Chapitre 3 Five o’clock
Comme chaque soir, à partir de cinq heures, la petite duchesse de Varèse recevait.
Sur le perron deux laquais, cariatides, se tenaient raides et gelés. Au vestibule, un huissier attendait – assis à une table à écrire –, puis, gravement, prenait la tête à travers l’enfilade des salons. Il y en avait cinq, dans le goût du dernier siècle, hauts ainsi que des cathédrales, solennels et guindés, les meubles en place, prêts à défiler la parade. À chaque porte, d’autres grands laquais, debout, en jalonneurs. Puis, au seuil d’un boudoir vieil or, l’huissier, ouvrant un large bec, laissait tomber un nom qui ronflait.
Pas solennel ni guindé, le boudoir : au contraire, avec sa douce odeur de violette, hospitalier et souriant, à l’égal de cette jolie femme, aux grands yeux un peu vagues de myope, qui, sans artifice de demi-jour, y trônait dans sa marquise. C’était partout un amusant drapé d’étoffes, des fauteuils ployants, et qui ployaient, des tables volantes, et qui volaient, toute une gamme chromatique de soies et de lumière. Ci et là un livre, une vieille reliure aux armes tirait l’œil, une bonbonnière de Saxe, des jardinières du Japon, où des palmiers montaient en parasols.
Ce soir-là, la duchesse était rentrée plus tôt qu’à son heure ordinaire, l’âme croulée par cet article de journal, qu’une main amie lui avait fait tenir le matin. Très simple, en robe courte de faille sombre, elle rêvassait au coin du feu, la proie d’un chagrin noir. Certes, cette trahison n’était pas la première. Mais oh ! combien plus douloureuse, celle-ci, qui salissait son foyer, presque son cœur !
Il y a des contre-sens de vie comme de mots : exemple, Hélène Baccaris, duchesse de Varèse. Femme d’intérieur et de frêle santé, le mariage avait fait d’elle une femme à la mode. – Le destin aime à rire, qui déguise en arlequines nombre de petites sœurs de vocation. – Le destin, cette fois, était duc de Varèse et capitaine aux Cent-Gardes : Hélène Baccaris l’aima, et ce fut tant pis. Depuis dix-huit ans qu’elle était sur la brèche, toujours par fêtes et par chemins, armée de pied en cap, afin de lutter pour le moins contre ces beautés ennemies, curieuses d’emporter chacune un petit morceau de son duc, elle y avait perdu son peu de santé, mais non ses robustes confiances. Silencieuse et douce, elle attendait son heure et son duc ; sinon lui tout entier, au pire, une parcelle. « Et s’il n’en restait qu’une », elle aurait celle-là.
Comme il ne venait point de visites, elle alla au piano, plaqua quelques accords, sonna, envoya prier « Mademoiselle » de descendre, aperçut son fils au jardin, un blondin de dix ans, qui courait avec un abbé aux joues couleur de groseille : et, lui ayant jeté un baiser de la fenêtre, elle revint s’asseoir, souriante et résignée.
— Il n’y a personne ?… Bien sûr, il n’y a personne ?
Et Chantal fit un pas dans le boudoir, un pas de biche effarouchée. Puis, prenant son élan, en quatre sauts elle fut au cou de sa mère. Elle l’embrassait partout, follement, à la diable, et la duchesse avait peine à défendre ses plissés.
— Mais finis donc, Chantal ! Tu me chiffonnes… tu me… grande enfant, va !… Voyons, regarde-moi ! dit-elle en la tenant aux épaules. Tu as pleuré ?
Elle, sans répondre, avait glissé à genoux sur la peau d’ours blanc du foyer, et, effaçant deux larmes d’un coup de doigt :
— Quel amour de pied vous avez, ma mère chérie !… Mais il ne faut pas le cacher pour cela… Voulez-vous bien… ! Un biscuit, un tout petit biscuit ! Vous avez peur que je vous le mange ?… Dame ! Il y aurait juste une bouchée.
— Mais laisse donc mon pied tranquille !… Tu me chatouilles… C’est insupportable ! Chantal ! voyons !… tu as pleuré, je te dis. Lève-toi donc !… Si on venait !… Pourquoi avez-vous pleuré, mademoiselle ? Est-ce que Miss… ?
