Chapitre 6 Amours séniles
— Non, non, n’en parlons plus, mon cher monsieur, je ne mettrai pas le nez dans votre mariage ! dit la comtesse d’Andilly à Varon-Bey, assis en face d’elle au coin du feu, dans ce qu’elle appelait son bavardoir, un petit salon sans style, mais confortable et bien clos de paravents, de doubles rideaux, de doubles fenêtres, derrière lesquelles un maigriot soleil d’hiver grelottait. – Non, non et non !… J’ai juré de ne plus me risquer dans de justes noces... Je n’en ai jamais fait que deux dans ma vie – les miennes – et, la main sur la conscience, ça ne me donne pas envie de recommencer !… Merci bien ! Pour que vous me veniez chanter pouille après !… Un mariage, est-ce qu’on sait jamais comme ça tourne ?… Une vraie roulette, rouge, noir – quelquefois jaune !… Chantal est gentille, d’accord… mais bêtasse…, mais… hurluberlu…, mais… Ça n’est point votre affaire !… Quand on a vécu vingt-cinq années de sa vie en Égypte, habitué à changer de femmes comme de…
— Oh ! permettez, comtesse, permettez !…
— Enfin, avez-vous vécu vingt-cinq ans en Égypte ?
— Parfaitement, mais…
— Ta ! ta ! ta ! La preuve en est la maladie que vous avez… un cœur, qui vous joue de ces tours… Je n’invente rien : est-ce que vous n’êtes point tombé ici, l’autre soir, sans connaissance ? J’ai même eu une fière peur !… Ce n’est pas à votre âge… Votre âge vous choque ?… À nos âges, si vous voulez ! Ah ! pardon ! Depuis que j’ai pris mes soixante ans, je crois toujours que les autres ont fait comme moi… Je n’ai pas tout pris, allez ! Il en reste. Enfin à quarante…
— Cinquante-huit, comtesse !
— Comme vous avez raison d’en escamoter !
— Mais, comtesse, je ne…
— Les années, voyez-vous, c’est encore ce qu’on a inventé de mieux pour vieillir les gens. Et ça n’est pas gai !… Bon ! J’exagère. Si on n’a plus le plaisir, on a le reflet, l’ombre…
...L’ombre d’un carrosse
Avecque l’ombre d’une brosse...
Vous savez ?… Dame ! Pas brillant, le carrosse, et je vous avoue que de, temps en temps je m’accommoderais assez bien d’un… petit fiacre, pour si peu qu’il fût de chair et d’os… Enfin !… Je vous conseille de vous contenter de l’ombre de Mlle Chantal de Varèse… Non ? L’ombre ne vous suffit pas ?… Mes compliments !… C’est donc vrai, alors, que les Orientaux ont de ces pilules extraordinaires… ? Oh ! contez-moi ça !… J’ai la folie des malpropretés.
— Pure légende !… Je vous donne ma parole…
— Croiriez-vous qu’à dix-huit ans je rêvais d’épouser un Turc ?… J’ai épousé deux imbéciles et voilà !
— Enfin, comtesse, pourquoi pensez-vous que Mlle Chantal… ?
— Mazette ! Vous y tenez !… Voulez-vous un bon avis ? Achetez une esclave… une négresse… Je lisais tout à l’heure, dans la Revue, un article sur Le Caire… On assure qu’il y en a de superbes, du Barbedienne tout pur…
— Comtesse, je vous supplie… rien n’est plus sérieux : j’ai la tête perdue…
— Faites-la afficher, avec récompense honnête…
— Je suis au supplice…
— Le supplice de… Chantal ! Ah ! Ah ! Ah !
— Je me connais : je ne suis pas beau, mais j’ai quelques millions…
— On dit dix-sept ?… Moi, je trouve de la physionomie à dix-sept millions et… si Sabine m’en croit… Mais voilà ! C’est une petite personne qui me fait l’effet d’être aussi romanesque que Mlle Chantal… Sans compter qu’il y a là un aide de camp…
— Monsieur de Chalain ? Il n’a pas un sou…
— Eh ! Justement ! Chantal sera riche après la mort de la maréchale, et elle peut se payer…
— Mais il n’est même pas si joli que ça, ce monsieur…
— D’accord, une tête de mouton frisé, montée sur un alpenstock !… Les demoiselles aiment ça, les moutons frisés ; on leur met une faveur au cou et on les promène avec une petite clochette qui fait ding ! ding !… Moi d’abord, les hommes si grands que cela… Ne trouvez-vous pas ? C’est insupportable : il n’y a jamais moyen d’aimer tout le même jour… !
