshabillées d’ombre, les appliques, les poires des lustres, le luisant d’un chapeau, l’acier d’un casque, éclatèrent à la fois en fusées.
Fouetté peut-être par ce réveil de clarté, le murmure des voix allait montant. On causait de ses affaires : les curiosités satisfaites, la mort, les questions d’héritage vidées, on se groupait par connaissances, par métiers, les militaires ensemble, ensemble les clubmen, les fonctionnaires civils, les étrangers des ambassades, la famille. Ces groupes mêmes se fractionnaient par tas de grades pareils, généraux en bourgeois, officiers en uniformes, financiers, magistrats, noblesse d’empire ou de croisades. On saluait en le nommant celui-ci, celui-là, le vieux maréchal Y ***, un nabot, avec des cheveux roulés sur le col, le Nonce, le prince Z***, avec un bandeau noir sur l’œil, M. K***, de l’Institut, un fervent de l’épée, petit et falot comme sa plume, « toutes les célébrités du monde et de l’armée », vieux habits, vieux galons, cette vieille garde de la mort, qui sort de sa tombe ces jours-là.
Le soleil se voila de nouveau : la nuit retomba comme un couvercle. Alors le maître des cérémonies, un bel homme rasé, parut sur le seuil, et, retirant la jambe, le chapeau sur le cœur, s’inclina dans un large éploiement de son manteau.
— Messieurs, nous avons l’honneur de vous annoncer le départ pour l’église Sainte-Clotilde.
Il vira sur la pointe du talon, et, se couvrant, sa badine en main, il ouvrait la marche, d’un pas rythmé de procession. Derrière le duc, on s’ébranlait par files, à la six-quatre-deux, bavardant, s’appelant loin d’un moulinet de parapluie, d’un coup de chapeau. Puis, dehors, on se forma à peu près en colonne, et le char empanaché s’ébranla.
La pluie s’était remise à tomber, passée au crible de nuages clairs, bouclés, d’un ton d’encre, que du bleu crevait par endroits, tout flambant d’une promesse de soleil. Et ce fut un vacarme de cris, de carrossiers qui pétaradaient en tournant, un ruissellement de foule empressée et houleuse.
Rue Casimir-Périer il y eut une station de cinq minutes, tant la haie était profonde, des voitures attendant sur la place. Cependant on s’abritait à la marge des maisons, jabotant, sans souci du corbillard en panne. Certains, réfugiés sous l’auvent d’une boutique, riaient très fort, et hélaient les autres restés sur la chaussée.
On se remit en marche pour n’arrêter plus qu’à l’église. Alors, le char pris d’assaut, le poêle troussé, les fleurs mises en paquets, la bière s’avança lentement, comme un grand insecte noir, lamé d’argent, à mille pattes. Et le tonnerre des orgues éclata, battant la mesure au défilé. Au loin, entre les murs de la nef, que les tentures sombres resserraient, écartelées d’armoiries peintes, le catafalque, flanqué de statues aux quatre angles, pyramidait parmi les lampadaires et les cierges.
Le service commença, un susurrement de voix, des tin-tin de clochette : l’orgue s’était tu, et il y eut comme un grand souffle qui passa dans l’église.
Tout Paris était là, mis en appétit de scandale. Car s’agissait-il de spectacle, soit messe, soit théâtre, soit revue, le nom de Varèse faisait réclame. Que de femmes il passionnait, ce bel Alcibiade en bottes pointues, qui, chaque jour, rognait un bout de queue à son chien ! Quelles plénières et sereines indulgences on gardait à ce d’Artagnan en habit noir ! – Les femmes, comme la fortune, sont douces aux casse-cou, aux casse-cœurs. – Aussi la tentative de chantage brochant sur la déconfiture du cercle, avait mis le feu aux poudres – aux poudres de riz, s’entend. Ce bon garçon, ce chanceux, les hommes le jalousaient trop pour s’affliger de le voir à la mer. Mais voici que, juste à point, la maréchale était morte, et le duc repêché. Et ceux-là qui se frottaient le plus les mains tout à l’heure accouraient des premiers saluer le soleil, et applaudir l’apothéose. Ah ! le beau cinquième acte de drame, en effet, corsé de fuite, de retour, de suicide avorté, puis de l’escapade de la fille ! Et quoi d’étonnant à ce que les invitations eussent fait prime ? On remplit une cathédrale à moins.