— Miss est la meilleure des Misses... un peu peureuse et coquette, ça… ! Mais pourquoi voulez-vous qu’elle me fasse pleurer ?… Est-ce que je ne suis pas sage comme une image ?
— Si ! Si !… Sage comme une image. Ah ! je sais, tu es montée…
Sérieuse, elle s’arrêtait. Alors doucement Chantal secoua la tête. Ses yeux bleus, lavés d’eau, avaient d’exquises pâleurs de violette ; des veines se gonflaient à son front, dans le clair fouillis de ses bouclettes brunes à reflets de loutre, et, sur toute sa petite figure fine et blanche, qui faisait songer aux statuettes de Tanagre, un frisson envolé passa.
— On m’a renvoyée encore ! dit-elle.
Et, debout, tapant du pied, elle poursuivit :
— Renvoyée… comme hier !… Elle devrait pourtant m’aimer, maman Tine !… Je suis sa petite-fille, est-ce pas ?… C’est drôle, une bonne maman, qui n’est pas bonne !… Dites, ma mère chérie… ?
— Chut ! on a sonné !… Sauve-toi vite. Si on te trouvait avec ta méchante petite robe de Saint-Vincent de Paul...
– Bon ! quand on aime les gens, on les aime aussi avec leur méchante petite robe de Saint-Vincent de Paul... Et puis, elle n’est donc pas jolie, ma robe ?… Elle a beau être en petit lainage…
— Mais monte donc !… Mets ton costume de Pinga, si tu veux : celui avec du pékin, tu sais ?
— Pour vous alors, la prise de pékin, ma mère chérie !… Ah ! ah ! ah !… La prise de pékin… ! Ah !… Ah !
Et, revenue à ses gaietés coutumières, Chantal disparut sous une draperie.
— Madame de Longueval !… Madame la comtesse de Vieuxmaison ! Mesdemoiselles de Vieuxmaison ! fit l’huissier de sa belle voix grasse.
Du monde arrivait, de ces amies comme on en remue à la pelle, pour si peu qu’on donne à danser.
Bientôt ce fut une cohue.
L’article d’hier du Moustique a porté fleurs et fruits : on accourt à cette bonne odeur de scandale, on accourt à l’espoir de voir pleurer ces beaux yeux de duchesse, trop beaux, trop secs jusqu’ici. Dans l’air, dans l’accent, il y a un je ne sais quoi qui crie la pitié, une pitié éclatante et ravie. Est-il question d’un bal, d’une fête de charité, chiffon, Nice, ou pièce nouvelle, vite une pointe, confite en sous-entendus. Faut-il pas montrer qu’on sait tout, mais, là, tout ?
— Madame la princesse de Santis !… Madame la générale Pavin !… Monsieur l’amiral de Quéroignes !
Des domestiques entraient avec des lampes, et les tentures s’allumèrent de longues flammes. Et, toujours, avec une abondance de fleuve, les traînes éployées claquaient, à se croire dans les salons d’un ministère, au lendemain d’une crise de cabinet.
— Madame la marquise de Zevallos ! Madame Street !… Monsieur le colonel de Vaudoyer !… Madame Psicari !
C’est un défilé, le « faubourg » en demi-toilette, par genre, la Finance, l’étranger, superbe et travesti ; puis les femmes d’officiers, avec leur fumet de province, leurs petites robes et petit maintien, pincé ou bénissant, selon le grade.
— Madame la comtesse d’Andilly ! Mademoiselle d’Andilly ! Monsieur de Breux !
Madame d’Andilly pensa se pâmer entre les bras de la duchesse, et, s’installant dans le feu :
— Vous permettez que je me chauffe les pieds ? dit-elle. Pardon, madame ! Désolée de vous déranger… Tiens ! amiral, vous êtes là ?… Mais c’est une poursuite !… Je ne peux plus faire un pas… Tantôt, chez la marquise… tout à l’heure, à l’ambassade d’Espagne… Vous voulez donc me compromettre ?… Oui ! merci ! le coussin, là ! Je suis transie… Êtes-vous sortie, mignonne ?… Il fait un froid noir !… Imaginez-vous que j’ai depuis deux heures une carafe frappée sous les pieds… À la lettre !… Est-ce que vous pouvez obtenir une boule d’eau chaude, qui soit chaude, vous ?
