CHAPITRE II
LA CHANOINESSE DE NEUVILLE
Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations.--Sa correspondance.--Sophie reçoit la visite du président Dupaty.--Son retour à Paris et à Villette.--On cherche à la marier.--Rencontre du marquis de Condorcet chez Dupaty.
Il y avait en France, au moment où éclata la Révolution, dans la considérable hiérarchie des ordres religieux, une institution qui remontait à une très haute antiquité et qu’on appelait les chapitres nobles de dames ou de chanoinesses.
Ceux-ci se subdivisaient en chapitres proprement dits comme celui de Remiremont, en abbayes comme à Maubeuge et en prieurés, comme à Neuville, dans le diocèse de Lyon.
On comptait pour la France vingt-six chapitres qui contenaient six cents chanoinesses et accusaient un revenu de 700,000 livres[33].
[33] D’Expilly ne comptait que vingt-quatre chapitres, avec six cents sujets et 350.000 L. seulement de revenus.--V. dans la _Grande Encyclopédie_ (publiée sous la direction de M. Berthelot), aux mots _Chanoinesses_ et _France ecclésiastique_, les deux articles si documentés de M. le pasteur E.-H. Vollet.--Voir encore _Les chapitres nobles de Dames, recherches historiques, généalogiques_, etc., par Ducas (Paris, 1843, 1 vol. in-8º, extrait du tome XXI du _Nobiliaire universel de France_, de Saint-Allais); le _Dictionnaire des ordres religieux_ (collection Migne, Paris, 1847-1859, 4 vol. in-8º); _la France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G. (Gabrielly), Paris, 1786, in-12; les _mémoires historiques_ d’Amelot de la Houssaye (Amsterdam 1722, t. I); pour chaque province, consulter aussi le _Catalogue des Gentilshommes ayant pris part aux assemblées pour les élections aux Etats-Généraux de 1789_, publié par Ed. de Barthélemy et L. de Laroque (Paris, Dentu, 1865, 2 vol. in-8º). Enfin sur les chapitres de Pontsay et de Remiremont, voir aux Archives départementales des Vosges, série G.
Dans les maisons les moins difficiles, il fallait quatre quartiers de noblesse du côté paternel et autant du côté maternel; d’autres chapitres en exigeaient huit, quelques-uns seize. A Remiremont, la noblesse devait toujours remonter au delà de deux cents ans et l’abbesse ne pouvait être choisie que parmi les princesses de sang royal. A Maubeuge, la preuve à faire était de huit générations ascendantes d’une noblesse militaire et chevaleresque, dont l’origine devait se perdre sans interruption dans la nuit des temps. A Bourbourg, dans l’Artois, où la Reine était première chanoinesse, on devait prouver sa noblesse depuis l’an 1400 et produire un acte du XIVe siècle.
Les chanoinesses qui avaient le titre de Madame, faisaient partie de l’état ecclésiastique sans prononcer aucun vœu et conservaient le droit de se marier; elles chantaient l’office au chœur, revêtues de l’aumusse et d’un habit qui ressemblait à celui des chanoines. En dehors des exercices conventuels, elles portaient un costume souvent très élégant et qui n’accusait son côté religieux que par une croix d’or suspendue par un ruban de moire. Dans la maison du chapitre, chaque dame avait son habitation séparée; outre la jouissance de ses biens propres, elle recevait une portion distincte des revenus de la communauté.
Après les dignitaires et les chanoinesses titulaires, il y avait dans chaque chapitre des chanoinesses non prébendées ou postulantes qu’on appelait _les nièces_; et qui, en attendant une vacance, étaient adoptées par une chanoinesse qui devait leur laisser sa prébende soit à sa mort, soit à sa sortie du chapitre.
Dans la réalité des faits et à une époque où toute la fortune était réservée pour le fils aîné, ce titre de chanoinesse appartenait comme un droit à certaines grandes familles qui trouvaient là un moyen de doter leurs filles ou, du moins, de leur assurer pendant quelques années les revenus d’un canonicat.
C’est ainsi que Lucile de Chateaubriand était entrée au chapitre de L’Argentière d’abord, puis à celui de Remiremont[34]; ainsi que Sophie de Grouchy, qui devait y être remplacée par sa sœur Charlotte, était partie pour Neuville-en-Bresse, où elle allait passer quelques mois qui ne devaient pas être sans influence sur la destinée de son esprit.
[34] _Lucile de Chateaubriand_, par M. Anatole France, p. XIX.
Ce fut là, du reste, le seul voyage sérieux qu’elle ait jamais entrepris.
Neuville-les-Dames ou Neuville-en-Bresse[35] était alors un bourg d’un millier d’habitants, construit sur le coteau qui domine la rive droite du Renom; il se trouvait sur la grande route de Lyon à Bourg.
[35] Ou Neuville-sur-Renom. Cette commune compte aujourd’hui 1.643 habitants; elle fait partie de l’arrondissement de Trévoux et du canton de Châtillon-sur-Chalaronne (département de l’Ain). Dans la région, sillonnée de canaux, de petites rivières et d’étangs, la culture, il y a quelques années encore, était intermittente; pendant deux ans, on labourait; puis, la troisième année, on laissait inonder le terrain qui rapportait alors un poisson renommé. Il en résultait que la topographie extérieure changeait constamment dans cette plaine élevée, en moyenne, de 250 mètres au-dessus du niveau de la mer. Aujourd’hui, les assèchements progressifs ont diminué considérablement le nombre des étangs et assaini le pays.
Placé sur les confins du pays de Dombes, au centre d’un triangle formé par les trois villes de Mâcon, de Lyon et de Bourg, Neuville est à 55 kilomètres de la seconde de ces deux villes et à 20 kilomètres de la troisième.
Le pays est étrange, légèrement vallonné; les habitants y sont rares, les bois maigres et chétifs; on est encore dans la Bresse, mais la région ressemble déjà à la plaine de Dombes. Le terrain est sillonné de petits cours d’eau qui forment une quantité considérable d’étangs. Le Renom qui passe à Neuville, avant de se jeter dans la Veyle, parcourt ainsi plus de 40 kilomètres. Quant à la route qui passe dans le bourg, elle monte et descend tour à tour, traversant tantôt de grands bois de chênes et tantôt la chaussée des étangs.
Dans cette plaine triste et marécageuse où la température est toujours fraîche, humide et capricieuse, les yeux ne trouvent pour se reposer que les bois de Tanay et ceux de l’allée de Romans. C’était un but de promenade pour les chanoinesses qui avaient encore, pour se distraire, les visites aux châtelains de Longe et de Châtenay, dont les gentilhommières se dressaient à quelques kilomètres seulement de la petite ville.