— Alors votre idée est que le de Chalain… ?
— Je n’ai pas d’idée !… Si Sabine était là, elle nous dirait… Est-ce vrai que le duc a rompu avec Préville ?
— Non, comtesse.
— Aussi, ça m’étonnait, une action sensée venant d’un fou pareil !… Et la baronne s’arrange de cela ?… Moi je ne l’ai pas vue depuis son histoire… et vous ?… Oui ! Oui ! Je m’informerai, c’est entendu, si le Chalain…
— Je vous serai éternellement reconnaissant !… Et si vous consentiez à dire un mot – rien qu’un – à madame la maréchale de Varèse, je parierais…
— Ne pariez pas. C’est perdu d’avance !… Vous voulez que je parle à Clémentine, moi ?
— N’êtes-vous pas des amies d’enfance ?
— Comment donc ! Nous avons joué au tataï ensemble, à la pension, quand nous n’étions pas plus hautes que ça… Avez-vous joué au tataï, vous ?… Non, n’est-ce pas ? Il n’y a qu’à Metz. Ah ! le tataï !... Et au missitaterre ?… Non plus ? Et vous voulez épouser Chantal ! Je suis sûre qu’elle joue encore au missitaterre... Mais pour ce qui est de Clémentine, mon cher monsieur, si vous vous imaginez que j’aie sur elle gros comme ça d’influence… vous vous trompez joliment. Elle m’a toujours traitée un peu en… toquée, cette bonne Clémentine. Même autrefois, je me rappelle, au tataï... elle prenait avec moi de petits airs… à cause que je me ruinais en croquantes et que je lui demandais des sous… Qu’elle me prêtait à dix pour cent. Car elle était déjà banquière, allez ! et… ficelle, entre nous… il suffira que je mette le nez dans votre mariage, pour qu’elle nous fasse de l’opposition… Vous ne la connaissez pas ! Joint que ce n’est pas une de ces grand-mamans tendres… tendres… et qu’elle se soucie de sa petite-fille à peu près autant que d’une croquante... À propos, vous avez donc vendu votre musée secret ?… Et moi qui ne l’avais pas visité ! Comme c’est agréable !… quand vous vous en paierez un autre, vous me préviendrez, s’il vous plaît ?
— Vous pouvez être tranquille !… Comtesse… fit Varon-Bey, qui prenait congé.
— Allons ! Adieu !… Mais, croyez-moi, achetez une négresse.
Et, ayant reconduit le bey jusqu’à son troisième paravent, une limite qu’elle ne dépassait que pour les gens tant soit peu nés, madame d’Andilly revint à sa Revue des Deux Mondes, vieille lady très pudibonde, avec laquelle, faute de mieux, elle ne laissait pas de tailler des bavettes.
— Hein ? Quel homme surprenant !… Il a des pilules, n’est-ce pas ? lui dit-elle à mi-voix.
Et, comme la pudeur de la vieille lady, suffoquée, tardait un peu à lui répondre, elle se fit elle-même la réponse :
— C’est convenu : il a des pilules !
Varon-Bey n’avait point de pilules, il n’avait qu’une furieuse passion. Rien de pis que le feu dans une vieille grange, sinon l’amour chez un vieil homme. Tous les pompiers de la terre n’en viendraient pas à bout : et quel merveilleux pompier que la comtesse !
Suisse d’origine et protestant, sans patrimoine et sans famille, l’ingénieur Varon-Bey – Varon tout court à l’époque – s’était embarqué à vingt ans pour l’Égypte, au temps que l’Orient s’occidentalisait. Il mit la main à la pâte et la pâte leva, non sans bataille : pas une heure accordée au plaisir : une chasteté farouche de quaker.