La messe finissait dans un remue-ménage de chaises, des poussées de seul-homme, des parlottes. Pendant que la famille filait par l’étroit couloir tapissé, on se bousculait à l’eau bénite. Quelques-uns renonçaient, et, après quatre pas dans la mêlée, revenaient saluer le duc et son beau-frère, qui fondaient en eau, tous les deux, énervés par la pompe frissonnante et suraiguë des hymnes, celui-là ravagé, les yeux petits, méconnaissable, celui-ci, au contraire, gardant sa froideur comme il faut dans ses larmes. La marquise, vis-à-vis, sanglotait entre deux cousines. Une crampe de désespoir la tordait sous son voile : des dents claquées, des abois, des yeux blancs, toute une mise en scène de dévote, abîmée d’un furieux chagrin dans cette mort, qui sauvait l’honneur à son frère.
Le cortège se reforma à la diable, réduit de moitié. D’abord les gens du duc, les seuls corrects et point débraillés dans cette foule, puis des sœurs, deux files de repenties, des orphelines, très petites, habillées pareilles, avec une médaille au bout d’un ruban clair, affiches vivantes des œuvres-pies de la marquise ; à distance enfin, le duc et M. de Boisgelais, qui ruisselaient sous l’averse. Loin, derrière la colonne, le dorsay du duc, lanternes allumées, avec des crêpes qui pendaient comme des ailes, allait le pas, suivi des berlines de deuil, de coupés, de victorias, vides pour la plupart, faisant nombre.
Comme on débouchait rue Royale, la pluie cessa et un coup de soleil s’abattit dans les fleurs du char, sur les panaches aigrettés d’eau, qui grelottaient. Des uniformes sortirent pimpants des houppelandes, les parapluies se fermèrent : et, coude à coude, les dévoués s’installèrent, choisissant leurs places, pendant qu’à mesure, au tournant des rues, les autres se défilaient. Parfois il y avait des à-coups dans la marche : les voitures refoulaient les piétons, dont les rangs battaient l’un contre l’autre ainsi que des soufflets d’accordéon.
Sur les boulevards, des attroupements se formèrent : on se penchait aux fenêtres, on grimpait sur les bancs, enragé de voir parisiens, badauds et demi, toujours pris à ces piperies d’uniformes.
À quelques pas en arrière du duc, le général Salmon causait avec l’amiral de Quéroignes.
— Ah ! vous la regrettez, vous, sacredié ! Vous avez le toupet de dire que vous la regrettez ?
— Mais, général, permettez ! Je la regrette… je la regrette… Elle ne m’a jamais rien fait, à moi !
— Alors ne dites pas que vous la regrettez !… Pas mon métier de polker sur les cadavres, mais je veux que le diable me patafiole si…
— Voilà mon Velasquez flambé ! intervint le vicomte de Ronserolles, qui arrivait, retroussant ses culottes. Cristi ! Je n’ai pas la veine, moi, cette année. Le duc hérite et ne bazarde plus sa galerie. Et d’un !… Puis mon Goya, un goutteux, condamné par M. Salicylate lui-même, qui en réchappe. Et de deux !… J’avais toujours été élevé dans le respect de la goutte, qui remonte… et vous, général ?
— Parfaitement, parfaitement… Pas plaisanter avec ces choses-là ! Ça remonte… comme les rosiers… les rosiers !
— Eh bien ! pas du tout ! puisque mon Goya…
La goutte humaine descend… et ne remonte pas !
Il y a un vers comme ça dans ces rasoirs d’Ouvriers... Ça va bien, amiral ? Vous avez de bonnes nouvelles de madame de Quéroignes ?
— Oui, merci… C’est-à-dire non… Vous savez ? toujours très doucement… Ma pauvre femme se trouve bien, bien seule là-bas dans sa terre de Bretagne… Moi, il m’est de toute impossibilité d’y aller, à cause de mes travaux… de mon Institut… Vous ne connaissez pas la Bretagne, monsieur de Ronserolles ?… Excellent climat pour les bronches…
Le général Salmon lui coupa la parole, et, comme la pluie retombait, s’accrochant à son bras :
— Amiral, fais mon compliment ! dit-il. Lu un machin de votre façon dans la Revue... la bataille d’Aegos – je ne sais pas quoi, hein ?… Une bataille navale ?… Est-ce que vous aviez le mal de mer, vous ? Car sacredié, s’il m’avait fallu me battre là-dessus, moi, ç’aurait été du propre… Moi, qui n’ai jamais pu monter sur une mouche sans rendre tous les tonnerres de D… !
— Et cette épouvantable affaire de chantage, où en est-elle ? Savez-vous ? demanda M. de Quéroignes, sans répondre que par un petit mouvement d’épaules très méprisant.
