‹ La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822Chapitre 3 sur 14 · LIVRE PREMIER - CHAPITRE PREMIER

LIVRE PREMIER - CHAPITRE PREMIER

LA CHANOINESSE

ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY

Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis et sa femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les hôtes littéraires à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les Fréteau, Dupaty et d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son frère Emmanuel.--Sa sœur Charlotte.--Le chevalier de Grouchy.--Grave maladie en 1775.--Lectures et travaux de Sophie.

Sur les confins de la Normandie et de l’Ile-de-France, dans une fertile vallée, à quelques kilomètres de Meulan, s’élève le château de Villette.

Ce n’est pas une ancienne forteresse féodale, mais bien plutôt la maison, large et confortable, d’une de ces familles parlementaires qui arrivaient à l’apogée de leur fortune à la veille de la Révolution.

Une allée de vieux tilleuls conduit, par une pente douce, à la cour d’honneur dont le château, avec ses deux ailes qui s’avancent en demi-cercle, forme le fond. A droite et reliée au château par une galerie qui ressemble à un cloître, c’est la chapelle. A gauche, les communs.

On entre dans la maison par un double escalier en fer à cheval et l’on se trouve dans une pièce immense, ronde et fermée par un dôme élevé. C’est là que donnent les différentes pièces du rez-de-chaussée: salon à six fenêtres s’ouvrant sur le parc; salle à manger ornée de grottes en rocailles et dessus de portes peints en camaïeu; voici une autre grande pièce qui servait autrefois de bibliothèque, puis quelques petits appartements, qui se retrouveront, plus nombreux, au premier étage.

L’escalier qui y conduit part aussi de l’immense vestibule tandis que, dans une niche faisant face au visiteur, se dresse le buste en marbre blanc du vieil Homère.

Une terrasse domine le parc et les rivières, qui sont le véritable joyau de cette demeure seigneuriale.

Le marquis de Grouchy, qui l’habitait avec sa femme dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’embellissait tous les jours; il en avait fait un lieu de délices, et Mlle Fréteau, fiancée du président Dupaty, pouvait lui écrire: «Il semble que Flore, Cérès et Neptune se soient plu à embellir cette demeure, dont les propriétaires sont parvenus à faire un petit paradis terrestre.» Villette l’était bien, en effet, et, comme les visiteurs, les animaux eux-mêmes y trouvaient une hospitalité sympathique. Un jour, un essaim d’abeilles vint se fixer dans un des angles du château; les domestiques et les enfants reçurent l’ordre de le respecter et il semble bien que ces bêtes intelligentes en conçurent quelque reconnaissance, car on n’eut jamais aucun accident à déplorer. Aujourd’hui encore, la troupe bourdonnante est attachée aux flancs du château comme pour rappeler que de l’ancienne demeure tous les vieux habitants n’ont pas encore disparu[1].

[1] Le château de Villette qui, après la mort du marquis de Grouchy, devint la propriété du maréchal fut vendu par celui-ci, sous la Restauration, à l’époque de son exil en Amérique. Il était, récemment encore, la propriété de Mme la comtesse de Castelbajac, née de Thermes.

La terre de Villette était entrée dans la famille de Grouchy, au commencement du règne de Louis XV par le mariage de Nicolas-Pierre de Grouchy, capitaine des vaisseaux du Roi, avec Nicole-Ursule-Elisabeth Cousin qui apportait en dot le château et ses dépendances.

On trouve la famille de Grouchy, qui est d’origine normande, parmi celles qui suivirent Guillaume le Conquérant en Angleterre. En 1248, Robert et Henri de Grouchy prirent part à la croisade de saint Louis. Leurs descendants s’illustrèrent dans les lettres et aux armées.

Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur de Montaigne, tandis que François de Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc d’Alençon, se montrait un des partisans les plus dévoués d’Henri IV, qu’il reçut à Dieppe avant la bataille d’Arques[2].

