Chapitre 1
WILKIE COLLINS
LA MER GLACIALE
ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR PAR CAMILLE DE CENDREY
PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1877 Droits de propriété et de traduction réservés
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Coulommiers.--Typ. ALBERT PONSOT et P. BRODARD.
LA MER GLACIALE
SCÈNE PREMIÈRE.
LA SALLE DE BAL.
Il y a de cela vingt ou trente ans. La scène se passe dans un port de mer, en Angleterre. Il fait nuit, et l’on est au bal.
Le maire de la ville et le conseil municipal donnent un grand bal pour célébrer le départ de deux navires, le Wanderer et le Sea-Mew, qui vont vers le pôle arctique chercher un passage au nord-ouest, et doivent prendre le large le lendemain, à la marée du matin.
Honneur au maire et au conseil municipal! C’est un magnifique bal. L’orchestre est au complet, le salon, spacieux, la vaste salle de rafraîchissements, agréablement éclairée par des lanternes chinoises, et délicieusement décorée d’arbustes et de fleurs. Tous les officiers de l’armée et de la marine qui sont présents ont mis leur uniforme pour la circonstance. Les toilettes des dames, sujet que les hommes ne savent pas apprécier, sont ravissantes; la beauté de la plupart de ces dames, sujet dont les hommes sont bons juges, frappe les yeux de quelque côté qu’on se tourne.
La danse qu’on exécute en ce moment est un quadrille. L’admiration générale se porte exclusivement sur deux des danseuses qui en font partie. L’une, aux cheveux noirs, est dans la primeur de sa beauté féminine: c’est la femme du premier lieutenant Crayford, du Wanderer. L’autre est une jeune fille pâle et délicate, vêtue d’une simple robe blanche, sans aucun ornement sur la tête, si ce n’est sa délicieuse chevelure brune: c’est Mlle Clara Burnham; elle est orpheline; elle est l’amie intime de Mme Crayford, et doit rester auprès d’elle pendant le voyage du lieutenant au pôle arctique. Elle danse en ce moment avec le lieutenant et a, pour vis-à-vis, Mme Crayford et le capitaine Helding, qui commande le Wanderer.
La conversation entre le capitaine Helding et Mme Crayford, dans les intervalles de la danse, roule sur Mlle Burnham. Le capitaine la considère avec un grand intérêt. Il admire sa beauté, mais il lui trouve l’air, pour une jeune fille, étrangement sérieux et abattu. Est-ce qu’elle est d’une santé délicate?
Mme Crayford secoue la tête, soupire mystérieusement, et répond:
«D’une santé très-délicate, capitaine.
--Elle est phthisique?
--Nullement.
--Ah! tant mieux. C’est une charmante personne. Elle m’intéresse au dernier point. Si j’avais seulement vingt ans de moins... mais comme je n’ai pas vingt ans de moins, je ferai mieux de ne pas finir ma pensée. Est-il indiscret, chère madame, de vous demander quelle est sa maladie?
--De la part d’un étranger, cela pourrait être indiscret; mais un vieil ami comme vous peut m’adresser toute sorte de questions. Je ne demande pas mieux que de vous dire de quel mal est atteinte Clara. C’est un mystère pour les docteurs eux-mêmes. Dans mon humble opinion, ce qu’elle souffre provient, en partie, de la manière dont elle a été élevée.
--Oui, oui; dans une mauvaise pension, je suppose.
--Très-mauvaise. Mais non pas dans le sens que vous donnez à ce mot, dans ce moment. Les premières années de Clara se sont écoulées dans une vieille maison isolée, au milieu des highlanders d’Écosse. Ce sont ces montagnards ignorants qui ont fait le mal dont je viens de parler. Ils ont rempli son esprit des superstitions qui passent encore pour autant de vérités dans les cantons sauvages du Nord, notamment la croyance dans ce qu’on appelle la seconde vue.
--Bon Dieu! s’écria le capitaine, vous ne voulez pas dire qu’elle partage cette croyance, à une époque aussi éclairée que la nôtre?»
Mme Crayford regarda son partner en souriant d’un air malin.
«A cette époque si éclairée, capitaine, nous croyons aux tables tournantes et aux messages envoyés de l’autre monde par des esprits qui ne peuvent écrire! Auprès de ces superstitions, la seconde vue a quelque chose au moins de poétique qui la recommande. Jugez, continua-t-elle sérieusement, l’effet d’un entourage comme celui dont je viens de parler, sur une jeune personne aussi délicate qu’une sensitive, sur une fille d’un caractère naturellement romanesque et qui mène une existence solitaire et inoccupée. Est-il surprenant qu’elle ait été atteinte de la superstition contagieuse qui régnait autour d’elle? Est-il absolument incompréhensible que son système nerveux ait souffert en conséquence, à une époque si critique de sa vie?