La fortune étant venue avec l’âge, le quaker avait jeté le froc aux… palmiers et joué les Salomon dans son palais du Caire. Repu à vomir après vingt-cinq ans de séjour, et le cœur bel et bien hypertrophié, sur l’avis de son médecin, il se rembarqua pour Paris, où ses millions trouvèrent bon accueil. Afin de tuer le temps, il s’y était replongé dans les affaires, spéculations de Bourse ou d’industrie, promenant sa corpulence dans le monde, aux foyers des théâtres, partout. Nul ne lui en voulait de ses manières un peu frustes et de ses façons parvenues. Et plus d’un, même, lui savait gré de ne se point moucher avec les doigts. – Arrivez de Pontoise, on vous honnit : on vous bénit, pour si peu que vous arriviez des Moluques.
Son titre lui donnait du ragoût, ses débauches aussi. Sur son hôtel moresque de l’avenue d’Iéna il courait des légendes. Le duc de Varèse ne pouvait manquer de se prendre d’un beau zèle pour un si vilain homme. Il n’y manqua pas, en effet. Certaines petites fêtes croustillantes et quelques services d’argent scellèrent à jamais leur amitié.
Et l’amitié, cette fois, servit d’entremetteuse à l’amour.
Varon-Bey aperçut Chantal et l’aima, comme on aime à cet âge. Car ce Salomon sur le retour était aussi vierge de cœur qu’il l’était peu du reste.
Depuis quatre ans il la voyait grandir et son désir grandissait, appareillé à ce jaillissement de sève, à cette lente et continue floraison de beauté qui s’épanouissait feuille à feuille. Avec des yeux de mère jalouse, il l’épiait, jeté dans des extases, après quelques jours d’absence, pour un méplat affermi, une fossette plus creuse, un bout d’épaule plus plein, le fondu de la chair ou le verni de la peau. Et ce n’était pas cette seule pureté de la forme qu’il adorait en elle, cette fleur de grâce archaïque, ce galbe antique de statue, dont le profil gardait le flou des meilleurs coins de médailles, mais ce poli d’âme sereine, inviolée, cette blancheur de pensée, la friande harmonie de son rire. Sa gaieté, ses bavards en dehors de jeunesse l’enchantaient, lui l’Oriental, blasé de silence : le ravissaient encore je ne sais quoi d’étrange, de plante transplantée, ces inconnues senteurs de là-bas, dont le sang mi-hellène de sa mère lui avait comme parfumé les veines. Et de tout l’emportement de son cœur battant neuf, de toute la fièvre de ses longues années laborieuses et vides – où, dans le tas de ses plaisirs veules d’esclaves, pas un amour de femme n’avait mis la douceur d’un souvenir –, il la voulait.
Le printemps d’avant, à l’hôtel de Varèse, un soir, après dîner, qu’ils étaient seuls au jardin, Chantal lui faisant d’abondance les honneurs d’une serre d’orchidées géantes, il avait saisi sa main, dans un coup de passion : elle l’avait retirée bien vite avec un rire peureux qui tremblait, et le voyant essoufflé, du sang aux yeux et de l’écume à la bouche, elle s’était sauvée avec un cri.
Depuis, elle l’évitait, sans comprendre. Envoyait-il une loge, des billets de concert, elle restait, sous ombre de migraine, d’instinct, l’âme nette, même pas salie d’un soupçon. Aussi n’allait-il plus rue de Grenelle, de crainte de s’en fermer la porte à jamais par quelque inoubliable échappée. À peine s’il l’entrevoyait de-çà de-là, au sortir de Sainte-Clotilde, le dimanche, au Bois, le matin, le soir, au bal. Souvent, caché dans un fiacre, il guettait ses sorties : rapides visions, qui le remuaient jusqu’à la pointe des cheveux. Après quoi, il était du temps à retrouver ses aplombs.
Pour l’avoir, il eût donné la moitié des années qui lui restaient à vivre. Comme jadis en Égypte, une visée unique le tenait en arrêt, immobile et tendu : ce n’était plus la fortune – une femme malaisée à vaincre cependant –, mais quelque chose de plus subtil qu’une femme, une vierge, défendue par ses candeurs mêmes.
Une seule fois, il s’en était ouvert au duc, qui l’avait rembarré et de quel air !
— Eh ! mon cher, très flatté… Parole d’honneur !… Très flatté… Mais vous n’y pensez pas.