[2] Les Grouchy possédaient les fiefs de Monterollier, de Robertot, de la Chaussée, etc. Ils portaient _d’or fretté de six pièces d’azur, en cœur, sur le tout d’argent à trois trèfles de sinople_ (lettres patentes de décembre 1671);--sur la généalogie de cette famille, voir les _Mémoires du Maréchal de Grouchy_, Dentu, Paris, 1873, t. I, p. IV et seq.; mais consulter surtout à la bibliothèque nationale, au département des Manuscrits, fonds latins 17803, nº 60 et, au cabinet des Titres, nº 1397, un travail très important de M. le vicomte de Grouchy. Celui-ci est encore l’auteur des Vies de Nicolas de Grouchy (Caen 1878) et de Thomas de Grouchy, sieur de Robertot; cette dernière en collaboration avec le comte de Marsy (Gand, 1886).

François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis de Grouchy, ancien page de Louis XV et cornette de cavalerie, avait épousé[3] à l’automne de 1760, Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller au Parlement de Paris.

[3] En secondes noces. De son premier mariage, il n’avait pas eu d’enfants.

Il avait quarante-six ans[4], tandis que sa femme était toute jeune; mais la différence d’âge ne semblait pas aussi grande et un des amis de la famille écrivait, le 30 octobre 1760, à Mme Fréteau, mère de la jeune femme[5]:

«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte intérieur de M. de Grouchy? Il cherche à cacher sa dévotion, mais je crois que l’on peut décider qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers le cœur. Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe marié qui n’ose avouer son amour et que ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa méthode n’est pas mauvaise, car plus on est recueilli plus on a de ferveur et le feu concentré n’en est que plus ardent.»

[4] Il était né en octobre 1714.

[5] Les lettres que je donne sont toutes, sauf mention contraire, inédites. Celle-ci provient des archives Fréteau de Pény. A l’avenir je me bornerai à indiquer la source.

Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers jours, on sent une certaine réserve; le marquis était froid et renfermé. Son caractère était parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait pas toujours dissimuler, sinon son chagrin, du moins son ennui.

En parlant de la mère du président Dupaty, elle laissait échapper cette confidence qu’on saisit à travers l’allusion[6]:

«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère le président, sur les moyens qui auraient pu la rendre toujours aussi aimable qu’intéressante. La froideur est aux agréments, quelquefois même aux vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses richesses sont resserrées dans son sein, mais son extérieur est sec et aride. Il gèle sur l’écorce. Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus explicite, parlant directement de son mari)... Je voudrais qu’il fût destiné à vivre longtemps. Je prends sa vie en masse et je vois que, plus que d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a souvent changé la rosée en brouillard. Qu’importe! je ne lui en suis pas moins attachée.»

[6] Archives du Paty de Clam.

Mme de Grouchy, au contraire, était délicieuse. On ne tarissait pas d’éloges sur son compte. Son père[7], quand il parlait d’elle, ne l’appelait que _la sublime Grouchy_; et son frère, le conseiller, la dépeignait ainsi[8]: «Femme incomparable par l’élévation de son esprit, femme avec l’âme de laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon pouvoir.»

[7] Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes, décédé le 30 août 1771.

[8] Archives du Paty de Clam.

En la quittant, après un séjour à Villette, sa jeune sœur Adélaïde,--celle qui sera Mme Dupaty,--disait[9]: «L’habitante de ces lieux ne contribue pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle m’a fait passer les jours les plus heureux. On ne peut la quitter quand une fois on la possède. Pour moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien j’ai été sensible à notre séparation.»

[9] Archives du Paty de Clam.

La chasse, la promenade à pied et en bateau, la lecture[10] étaient presque les seules occupations des châtelains de Villette qui, dans ces premières années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient d’autre distraction, à la campagne, que d’y recevoir leurs parents et quelques amis intimes comme Lope, Dussaulx et Roucher.

[10] Villette, 27 avril 1762. Fréteau à sa mère, née Lambert.--Archives Fréteau de Pény.

Mme de Grouchy avait deux sœurs: l’une, Félicité, mariée au marquis d’Arbouville, habitait Versailles; l’autre, Adélaïde, avait épousé Dupaty et partageait son temps entre Bordeaux, où son mari était président à mortier, Paris et les nombreux exils auxquels l’esprit aventureux du magistrat l’avait fait condamner.

Nous savons aussi qu’elle avait un frère, le conseiller Fréteau, qui demeurait tantôt à Vaux, près de Melun, tantôt à Paris, rue Gaillon, nº 15.