— Mais… oui, je crois…
— Tant mieux pour vous !… Voilà le septième valet de pied que je fais… je veux dire… enfin vous me comprenez ?… Eh bien ! impossible !… La carafe à perpétuité !… Le duc va bien ?… Je sors de chez votre belle-mère. Cette pauvre Clémentine, comme elle baisse !… Vous ne trouvez pas ?… Heureusement qu’elle a Honorine… une fille sûre… qui vous aime beaucoup… Elle me disait encore à l’instant…
— Monsieur le général Salmon, de Metz ! annonça l’huissier.
— Bonsoir, général !… Je vous demande pardon…
La duchesse s’était levée, reconduisant du monde.
— Votre santé est bonne, madame la comtesse ?
— Mais oui, général… Et celle du ministère ?… L’avez-vous sabré, cette fois ? fit madame d’Andilly.
— J’en arrive, répondit le général en s’asseyant. Je suis mort de fatigue…
— Est-ce que vous avez parlé ?
— Moi ? non. Je ne parle jamais. Ça n’est pas mon métier. Je tape du poing, voilà !
— Et… cela fait tomber les ministères !
— Oui, quelquefois !… Ils sont si pagnotes, aujourd’hui !
— Tenez, général, voulez-vous vous chauffer ?… Moi aussi, je suis morte. J’ai les jambes qui me rentrent… Aussi bien elles sont tant sorties…
La comtesse se pencha pour lui dire à l’oreille :
— Alors, ce n’est pas vrai, cette histoire du Moustique ?
– Quelle histoire, madame ? Demande mille pardons, mais ne comprends pas les rébus, moi… Ça n’est pas mon métier !
— Mais… vous ne savez donc rien ?
— Je ne sais rien !… Ça n’est pas mon métier… Je ne suis pas de la police secrète, moi !
Il profita d’une entrée pour partir, sacrant entre ses dents, et n’ayant rien compris.
Les pieds chauds, madame d’Andilly changeait de place : en passant près de sa fille, qui feuilletait avec de Breux des albums à la table, elle lui dit :
— Tu ne montes donc pas chez Chantal ?
— Oh ! elle va descendre, intervint la duchesse. Elle est rentrée un peu tard de sa leçon de piano.
Juste à ce moment Chantal parut, la taille à rire dans la bouffissure des paniers, un brin de lilas au corsage, les cheveux noués derrière en catogan. Elle fit le tour du cercle, les yeux papillotants, comme éblouie, cherchant des figures, avec de courts saluts, de petites piaffes de la tête, puis s’en revint à la table, où Sabine l’appelait.
— Avez-vous été au Gymnase, comtesse ? dit l’amiral. On assure que c’est très… très…
— Oui, nous y étions samedi avec Sabine…
— Quoi ? Sabine aussi ? fit la duchesse, surprise.
— Qu’est-ce que vous voulez ? elle est si mal élevée !… Je vous conseille de voir cela : c’est curieux !… il y a un rôle superbe : celui du revolver ! Rien qu’un mot à dire, mais quel mot : pan ! Ça y est… Je vais vous apprendre un mariage… Cherchez un peu… Une brune piquante… Non ? Vous ne devinez pas ? La petite Valentine de Comminges… Elle ne piquera plus ; elle épouse le vicomte de Ker… Ker… un nom en Ker… qui l’emmène au fin fond du Finistère. À propos, avez-vous vu Varon-Bey, mignonne ?
— M. Varon-Bey ? Mais non ! Je ne le vois guère. Il aime la solitude, je crois ; n’est-il pas un peu… ours ? Cela se comprend, un vieux garçon !
— Hé ! Hé ! solitude ! C’est un solitaire, qui ne demanderait qu’à être… deux, comme les boutons d’oreilles… Alors vous ne savez rien de la Bourse d’aujourd’hui ? On parle de désastres… Ces juifs sont bien forts !… Adieu, amiral !… Sans rancune… Bon souvenir à madame de Quéroignes… Mais décidément mes bronches ne vont pas mal et je n’irai pas la retrouver…
— Madame la marquise de Boisgelais ! cria l’huissier.