— Le chantage ?… Une affreuse blague ! fit Ronserolles. La jeune personne est mineure comme moi… C’est égal, la Rosetti est blackboulée de ce coup-là !… Elle qui avait la spécialité… Merci ! Des mineures de conserves !
— Et le Fencing-Club, c’est arrangé alors ?
— Oui, Varon-Bey a fait arrêter les poursuites.
— Alors, c’est vrai que cette pauvre demoiselle Chantal… ?
— Chantal est une Romaine, oui, une Romaine, vous entendez ? dit le général. C’est plus beau que l’antique, ce qu’elle a fait là, c’te petiote...
– Est-ce qu’elle est revenue de chez le bey… tout entière ? insinua Ronserolles.
— Mais oui, tout entière ! Qu’est-ce que vous entendez par là, sacredié ?… Pas mon métier de deviner les rébus… Tout entière ?… Puisque Varon-Bey est tombé d’un anévrisme, quand il l’a vue, paf !… Il n’en est pas mort, malheureusement…
— Pas possible. Comment ! Mon Terburg ? Il a eu un anévrisme, mon Terburg !
— Quoi ? votre Terburg ? quoi ?… Encore un rébus !
— Mademoiselle Chantal est-elle mieux aujourd’hui ? interrompit l’amiral.
— Mieux ? Ah ben oui !… N’en a pas pour vingt-quatre heures, à ce que dit le médecin. S... b… d’animal, va !… Pas mon métier de polker sur les cadavres, mais enfin, ça n’empêche, sacredié, que si la maréchale avait fait son devoir… Voyons, voyons ! Est-ce que c’est exprès que vous me flanquez votre parapluie dans le cou ?
L’amiral se pencha à l’oreille de Ronserolles, et à demi-voix lui demanda :
— Avez-vous des nouvelles de Londres ?… Cette infortunée comtesse !… Quel tourment !
— Oui, répondit le vicomte, elle est sévère, celle-là ! Ils ont trouvé que les sommations respectueuses… c’était trop respectueux.
— Sont-ils mariés ?
— Hum ! C’est tout comme !… De Breux appelle ça débuter, lui !… Mais elle était si mal élevée, cette Sabine !… À propos, vous savez, pour la baronne Simier… ?
— Quoi donc ?
— Elle épouse le comte Theodory, un garde-noble… C’était ce matin dans Le Figaro...
– Eh bien ! qu’il la garde, sacredié ! qu’il la garde !… En voilà encore une que je ne regretterai pas ! dit le général, en tapant du pied dans une flaque, qui fusa sur le groupe en étoiles de boue.
La pluie recommença à la montée de la rue de la Roquette. Les pantalons relevés, on pataugeait dans la crotte, avec un beau mépris du cortège ; certains se garaient en files aux trottoirs. Et, n’eût été ce char de deuil, dont les plumets, bien loin en avant, tremblotaient, et cet effeuillement par terre de couronnes, on aurait dit d’une promenade de « compagnons » en goguette, le jour de la fête du Saint, après une petite ribote.
La cloche du cimetière tinta. Le corbillard grimpait en circuit la pente raide, où des ruisseaux faisaient des cascatelles ; on l’apercevait de profil maintenant, précédé à vingt pas de la berline du prêtre. Et c’était navrant, ces panaches défrisés, ces franges larmoyantes, ces rigoles, qui dévalaient des chapeaux galonnés aux grandes bottes. Les housses des chevaux pleuraient, les galeries à raies de cœur, les écussons, les couronnes, les roues boitées d’argent, tout pleurait. Et, sous le fouettement de l’averse, les bêtes échauffées disparaissaient dans une vapeur d’étuve, la tête dans les jambes, soufflant.
Derrière, le duc, hypnotisé, suivait toujours nu-tête, une capote militaire agrafée aux épaules, à côté du marquis de Boisgelais déconfit, qui, mal abrité par son parapluie de femme, contemplait mélancoliquement sa belle barbe, dont le blond vénitien déteignait sur son plastron crevé.
Le char fit halte enfin. Les hommes noirs remontèrent à l’assaut parmi les couronnes fripées et les croix défleuries ; la bière roula. Puis, lentement, ligotée de chaque bout, elle descendit, battant les murs avec un bruit profond. Et un grand vent s’éleva, qui secoua dans la tombe ouverte le goupillon des cyprès lourds de pluie.
Alors le duc, s’éveillant, prit l’aspersoir des mains du prêtre, et, furieusement, les prunelles agrandies par de suprêmes colères, de toute la détente de son bras il en flagella le cercueil.
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