Enfin, quand on voulait faire de plus longues excursions, ces dames avaient à choisir entre Châtillon-sur-Chalaronne, tout plein encore des souvenirs de saint Vincent de Paul[36], et Thoissey, ancienne dépendance de l’abbaye de Cluny, où la Grande Mademoiselle avait fondé, en 1680, un collège, qui, au XVIIIe siècle, était à l’apogée de sa réputation[37].
[36] Il avait été curé du pays en 1617.
[37] Supprimé en 1791, il fut rétabli en 1824 et existe encore aujourd’hui à l’état d’institution libre. Thoissey est à 17 kilomètres de Neuville, Châtillon, à six seulement.
Au centre du bourg, s’élevait le monastère qui ressemblait aux béguinages des Flandres. Les maisons des chanoinesses, dont la plupart subsistent aujourd’hui, entouraient une place fermée qu’on appelle encore le Chapitre. Il y a quelques années, on y voyait les traces des allées carrelées qui, partant du seuil de chacune des maisons, venaient aboutir à l’entrée de la chapelle construite au milieu de la place. Cette chapelle fut détruite en 1793, en même temps que les dernières chanoinesses étaient brutalement chassées de leurs demeures.
La salle des archives ne renferme plus rien. Quant aux maisons qui, toutes, extérieurement, ont la même forme, quelques-unes présentent encore des restes de leur ancienne splendeur: ce sont des salons aux cheminées antiques, des salles aux lambris sculptés, des rampes d’escalier en bois travaillé[38].
[38] La plus grande partie de ces renseignements sur l’état actuel du chapitre de Neuville est due à M. P. Carrel, curé de Neuville-aux-Dames, qui a bien voulu répondre aux questions de l’auteur avec une obligeance inépuisable.
Les origines du chapitre noble de Neuville sont assez obscures. On a voulu les faire remonter jusqu’au Ve siècle où saint Romain, abbé de Condat, y aurait établi une règle sous laquelle les religieuses auraient vécu jusqu’à l’époque où elles prirent celle de saint Benoist[39]. Quoiqu’il en soit, il est établi qu’en l’an 1050, il y avait à Neuville un prieuré de Bénédictines, enrichi déjà par des dons superbes et nombreux. Ces dames étaient vêtues comme des femmes en deuil; en 1751, le chapitre fut sécularisé et, quatre ans après, le roi Louis XV accorda aux chanoinesses le titre de comtesses, les autorisant à porter, comme marque distinctive, une croix, attachée à un cordon bleu liséré de rouge, mis en écharpe; la croix représentait d’un côté sainte Catherine, patronne du chapitre, avec cette légende: _Genus, Decus et Virtus_ et, de l’autre côté, la sainte Vierge.
[39] Sur l’histoire du chapitre noble de Neuville, consulter une brochure de M. Henri Bouchot (Bourg, imprimerie Villefranche) et une notice de M. l’abbé Gourmand, ancien curé de Neuville.--Voir aussi les archives de Bourg, de Dijon, de Chambéry et de Turin (jusqu’en 1601, la Bresse a appartenu aux ducs de Savoie); le _Catalogue des Gentilshommes_, etc., publié par E. de Barthélemy et L. de Laroque (Livraison Bourgogne); _Le Nobiliaire Universel de France_, par Ducas et Saint-Allais (Paris, 1843, t. XXI, p. 455); enfin, _La France ecclésiastique pour l’année 1789_ par Duchesne (Paris, 1788, p. 177 à 179). M. le pasteur E.-H. Vollet, qu’on ne consulte jamais qu’avec tant de profit sur ces questions d’histoire religieuse, a fait remarquer à l’auteur, qui est heureux de remercier ici son savant correspondant, que les renseignements contenus dans la _France ecclésiastique pour 1789_, sont inexacts en ce qui concerne l’antiquité du chapitre de Neuville, mais que, pour le reste, ils ont une réelle valeur. Dans _Le Cardinal de Bernis depuis son ministère_, M. Frédéric Masson a parlé, page 475, d’une des chanoinesses de Neuville, Julie du Puy-Montbrun, nièce du cardinal de Bernis. Or, le chapitre de Neuville dépendait du diocèse de Lyon dont le cardinal était chanoine.
Au chœur, ces dames portaient un manteau à traîne, bordé d’hermine tout autour.
Pour être admise comme chanoinesse titulaire ou comme chanoinesse d’honneur, il fallait prouver neuf générations de noms et d’armes du côté paternel, non compris la présentée, et trois générations du côté maternel. On exigeait, de plus, que la preuve fût faite d’une façon très régulière par devant les comtes de Lyon, commissaires-nés du chapitre de Neuville.
Celui-ci comptait quatre dignitaires qui devaient être âgées de plus de trente ans et qui recevaient, outre leur prébende, un préciput attaché à leur dignité.
La doyenne, élue par le chapitre, faisait, seule, des vœux; c’était, au moment de l’arrivée de Sophie de Grouchy, Mme Marie-Gabrielle de Beaurepaire.
La grande chantre, nommée alternativement par l’archevêque de Lyon et par l’abbesse de Saint-Pierre, était, en 1785, Marie-Gabrielle-Josèphe de Charbonnier-Crangeac.
La secrète, à la nomination alternative de la doyenne et de l’abbé d’Ambournay, s’appelait Marie-Louise-Charlotte de Chastenay-Lenty.
Enfin la grande aumônière, nommée par le roi, était une seconde dame de Charbonnier-Crangeac.
Il y avait, en outre, seize chanoinesses-comtesses prébendées, parmi lesquelles Mmes du Breuil, de Buffévant, de Varenne, de Chazeron.
Parmi les vingt-six chanoinesses non prébendées, on voyait les noms de Mmes de Damas, de Fontenoy, de Durfort, de Grouchy, de Fénelon, de Saxe de Lusace, de Monestay, de Forbin, de Lévis de Mirepoix, de la Clayette, etc.
Etaient reçues en expectative ou figuraient parmi les chanoinesses d’honneur, Mmes de Foudras, de Menthon, de Polignac, de la Rivière, de Chevigné et de Saint-Phalle.
Toutes ces dames n’étaient pas ensemble à Neuville; et le chapitre, composé en tout de cinquante-six personnes, n’était guère en réalité que de quarante chanoinesses ou postulantes.
