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Chapitre 2 La soupente de l’hôtel de Varèse

— C’est Casimir ! fit Honorine, de sa voix rude et traînée de Lorraine, en introduisant un petit homme chafouin en lunettes.

— Madame la maréchale, j’ai bien l’honneur…

— Bonjour, dit la vieille femme, sans quitter sa bergère près de la fenêtre. J’ai fini… Suis à vous… Honorine !

Elle tendit à la bonne un poêlon de faïence, où fumait un reste de panade.

M. Casimir tournait sans bruit dans la chambre, de son pas menu chaussé d’étoffe : il alla quérir tout au fond un guéridon de mosaïque, le planta sur son pied devant la maréchale et, s’installant, son chapeau glissé sous une chaise, sa serviette d’homme d’affaires ouverte, il envoya une grimace avec un « merci, ma tante ! » à Honorine, qui lui apportait l’encrier, et ressortait, le poêlon dans les bras, ployant sous la porte sa haute carrure de gendarme.

— Si madame la maréchale veut bien me faire l’honneur… ? dit-il.

D’une tape elle rentra une mèche blanche, qui pointait sous son bonnet de tulle noir, et, prenant la plume, le corps droit, la tête seulement un peu versée sur l’épaule, elle commença à signer les quittances « Hussenot Jarry Varèse », sans titre, d’une grande écriture commerciale à peine tremblée, barrée en dessous d’un parafe. M. Casimir lui passait les feuilles à mesure, les biaisant d’abord contre ses lunettes pour les lire, puis, séchées à la sciure, il les empilait par tas, avec des fiches roses pour séparer les immeubles. Entre-temps il donnait des détails, prenait des notes, non sans discourir très vite, d’un timbre grêle semblable à un grignotement. – Le bail de la rue du Temple, renouvelé, enfin ! Pas sans peine. Le principal locataire voulait du papier dans les chambres, l’eau, le gaz, cœtera... cœtera. Le portier, un finaud (il lui avait fait la leçon), avait promis sans promettre. Et voilà ! un boni de 1275 francs et des centimes… Congé à l’établissement de bains, d’après les ordres de madame la maréchale, et, vu le défaut d’état de lieux, exigé 1700 francs d’indemnité de réparations locatives, cœtera... cœtera... Pas pour plus de cent écus de dépense… Boulevard Beaumarchais, le dentiste s’en allait : bon débarras ! Un éventailliste prenait la suite, Zingler et neveu, gens sûrs…

Puis ce furent les maisons de la rue de la Roquette, de Bondy, des hôtels au Marais, une moitié de Montmartre – vraies casernes, avec des liasses de petits loyers : les passages enfin, et les gros morceaux des quartiers de la Madeleine et Malesherbes. il entrelardait ses résumés d’affaires de racontars, de cancans de concierges, panachés de mots crus. – Rue Duphot, la comtesse Rosetti s’était encore fait pincer dans une sale affaire de mineures : les locataires réclamaient. La nuit, c’étaient des bacchanales, cœtera... cœtera... Mais elle payait bien et d’avance, et puis… protégée par le gouvernement !… Le vieux, rue d’Astorg, ramenait toujours ses traînées, cœtera... cœtera. Mis l’écriteau boulevard Malesherbes : le jeune ménage se séparait décidément…

Ici ou là il glissait une réclamation : le « premier » de la rue de Téhéran demandait une chambre de domestique en sus ; peut-être que… Le tapis du 80 s’effilochait… peut-être que…

À chaque « peut-être », la maréchale relevait sa longue face blafarde, hérissée, et lui fermait la bouche d’un seul regard de ses yeux gris terribles. Cependant elle signait toujours, impassible, additionnant chaque terme de souvenir, donnait ses ordres d’un geste, d’un coup de paupières, la main ouverte ou fermée, suppléant aux lacunes par un bout de phrase télégraphique :

— Loge au soldat… préférence… Deux cent soixante et chauffé… Travaux au printemps… Voir devis de l’architecte… Bail, trois, six, neuf…

Rien ne lui échappait, l’esprit présent aux impositions, aux abonnements d’eau, au balayage, avec une mémoire singulière des noms, des métiers de tout ce peuple de locataires. Et quelles colères pour un délai accordé, une moitié de terme en retard, un défaut de poursuite !

— À la rue, à la rue, les mauvaises payes !

Lui n’insistait point et filait doux sans trompette.

Ah ! il la connaissait bien, depuis plus de vingt ans qu’il soignait ses affaires, de clerc d’avoué passé factotum et conseil, caressant ses manies au fil du poil, raffinant sur sa lésine, habile à faire suer l’argent. À ce point que, seul avec Honorine, sa tante, il savait flairer les nuances, noter mille finesses de langue dans ces doigtés de sourde et muette, cette sténographie de paroles, où les enfants de la maréchale eux-mêmes n’entendaient mot.