--Non, certainement, madame Crayford, non certainement, comme vous le dites. Seulement, ce qui m’étonne, moi, homme vulgaire, c’est de rencontrer dans un bal une jeune demoiselle qui croit à la seconde vue. Avoue-t-elle réellement qu’elle prévoit l’avenir? Faut-il que je croie qu’elle a positivement des extases durant lesquelles elle voit des gens qui se trouvent dans des pays éloignés, et prédit ce qui doit arriver? C’est ce qu’on appelle la seconde vue, n’est-ce pas?
--C’est là, en effet, la seconde vue, capitaine. Et c’est là réellement et positivement ce qu’elle fait.
--La jeune dame qui nous fait vis-à-vis?
--La jeune dame qui nous fait vis-à-vis.»
Le capitaine attendit un moment pour laisser au flot d’informations qui venaient de lui être données, le temps de se reposer complétement au fond de son esprit. Quand il crut cette opération accomplie, il procéda résolûment à de nouvelles découvertes.
«Puis-je vous demander, madame, si vous avez jamais vu cette jeune personne dans un de ses états d’extase, mais je dis vue... de vos propres yeux vue?
--Ma sœur et moi l’avons vue en état d’extase, il n’y a guère moins d’un mois, répondit Mme Crayford. Elle avait eu toute la matinée les nerfs agacés et irrités, et nous la conduisîmes au jardin pour lui faire respirer un air frais. Tout à coup, sans que nous pussions deviner pourquoi, nous la vîmes pâlir. Elle resta entre nous debout, insensible au toucher, insensible au bruit, immobile comme une pierre, et, en même temps, froide comme une morte. Cet état dura quelques minutes, après lesquelles ses mains commencèrent à se mouvoir lentement, comme si elle marchait dans l’obscurité. Des mots sortirent l’un après l’autre de sa bouche; sa voix était sourde et creuse, comme si elle parlait en dormant. Je ne puis vous dire si elle parlait du passé ou de l’avenir. Seulement, je compris qu’elle parlait des personnes qui se trouvaient à l’étranger et nous étaient parfaitement inconnues, à ma sœur et à moi. Après un court laps de temps, elle devint soudainement silencieuse. Ses couleurs reparurent un instant sur son visage, puis elle pâlit de nouveau. Ses yeux se fermèrent, ses jambes se dérobèrent sous elle, et elle tomba insensible dans nos bras.
--Elle tomba insensible dans vos bras! répéta le capitaine. C’est très-extraordinaire! Et dans cet état de santé, elle va dans des réunions, dans des bals! C’est plus extraordinaire encore!
--Vous vous méprenez complétement, dit Mme Crayford. Elle n’est ici ce soir que pour me faire plaisir, et elle ne danse que pour faire plaisir à mon mari. En général, elle évite toutes les réunions. Le docteur lui recommande de faire de l’exercice et de se distraire. Elle ne veut pas l’écouter. Excepté quelques rares occasions comme celle-ci, elle persiste à rester au logis.»
La figure du capitaine s’illumina en entendant cette allusion au docteur. Ce docteur devrait chercher quelque remède pratique, lui homme de science! Il devrait observer un sujet si obscur, sous un nouveau jour.
«Qu’en pense-t-il maintenant? dit le capitaine. N’y voit-il simplement qu’un cas d’observation? Comment l’explique-t-il?
--Il ne veut pas exprimer une opinion positive, répondit Mme Crayford. Il m’a dit que des cas semblables à celui de Clara ne sont pas absolument rares dans la pratique médicale. Nous savons, m’a-t-il dit, que certains désordres, dans le cerveau et dans le système nerveux, produisent des effets tout aussi extraordinaires qu’aucun de ceux que vous m’avez décrits. Mais là s’arrête notre science. Ni la mienne, ni celle d’aucun autre praticien, si habile qu’il soit, ne peut pénétrer dans le mystère que renferment des cas semblables. Ici, on se heurte devant une difficulté spéciale, parce que la Vie de Mlle Burnham, dans ses premières années, l’a prédisposée à attacher une importance superstitieuse à la maladie dont elle souffre, maladie que quelques docteurs appelleraient volontiers hystérique. Je vous donnerai quelques prescriptions pour la maintenir dans un état général de bonne santé, et je vous recommanderai d’essayer quelques changements dans son régime de vie, pourvu qu’au préalable vous allégiez son esprit de quelque chagrin secret qui peut-être pèse sur lui.»
Le capitaine sourit, comme s’il s’approuvait intérieurement lui-même. Le docteur était allé au-devant des propres idées du capitaine, en conseillant une solution pratique de la difficulté.
«Oui! oui! nous avons mis enfin le doigt sur la plaie. Un chagrin secret. Oui! oui! c’est assez clair maintenant. Un désappointement amoureux! Qu’en dites-vous, madame Crayford?