Le marquis de Grouchy avait dû adresser à Mme de Beaurepaire la demande d’admission et les titres originaux de noblesse et de filiation, sans compter 400 livres pour les frais de la première preuve, 800 livres par an pour les dépenses de la demoiselle et 900 livres pour sa table, jusqu’à ce qu’elle entrât en ménage, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle eût sa maison particulière où, alors, elle vivrait à son compte. C’est à ce moment que la chanoinesse devenait prébendée; on arrivait à cette dignité par rang d’ancienneté, mais il fallait, auparavant, faire encore de nouveaux frais, 2 000 livres environ, pour la réception et les preuves[40].
[40] Avant l’époque où le Roi, par la réunion de l’abbaye de Tournus (1781), rendit les frais beaucoup moins onéreux pour les familles, il en coûtait de 30 à 40.000 livres de plus: il fallait, en effet, acquérir une adoption ou un emplacement dans le chapitre. Les adoptions coûtaient de 20 à 30.000 livres et si l’on était obligé de faire bâtir sur un emplacement, la dépense pouvait aller à 40.000 livres.
Au mois de septembre 1784, Sophie accompagnée de sa gouvernante, Mme Beauvais, arriva à Neuville. Elle était attendue par Mme de Buffévant qui allait être, pour elle, pendant tout son séjour au chapitre, comme une seconde mère.
Mme Victorine de Chastenay, dans ses _Mémoires_[41], a raconté comment elle fut reçue au chapitre noble d’Epinal; sauf quelques détails insignifiants, la cérémonie d’introduction de Sophie de Grouchy fut la même: «Elle tenait, à la fois, de la chevalerie et de l’institution monastique. Les preuves de noblesse étaient discutées et admises par les généalogistes du chapitre; elles étaient jurées et publiées à la cérémonie par trois chevaliers dont les noms avaient été prouvés dans les admissions de leurs parentes. La nouvelle reçue leur présentait, en reconnaissance, un nœud d’épée. Je me souviens qu’à l’heure de vêpres, tout le chapitre (ces dames étaient vingt en tout) se rendit à la maison de ma tante pour m’y prendre; j’avais une robe noire. L’un des chevaliers me donna la main; la musique de la garnison précédait. Quand nous fûmes dans le chœur de l’église, on me fit mettre à genoux; l’abbesse me dit: «Que me demandez-vous, ma fille?--Le pain et le vin de saint Goëry (patron du chapitre), pour servir Dieu et la sainte Vierge.» On me fit manger d’un biscuit, mouiller mes lèvres dans une coupe; on me passa le grand cordon avec la croix au bout, le long manteau bordé d’hermine, l’aumusse, le voile noir. Tout me fut remis en un instant. On chanta le _Te Deum_, puis le cortège revint dans le même ordre et un bal s’ouvrit chez ma tante.»
[41] _Correspondant_ du 25 février 1896, p. 674. Louise-Marie-Victoire de Chastenay, née en 1771, au château d’Essarois, près de Châtillon-sur-Seine.
C’était là une des distractions ordinaires de ces couvents mondains[42]. «On danse au chapitre d’Ottmarsheim, en Alsace. Au chapitre d’Alix, près de Lyon, les chanoinesses vont au chœur en paniers, habillées comme dans le monde, sauf que leur robe est de soie noire et que leur manteau est doublé d’hermine. Près de Sarrelouis, les chanoinesses de Loutre dînent avec des officiers et ne sont rien moins que prudes... Les vingt-cinq chapitres nobles de femmes sont autant de salons permanents et de rendez-vous incessants de belle compagnie qu’une mince barrière ecclésiastique sépare à peine du grand monde où ils se sont recrutés.»
[42] Taine. _L’ancien Régime._
Sophie prit sa large part des fêtes qu’on donnait à Neuville et, après six semaines de bals ininterrompus, au mois de juin 1785, elle tomba sérieusement malade. On craignit pour sa vue, d’autant plus qu’à la folie du plaisir, elle joignait une furie de travail qui s’accommode peu, d’ordinaire, avec les distractions excessives. «La chanoinesse, écrivait Mme Dupaty au Président[43], exerce toujours tous ses talents, en dépit du mal aux yeux. Elle traduit, seule, du Tasse et le sublime Young. Ses yeux font son tourment. On n’y voit d’autre remède que le repos et comment obtenir l’oisiveté des âmes ardentes et actives comme ma nièce.» Et une autre fois[44]: «On a des nouvelles de Sophie qui me peinent. Ses yeux gonflent tous les soirs d’une manière à faire craindre que ce ne soient des symptômes de goutte sereine. Il est affreux de n’acquérir presque jamais à ce degré qu’aux dépens du physique. Elle s’est forcée, cette jeune personne, et on se ressent tôt ou tard de ces excès de travail.»
[43] 4 août 1785. Archives du Paty de Clam.
[44] 8 juin 1785. Archives du Paty de Clam.
En dehors de la littérature, Sophie s’adonnait à la philosophie et elle lisait, avec délices, les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques. La règle de Neuville, on le voit, n’était guère sévère, et les chanoinesses pouvaient, sans crainte des observations, demander les objets les plus coquets ou les livres les moins pieux. Sophie réclamait à sa tante Dupaty[45], mais en recommandant bien qu’on n’en parlât pas à Mme de Grouchy, des velours noirs, des boucles, des gants en tricot blanc fourré et «une paire d’anneaux d’oreilles, en perles, comme ceux que nous a proposés, un jour, un garçon de la boutique de la Perle, rue du Petit-Lion. Ces anneaux ne sont que des perles enfilées dans un fil d’or ou à peu près. Ils coûtent 6 livres.»
[45] 3 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.
De son côté, Charlotte, qui, en 1787, avait pris à Neuville la place de Sophie, demandait qu’on profitât d’un voyage du vicomte de Fénelon, père des chanoinesses, pour lui envoyer des bottines en peau verte, comme il était à la mode d’en porter[46]. «Ne pourriez-vous pas, chère petite tante, joindre à votre envoi un volume d’œuvres de M. de Chabanon dont j’ai vu l’analyse dans un des derniers _Mercures_. Je désire bien cette nouveauté qui doit être agréable comme l’esprit de l’auteur. Il me semble qu’il est connu du petit oncle.»
[46] 1er avril 1788. Archives du Paty de Clam.
On est confondu de la nature des études et des réflexions de ces jeunes filles[47]: «Je lis Condillac, écrivait une autre fois Charlotte à son oncle le Président. Il a une raison bien lumineuse et cette sage pénétration du cœur des hommes qui fait trouver toutes les causes des événements et ne laisse au hasard, au merveilleux et à la fausse gloire que l’intrinsèque, c’est-à-dire bien peu. Il cherche tout dans la vertu, la providence et l’enchaînement des circonstances, causes bien plus sûres et par lesquelles on juge du prix de chaque chose.»