Les quittances finies, il s’embarqua dans des comptes, primes dont dix sous, ferme, reports, liquidation, glissant le bordereau à l’appui, un doigt posé sur le total ; puis, d’un calcul bien net, en deux temps, il inscrivait les différences.

— Bien ! faisait la maréchale. Après ?… après ?

Et la pointe de son nez en lame de serpe semblait tailler à chaque mot dans sa bouche molle, que le vide des dents crevassait.

Un moment elle roula très fort son cou d’épaule à épaule, et, comme il poursuivait, jeté à l’élan d’une addition de neuf chiffres, elle l’arrêta net d’un grand coup de poing sur la table.

— Et je retiens 3… et je retiens 3… C’est cependant bien un 3, madame la maréchale… Tiens ! que je suis bête ! Madame la maréchale a raison. Et je retiens 4… Je sais fichtre ! pas où j’avais la tête… Si madame la maréchale veut bien me faire l’honneur de mettre ici : Bon pour transfert, on vendra au premier cours. J’ai idée qu’on viendra en Bourse sous l’impression de ces affaires d’Égypte… En même temps on déposera en compte courant à la Banque les francs : 176 634,85. – Belle liquidation pour une liquidation de krach, madame la maréchale… Hein ? J’étais dans le vrai pour l’Union ?

Il ramassa ses paperasses en paquet et demanda :

— Madame la maréchale a pas d’autres ordres à me donner ? Acheter 300 Suez et 45 000 de trois... ? On reparle de conversion : madame la maréchale a le nez creux… Ah ! volontiers !… Madame la maréchale me gâte !

Et, se baissant, il fourra deux doigts dans la tabatière de corne, que la vieille femme lui tendait, puis s’en alla, très humble, à reculons.

— J’oubliais, fit-il en se retournant, j’oubliais de dire à madame la maréchale qu’elle se trouve propriétaire du dernier immeuble de M. le duc, rue de Rivoli, 246 bis, acheté hier en sous-main par maître Magrimod pour la somme de francs... 975 000, sans les frais – 900, sur l’acte – à charge de madame la maréchale de purger les hypothèques… Ça va pas, les affaires de M. le duc : pas plus tard que lundi M. le duc a encore emprunté dans les cinquante mille sur sa terre de Belœil… Je connais le prêteur… C’est Spitzer, madame la maréchale connaît que ça…

— Ah ! dit-elle seulement.

Et ses yeux gris, lourds de haine, s’en allèrent souffleter le portrait du maréchal.

La porte s’était refermée, mettant un silence dans la chambre, une pièce étroite et longue en soupente, mal éclairée par les petites vitres verdâtres de la fenêtre qui ouvrait sur la cour d’honneur de l’hôtel. Point de tapis sur le carreau : peu de meubles et de pauvre mine, une paire de chaises en paille de style Louis XVI à la lyre, un bureau à cylindre, et, devant le feu de coke, qui rosissait à peine entre les cendres, une causeuse Empire et un mignon siège d’enfant, couvert d’une soie passée.

Face à la cheminée, garnie d’une pendule en biscuit sous globe, flanquée de massifs chandeliers d’argent sans bougies, un portrait peint du feu maréchal duc de Varèse le représentait en costume, sa grosse tête de luron bon enfant, élargie d’un collier de barbe, comme empalée sur son col carcan d’uniforme, avec, au-dessus, dans la bordure du cadre, les armoiries « écartelées de gueules au lion de sable passant », et la devise : J’en ris, enrubannant la couronne. Au fond l’alcôve béante laissait voir le lit défait, un édredon de coton rouge écroulé, des châles, des linges en tapon.

Il était loin, le temps que la belle Clémentine, fille unique de Clément Hussenot, banquier, rue Fournirue, à Metz, donnait la tournise à tous les fils de famille, la jaunisse à toutes les mamans. De chairs fermes et de santé robuste, passant de la tête les artilleurs de l’école, elle rappelait ces gaillardes flamandes, que Rubens a mises nues dans ses toiles, le regard dur et la lèvre entêtée. Fine avec cela, entendue aux affaires, sans grand embarras de piété ni de tendresse, lorsque, à quatorze ans, après la mort de sa mère, elle prit les écritures, elle savait déjà comme pas un rouler les escompteurs, fermiers, maîtres de forges ou verriers.

— Quel dommage, disait le père Hussenot, que ma Tine ne soit pas un garçon ! Elle aurait révolutionné toute la banque.