--Je ne sais que dire, capitaine; je n’y vois absolument goutte. La confiance de Clara, en moi, était illimitée sur toute autre matière, mais sur celle-ci, sur celle d’un chagrin supposé, cette confiance m’a totalement fait défaut jusqu’ici. Dans tout le reste, nous sommes comme deux sœurs. Quelquefois, je crains, en effet, qu’elle ne soit en proie à une peine secrète. Quelquefois, je me sens un peu blessée de son incompréhensible silence.»
Le capitaine Helding avait une solution pratique toute prête pour une semblable difficulté.
«L’encouragement est tout ce dont elle a besoin, madame. Croyez-moi: cela dépend entièrement de vous. Encouragez-la à se confier à vous, et elle s’y confiera.
--J’attends pour l’encourager qu’elle soit seule avec moi, après que vous serez tous partis pour les mers polaires. En attendant, voulez-vous garder ce que je vous ai dit pour vous seul? Voulez-vous aussi me pardonner, si je vous avoue que le tour qu’a pris notre conversation ne me tente pas de la continuer?»
Le capitaine comprit à demi-mot. Il changea immédiatement de sujet et parla de sa profession. Il commença par dire quelques mots des navires qui étaient commandés pour un service à l’étranger; mais voyant que cette matière n’intéressait pas Mme Grayford, il se rejeta sur les navires dont le retour était attendu. Cette tentative eut son effet, mais un effet que le capitaine n’avait pas eu en vue.
«Savez-vous, dit-il, que l’Atalante doit arriver d’un moment à l’autre des côtes occidentales d’Afrique? Avez-vous quelque connaissance parmi les officiers de ce navire?»
Il arriva par hasard qu’il adressa cette question à Mme Crayford au moment où ils étaient engagés dans une des figures de la contredanse qui les rapprochait assez de leurs vis-à-vis, pour en être entendus. Au même moment, au grand étonnement des amis et des admirateurs de Mlle Clara Burnham, elle commit une méprise qui embrouilla le quadrille. Chacun s’attendait à la voir réparer son erreur. Elle n’en fit rien. Elle saisit son partner par le bras.
«La chaleur! dit-elle d’une voix faible. Emmenez-moi... emmenez-moi au grand air!»
Le lieutenant Crayford la conduisit aussitôt hors du salon et la fit entrer dans la salle du buffet, qui était fraîche et déserte alors. Naturellement, le capitaine et Mme Crayford quittèrent en même temps le quadrille. Le capitaine vit là une occasion de plaisanter.
«Est-ce que c’est une de ses extases qui commence? dit-il tout bas à Mme Crayford. S’il en était ainsi, j’aurais une requête particulière à vous adresser comme commandant de l’expédition polaire. La Seconde vue voudrait-elle me rendre le service, avant que nous quittions l’Angleterre, de découvrir quel est le chemin le plus court pour atteindre le passage du Nord-Ouest?»
Mme Crayford n’était pas d’humeur à se prêter à la plaisanterie.
«Si vous voulez me permettre de vous quitter, dit-elle tranquillement, je vais essayer de savoir dans quel état se trouve Mlle Burnham.»
A l’entrée du buffet, elle rencontra son mari. Le lieutenant était un homme d’âge moyen, de haute taille, et d’une figure avenante. Il avait dans ses manières une simplicité et une bonne grâce qui le faisaient bien venir dès le premier abord, et ses grands yeux bleus annonçaient une irrésistible bonté. En un mot c’était un homme que chacun aimait, sans en excepter sa femme.
«Ne vous alarmez pas, dit-il. La chaleur l’a indisposée; c’est tout.»
Mme Crayford regarda son mari d’un air en même temps narquois et tendre.
«Cher vieil innocent! s’exclama-t-elle, cette explication peut être bonne pour vous. Quant à moi, je n’en crois pas un mot. Allez chercher une autre danseuse et laissez-moi avec Clara.»
Elle entra dans la salle du buffet et vint s’asseoir à côté de Clara.
«Voyons, ma chère! dit-elle; qu’est-ce que cela signifie?
--Rien.
--Ce n’est pas une réponse, cela. Voyons, soyez franche, Clara.
--La chaleur du salon...
--Ce n’est pas une réponse, non plus. Dites-moi que vous voulez garder votre secret, et je comprendrai ce que cela veut dire.»
Les yeux tristes et d’un gris limpide de Clara se fixèrent pour la première fois sur la figure de Mme Crayford et soudainement s’obscurcirent de larmes.
«Si j’osais seulement vous le dire! murmura-t-elle; mais je tiens si fort à la bonne opinion que vous avez de moi, Lucie, et je crains tant de la perdre!»
Mme Crayford changea de manière. Elle attacha son regard gravement et avec anxiété sur la figure de Clara.
«Vous savez aussi bien que je le sais moi-même que rien ne peut ébranler mon affection pour vous, dit-elle. Rendez justice, mon enfant, à votre vieille amie. Il n’y a personne ici qui puisse nous entendre. Ouvrez-moi votre cœur, Clara. Je vois que vous souffrez, et je veux alléger votre peine.»