[47] 9 octobre 1787. Archives du Paty de Clam.
Au mois de mars 1785, le président Dupaty était parti pour l’Italie, d’où il devait rapporter ces _Lettres_ qui ont obtenu un si grand succès au moment de leur apparition et qui, aujourd’hui, sont trop oubliées.
A son retour, au mois d’août, il passa par Lyon et fit un léger détour pour aller embrasser sa charmante nièce. «Elle espère que tu te reposeras un peu chez elle, lui écrivait la présidente[48]. Elle a bien des choses à verser dans ton cœur. La solitude où elle me sait fait qu’elle s’est un peu épanchée dans le mien.» Et le 25 août[49]: «Je ne veux pas troubler ton joli comité avec ma nièce. Dis-lui bien tous nos cœurs et nos pensées pour elle et embrasse-la à la manière de l’amitié.»
[48] 10 août 1785. Archives du Paty de Clam.
[49] Archives du Paty de Clam.
Sophie, de son côté, écrivait à sa tante[50]: «J’espère le petit oncle dans le courant de ce mois. Je voudrais bien qu’il me donnât deux ou trois jours; une solitaire exilée en mérite bien autant que quelques rares édifices ou quelques chefs-d’œuvre de peinture.»
[50] Archives du Paty de Clam. 10 août 1785.
La réunion de l’oncle et de la nièce fut touchante. Dupaty trouvait, dans cette rencontre, un avant-goût des douceurs familiales dont il était privé depuis près de six mois. Il s’abandonna aux sentiments les plus doux, admira les progrès de Sophie et conçut, dès lors, pour elle une affection qui devait subsister jusqu’à sa mort et se traduire même dans ses dernières volontés.
Le 26 août 1785, il était à Neuville, d’où il écrivait à la Présidente[51]:
[51] Archives du Paty de Clam.
«Voilà encore un pas vers toi, ma chère amie. J’espère qu’avant peu je n’en ferai plus. Il ne faut pas moins que cette espérance pour me faire continuer ma route. Car, comme je suis bien ici! Quelle aimable retraite! Quelles charmantes conversations pleines de toi, de ta sœur, de nos enfants, de tout ce que nous aimons l’un et l’autre, de tout ce que nous aimons en même temps! Mon cœur commence à s’ouvrir et à renaître. Il semble qu’en entrant dans l’Italie, il s’était fermé, du moins pour ses plaisirs, pour ses doux plaisirs, car il est resté toujours ouvert pour ses peines, pour les peines de l’absence qui vont finir. J’ai trouvé ta nièce plus intéressante que jamais. Il n’y a rien à ajouter à sa raison que, peut-être, d’en retrancher quelque chose; car, elle s’occupe trop. C’est toujours la solitude, la retraite, les livres, toutes les connaissances et, à travers tout cela, Villette, les siens, les nôtres; enfin, son cœur et nos cœurs. Je t’en parlerai plus en détail, quand je serai à côté de toi. A présent, j’aime mieux que nous parlions de toi, ce ne sera pas pour longtemps encore. J’attends demain mon compagnon de voyage qui me conduira à Dijon où je le déposerai... Je compte arriver à Paris mercredi prochain, au plus tard jeudi. Compte sur tes doigts, tandis que je compterai dans mon cœur. Comme il bat! Il me semble que tu es déjà là avec nos chers enfants. Je ne peux concevoir que je ne reçoive pas de tes nouvelles. Il me semble que j’ai passé tout ce mois dans l’autre monde. Ouvre donc bien tes bras au pauvre revenant... Mon ange, je suis bien ici; je mange, je dors, je démaigris, je me repose, j’aime et l’on m’aime et, peut-être même, je plais un peu. Du moins, ces dames veulent bien me le faire croire. Ta nièce est aimée, considérée, honorée; elle est unique ici, tu m’entends. Adieu, mon ange. Il n’y aura plus de moi pour toi que moi-même. Je ne t’écrirai plus.
«J’ai revu avec plaisir Mme Beauvais[52]; elle est toujours la même pour ta nièce. C’est un trésor. C’est un grand repos pour le cœur maternel.»
[52] Gouvernante de Sophie; femme de confiance de la famille de Grouchy, passée, depuis, au service de la marquise de Condorcet.
De son côté, Sophie nous a gardé le témoignage des sentiments que cette visite du président avait laissés dans son cœur. Deux jours après le départ de son oncle, elle lui écrivait avec cette facilité et cette grâce qui la rapprochaient, disait Dupaty, de Mme de Sévigné[53]:
[53] Neuville, 4 septembre 1785. Archives du Paty de Clam.
«Voici, cher petit oncle, un paquet que vous deviez recevoir ici, qui venait vous y chercher et qui vous y trouve, car j’y suis encore. Je ne vous parlerai point de l’impression que m’ont fait votre passage ici, vos conversations, votre confiance, votre intérêt, votre départ. J’espère que vous en trouverez aisément l’idée dans votre cœur et je sens que j’aurais peine à vous la rendre. Vous m’avez rendu l’absence plus douloureuse que jamais. Je ne peux me reposer que dans l’idée que vous parlez de moi, que vous reportez au milieu de ma famille un cœur tout plein d’elle et de besoin d’elle, un cœur que l’usage enivrant de la liberté n’a point éloigné, n’a point distrait des jouissances qui l’ont précédée. Charlotte me mande votre arrivée. Si ce tableau de joie universelle ne me portait au jour de mon retour, il serrerait mon âme au lieu de l’épanouir. J’ai, au moins, acquis une grande jouissance; c’est de pouvoir parler avec Mme de Buffévant, la seule ici à qui mon cœur parle, d’un des objets qui l’attachent. Je ne dirai pas qu’elle vous connaît, mais elle a assez retenu de vous pour se plaire comme moi à en parler. Concevez-vous comment ces conversations si pleines et si intéressantes se sont passées, cher petit oncle? Pour moi, j’y touche encore et j’y toucherai longtemps, car jamais je n’ai goûté d’un mélange aussi délicieux d’âme, d’esprit, de goût, de philosophie et de littérature. J’aime encore davantage Montesquieu depuis que je vous l’ai entendu lire, sans doute parce que vous le lisez comme il se lisait lui-même...