Elle ne révolutionna que la ville. À dix-huit ans, elle en avait déjà refusé la moitié, tant les nobles de la place Saint-Martin, que les bourgeois du quartier du Fort-Moselle. Cela lui disait : le tripot de la caisse, le pelotage des écus, les roueries de l’escompte et le corps à corps de l’agio. Cela lui disait, la tremblote des veilles d’échéance, l’agenouillement des petits, voire des gros bonnets, aux heures étranglées des crises. Et pas de doute qu’elle n’eût succédé à son père (de Clément à Clémentine il y a juste l’épaisseur d’un cheveu de femme), si le maréchal Jarry, duc de Varèse, boudant Louis XVIII, ne s’était venu, l’année même de la mort de l’empereur, retirer à Metz, sa ville natale, lui, son majorat hypothéqué, ses titres dévernis, ses dix-sept campagnes et quatorze blessures.

Un beau jour pour la rue d’Asfeld, dont les vieux hôtels mitoyens en eurent comme un regain de jeunesse.

Fils d’un tonnelier de la rue Saint-Clément, François-Eugène Jarry avait un à un emporté d’assaut tous ses grades. Distingué à l’armée du Midi, général à vingt-quatre ans sous Bonaparte, la bataille de Varèse, qu’il gagna, lui fit un titre et un bâton. Il s’était marié à cheval sur deux campagnes, et, resté veuf sans enfants, c’était vers 1826 un beau diable, droit comme un peuple, 1 bien connu à l’Esplanade, qu’il arpentait chaque après-dînée, au revenir du café du Heaume. Et dame ! il usait son chapeau à force de rendre les saluts, tant un chacun se montrait fier de la connaissance de « M. le Maréchal-Duc ».

Comment il s’amouracha de Mlle Hussenot, ce n’est pas merveille : il avait le cœur bien planté, et ne crachait point sur les filles – pas plus que sur les « napoléons ». Le drôle fut qu’elle l’accepta pour époux : il y a loin d’un duché à une banque, à peu près autant que de la bourgeoise rue Fournirue à l’aristocratique rue d’Asfeld. Peut-être qu’avec son bel appétit de Lorraine elle vit un gain dans cette couronne – un gain que l’escompte ne donne pas.

Mal lui en prit. Il la rossa comme plâtre, au retour des bamboches quotidiennes. – Il y a du stradiot et du reître dans la peau de ces vieux chefs d’armée. – Clémentine, bâtie pour la lutte, ne laissa pas de venir à la riposte, et ils firent, pas qu’une fois, le coup de poing comme des charretiers.

Cependant le père Hussenot mourait, éclaté d’orgueil d’avoir armorié sa Tine : ci : quatre millions et demi. De ce jour la duchesse, qui avait tâté du monde, et trouvait l’adulation coûteuse et les respects sans profit, se jura de défendre ses écus, qui commençaient à danser la farandole. Rude besogne, dont elle garda toute sa vie une sorte d’ampoule à l’âme. Ayant beaucoup pleuré, il ne lui restait point de larmes ; beaucoup haï, il ne lui restait plus que de la haine. Les larmes tarissent : la haine – non.

Et pourtant, dans cette bataille de sa vie, il était une heure de trêve, que longtemps elle avait aimé à remâcher de mémoire, une page d’amour déchirée, dont nul jamais n’avait connu le héros. Non que chacun n’eût dit son mot, celui-ci penchant pour un noble, celui-là pour un piqueur du duc. Une manière d’affection reconnaissante lui en était demeurée au cœur pour l’enfant qui en était née – sa fille, Mathilde : et, lorsque aujourd’hui encore ses yeux venaient à tomber sur ce fauteuil bas de tout petit, la colère de son regard fondait.

Après le coup d’État, las des beautés de province, accrochées à son nom comme sa pipe en tous les mauvais lieux, le maréchal, chatouillé à ce revif des gloires anciennes, et entrevoyant peut-être de nouveaux et plus délicats plaisirs, s’imagina de partir pour Paris. Les maisons de Metz vendues, on s’établit magnifiquement rue de Grenelle-Saint-Germain, dans un de ces palais, le porche balustré de colonnes, avec, au fond d’une cour large comme un préau, la demeure spacieuse et blanche au fronton grec enguirlandé : présent du grand empereur, mais, depuis, branlant d’hypothèques.

Les Tuileries firent accueil au maréchal, et les millions, cette fois, dansèrent la parisienne. Heureusement pour la duchesse, il mourut en pleine partie fine, trop fine à ses quatre-vingts ans.

C’est alors qu’elle se rua dans de vraies fureurs d’économie, avare d’argent, avare de paroles, acharnée à reconstruire cette fortune aux trois quarts écroulée. Adieu le duché ! Adieu la morgue et le grand train ! Le deuil couvrait tout. La maréchale avait fait maison nette, ne gardant, outre un concierge marié, que la nourrice de sa fille, Honorine, une Lorraine aussi, elle, qui, au marché, bataillait deux heures pour deux sous et donnait à rire de son patois, où la laitue se prononçait pommée et chicon la romaine. Cependant, redevenue banquière, elle battait le pavé par la crotte, spéculant sur ceci, sur cela, achetant terrains, valeurs ou marchandises, habile à jouer de son nom pour s’ouvrir une porte ou une affaire.