Clara commença à se rendre. En d’autres termes, elle commença à faire ses conditions.
«Voulez-vous me promettre de ne divulguer ce que je vais vous confier à âme qui vive?» dit-elle.
Mme Crayford répondit à cette question par une question qu’elle fit à son tour à Clara.
«Dans ces mots: âme qui vive, entendez-vous comprendre même mon mari?
--Votre mari plus que tout autre. Je l’aime, je le vénère. Il est si noble et si bon! Si je lui disais ce que je vais vous dire, il me mépriserait. Avouez-moi franchement, Lucie, si c’est trop exiger de vous que de vous demander de cacher quelque chose à votre mari.
--Vous déraisonnez, enfant! Quand vous serez mariée, vous verrez que, de tous les secrets, le plus facile à garder est celui qu’on ne veut pas confier à son mari. Je vous promets de me taire comme vous le demandez. Maintenant, commencez.»
Clara hésitait.
«Je ne sais par où commencer, s’écria-t-elle d’un ton désespéré. Les mots ne me viennent pas.
--Alors, il faut que je vous aide. Vous trouvez-vous indisposée, ce soir? Sentez-vous quelque chose de semblable à ce que vous avez senti le jour où vous étiez dans le jardin avec ma sœur et moi?
--Oh! non.
--Vous n’êtes pas indisposée, la chaleur ne vous a pas réellement incommodée, et cependant vous avez pâli et il vous a fallu quitter le quadrille. Il doit y avoir une raison pour cela?
--Il y eu a une. Le Capitaine.
--Le capitaine! Qu’a donc à faire ici, au nom du ciel, le capitaine?
--Il vous a parlé de l’Atalante. Il vous a dit que l’Atalante était attendue d’Afrique d’un moment à l’autre.
--Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait? Y a-t-il sur ce navire quelqu’un dont vous souhaitiez le retour?
--Quelqu’un dont je redoute le retour se trouve sur ce navire.»
Les beaux yeux noirs de Mme Crayford s’ouvrirent démesurément de surprise.
«Ma chère Clara, ce que vous me dites là est-il vrai?
--Attendez un peu, Lucie, et vous jugerez vous-même. Il me faut remonter, si je veux que vous me compreniez, jusqu’à l’année qui a précédé celle où nous nous sommes connues, jusqu’à la dernière année de la vie de mon père. Vous ai-je jamais dit que mon père, à cause de sa santé, était allé s’établir dans le Sud, dans une maison du comté de Kent qui lui avait été louée par un ami?
--Non, ma chère. Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu parler de cette maison. Dites-moi de quoi il s’agit.
--Je n’ai rien à en dire, si ce n’est ceci: cette maison était voisine d’une belle habitation de campagne, située dans le parc, et dont le propriétaire était un gentleman nommé Wardour, l’un des amis de mon père. Cet ami avait un fils unique.»
Clara fit une pause, et agita nerveusement son éventail. Mme Crayford la regarda attentivement. Clara fixa ses yeux sur son éventail, mais se tut.
«Quel était le nom de ce fils? demanda Mme Crayford d’un ton calme.
--Richard.
--Ai-je raison, Clara, de soupçonner que M. Richard Wardour se prit d’admiration pour vous?»
La question produisit l’effet qu’en attendait Mme Crayford.
«Tout d’abord, j’eus quelque peine à savoir s’il m’admirait ou non. C’était un étrange jeune homme: opiniâtre à l’extrême et passionné, mais généreux et aimant, en dépit des défauts de son caractère. Comprenez-vous un tel caractère?
--De tels caractères se rencontrent par milliers. Moi aussi j’ai mes défauts de caractère. Je commence déjà à aimer ce Richard. Continuez.
--Les jours s’écoulèrent, Lucie, puis les semaines. Nous étions très-souvent ensemble. Je commençai peu à peu à soupçonner la vérité.
--Et Richard ne manqua pas de confirmer vos soupçons, naturellement.
--Non. Malheureusement pour moi, il n’était pas homme à se conduire ainsi. Il ne me parla jamais des sentiments que je lui inspirais. Ce fut moi qui m’en aperçus. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Je fis tout ce que je pus pour qu’il comprît que j’étais disposée à être pour lui une sœur, mais que je ne pourrais jamais lui être autre chose. Il ne me comprit pas, ou il ne voulut pas me comprendre; je ne saurais le dire.
--Il ne le voulut pas, ma chère; c’est plus probable. Continuez.
--Oui, c’est possible. Il y avait en lui une étrange et invincible timidité. Il me rendait confuse et m’embarrassait. Il ne s’expliqua jamais. On eût dit qu’il me traitait comme si nos futures existences avaient été arrangées pendant que nous étions enfants. Que pouvais-je faire, Lucie?
--Ce que vous pouviez faire? Vous pouviez demander à votre père de trancher la difficulté à votre place.