«Quel plaisir j’aurai à parcourir l’Italie avec des yeux comme les vôtres, c’est-à-dire les yeux de l’âme et du goût! Charlotte me mande que vous n’avez pas été fatigué de votre route; nous nous flattons d’y avoir contribué en vous faisant assez aimer la station de Neuville pour y prendre quelque repos et quelque plaisir. Je vous laisse à penser si c’est une ou plusieurs qui se flattent ainsi. Adieu, cher petit oncle. Embrassez pour moi tout ce que vous aimez qui est aussi tout ce que j’aime. Je vois d’ici tous les petits génies plus radieux que jamais. Je vois... Ah! je vois trop et pas assez. Faites-moi voir, au moins, que vous aimez toujours Sophie et que l’absence ne lui enlèvera rien de l’intérêt et de la confiance à laquelle vous l’avez si promptement et si heureusement habituée.»
Malgré ses travaux, ses lectures, ses distractions mêmes, Sophie ne pouvait vaincre la sérieuse mélancolie qui s’était emparée de son esprit. «Songez, disait-elle[54], à cette affreuse solitude d’une absence qui s’étend sur tous les objets que l’on chérit. Songez combien, après les lettres, il me reste de sensibilité, de désirs, de besoins à satisfaire. Songez à ce cabinet solitaire où vous pouvez dire avoir vu dans quelques papiers et quelques livres les seuls objets qui occupent et charment, ici, ma vie.»
[54] Même lettre.
Mais, n’y avait-il que la solitude ou n’étaient-ce pas aussi la fatigue des plaisirs mondains, l’austérité des réflexions, l’inactivité du corps et l’effet des lectures philosophiques qui, à défaut des cruelles expériences de la vie, avaient hâté l’éclosion de cette crise morale qui prend la jeune fille dans toute sa grâce un peu légère pour en faire une femme sérieuse, charmante toujours, mais déjà désillusionnée et comme envahie par la connaissance prématurée de la vie et de ses angoisses.
Ses grands yeux, hier insouciants, aujourd’hui interrogateurs et curieux, révélaient le changement qui s’était produit dans cette âme d’élite, et sa physionomie, du jour au lendemain, devint si différente qu’à son retour à Villette ce fut à peine si Mme de Grouchy put reconnaître sa fille chérie.
Dans cette disposition d’esprit, la moindre cause amène des tristesses incompréhensibles ou des rêveries interminables; la lourdeur des jours d’orage ou la neige qui couvre la terre, les plaintes du vent dans les arbres de la forêt et surtout les jours sombres et courts de l’hiver, tout devient sujet de mélancolie et source de larmes.
Sophie le disait avec éloquence[55]:
[55] 3 décembre 1785, De Neuville, à la présidente Dupaty. Archives du Paty de Clam.
«Je trouve bien heureux les gens sur lesquels l’hiver ne fait aucune impression. Quant à moi, ce jour sombre, ce froid qui resserre tous les corps, ce deuil de la nature me jettent dans une mélancolie et un absorbement affreux. Il ne fait qu’augmenter au milieu des plaisirs qui occupent ici le grand nombre. Je ne me plains pas de ne pas m’y plaire, mais de n’y trouver rien de ce qui me plaît. Rien ne remplit ce vide affreux où se perd le sentiment de toute jouissance. Si le cœur pouvait changer aisément d’objet, Mme de Buffévant me le ferait éprouver. Elle commence à m’aimer comme j’aime ceux que je regrette, ou plutôt, comme ils m’aiment, car, comme eux, elle me voit au delà de ce que je suis.» Et elle termine par ce mot qui fait réfléchir quand on songe à la conduite que Mme Suard devait tenir un jour envers Condorcet: «N’est-il pas bien téméraire d’espérer que vous ne m’oubliez pas auprès de vos amis, chère tante? Je n’oublie point les bontés de Mme Suard. Sentir ce qui est aimable est mon seul titre auprès d’elle. Il sera tout-puissant si vous le faites valoir.»
Pendant que Sophie était à Neuville, des amis avaient songé à la marier avec un capitaine aux gardes, veuf depuis dix-huit ans, très riche, âgé de cinquante ans, «mais frais, ingambe, figure honnête, belles dents[56]». M. de Claye, qui avait 30.000 livres de rentes en bonnes terres, sans compter sa place et un logement aux Tuileries, promettait d’avantager sa femme de presque toute cette fortune s’il n’avait point d’enfants; dans le cas contraire, il lui assurait un douaire de 6.000 livres. En retour, il n’exigeait que 80.000 livres de dot. Ce projet d’union plaisait au marquis de Grouchy qui permit à sa femme de disposer, en faveur de Sophie, d’une partie de sa propre fortune.
[56] 4 mars 1785. La présidente à son mari. Archives du Paty de Clam.
Mais le président et sa femme et aussi Mme de Grouchy s’inquiétaient de la grande différence des âges. Mme Dupaty faisait remarquer à son mari l’extérieur froid et triste du futur. «Que sont la fortune et l’aisance, disait-elle[57], sans le contentement du cœur et la confiance mutuelle?» Et de son côté, le Président écrivait[58]: «Il est bien difficile que Sophie puisse trouver non pas le bonheur, mais même un état neutre dans une union pareille, avec son goût pour l’étude, son aversion pour les gênes du monde, sa manière de penser si solide à plusieurs égards et surtout la fermeté et l’indépendance absolues de son caractère.»
[57] 10 mars 1785. Archives du Paty de Clam.
[58] 17 mars 1785. Archives du Paty de Clam.
Quant à Mme de Grouchy, pour gagner du temps, elle exigea d’abord que Sophie fût reçue chanoinesse, ce qui demandait encore cinq mois. «Il est absolument essentiel, disait-elle[59], que Sophie ne quitte pas Neuville sans son état. Si elle partait avant que son stage soit fini, elle perdrait l’avantage d’y rentrer, si cette affaire-ci ne réussissait pas, et ma fille se trouverait ainsi sans état. Il faut aussi que rien ne se termine avant que les prétendus aient fait connaissance l’un de l’autre.»
[59] 28 mars et 5 avril 1785. Archives du Paty de Clam.
On n’avait pas cru pouvoir cacher à Sophie le projet qui la regardait si directement, mais sa mère, son oncle et sa tante avaient présenté, en même temps, toutes les sages réflexions si naturelles en pareil cas. Elle ne refusa pas de suite, mais, après avoir demandé à réfléchir afin de bien voir le «fort et le faible de cette affaire», elle se rendit aux raisons de sa famille et abandonna d’autant plus volontiers ce projet que le prétendu, qui cherchait la fortune, ne montrait de son côté aucune impatience d’aboutir.
Emmanuel, en revanche, avait épousé Mlle de Pontécoulant, au mois de mai 1785. La cérémonie avait eu lieu à Villette; mais Sophie, alors à Neuville, et Charlotte, qui était malade, n’y avaient pas assisté.