Vers 1869, une attaque d’hémiplégie tua ses jambes : murée alors dans sa soupente, elle se refusa tout, vécut de verdure et de panade, qu’Honorine lui montait aux heures d’autrefois, et continua de tripoter comme devant – par entremise, de prêter, dit-on, à la petite semaine. Elle prêta si bien qu’au bout de vingt-six ans, ses enfants mariés et dotés, elle se trouvait quelque trente fois millionnaire.

Dire sa moue aussi, quand sa fille, Mathilde, fraîche émoulue du Sacré-Cœur, se toqua d’un bellâtre, marquis de Boisgelais, de grand nom, mais de petite fortune, celui-là même que la comtesse d’Andilly portraiturait ainsi : « Un paon, qui fait la roue avec sa barbe ». Et ce fut un crève-cœur que ces trois cent mille francs, tirés de sa caisse ric-à-ric. Pour son fils, le capitaine de Varèse, sorti de Saint-Cyr, elle s’en tira à meilleur compte : n’épousait-il pas, lui, une riche héritière, fille unique du banquier grec Baccaris ? En conséquence elle ne lui donna rien par-delà son majorat, fait d’une rente assez courte et de l’hôtel de la rue de Grenelle, préalablement dégrevé, où elle garda gratis sa soupente.

Dès lors on eût juré le maréchal revenu : le jeune duc, qui avait hérité de son père de voluptueuses et débordées façons de fermier général, menait grand train, grand bruit, grande dépense. De prime face ce manège amusa la maréchale. Mais elle se lassa vite de ce rayon de soleil, que la petite duchesse voiturait aux retroussis de ses jupes à la mode, de cette mascarade de chapeaux, de ces fêtes, de ces lumières, de ces piaffes : et, en supputant le prix de revient, ce vacarme de ruine lui leva le cœur. Lui, ah ! c’était bien le double de son père. Mais elle, fille de banquier, quelle femme était-elle donc, qui connaissait si mal la valeur de cette rare denrée, l’argent ? Désormais cette promiscuité de désordre, ce gaspillage porte à porte la précipita davantage dans ses colères d’avarice, devenues de vrais trésors de crasserie : et ce fut de la haine qu’elle voua à ce joli couple de croqueurs de millions ; haine fouettée encore par le ressouvenir exécré du maréchal et par les rages envieuses de sa fille, la marquise, sa fille d’élection, celle-là, une dévote à tous crins, qui, sans enfants, sans beauté, sans fortune, jalousait sa belle-sœur triplement.

Le jour baissait : il y avait comme des fumées aux entours de la pendule, dont les blancs de biscuit s’effaçaient dans la glace. Au fond l’édredon ne faisait plus qu’un petit tas presque noir : seul, le fauteuil de bébé gardait sa pâleur d’étoffe vieille.

Le feu de coke se vidait dans la grille : parfois une lueur plus vive battait d’une clarté de vie le portrait. Et ces belles carnations de héros, le large rire de ces lèvres, et les orfrois des broderies semblaient une moquerie à la détresse de la chambre et à ce reste falot de maréchale et de duchesse retombée aux écritures de sa banque.

Honorine rentra avec une petite lampe à demi-lumière, et, s’asseyant, elle prit un torchon dans une pile. Elle le reprisait, sans causer, tandis que la maréchale faisait des chiffres sur une ardoise.

Une voix demanda « la porte » de la rue ; sous la fenêtre deux coups de timbre éclatèrent, puis un clair bruit de roues, dans le sable de la cour.

— C’est la Grecque ! dit Honorine, debout, le nez contre la vitre. En ‘na’core un chapeau neu.

– Ah !

Et la maréchale eut une façon de sourire, qui se plissa dans la blancheur molle des joues.

Alors, comme on grattait à la porte, Honorine tourna son grand cou :

— Qui là ? demanda-t-elle.

— Moi !… Chantal ! dit une voix. Honorine, ouvre donc ! Je viens dire bonsoir à maman Tine.

La maréchale ne répondit que par un « non, non » de la tête, le nez toujours dans ses comptes. Et Honorine, haussant le ton, sans ouvrir :

— Votre bonne maman se sent comme un peu hodée... à c’t’heure… Ça sera pour demain, est-ce pas donc ?

— Bonsoir, maman Tine ! fit la voix, dont les claires notes chantantes allèrent mourant dans l’escalier.

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