--Impossible! Vous oubliez ce que je vous ai dit, il y a un moment. Mon père souffrait, à cette époque, de la maladie qui devait, par la suite, causer sa mort. Il était absolument hors d’état d’intervenir.
--N’y avait-il personne autre qui pût venir à votre aide?
--Personne.
--Pas de dame à qui vous pussiez vous confier?
--J’avais des connaissances parmi les dames du voisinage. Je n’avais pas d’amies.
--Que fîtes-vous donc?
--Rien. J’hésitai; je tardai à en venir à une explication avec lui jusqu’à ce qu’il fût trop tard.
--Que voulez-vous dire par trop tard?
--Vous allez l’entendre. Je devrais vous avoir dit que M. Wardour est dans la marine.
--Vraiment?... Je m’intéresse d’autant plus à lui. Eh bien?
--Un jour de printemps, Richard vint chez nous pour prendre congé avant d’aller rejoindre son navire. Je le croyais parti, et je passai dans la pièce voisine. C’était ma chambre de travail, et elle ouvrait sur le jardin.
--Ah!
--Richard avait dû m’épier. Il parut tout à coup dans le jardin, et entra dans ma chambre sans attendre mon invitation. Je fus un peu effrayée en même temps que surprise, mais je ne le lui laissai pas voir. Je lui dis: Qu’y a-t-il, monsieur Wardour? Il s’arrêta près de moi et me dit de son ton bref et brusque: Clara, je pars pour la côte d’Afrique. Si j’en reviens, je reviendrai promu à un nouveau grade, et nous savons tous deux ce qui arrivera. Et, là-dessus, il me donna un baiser. Je fus à moitié effrayée, à moitié courroucée. Mais avant que je pusse me remettre et lui dire un seul mot, il était sorti du jardin, il était parti. J’aurais dû parler, je le reconnais. Mon silence n’était pas honorable, n’était pas charitable envers lui. Vous ne pouvez me reprocher mon manque de courage et de franchise plus amèrement que je ne me le reproche moi-même!
--Ma chère enfant, je ne vous ferai pas de reproche. Je pense seulement que vous pouviez lui écrire.
--Je lui ai écrit.
--Clairement?
--Oui. Je lui ai dit, en propres termes, qu’il s’était mépris, et que je ne pourrais jamais l’épouser.
--C’est assez clair, en conscience. Ayant écrit cela, vous n’êtes point à blâmer. De quoi vous inquiétez-vous maintenant?
--Supposez que ma lettre ne lui soit point parvenue.
--Pourquoi supposeriez-vous cela?
--Ce que j’écrivais méritait une réponse. J’avais demandé cette réponse. Je n’en ai pas reçu. Qu’en faut-il conclure? Que ma lettre ne lui est pas parvenue. Et l’Atalante est attendue, M. Wardour revient en Angleterre. M. Wardour me réclamera comme sa femme! Croyez-vous maintenant que je sais bien ce que je dis? En doutez-vous encore?»
Mme Crayford se renversa d’un air distrait sur le dossier de sa chaise. Pour la première fois, depuis le commencement de cette conversation, elle laissa passer une question sans y répondre. Le fait est qu’elle réfléchissait.
Elle voyait clairement la position de Clara. Elle comprenait le trouble que cette position jetait dans l’âme d’une jeune fille. Cependant, tout bien considéré, il lui était impossible de se rendre compte de l’extrême agitation de Clara. Son coup d’œil rapide et sûr lui avait fait remarquer que la physionomie de Clara ne laissait voir aucun signe de soulagement, maintenant qu’elle s’était déchargée du poids de son secret. Il y avait évidemment là-dessous quelque chose d’important qu’il restait encore à découvrir. Un doute subtil traversa l’esprit de Mme Crayford et lui inspira la question suivante, qu’elle adressa à sa jeune amie:
«Ma chère, lui dit-elle brusquement, m’avez-vous fait une confession bien entière?»
Clara tressaillit, comme si cette question la terrifiait. Mme Crayford, sûre d’avoir mis la main sur le fil conducteur, répéta, résolûment sa question en d’autres termes. Au lieu de répondre, Clara leva les yeux et, en même temps, ses joues se colorèrent légèrement pour la première fois.
Regardant instinctivement de son côté, Mme Crayford s’aperçut de la présence, dans la salle, d’un jeune gentleman qui réclamait Clara pour la valse qui allait commencer. Mme Crayford devint encore une fois pensive. Ce jeune homme, se demanda-t-elle, aurait-il quelque rapport avec la partie que Clara ne m’a pas révélée de son histoire? Serait-ce là véritablement la cause secrète de la terreur de Clara, en apprenant le retour imminent de M. Richard Wardour? Mme Crayford résolut d’éclaircir ce doute.
«Est-ce un de vos amis, ma chère? demanda-t-elle de l’air le plus naturel du monde. Présentez-nous l’un à l’autre.»
Clara, toute confuse, présenta le jeune gentleman.