Comme une des conditions du mariage était que le jeune officier, toutes les fois qu’il ne serait pas au service, vivrait à Pontécoulant, Sophie, dans ses lettres, déplorait cet éloignement. Le 10 août 1785, elle écrivait à Mme Dupaty[60]:
[60] Archives du Paty de Clam.
«Pour un moment de solitude (c’est-à-dire, je pense, pour un moment, ma chère tante, où vous n’aurez rien de mieux à faire que de me lire): l’on a beau dire, l’idée du bonheur de ceux qu’on aime ne tient lieu qu’à demi de leur présence. Je ne vois rien qui puisse remplacer la vie et la sérénité que son établissement au milieu de nous aurait répandus dans l’existence générale. On jouit faiblement de ce qu’on a, on est vivement frappé et occupé de ce qui manque et, en général, on est difficile à rendre heureux.»
Le jeune ménage avait quitté Villette dès le lendemain de la cérémonie; mais Emmanuel avait promis de revenir passer quelques semaines auprès de ses parents. Cette visite, annoncée pour le mois de septembre, avait entraîné quelques embellissements, quelques réparations dans la demeure familiale. Le 4 juillet, Mme Dupaty qui se trouvait à cette date chez sa sœur, écrivait au Président[61]:
[61] Archives du Paty de Clam.
«Je ne suis pas contente de la santé de M. de Grouchy. Il s’affaiblit et souffre. On n’atteint pas impunément soixante-dix ans en menant la vie qu’il mène, car il est le premier piqueur de sa maison. Il nous a fait des promenades délicieuses pour la marche et dans le bosquet gauche tu trouveras de quoi égarer complètement ta rêverie. En m’y promenant avec lui, je lui dis que sa jeune belle-fille serait bien flattée des jouissances qu’il lui avait préparées. Il me répondit que ce n était pas pour elle, mais pour nous qui aimions Villette. Je répondis tout ce qu’on peut répondre à cela.»
Le Président, à son retour d’Italie, s’était rencontré à Villette avec le futur maréchal et sa jeune femme; avec eux, le 3 décembre 1785, il avait quitté «l’aimable vallon». Il racontait ainsi à sa femme ce petit voyage[62]:
[62] 4 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.--On verra plus loin que Sophie ne partageait pas l’enthousiasme du Président pour sa belle-sœur.
«Nous sommes arrivés hier à deux heures et demie. J’ai dîné chez M. de l’Etang. Le ménage a dîné à _la casa_. J’ai été enchanté de lui pendant la route et dans la petite heure que nous avons passée, tous trois, à Saint-Germain, en attendant le déballage. Je conterai cela au cœur maternel. Il y a bien du bon sous les ailes de ce joli zéphir. Il faut que jeunesse s’use et se passe et que l’expérience, le grand maître de tous les hommes, achève ou plutôt commence notre éducation civile. On a découvert ses défauts, on en gémit, on veut les corriger. Quoi de mieux que de les corriger? J’ai dit, je crois, ce qu’il fallait dire et la petite couleuvre m’a non seulement embrassé, elle m’a baisé la main. Lui, a dit: «Mon oncle aime réellement notre bonheur. Aimons-le donc bien.» La petite couleuvre a été mieux que vous ne l’avez vue tous. Sa timidité qui est extrême, soyez-en sûrs, a laissé percer plusieurs rayons de son âme et de son esprit qui m’ont charmé.»
Cependant, les mois d’exil avançaient et l’on songeait à rappeler de Neuville la triste Sophie[63]; «Ma fille aînée, écrivait Mme de Grouchy au Président, me coûte 9.000 livres depuis vingt mois; non pas du fond de son état, mais des accessoires, y compris son trousseau. Il faut que la seconde en coûte autant à peu près dans le même espace. Je ne suis pas en état d’en faire le quart. On promet du secours. Je veux avoir la foi malgré des promesses qui n’ont pas eu un denier d’effet pour l’aînée.
[63] 10 ou 11 avril 1786. Archives du Paty de Clam.
«Quelle angoisse pour la cadette de manquer ce décorum, cette apparence d’état et d’existence! Quelle tête assez mûre à cet âge pour ne pas croire quelque bien dans une sphère nouvelle! Et aussi de quel droit lui ferions-nous manquer l’avantage très éloigné, mais certain, d’une prébende dans un âge où l’aisance est nécessaire. Et, en vérité, la situation de mes filles est telle et elle peut devenir si fâcheuse, si le meilleur ordre de choses possible n’arrive pas, que cette vue n’est rien moins qu’à négliger.»
Enfin, le 18 avril, la date du retour de Sophie est fixée[64]: «M. de Grouchy en parle tous les jours. Il voulait qu’elle ne fût que trois jours à Paris. Je lui ai fait entendre qu’il lui en fallait plus afin qu’elle pût aller à Versailles. On voit qu’il la désire. Il est vrai qu’il y a peu de pères comme lui. Si elle ménage bien l’impression du retour,--et je n’en doute pas,--elle en verra les fruits. Je ne suis point fâchée de jouir d’abord de ma fille seule. Il y a assez longtemps que j’en suis privée.»
[64] 18 avril 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du Paty de Clam.
Voici donc Sophie de Grouchy revenue à Villette. Mais que de changements dans ces vingt mois! En partant pour Neuville, elle avait la foi; elle n’avait lu que des livres de piété, Télémaque et Marc-Aurèle. A son retour, elle ne croyait plus; Voltaire et Jean-Jacques étaient devenus ses auteurs préférés. Elle se plaignait du grand nombre des damnés et de la faible quantité des élus, ce qui était inconciliable, disait-elle, avec l’existence d’un Dieu plein de bonté! Cependant, durant six mois, elle supplia ce Dieu de lui rendre la foi; mais ce fut en vain[65].
[65] Détail donné par Mme O’Connor dans sa notice sur sa mère (Bibliothèque de l’Institut).
Mme de Grouchy, qui était très pieuse, brûla les livres rapportés de Neuville; c’était inutile, car Sophie en connaissait à fond le contenu. Du reste, avec le temps, les rôles changeront: celle qui avait déjà pris une si grande influence sur un des magistrats les plus éclairés de son temps, celle qui devancera Condorcet lui-même par les audaces de son esprit, saura convertir sa mère à ses idées et dicter sa conduite à ses derniers moments!
Quelques mois seulement devaient s’écouler entre le retour de Sophie et son mariage. Cette période fut remplie par les œuvres de charité et par les soins donnés à l’éducation de Charles Dupaty, fils aîné du Président.
Elle retourna chez les pauvres qu’elle avait l’habitude de visiter avant son départ, leur apportant, avec les secours matériels, les consolations morales plus précieuses encore.