C’est là qu’en hiver toute la famille se réunissait[11], dans cet hôtel qui vit passer les hommes les plus remarquables de l’époque: Turgot, d’Alembert, et plus tard Beaumarchais et Condorcet. Là, qu’un jour, l’abbé Sabatier, membre de l’Académie française, fut condamné à faire, comme gage, une description de la femme et qu’il s’en tira par ces vers spirituels:

A moi vous demandez ce que c’est que la femme, A moi dont le destin est d’ignorer l’amour! A l’aveugle éploré vous déchirerez l’âme Si vous lui demandez ce que c’est qu’un beau jour.

[11] Les Grouchy demeuraient bien rue Royale, mais ils passaient presque toutes leurs soirées rue Gaillon où la maison était plus grande et plus commode pour les réceptions.

Au printemps de 1764, le marquis de Grouchy et sa femme se hâtèrent de gagner Villette, et, quelques jours après leur arrivée, la marquise donnait le jour à une fille qui fut appelée Marie-Louise-Sophie[12].

[12] Le docteur Robinet, dans _Condorcet: sa vie, son œuvre_ (Paris, May et Motteroz, p. 80) dit que Sophie de Grouchy naquit «au mois de septembre 1766, et non pas en 1764, comme dit Isambert». C’est là une erreur. D’abord, M. Isambert, ami très intime de la famille O’Connor ne pouvait pas se tromper sur un point aussi sérieux. De plus, le maréchal qui fut le second enfant du marquis de Grouchy, naquit le 23 octobre 1766, ce qui rend impossible la naissance de Sophie au mois de septembre de la même année. Enfin, Mme de Grouchy, dans une lettre datée de 1775, dit qu’elle jouit de la présence de sa fille depuis dix ans; et Dupaty, en décembre 1777, disait que sa nièce avait près de quatorze ans. Le doute n’est donc pas possible.

Cette enfant, dont l’existence devait être si agitée, montra, dès ses premières années, en même temps qu’un extérieur gracieux une âme peu commune. La «jolie Grouchette», comme on l’appelait dans sa famille, savait lire et écrire à l’âge de six ans. «Pour te donner une idée de la petite de Grouchy, écrivait la Présidente à son mari[13], je t’envoie deux petites lettres qu’elle a écrites d’elle-même à sa mère pendant sa dernière absence. Il est aisé de deviner quel germe a donné naissance à un être aussi intéressant. C’est un personnage. Ce sera le portrait de sa mère.»

[13] Sans autre date que «Jeudi, 22, 1770». Archives du Paty de Clam.

Et la même Mme Dupaty, le 2 octobre 1770, écrivait à son père[14]: «Notre sœur sublime est toujours aussi aimable et aimante; son aînée se décore et emprunte chaque jour quelque trait de l’âme de sa tendre mère. Elle n’acquiert que trop de ressemblance avec elle, car sa santé est, à mon gré, bien délicate et en bien mauvais état. Pour moi, je n’en dis rien, mais elle m’inquiète. Un jaune universel répandu sur tout son corps me fait appréhender pour elle une jaunisse. Les yeux battus, des lassitudes dans les jambes sembleraient l’annoncer. Elle est encore gaie, cependant, mais mange fort peu. Les autres sont bien gentils et bien portants.»

[14] Archives Fréteau de Pény.

«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764 M. et Mme de Grouchy avaient eu deux nouveaux enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23 octobre 1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et une seconde fille, Félicité-Charlotte, venue au monde au mois de mars 1768 et le 27 du même mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle, le président Dupaty.

Naturellement, dans cette branche de la famille, la filleule du magistrat tiendra désormais une grande place dans les préoccupations et dans la correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant, Sophie, «la jolie petite nymphe aux yeux noirs,» comme disait le Président, et, malgré les titres de la cadette à une préférence qui aurait été légitime, c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie de toute la famille. Quand il venait à Paris[15], le Président déclarait que Sophie avait une bonne part dans son impatience et dans ses désirs de retrouver les siens.

[15] De Bussac, 2 novembre 1774. Archives du Paty de Clam.

Cependant, il n’est pas possible de séparer ce que la nature avait si bien uni; et la peinture de la vie patriarcale qu’on menait à Villette ne serait plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux qui vivaient dans cet intérieur charmant.

Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son mari[16]: «Votre filleule devient gentille à manger. Elle court toute seule. Il ne lui manque que la parole. Son esprit voudrait se manifester et trouver une porte de sortie. Il étincelle dans ses grands yeux, dans ses petits mouvements. Mais il faut attendre la nature... Son petit frère est beau comme un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est doux et avisé à plaisir. Pour votre petite Grouchette, elle est toute prête à monter en graine.»

[16] Archives du Paty de Clam.

Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même. On y verra mieux que dans tous les récits sa bonté, son esprit et son cœur[17]: «Il ne me reste d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il en faut pour l’éducation de mes enfants. Il commence à entrer de l’esprit et du sentiment dans l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses; mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce que l’éducation a de plus sec et de plus aride. Mais il me laisse entrevoir de la sensibilité et l’espoir de l’intelligence.

[17] Archives du Paty de Clam. Sans date.

«Charlotte est un vrai petit bijou pour le caractère; rien de plus caressant, de plus gai, de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien des moments que je lui consacre avec plaisir. M. de Grouchy les aime éperdument, vient souvent les voir chez moi et jette un coup d’œil de complaisance et de satisfaction sur les soins que je leur donne.»

Et, une autre fois, elle écrit encore au même correspondant[18]:

«Je vais te parler des miens en bref. D’abord, le bouquet, c’est Charlotte: il est moins frais que de coutume. Un rhume, un mal d’estomac l’ont un peu défleurie; ce n’est rien. La rose blanche,--c’est ma Grouchette,--croît assez et reste sensible aux charmes des arts, de l’esprit et de la vertu. L’Emmanuel mord à la grappe que lui présente son jeune mentor qui a trouvé le chemin du cœur.»

[18] Archives du Paty de Clam. 10 avril 1775.

Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un pareil bonheur puisse durer longtemps. Au mois de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une petite vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent. Elle y survécut cependant et cette crise terrible fut, pour elle, salutaire. De cette maladie date une transfiguration physique qui l’ayant trouvée laide, engoncée, de petite taille, la rendit grande, élancée, superbe, douée de cette beauté qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui était tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même parmi ses ennemis, que la belle Sophie de Grouchy et, plus tard, la belle Mme de Condorcet[19].

[19] Mme O’Connor, fille de Mme de Condorcet, a laissé sur sa mère une notice manuscrite qui est aujourd’hui à la bibliothèque de l’Institut. Il résulte de ce document que la maladie de Sophie serait arrivée au couvent de Neuville. Il est certain que Mlle de Grouchy fut malade à Neuville, après quelques excès de fatigue. Mais la crise qui la transforma est de 1775, et les lettres, toutes datées, que nous donnons sont formelles sur ce point.

Aimante comme nous la connaissons, Mme de Grouchy fut bouleversée par la maladie de sa fille. Les lettres où elle en parle sont trop touchantes pour ne pas être données ici[20]; le 13 octobre 1775, de Villette, elle écrivait à sa sœur, Mme Dupaty:

[20] Toutes trois sont extraites des Archives du Paty de Clam.

«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens d’être menacée du plus terrible sacrifice que la Providence pût m’imposer? Ma fille vient d’avoir la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée d’un venin affreux... Jugez de ma situation pendant treize jours, mais surtout pendant une semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais plus sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes pour rendre ce déchirement, quand les liens du sang, ces liens brûlants de la maternité, vont être rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre mère, mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant qu’il fût, ne pouvait vous être ce que m’est cette enfant; un attachement de dix années, dont toutes les heures me liaient par des soins et des espérances, un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant, sentant les besoins de l’amitié et s’élevant à tout par l’action du sentiment et de la raison, développant pendant cette maladie qui a été un supplice infernal par sa nature et par celle des remèdes, un courage bien supérieur à tout ce que je pouvais présumer, voilà ce qu’il fallait perdre et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer sur mes alarmes qui ont été portées au dernier point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait fallu voir tomber cette fleur? La plaie se serait agrandie tous les jours. Les temps, les lieux, les personnes, les secours, la triste nécessité de vivre pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais plus qu’avec un affreux dégoût, tout m’eût rappelé ma perte, tout aurait enfoncé le poignard. Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout ce que j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées depuis six mois prenait l’apparence de funestes pressentiments. L’idée désespérante de sa perte s’était présentée à moi depuis que je la voyais confirmer de plus en plus les promesses de son bon naturel; j’en avais été poursuivie et je croyais y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère est neuf à cette vérité si frappante que nos vies ne tiennent à rien! Avec quelle amertume j’en dévorais l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie, de te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de Grouchy était dans le désespoir du père le plus tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait que tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette enfant s’était réalisé pour être impitoyablement brisé... Nous voilà sur la route de la convalescence...»