«M. Francis Aldersley, Lucie. M. Aldersley appartient à l’expédition polaire.
--Vous êtes attaché à l’expédition? répéta Mme Crayford. Comme j’y suis attachée aussi par mon mari, je ferai bien de me présenter moi-même, monsieur Aldersley, puisque Clara a oublié de le faire. Je suis Mme Crayford. Mon mari est le lieutenant Crayford, du Wanderer. Appartenez-vous à ce navire?
--Je n’ai pas cet honneur, Mme Crayford; j’appartiens au Sea-Mew.»
Mme Crayford enveloppa d’un fin regard Clara et Francis, et devina tout ce que Clara ne lui avait pas dit de son histoire. Le jeune officier était un brillant et beau gentleman, précisément la personne la plus propre à compliquer la difficulté entre Clara et Richard Wardour. Le temps manquait pour faire une plus ample enquête, car la musique avait joué le prélude de la valse, et Francis Aldersley attendait sa valseuse. Après un mot d’excuse adressé au jeune homme, Mme Crayford tira Clara à part et lui dit à l’oreille:
«Un mot, ma chère, avant que vous rentriez dans la salle de bal. Il m’est suggéré par le peu que vous m’avez dit, mais ce peu me suffit pour comprendre votre position maintenant mieux que vous ne la comprenez vous-même. Voulez-vous connaître mon opinion?
--J’aspire à la connaître, Lucie. J’ai besoin de votre opinion; j’ai besoin de votre avis.
--Vous aurez l’une et l’autre, en termes aussi clairs et aussi concis que possible. Premièrement, mon opinion: Vous n’avez pas à choisir; il faut en venir à une explication avec M. Wardour, aussitôt qu’il sera arrivé. Secondement, mon avis: Si vous désirez rendre l’explication facile des deux côtés, prenez soin de la faire en qualité de femme entièrement libre.»
Mme Crayford appuya fortement sur ces trois derniers mots, et les prononça en fixant ses regards sur Francis Aldersley:
«Je ne veux pas vous tenir plus longtemps séparée de votre partner, Clara», ajouta-t-elle.
Et elle se dirigea la première vers la salle de bal.
Le poids qui pesait sur l’âme de Clara lui parut encore plus lourd, après ce que Mme Crayford venait de lui dire. Elle était trop malheureuse pour s’abandonner à l’influence entraînante de la valse. Dès la fin du premier tour, elle se plaignit d’être fatiguée. Francis Aldersley regarda dans la salle du buffet, qui était encore fraîche et déserte, et il y ramena Clara, qu’il fit asseoir au milieu des arbustes. Elle essaya, mais faiblement, de le renvoyer.
«Je ne veux pas vous empêcher de danser, monsieur Aldersley.»
Il s’assit auprès d’elle et promena ses yeux avec délices sur la charmante figure de Clara, qu’elle tenait baissée sur sa poitrine et n’osait tourner vers lui. Il lui murmura à l’oreille:
«Appelez-moi Frank.»
Elle ne demandait pas mieux que de l’appeler Frank, car elle l’aimait de tout son cœur. Mais l’avis de Mme Crayford était encore présent à son esprit. Elle n’ouvrit pas la bouche. Son amant s’approcha un peu plus près d’elle et lui demanda une autre faveur. Les hommes sont tous les mêmes dans ces occasions. Le silence les encourage invariablement à tenter davantage.
«Clara, avez-vous oublié ce que je vous ai dit hier au concert? Puis-je le dire encore?
--Non!
--Nous partons demain pour les mers polaires. Je puis ne pas revenir avant plusieurs années. Ne me laissez pas partir sans espérance. Songez à ce long temps que je vais passer loin de vous, dans ces sombres régions du Nord. Faites que ce soit un temps heureux pour moi!»
Quoiqu’il parlât avec toute l’ardeur d’un homme, il était à peine sorti de l’adolescence; il n’avait encore que vingt ans, et il allait risquer sa vie, à peine commencée, au milieu de la Mer Glaciale! Clara eut pitié de lui; il était le premier jeune homme pour lequel elle eût jamais ressenti une pitié pareille. Il lui prit doucement la main; elle s’efforça de la dégager.
«Quoi! pas même cette légère faveur, dans cette dernière nuit?»
Le cœur sincère de Clara prit le parti de son amant; elle lui laissa sa main et sentit la douce pression de celle de Francis.
Dès ce moment, elle fut une femme perdue; ce n’était plus qu’une question de temps.
«Clara! m’aimez-vous?...»
Ici une pause. Elle n’ose le regarder, elle tremble, en proie aux sensations contradictoires du plaisir et de la peine. Le bras de son amant enveloppe sa taille; il répète sa question dans un doux murmure; ses lèvres touchent presque la petite oreille de Clara, lorsqu’il lui dit pour la seconde fois:
«M’aimez-vous?...»