Et comme il riait, le général Jarry duc de Varèse, comme il riait de cette bouffonne idée : Varon-Bey, son gendre, Varon-Bey, mari de Chantal, lui, son compagnon de plaisirs et de quels plaisirs !
Aussi bien il était protestant, et Chantal catholique zélée.
Peu de chose : de quelle âme légère il eût abjuré au besoin ! Mais pour cela il fallait que Chantal dît « oui ».
Oh ! si elle avait voulu, la fleur d’existence, il la lui aurait modelée au creux de ses souhaits ! Des amours de Dieu, prévoyantes et sereines : et quelle joie de lui épépiner la vie comme on épépine aux tout petits les groseilles ! Elle n’avait qu’à venir, son appartement l’attendait : trois pièces qu’il s’était plu à décorer pour elle, au rez-de-chaussée de son hôtel, un bijou de sculpture, rapporté du Caire, pierre à pierre, et colonne à colonne.
Il avait renoncé au monde, aux affaires – à celles du duc exceptées, car il s’était abuté à le prendre dans le circuit toujours plus étroit de ses bienfaits –, vendu ses collections fameuses à un Anglais solennel et grivois, et passait des heures, dans cette chambre nuptiale toute prête, écrasé d’amour au pied d’un portrait de Chantal.
La nuit, tantôt il la possédait en rêve, se fondait tout entier dans les blondeurs de ce corps en des embrassements de faune compliqués, tantôt, mains jointes, il l’adorait, anéanti, pâmé dans un prosternement mystique de fakir.
Aux hasards des visites dont il accablait la comtesse, Mlle Sabine était passée sa confidente en titre. Confidente et quelque chose de plus. Non gratis toutefois : elle cotait haut ses complaisances, charités d’indiscrétion, médisances pieuses, qui faisaient en somme un heureux. Certain jour qu’elle « vendait » pour les Jeunes Aveugles, elle lui tendit un verre où Chantal avait bu.
— C’est cinq cents francs ! dit-elle, avec un petit rire de fille point innocente.
Depuis, c’étaient entre eux des échanges, tout un commerce de reliques clandestin, des fleurs, des photographies, des rubans, dont elle demandait de bons prix, amusée par ce frottement d’aventure.
Le gain allait aux Jeunes Aveugles, qui, eux, n’y voyaient pas de mal.
Lui achetait tout de confiance, trop heureux de ces prétextes à parler de Chantal. Rien que cela lui suffisait : et ce nom, il le mâchait, ainsi qu’une délicate et parfumée pastille.
…Comme chaque après-midi, par hygiène, Varon-Bey montait les Champs-Élysées d’un pas pensant, la tête basse, ployant sous ce nouveau poids qu’il sentait aux épaules : la terreur que la comtesse eût dit vrai et que Chantal aimât M. de Chalain. – C’était donc pour cela qu’elle le fuyait et se garait de lui, affichant ces peureux dégoûts, cet effroi d’avare, les poches pleines ? Pas les poches, mais le cœur plein, et ce trésor d’amour, qu’elle y cachait jalousement, voilà donc ce qui la rendait si poltronne, et la mettait si fort en garde coutre les amoureux de grand chemin ?
Puis ses mépris de parvenu pour un beau fils sans le sou le chauffaient d’un espoir. – On n’épouse pas un de Chalain, tout de Chalain et dragon qu’il soit. Elle, la fille du duc de Varèse ! – Eh ! justement, Chantal était-elle à vendre ?… Des millions ? Qu’avait-elle affaire de millions ? Elle serait riche, sinon aujourd’hui, du moins plus tard, la maréchale morte. C’était, cet héritage, un trop gros morceau à avaler, si grand mangeur que fût le général. Et alors, puisque l’argent ne pèserait de rien dans la balance…
Mais il avait beau ressasser ces choses, en de courtes éclaircies de raison, sa chair en rut se gendarmait contre cette logique. – Ses dégoûts ? Et que lui faisaient ses dégoûts ? – Elle aimait ailleurs ? – Qu’importe ! Si l’autre était plus jeune, est-ce qu’il l’adorait mieux ? Plus jeune ! Quoi ? plus jeune ! Existe-t-il une limite d’âge à l’amour ? Et il la sentait si chaude au-dedans de lui, cette passion, si brûlante et gonflée dans le moule trop étroit de ses veines, que cela seulement, ces ardeurs qui le mordaient, cette fièvre qui griffait ses sens, lui semblaient comme une jouvence – folle plus que pas une, plus que pas une débordante.