Quinze jours après, le 28 octobre, Mme de Grouchy écrivait à Dupaty[21]:

[21] Mme de Grouchy tutoyait le Président, ami intime de son frère et qu’elle avait beaucoup vu, chez ses parents, quand il était au collège avec Fréteau.

«Tu as vu l’abîme dont j’ai mesuré en frémissant la profondeur. Je n’y voyais point de fond en vérité. On ignore comme on aime jusqu’au moment où on est menacé de perdre l’objet de son amour et, dans cet instant, on croit n’avoir pas encore commencé de l’aimer. Quelle tempête dans l’âme de ta pauvre sœur! Elle a vraiment passé des horreurs du désespoir à une joie ravissante, mouvement inconnu à qui n’a pas éprouvé le contraste de voir engloutir ou d’arracher aux flots conjurés une tête chérie.

«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop, (puisque la vie ne tient qu’à un fil), combien ma fille est nécessaire à mon bonheur. Je me rappelle maintenant dans quel vide je serais si je l’avais perdue. C’est te dire combien son cœur et son esprit sont déjà de niveau aux miens. Tu pardonnes ce langage à une mère qui croit, au moins, pouvoir avouer son courage et sa sensibilité. Nous avançons dans cette convalescence qui a été si laborieuse qu’après les premiers transports de la résurrection, c’était pour moi un nouveau supplice. Elle commence à marcher et à agir seule... Elle sera peu ou point marquée. Il n’y a pas longtemps que je jouis de cette faveur tant l’effroi d’un grand malheur éclipse la peur d’un moindre. Reçois, cher ami, toute la reconnaissance de cette chère enfant. La voilà bien plus liée à la vie que devant. Le tendre intérêt de tant de bons parents échauffe cette jeune âme qui, j’espère, sera toujours susceptible de s’enflammer à l’amour des siens... Mes fleurs sont en bon état. La Charlotte est toujours gentille; mon cadet[22] est plein de vivacité et de santé. Mon grand fils se développe assez bien. Tout cela fait mon ciel; mais il y a des nuages, comme tu vois, même des orages. Mon mari les sent aussi fortement que moi.»

[22] Henri-François, qui naquit à Villette en 1773 et qui, destiné à l’ordre de Malte, fut connu dans la famille sous le nom de chevalier de Grouchy. Il fut baptisé à Condécourt le 21 juillet 1773.

Cette année-là, les Grouchy passèrent à Villette la mauvaise saison[23]. Le 8 décembre, la marquise écrivait au Président:

[23] Ils le faisaient assez souvent depuis la naissance des enfants, car Sophie, jusqu’à dix-huit ans, ne passa que trois hivers à Paris. (Notice de Mme O’Connor.)

«Je t’ai laissé sur la convalescence de ma fille qui jouit enfin de toutes ses forces. Il ne lui reste que des traces légères, de rares douleurs de nerfs et un peu de faiblesse dans la vue. Mes trois autres sont assez bien de tous points, à la maigreur près pour Charlotte, quoique avec un assez bon fonds. Mon fils se fortifie bien et se développe assez pour me faire beaucoup espérer sur son compte. La tournure de son Mentor[24], qui a vraiment infiniment des qualités désirables pour ses importantes fonctions, apprivoise son âme plus concentrée, plus froide dans l’origine que celle de ses sœurs. Elle acquiert du tact et de la sensibilité. Il annonce une grande raison, du jugement et l’heureux pronostic de la curiosité. Je suis donc fort contente sur ce point.»

[24] L’abbé de Puisié, dont il sera question un peu plus loin.