Elle ferme à demi les yeux; elle n’entend que ces mots; elle ne sent rien que le bras de Frank passé autour de sa taille; elle oublie les avertissements de Mme Crayford; elle oublie Wardour lui-même; elle oublie tout au monde excepté son amour et laisse tomber sa tête sur la poitrine de Frank. Ce fut sa réponse.
Il soulève cette belle tête dont le visage est inondé de larmes... leurs lèvres se rencontrent dans leur premier baiser... ils sont tous deux dans le ciel. C’est la voix de Clara qui les ramène sur la terre; c’est Clara qui dit en tressaillant:
«Ah! qu’ai-je fait?»
Comme de coutume, elle se le demande quand il est trop tard.
Frank lui répondit:
«Vous avez fait mon bonheur, cher ange. Maintenant, quand je reviendrai, je reviendrai pour faire de vous ma femme.»
Elle frémit: elle se rappela à ces mots Richard Wardour.
«Écoutez, dit-elle, que personne ne sache que nous nous sommes engagés l’un à l’autre jusqu’à ce que je vous permette de l’avouer! Souvenez-vous bien de cela.»
Il le lui promit. Il essaya encore de passer son bras autour de la taille de Clara; mais elle ne le lui permit pas. Elle était redevenue maîtresse d’elle-même; elle voulut absolument le renvoyer, après lui avoir laissé prendre ce baiser.
Allez! lui dit-elle. J’ai besoin de voir Mme Crayford. Trouvez-la! Dites-lui que je l’attends ici et veux lui parler. Allez me la chercher tout de suite, Frank, pour l’amour de moi.»
Il n’y avait pas à hésiter; il fallait obéir. Il jeta un long et dernier regard sur Clara et sortit pour exécuter son ordre: il sortit l’homme le plus heureux du monde. Cinq minutes auparavant, il était le partner de Clara pour une valse; il avait parlé, et il était devenu son partner pour la vie.
Il ne lui fut pas facile de trouver Mme Crayford dans la foule. Tout en la cherchant de côté et d’autre, il remarqua la présence d’un étranger qui paraissait, de son côté, chercher aussi quelqu’un. C’était un brun, au front large, aux membres robustes, vêtu d’un uniforme vieux et râpé d’officier de marine. Ses manières, sous un air à la fois résolu et grave, étaient incontestablement celles d’un gentleman. Il circulait lentement parmi la foule, s’arrêtant pour regarder chaque femme près de laquelle il passait, puis il s’éloignait en sourcillant. Peu à peu il se trouva près de la salle des rafraîchissements, y entra après un court moment de réflexion, découvrit parmi les arbustes et les fleurs une robe blanche, s’en approcha pour voir le visage de la dame qui la portait, et poussa un cri de joie en se trouvant en présence de Clara. Elle se releva aussitôt et resta devant lui, muette, immobile, comme transformée en statue.
Toute sa force vitale se concentra dans ses yeux, ses yeux qui lui disaient qu’elle voyait devant elle Richard Wardour.
Il fut le premier à parler.
«Je regrette de vous avoir effrayée, ma chérie. Je n’ai pensé à rien, si ce n’est au bonheur de vous revoir. Il n’y a que deux heures que nous avons jeté l’ancre. J’ai passé quelque temps à vous chercher, et quelque temps à prendre mon billet d’entrée à ce bal, dès qu’on m’a dit que vous y étiez. Félicitez-moi, Clara, j’ai été promu. Je reviens pour faire de vous ma femme.»
La pâleur fit place pour un instant à une légère coloration, sur le visage terrifié de Clara. Ses lèvres s’ouvrirent; elle adressa brusquement cette question à Wardour:
«Avez-vous reçu ma lettre?»
Il tressaillit.
«Une lettre de vous? Je n’en ai reçu aucune.»
L’animation passagère qui s’était laissé voir sur le visage de Clara disparut. Clara fit quelques pas en arrière et se laissa tomber sur une chaise. Il avança vers elle, étonné et alarmé. Elle tressaillit sur sa chaise, comme si elle avait peur de lui.
«Clara! vous ne m’avez pas serré la main! Qu’est-ce que cela veut dire?»
Il attendit un moment, la regardant en silence. Elle ne répondit pas. Il répéta, d’une voix plus haute et plus rude:
«Qu’est-ce que cela veut dire?»
Elle répondit cette fois. Le ton de Wardour l’avait blessée; ce ton lui avait rendu tout son courage.
«Cela veut dire, monsieur Wardour, que vous vous êtes mépris.
--Comment me suis-je mépris?
--Vous avez conçu une fausse espérance, et ne m’avez pas laissé le temps de vous détromper.
--En quoi ai-je conçu une fausse espérance?
--En vous montrant trop prompt et en présumant trop de vous-même et de moi. Vous m’avez absolument mal comprise. Je suis fâchée de vous affliger; mais, dans votre propre intérêt, je dois vous parler clairement. Je suis toujours votre amie, monsieur Wardour. Je ne serai jamais votre femme.»