Un jour, comme un des gardes du château s’était empoisonné en mangeant des champignons, elle se rendit chez lui en grande hâte et ne quitta la maison qu’après cinq heures de soins intelligents qui sauvèrent le pauvre garçon[66].
[66] 12 octobre 1786. La Présidente à son mari. Archives du Paty de Clam.
C’est ainsi que la charité survécut, jusqu’à son dernier jour, aux sentiments pieux à jamais disparus.
En dehors des instants qu’elle donnait à ces généreuses occupations, presque tous ses moments étaient pris par les leçons de Charles Dupaty; Sophie recommençait avec lui ce qu’elle avait fait pour ses deux frères, tant l’instruction était devenue chez elle comme une véritable vocation.
Il faut l’entendre raisonner sur ces matières de pédagogie; elle saura dissimuler la mauvaise humeur paternelle, «l’enfant ayant plus besoin d’être encouragé que grondé[67]».
[67] La Présidente à son mari, s. d. Archives du Paty de Clam.
«Je vous ai promis, écrivait-elle au Président[68], de m’occuper de Charles, cher petit oncle, et du soin touchant de préparer son âme à l’activité constante qui peut, seule, lui faire tirer parti de sa position, de son âge, de ses talents et de votre exemple. Je me suis acquittée de mes promesses avec ce doux plaisir qu’on trouve à servir un être qu’on aime et des sentiments qu’on partage. Je suis très contente de Charles. Le voilà, je crois, disposé à prendre le genre de vie le plus propre à vous assurer un fils digne de vous et à lui la gloire de soutenir le nom que vous lui donnez... Il s’habituera à la règle si nécessaire dans l’âge où le développement de tous les besoins jette bien de l’incertitude dans la volonté; il ploiera son caractère à une nécessité et se liera insensiblement au besoin de la vie de la pensée, si utile à tous les âges et à toutes les positions. Voilà ce que je lui ai fait sentir et ce qu’il a saisi avec l’avidité d’une âme qui sent sa voie... La sensibilité, quand on lui parle de vous, annonce un sentiment profond de vénération et d’attachement. Je crois que vous enflammerez aisément son âme en lui montrant ce que vous espérez, en lui parlant du bonheur d’avoir un fils qui puisse flatter votre tendresse et mériter un jour que, confondant les noms, les vertus et le mérite dans une douce erreur, on flotte et on hésite... (puis, elle conseillait que, pour favoriser son goût de la lecture, on lui donnât souvent les moyens de se former une petite bibliothèque). C’est la première propriété que doit chérir et désirer un jeune homme dont l’âme se développe... Quel charme j’éprouverais, cher petit oncle, si, dans ces moments pénibles, je pouvais servir réellement votre tendresse et contribuer à former une âme digne de la vôtre, c’est-à-dire une âme qui lui ressemblât.»
[68] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.
Dupaty traversait, en effet, une de ces époques cruelles dont son existence de magistrat fut semée et Sophie l’aidait, par ses encouragements, dans ces terribles heures. Beaumarchais, qui l’aimait, le lui disait[69]: «J’irai vous voir après-demain matin et nous arrangerons ensemble un dîner d’amitié. Le comte de Lauraguais mérite d’en être; malgré les écarts de son imagination, il a un vrai génie et un excellent cœur. Il vous estime, il vous aime. _Il admire aussi la belle chanoinesse que le ciel vous a envoyée pour vous inspirer dans vos ouvrages et vous soutenir dans les persécutions._ Adieu, mon ami; l’apprenti de Molière embrasse l’égal de Démosthène.»
[69] Beaumarchais à Dupaty, Paris, 29 novembre (1786). Archives du Paty de Clam.
Avec Sophie, la joie et la gaieté étaient rentrées à Villette. Les enfants du Président ne voulaient pas quitter leur grande cousine: «Papa s’occupe tous les jours de leurs plaisirs ici, écrivait-elle[70], et du moment où l’aimable petite tante pourra respirer l’air embaumé de ses bosquets. Il en a fait de charmants. Dans les uns, il vous offrira le parfum des fleurs; dans ceux-ci, un ombrage épais; dans d’autres, mille jeunes arbustes dont la végétation rapide nous rappelle, sans cesse, ce que fait, tous les jours, près de vous, la nature pour le plaisir de vos yeux et le charme de votre cœur.»
[70] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.
Cette vie tranquille n’était traversée que par les visites des amis ou des parents; dans la même lettre, Sophie racontait à son oncle le passage de son frère Emmanuel à Meulan: «Nous avons été les attendre. Voici le détail de notre entrevue avec les âmes du Nord qui occupaient le fond de la voiture; mine froncée de la part de la dame; le père de descendre de la voiture dans la cuisine de l’auberge et d’accorder quelques paroles à miss Charlotte. Quant à Sophie, elle s’en est passée et a été, pendant les cinq minutes de la rencontre, sous le nuage qui, comme vous le pensez, n’a pas distillé de rosée, mais a, du moins, été moins ténébreux que le premier aspect ne l’avait fait imaginer. Nous ne les avons pas retardés d’une minute. Mon frère, que j’ai à peine embrassé, a donné un regard de sentiment et de regret à ces premiers lieux où il a vécu, à ces premiers êtres qui l’ont aimé et qui l’aimeront peut-être plus que tous ceux qu’il rencontrera dans sa vie. Le fouet a claqué. Sophie a regardé Charlotte et, sérieusement, nous avons regagné le vallon et, pour y entrer sereins, nous avons parlé de l’heureux jour où cette chère petite tante qui nous a tant inquiétés y reviendra elle-même. Ce ne sera pas pour le coup des âmes du Nord que nous irons attendre.»
Un jour, cependant, le 22 août 1786, il y eut, à Villette, une terrible alarme. Un chien qui s’était échappé du château de Rueil[71], situé dans les environs, vint se réfugier dans les communs du château. Il mordit Charles Dupaty, malgré les efforts courageux de Sophie qui s’était exposée bravement en voulant éloigner l’animal que l’on croyait enragé. On renvoya, de suite, l’enfant à Paris, non sans conseiller au Président un traitement qui fait sourire aujourd’hui[72], c’est-à-dire d’envoyer l’enfant à la mer, «précaution efficace dans les trois fois vingt-quatre heures et à laquelle on fera succéder la médication par le mercure».
[71] C’était la propriété de M. Chopin de Seraincourt. C’est là que Cabanis mourut le 6 mai 1808.
[72] 22 août 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du Paty de Clam.