Au printemps de 1776, on envoya Sophie à Vaux-le-Pénil, dans la propriété qui appartenait à son oncle, le conseiller Fréteau. «Bâtie à mi-côte, sous un voile discret de verdure, avec la Seine à ses pieds, Melun tout proche et les masses lointaines de la forêt de Fontainebleau fuyant à l’horizon, sa façade à rotonde indiquait la demeure d’un grand seigneur du XVIIIe siècle, ami des Muses et des arts plus encore que magistrat; les toitures mêmes étaient remplacées par des terrasses à l’Italienne qui faisaient fureur depuis Versailles[25].» Louis XV n’aimait pas cette forme de toits et l’on raconte dans la famille qu’un jour où les carrosses de la cour traversaient les ponts de Melun, le roi avait dit en montrant le château de Vaux: «Voici le coffre à avoine de M. Fréteau.»

[25] Notice sur M. l’abbé Fréteau de Pény, par M. des Glajeux.

Là, Sophie sut conquérir de nouvelles affections et parfaire, grâce à son charme personnel, la bonne opinion qu’elle n’avait donnée, jusque-là, que par ses lettres ou dans les rapides entrevues de Villette.

Après cette maladie et la longue convalescence qui l’avait suivie, Sophie se remit à l’étude, au dessin et à la musique, sous la haute direction de sa mère qui s’occupait de son moral, tandis que l’abbé de Puisié, précepteur d’Emmanuel et du Chevalier, se chargeait de donner quelques leçons techniques à la sœur aînée en même temps qu’à ses élèves.

Sophie était même devenue l’aide et parfois la remplaçante du professeur. Dans un journal personnel qu’elle avait intitulé _Gazette et Affiches du Château de Villette_, elle racontait toutes les péripéties de l’éducation de ses frères. En parlant du cours de Droit naturel, elle disait: «Les écoliers attendent impatiemment leur maître. Le plus âgé (c’était elle) a gagné une bonne altération de voix à répéter la seconde partie du droit en trois heures d’horloge. Un professeur qui, sans être vieux, n’est pas pour l’âge au nº 19, peut donc avoir la poitrine fatiguée, sans qu’inquiétude doive s’en suivre, mais seulement précautions et ménagements[26]. Quand (_sic_) aux rêves creux, ils ne peuvent convenir à quelqu’un qui est censé savoir bien diriger ses idées, puisqu’il apprend aux autres à se diriger eux-mêmes.»

[26] Cette phrase a été donnée par M. Isambert dans sa biographie de Mme de Condorcet (Hoefer-Didot). Ce qui suit a été copié sur l’original par M. le docteur Robinet qui a bien voulu me le communiquer et à qui je suis heureux d’adresser ici tous mes remerciements.

Et ailleurs: «Avis à ceux qui s’intéressent à M. le chevalier de Grouchy (le plus jeune des deux frères):

«Je soussignée reconnais que ledit chevalier de Grouchy, en l’absence de son Mentor, m’a répété des époques et leçons d’histoire ancienne et qu’il s’est légalement acquitté de ses devoirs.»

Il y a aussi, sur la vie à Villette, quelques anecdotes dont on ne peut saisir toutes les allusions.

«Température du dit lieu et santé des habitants:

«Ce dernier article n’a point éprouvé de changement depuis jeudi dernier. Le temps a été sombre et mauvais. Borée s’est déchaîné dans les airs et les tristes sifflements de ce gros joufflu ont jeté les esprits dans une sombre mélancolie. Gog et Magog et leur docte mère assurent qu’un certain départ de vendredi dernier y a contribué; mais ce n’est qu’un dicton, car y a-t-il matière à regret?

«Spectacles:

--«Arrêt de la basse-cour qui a jugé, condamné et fait exécuter trois gros rats par la main de M. le chevalier de Grouchy, exécuteur ordinaire de la dite engeance. Ils ont été pendus aux applaudissements de la volaille, en place de poulailler.» Ce n’étaient là que les distractions enfantines d’une grande sœur voulant se mettre à la portée de ses jeunes frères.

Mme de Grouchy, dans son inlassable bonté, en avait trouvé d’autres, plus utiles[27]:

«Il y a, depuis deux jours, un intérêt qui amuse les enfants à la récréation. C’est d’aller faire des fagots de bois pour les porter ensuite chez les pauvres de Villette. Les bénédictions qu’on leur a données hier les ont encouragés et tu aurais été touché de voir partir cette petite horde, Charlotte en tête, chacun armé d’un fagot.»

[27] Archives du Paty de Clam.--La présidente à son mari, 13 novembre 1784.