Une grande femme, très régulièrement laide, habillée de noir jusqu’aux pieds, entra, larmoyant à mi-voix sous son voile. Elle embrassa sur les deux joues la duchesse, et, s’asseyant près d’elle, au petit bord d’une causeuse :
— Chère Hélène ! dit-elle. Tu vas bien ?… Il y a un siècle que je ne t’ai vue… Mon jubilé, tu sais, et ma quête, qui me prend tout mon temps… avec maman… Chantal… ? Ah ! je ne la voyais pas… Bonjour, petite. Tu es bien, aujourd’hui ?… Est-elle jolie ! Maman me donne bien du tourment. Elle baisse… Vous trouvez, n’est-ce pas, madame ?… Il lui faudrait un si grand calme… La moindre émotion suffit…
— Tu es contente de ta quête ? demanda la duchesse, distraite.
— Oui, assez !… Tu comprends, on n’est pas trop généreux avec ces malheureuses affaires de bourse… Ah ! ce n’est pas faute que je monte des étages… Enfin ! Je fais pour le mieux, n’est-ce pas ?… Dieu nous voit.
— Prendrez-vous quelque chose, ma tante ? dit Chantal, qui allait et venait de la cheminée à la fenêtre, où, dans une table en laque creuse, drapée d’un napperon d’Albanie, la théière, à large poignée d’ivoire, bouillonnait sur son réchaud d’argent.
— Merci ! Tu sais, je ne prends jamais rien.
Chantal offrait des beurrées de pain russe à la ronde, des sandwichs au caviar, versait aux hommes du vin de Sicile ou d’Espagne dans d’épais verres bleus à pointes de diamant.
— Oh ! pas de thé, un doigt d’Alicante ! fit Sabine. Je suis un garçon, moi !
Et, comme l’huissier annonçait : « Monsieur de Chalain ! », elle ajouta :
— C’est le nouvel aide de camp de ton père, dis ?
Chantal n’eut pas l’air d’entendre. Un peu de rouge lui vint à fleur de peau, et, le plus naturellement du monde, elle répondit :
— M. de Quéroignes ?… Il y a beau temps qu’il est parti.
Cependant les conversations s’échauffaient, lancées à des tirades émues sur le krach.
– La baronne Simier est très, très atteinte ! dit quelqu’un.
— Ah ! est-ce qu’elle boursicotait ?
— Vous ne savez donc pas ? Elle était à la tête de la croisade…
— Une croisée, qui n’a plus qu’à se jeter par la fenêtre, alors ? interrompit la comtesse.
— C’est une honte que le gouvernement…
Cette phrase mit le feu aux poudres : ce qui se passait était un scandale… Mais qu’est-ce qui n’était pas un scandale aujourd’hui ? Le ministre des finances favorisait ouvertement les banques israélites.
— Naturellement, un protestant !
Des femmes très parées causaient Bourse, versements du quart, et « déport », à faire rougir un coulissier. Puis de la politique, après quelques phrases mouillées sur la guerre, on parla du « panorama » nouveau.
— Je crois que vous vous occupez aussi de peinture, monsieur ? dit la duchesse à M. de Chalain, l’aide de camp du duc, un grand beau lieutenant de dragons, en redingote, blond et rose, l’air timide et l’œil noyé. – Oui ? n’est-ce pas ?… Que je suis sotte ! C’est vous qui avez la bonté de travailler avec mon père à son ouvrage sur les fouilles d’Éleusis.
Madame d’Andilly se levait :
— Sabine ! Vite, allons retrouver notre carafe… Au revoir, mignonne… Comment donc va-t-il, votre père ? Toujours à Passy… dans ses collections ?… Quelle drôle d’idée !… On doit assassiner par là…
— Madame la baronne Simier ! fit l’huissier.
Il y eut un silence.
Celle-ci, en toilette foncée, soutachée d’or, entra sans tapage, un fin sourire à demi-bouche, sûre de l’effet. Elle tendit la main à la duchesse, qui n’avait pas bronché.
— Bonjour, tu vas bien ?… Ton mari aussi ?