Cet accident, qui n’entraîna, d’ailleurs, aucune suite fâcheuse, eut un grand retentissement, car Beaumarchais, de Saint-Lubin, le 1er septembre, écrivait au Président[73]: «J’ai reçu, mon ami, avec un serrement de cœur horrible, l’affreuse nouvelle du malheur de votre fils. De consolations, je n’en ai point à vous donner là-dessus. Heureux encore si vous pouvez pleurer! Je prie le chevalier Dudon de m’envoyer des détails sur son état. Il m’a mandé qu’on espérait que le chien n’était qu’en colère. S’est-on emparé de l’animal? C’est là, je l’avoue, une bien triste façon d’intéresser la nation et de réchauffer son ardeur pour votre vengeance. Mais si l’art de M. Sabatier vous rend votre cher enfant, je crois connaître assez les Français pour vous assurer que vous leur êtes devenu doublement précieux par ce double malheur et qu’on n’apprendrait pas, sans un cri général d’indignation, qu’on vous eût refusé au conseil la fière justice qui vous est due. Je vous porte dans mon cœur et vous prie de me mettre aux pieds de la mère désolée de votre fils.»
[73] Archives du Paty de Clam.
Le courage dont Sophie avait fait preuve ce jour-là avait eu pour témoin le marquis de Condorcet qui, depuis quelques semaines, était souvent l’hôte de M. et Mme de Grouchy. Après avoir admiré la beauté, les manières distinguées, l’esprit brillant et cultivé de Sophie, il n’avait pas tardé à découvrir en elle un caractère élevé, un cœur droit et une âme forte. La première rencontre avait eu lieu, à Paris, rue de Gaillon, dans le salon où Dupaty aimait à réunir les littérateurs, les philosophes et les savants. Là, M. et Mme de Grouchy avaient invité Condorcet à venir les voir à Villette aussi souvent qu’il voudrait.
Condorcet définissait le monde «une dissipation sans plaisir, une vanité sans motif, une oisiveté sans repos». S’il fréquentait chez Dupaty et chez les Grouchy, c’est parce qu’il savait bien que chez eux, il ne perdrait pas son temps[74].
[74] Mme O’Connor, dans sa Notice sur sa mère, dit que Dupaty invita Sophie à venir passer un automne chez lui à la campagne et que c’est là que Condorcet fit sa connaissance. Il y a là une légère erreur. Jamais Dupaty n’eut de campagne à lui aux environs de Paris. Particulièrement pendant l’été et l’automne de 1786, il resta à Paris, rue de Gaillon, ne faisant que de rares apparitions soit à Villette, soit à Vaux, chez ses beaux-frères.--Jérôme Lalande est plus dans la vérité quand il prétend que c’est en voyant Sophie prodiguer les soins les plus touchants au jeune fils de Dupaty, mordu par un chien enragé, que Condorcet s’éprit d’elle.
La famille de Condorcet était originaire du Dauphiné; ses armes étaient: _d’azur, au dragon volant d’or, armé et lampassé de sable à la bordure du même_.
Son père était capitaine de cavalerie, et son oncle occupait le siège de Lisieux, après avoir été successivement évêque de Gap et d’Auxerre. Sa mère, une demoiselle de Gaudry, était d’une dévotion ardente.
De plus, Condorcet était allié au cardinal de Bernis et à Mgr d’Yse de Saléon, archevêque de Vienne.
Sous des apparences froides, timides et même embarrassées, Condorcet était avec ses amis d’une gaieté douce et spirituelle; malgré l’audace et la sévérité de ses doctrines, il était bon et affectueux. D’Alembert mourant le choisit parmi tous ses amis pour lui léguer la mission de pourvoir aux besoins de ses deux domestiques, et ce legs fut scrupuleusement exécuté par Condorcet lui-même, par Sophie et, plus tard, par le général et par Mme O’Connor.
«La bonté brillait dans ses yeux, dit Grimm, et il aurait eu plus de tort qu’un autre de n’être pas honnête homme, parce qu’il aurait trompé davantage par sa physionomie qui annonçait les qualités les plus paisibles et les plus douces.»
Il répandait autour de lui le parfum des vertus sérieuses, à ce point qu’on a pu dire de son intelligence[75], «en rapport avec sa personne, que c’était une liqueur fine, imbibée dans du coton».
[75] C’est Mme Roland qui le définissait ainsi.
Cependant, Condorcet était susceptible de haines vigoureuses, et cet homme, qui allait entrer dans une famille dont les attaches parlementaires étaient nombreuses, ne détestait rien plus que les parlements et particulièrement celui de Paris. «J’ai parcouru la liste des assassinats juridiques commis par le parlement de Paris,» écrivait-il à Target, en avril 1775; et il disait à Turgot, en octobre ou novembre 1774, lors du rappel de l’ancien parlement: «On dit qu’il va revenir sans conditions, c’est-à-dire avec son insolence, ses prétentions et ses préjugés. Quelque corrompu que soit le nouveau parlement[76], cependant, à ce qu’il me semble, ce qu’il y a de plus contraire au bien public, c’est de confier le droit de juger de la vie des citoyens à une troupe d’assassins. Or, ces assassins ont assassiné le chevalier de la Barre, l’huissier Moriceau, le prêtre Ringuet. Ils ont assassiné Lally pour avoir le plaisir d’humilier la noblesse militaire, et tous ces assassinats juridiques ont été commis en moins de vingt ans, et ils n’en ont pas eu un remords! Ils n’ont pas perdu un degré d’insolence!»
[76] Le Parlement Maupeou.
Dans cette haine, le marquis de Condorcet se rencontrait avec Sophie de Grouchy. N’avait-elle pas inspiré à Charles Dupaty, au cours de ses leçons, le mépris de la magistrature? Les Fréteau, qui ne partageaient pas ces sentiments, ne pouvaient s’y habituer; aussi, au moment où Dupaty remportait, dans l’affaire des Roués, un succès si retentissant, le conseiller Fréteau, son beau-frère et son ami, lui écrivait[77]: «Le bruit de ton triomphe n’a-t-il pas enflammé Charles? Ne l’a-t-il pas réconcilié avec nos devoirs et notre état? J’ai regretté qu’il ne t’ait pas suivi à Rouen et qu’il n’ait pas mêlé ses larmes à celles de tes admirateurs.»
[77] Archives Fréteau de Pény.
Il y avait donc bien des idées communes entre Condorcet et Sophie; bien des passions aussi, bien des générosités de cœur et des enthousiasmes d’esprit. Le philosophe s’en rendit compte plus vite que la jeune fille et vivement épris par ses grâces et ses qualités sérieuses, il chargea Dupaty de la demander pour lui en mariage à ses parents.
M. et Mme de Grouchy y consentirent avec bonheur.