D’autres fois, on faisait un pain de l’invention de Mme de Grouchy; il y entrait près de moitié de pommes de terre et ce mélange donnait une nourriture excellente. «C’est un grand allègement, disait Fréteau[28], pour les dépenses charitables. Celles-ci ne ruinent jamais et attirent les bénédictions du ciel sur les familles.»

[28] A sa femme, 23 juin 1787. Archives Fréteau de Pény.

Sophie avait conservé de ces louables habitudes un souvenir charmant et doux, et, bien des années après, dans ses _Lettres sur la Sympathie_, dont nous aurons à parler longuement, elle disait en évoquant les charités qu’on pratiquait à Villette:

«Vous me l’avez appris, respectable mère, dont j’ai tant de fois suivi les pas sous le toit délabré des malheureux, combattant l’indigence et la douleur! Recevez pour toute ma vie l’hommage que je vous devrai, toutes les fois que je ferai du bien, toutes les fois que j’en aurai l’inspiration et la douce joie. Oui, c’est en voyant vos mains soulager à la fois la misère et la maladie; c’est en voyant les regards souffrants du pauvre se tourner vers vous et s’attendrir en vous bénissant que j’ai senti tout mon cœur et que le vrai bien de la vie sociale, expliqué à mes yeux, m’a paru le bonheur d’aimer les hommes et de les servir.»

Cette vie, si occupée et si charitable, était devenue un modèle pour toute la famille. Au milieu de ce XVIIIe siècle qu’on se représente d’habitude tout autrement, c’est ainsi que les vertus privées avaient joint au parfum le plus délicat le plus généreux des exemples.

«C’est de notre chère Grouchy et de tous les siens, écrivait Dupaty à sa femme[29], que je vais aujourd’hui, ma chère amie, entretenir et intéresser ton cœur. Enfin, je l’ai revue cette chère ressuscitée et ton cœur lui-même aurait de la peine à te peindre avec quelle émotion, quelle joie! Oui, c’est elle, elle encore, toujours elle... Elle a toujours cette heureuse physionomie remplie de son cœur, de son âme, de son esprit qui, sans cesse, s’élancent pour ainsi dire à vous tout à la fois. Tu es toujours aussi vive dans ses entrailles, dans son souvenir. Il y a deux jours que je suis ici et il ne me semble pas qu’il y ait une heure. Il m’est délicieux de me reposer un moment, dans le sein de la nature, de l’amitié et de toutes les vertus, de l’agitation du grand tourbillon qu’on appelle Paris. Je suis enchanté de ses enfants. Leur santé est parfaite. Le fils aîné est plein de raison, de justesse d’esprit, de bons sentiments. Il est vraiment tel que je désirerais mon fils à son âge. Mais aussi quelle éducation, quelle culture, quels soins! Ils ont un excellent mentor qui s’est ouvert une nouvelle route, qui s’occupe des sensations avant de s’occuper des idées, c’est-à-dire des fondements avant le toit. Tout ce qui se fait dans cette aimable demeure est une éducation continuelle. M. et Mme de Grouchy n’ont pas d’autre occupation, ni d’autres plaisirs. Ils mènent la vie patriarcale. On ne peut peindre le tableau; il faut le voir avec attention et souhaiter d’en faire un pareil dans le sein de sa famille ou regretter amèrement de ne pouvoir le faire. Mais, dans les villes, il n’y a pas moyen. Aussi, c’est un deuil ici que de quitter la campagne; c’est pour eux quitter la nature. Mais il faut qu’une demoiselle sache danser et jouer pendant vingt-quatre heures du clavecin. Les lettres de Mlle de Grouchy sont des infidèles; elle est tout autre que ce qu’elles en disent. Elle a infiniment de raison et même d’esprit. J’ai vu des choses écrites par elle avec confiance et liberté que Mme de Sévigné n’eût pas désavouées. C’est à la lettre. Sa mère est parfaitement contente; elle doit l’être. Sans être précisément jolie, sa physionomie est assez agréable et le développement de la jeunesse peut encore faire épanouir quelque bouton caché sous les feuilles. Une taille de nymphe, un air de noblesse et d’élévation répandu dans toute la personne; on ne peut être mieux à quatorze ans. Mais la perle des perles, la rose des roses, la grâce des grâces, c’est la charmante Charlotte. On ne dit pas tant de choses spirituelles et aimables avec des paroles qu’elle en dit avec son regard et son sourire. Le petit dernier est la douceur des anges. Heureuse mère! heureux enfants! Spectacle enchanteur pour qui sait le goûter et comment ne pas le goûter pour peu qu’on ait un cœur. Tout cela me comble de tendresses, de caresses.»