Et elle se mit à causer sans effort, d’une voix claire d’oiseau, sautant d’un sujet à l’autre avec un joli dédain des transitions. La première elle parla de la crise :
— Oh ! nous sommes plus satisfaites aujourd’hui. Il y a eu du déport. Gare aux vendeurs !… Quand on a Dieu pour soi !… J’arrive de chez Yvonne, tu sais ?… Yvonne, qui a épousé… tu sais bien… Croirais-tu qu’elle a failli, cet été, louer la maison qui a servi au crime de Ville-d’Avray !… Hein ? Quelle horrible femme !… Je n’en dors plus… Et Yvonne donc ! Elle est comme folle, tu penses !… Qu’est-ce que vous dites, vous, comtesse, de ce crime de Ville-d’Avray ?
— Oh ! la gueuse ! fit madame d’Andilly qui venait de se rasseoir, de peur de rien perdre de la scène. – Mon journal assure qu’elle a le nez retroussé !… Comprend-on cela ? Poignarder deux hommes avec un nez retroussé ?
— Ce sont les pauvres enfants qui sont à plaindre !… J’ai eu idée d’une souscription… Mais ça tombe juste dans ma quête pour les victimes de la Land-League... Enfin, peut-être pourrai-je faire quelque chose…
— Tu es donc toujours dans les bonnes œuvres ? interrompit la duchesse, qui se forçait pour parler.
— Plus que jamais !
— Prends-tu du thé ?… Chantal, vite, une tasse.
La marquise de Boisgelais s’en allait fort mécontente. Qu’est-ce que cela signifiait ? Sa belle-sœur n’avait donc pas reçu le journal, qu’elle-même avait eu l’attention d’envoyer ? Dans le doute, elle résolut de risquer un mot de bon avis. Elle prit sur la porte les mains de la duchesse, et, la fixant dans les yeux, d’une voix blanche :
— Tu as tort de recevoir cette femme ! soupira-t-elle. Je n’ai pas de conseil à te…
— Merci ! ah !… Je sais ! repartit du même ton la duchesse, qui souriait tristement.
— Quoi ?… tu sais… ? Pauvre petite !… Et tu n’as pas de religion, toi !
Entre-temps, Chantal servait le thé. Arrivée devant la baronne, un tremblement la secoua, et la tasse s’échappa de ses mains.
— Oh ! qu’est-ce que tu as fait ? dit sa mère, revenant. Peut-on être maladroite !… Y en a-t-il sur ta robe ?… Mais à quoi penses-tu, Chantal ?… Sonne donc, pour qu’on vienne enlever ces débris.
Elle s’empressait, véritablement désolée, tandis que la baronne Simier s’excusait : elle seule était coupable, elle avait avancé le bras et…
Madame d’Andilly prenait congé : pour de bon cette fois, non sans regret. Car sûr, elles s’allaient éborgner. Quel guignon ! Partir au bon moment ! Mais qu’y faire ? À moins de coloniser à l’hôtel de Varèse !…
— Alors, ce pauvre monsieur Varon-Bey, tu le trouves toujours aussi affreux ? demanda Sabine d’Andilly à Chantal, qui l’accompagnait au vestibule.
— Mais oui, affreux, tout ce qu’il y a de plus affreux !… Tu le trouves peut-être beau, toi ?
— Il ne s’agit pas de moi… Il t’adore !… C’est bien décidé, tu ne veux pas de lui ?… Il en devient bête, le pauvre homme !
— J’aimerais mieux mourir ! répondit Chantal, sérieuse.
…Dans le boudoir les parlottes chômaient, mal à l’aise entre les deux femmes.
— Est-ce que tu viens ce soir à l’Hôtel Continental ? dit la baronne. Il le faut absolument… C’est une charité !
— Non ! Le général a quelque chose… je crois… fit la duchesse, gênée de mettre son mari entre elles deux.
Elle la reconduisit jusqu’au seuil, et, baissant un peu la voix :
— Adieu ! dit-elle, sans prendre la main que la baronne lui tendait.
— Comment !… Adieu ?
– Oui !… Ne viens plus !… C’est mieux : tu comprends ?…
— Tu me chasses ?… Prends garde !
— À quoi ? fit-elle, souriant toujours. Je n’ai plus rien… que mes enfants ! Oh ! Dieu !… Est-ce que tu voudrais… ?
La baronne lui mit la pointe de son regard dans les yeux, puis, tournant les talons, très calme, elle répéta : « Prends garde ! » de son même joli ton câlin d’oiseau rare et de femme à la mode.
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