…Il montait, le cœur broyé entre deux roues contraires d’effarements, d’espérances ; et des colères de vieux le secouaient contre l’urgence des ans : l’autre pouvait attendre, mais lui… ? Outre cette menace du cœur, dont deux crises déjà l’avaient couché par terre à demi mort, il les voyait venir, ces phalanges d’années, qui l’allaient écraser sous leur nombre. Et cela encore fouaillait ses désirs jusqu’au sang.
Quelque chose soudain fit de l’ombre au bord du trottoir. il releva la tête, et ébloui par l’émiettement de soleil qui enflait l’avenue, les poussières blondes du retour, il ne reconnut pas d’abord la baronne Simier, qui lui souriait du fond de sa victoria.
— Eh bien ! dit-elle. Qu’est-ce qu’il vous prend ?… On vous salue et vous ne bronchez ? L’amour est aveugle, ça se voit, mon beau monsieur.
— Je vous demande pardon, baronne ! répondit-il en soulevant son chapeau. Mais en vérité je ne vous avais pas…
— Voulez-vous monter un peu ? poursuivit-elle. Et, d’un joli geste attirant, elle troussait un coin de sa peau de loutre argentée.
— Merci ! Je marche par ordonnance…
— Bah ! montez donc ! Je vous descendrai à l’entrée du Bois et nous piétinerons de compagnie… si toutefois ma compagnie… Allons !… Vous me conterez vos amours, et cela me distraira de ces maudites affaires de Bourse…
Le valet de pied raccrocha la petite barrière d’étoffe et la voiture rebroussa chemin vers l’Arc de l’Étoile, au trot de deux demi-sang bien ensemble.
— C’est toujours Mlle C. de V. qui vous tracasse ? dit-elle.
Et, incrustant à son œil un monocle d’or à long manche, la baronne regarda en face Varon-Bey, qui, gêné, faisait une figure entre figue et raisin.
— Quel drôle de goût ! reprit-elle. Un paquet d’os… assez proprement enveloppé, je veux bien… Bon ! bon ! Ne touchons pas à la Reine… Cela vous étonne que je sois si au courant ?
— Mais… un peu… Je…
— Est-ce que ce n’est pas mon métier de connaître toutes les misères ? Faites bien attention… à ce que je vais vous dire ! – Que donneriez-vous à la personne qui mettrait dans votre main la… menotte de Mlle Chantal ?
— Mais tout, baronne, ma vie…
— Hum ! Ce n’est pas beaucoup… Et puis quoi encore ?
— Est-ce sérieux… ce que vous me dites là ? demanda-t-il d’une voix rauque, où la passion tremblait.
— Parfaitement sérieux… Ah ! ah ! Vous ne regrettez plus d’être monté, je parie !… Voilà : imaginez-vous que tout à l’heure je me suis fourré en tête de faire votre bonheur… comme cela… en vous apercevant… Le coup de foudre ! Vous aviez l’air si à plaindre… mais si à plaindre !… Ce sera mon étrenne aujourd’hui. Car depuis hier croiriez-vous que je n’ai pas eu ça d’infortune à me mettre sous la dent ?… Je meurs de faim, à la lettre ! Toutes les rivières débordées sont rentrées dans leurs lits… Pas le plus petit inondé à recueillir… pas de guerre… pas de grève… pas de famine… Une journée manquée, quoi !… Mon cher bey, c’est Dieu qui vous envoie. Enfin ! voici donc un incendie à éteindre !
— Vous vous moquez de moi, baronne !… Est-ce de la charité, cela ?
— Plus que vous ne pensez !… Voulez-vous m’écouter ?… La demoiselle est à vous.
— Alors, c’est une affaire que vous me proposez ?
— Oui.
— Combien ? dit-il, tout bas, comme honteux.
— Rien… L’honneur !
Et la baronne souligna ce mot – « l’honneur » – d’un petit rire de chatte à dents nues.
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