[29] Villette, 26 décembre 1777. Archives du Paty de Clam.

On me pardonnera, j’en suis sûr, d’avoir donné cette longue et jolie lettre qui nous introduit si avant dans l’intimité de cette famille charmante.

Les étrangers subissaient le charme, comme les parents ou les amis. Et si Dupaty s’exprimait comme nous venons de le voir, si le poète Roucher, qui était presque de la famille, disait de Mme de Grouchy à son ami le Président[30]: «N’ai-je pas vu combien elle est aimable? Ne m’a-t-elle point accueilli avec une bonté pleine de grâce? Est-ce que je ne sais point que, pendant ses douleurs, elle s’est souvenue de mon poème et a témoigné quelque regret de ne l’avoir point entendu en entier?» des indifférents, comme un doctrinaire qui venait de passer quelques jours à Villette, pouvaient dire eux aussi[31]: «J’y ai vécu quinze jours. Un paysage délicieux, une société charmante, tous les talents réunis à la beauté dans la personne des nièces de Mme Dupaty, la musique, la peinture, le latin, le grec, toutes les langues, toutes les sciences.»

[30] Montfort-l’Amaury, 18 janvier 1777. Archives du Paty de Clam.--Roucher terminait ainsi: «Je viens dans mon dernier voyage à Paris de renouveler l’enthousiasme que j’y excitai il y a deux ans. C’est mon nouveau _mois_ de mars qui m’a valu ce dangereux honneur. La reine veut m’entendre et je paraîtrai dans cet incompréhensible pays au commencement du carême.»--Le 17 mars 1774, Mme de Grouchy écrit à Dupaty: «Ecoute mon infortune. J’avais demain à dîner Farges, l’abbé de Ris, Dussaulx, Lope et autres, les Petitval, d’Arbouville, enfin mille oreilles, pour entendre Roucher sur sa promesse et voilà que son crachement de sang le travaille de sorte que les duchesses d’Anville, de Rohan et moi, sommes au filet. Cela me fâche d’autant que le fond est triste pour le faillant. Je n’aime point cette habitude de cracher du sang. J’espère qu’il va enrayer sur le débit...»

Et le 24 mars 1775, la même correspondante écrit au Président: «Hier, Roucher m’acquitta un peu ses promesses. Nous étions douze. Hélas! Il ne voulut nous dire qu’un chant, celui de Septembre, étonnant comme les autres, mais qui nous laisse trop affamés de beautés. Il part demain pour fuir la fatigue. Il est tué.»

[31] C’était un ancien précepteur de la famille. Sa lettre sans date et sans signature fait partie des archives du Paty de Clam.

Mais revenons à Sophie de Grouchy et voyons ce que sa mère elle-même en disait au conseiller Fréteau, son frère[32]: «Mes deux filles me font une société, je dirais presque divine, parce qu’elle porte sur une harmonie et un attrait réciproque bien établi et que, chaque jour, néanmoins, semble fortifier. L’aînée a des ressources personnelles infinies, la plus essentielle de toutes, la religion comme étude. Ce sentiment y tient le premier rang et devient entre elle et moi un lien et un rapport intimes... J’ai du labeur ce qu’il en faut et des jouissances bien précieuses. Nous tâchons, ma fille et moi, d’aider M. de Grouchy dans quelques travaux de terrier; je voudrais même qu’il nous mît plus en état de lui être utiles sur cet objet. Cette vie est tout à fait douce et heureuse.»

[32] Archives Fréteau de Pény. Villette, 26 décembre 1780.

En dehors de ces occupations et des études que nous lui connaissons, Sophie faisait quelques lectures pieuses, analysait Télémaque ou les pensées de Marc-Aurèle.

Mais la famille n’allait pas tarder à se séparer; le fils grandissant était parti pour le service et Sophie allait, elle aussi, quitter pour de longs mois cette délicieuse maison de Villette, où elle avait goûté un bonheur qu’elle ne devait plus retrouver.