Il répéta machinalement ces derniers mots. Il sembla douter qu’il eût bien entendu.
«Vous ne serez jamais ma femme?
--Jamais!
--Pourquoi?»
Clara ne répondit pas. Elle était incapable de lui faire un mensonge; elle avait honte de lui dire la vérité.
Il se pencha sur elle et saisit tout à coup sa main. Il la retint avec force et se pencha encore plus bas, cherchant à découvrir, dans le visage de Clara, des signes qui pussent répondre pour elle. Son visage, à lui, s’assombrissait peu à peu, pendant qu’il la regardait. Il commençait à soupçonner la vérité, et il le déclara en ces termes:
«Quelque chose vous a fait changer de sentiment à mon égard, Clara. Quelqu’un vous a influencée contre moi. Est-ce... vous me forcez à vous poser cette question... est-ce un autre homme?
--Vous n’avez pas le droit de m’adresser cette question.»
Il continua sans tenir compte de ce qu’elle venait de lui dire.
«Cet homme est-il venu se placer entre vous et moi? Je parle clairement de mon côté; parlez-moi clairement du vôtre.
--J’ai parlé. Je n’ai rien de plus à vous dire.»
Ici, il se fit une pause. Elle vit briller les yeux de Wardour d’un éclat de plus en plus vif; c’était l’éclat du feu qui brûlait l’âme du jeune homme; elle sentit de plus en plus la pression avec laquelle il lui étreignait la main. Il lui adressa un dernier appel.
«Réfléchissez-y... réfléchissez-y avant qu’il soit trop tard. Votre silence ne vous servira de rien; si vous persistez à le garder, je le prendrai par un aveu. M’entendez-vous?
--Je vous entends.
--Clara!... Je ne suis pas un homme dont on puisse se jouer. Clara! j’insiste pour connaître la vérité. Avez-vous manqué envers moi à la foi promise?»
Clara ressentit profondément, avec sa susceptibilité de femme, l’injure impliquée dans ce doute qui lui était jeté à la face.
«Monsieur Wardour, vous vous oubliez quand vous exigez de la sorte que je vous rende compte de ma conduite. Je ne vous ai jamais encouragé, je ne vous ai jamais donné ni promesse ni gage...»
Il l’interrompit brusquement:
«Vous vous êtes engagée en mon absence. Vos paroles le confessent! Vos regards le confessent! Vous vous êtes engagée envers un autre homme!
--Si je me suis engagée, quel droit avez-vous de vous en plaindre? répondit-elle avec fermeté. Quel droit avez-vous de contrôler mes actions?»
Ces derniers mots moururent sur ses lèvres. Wardour laissa aller soudainement la main qu’il tenait encore. Elle remarqua dans son regard un changement notable, un changement qui lui dit quelles terribles passions elle avait déchaînées dans l’âme du jeune homme. Elle lut sur sa figure, obscurément, il est vrai, mais elle lut enfin quelque chose qui la fit trembler, non pas pour elle, mais pour Frank.
Peu à peu, la couleur sombre qui couvrait la face de Wardour se dissipa, quand il prononça ces paroles d’adieu:
«N’en dites pas davantage, mademoiselle Burnham, vous en avez dit assez. Vous m’avez répondu, vous m’avez congédié.»
Il fit une pause, et, s’approchant d’elle, il mit sa main sur le bras de la jeune fille, et lui dit:
«Le temps pourra venir où je vous pardonnerai. Mais l’homme qui m’a dérobé votre cœur regrettera le jour où, vous et lui, vous vous êtes rencontrés.»
Après avoir dit ces mots, il s’éloigna.
Quelques minutes après, Mme Crayford, entrant dans la salle des rafraîchissements, fut croisée par un domestique qui s’arrêta, comme s’il voulait parler.
«Que désirez-vous? lui demanda-t-elle.
--Pardon, madame. Auriez-vous, par hasard, un flacon de sels? Il y a là, dans la salle, une jeune dame qui se trouve mal.»
Le lendemain matin, au moment fixé pour le départ des navires, le ciel était radieux et rafraîchi par une bonne brise. Mme Crayford, s’étant proposé d’accompagner son mari jusqu’au rivage pour assister à son embarquement, entra d’abord dans la chambre de Clara, désireuse de savoir comment elle avait passé la nuit. A son grand étonnement, elle la trouva tout habillée et prête comme elle à sortir.
«Qu’est-ce que cela veut dire, ma chère? Après ce que vous avez souffert la nuit dernière, après la secousse que vous a fait éprouver la vue de ce Wardour, pourquoi ne suivez-vous pas mon conseil et ne restez vous pas dans votre lit?
--Je ne puis y tenir. Je n’ai pas dormi de la nuit. Êtes-vous déjà sortie?
--Non.
--Avez-vous vu M. Wardour ou avez-vous entendu parler de lui?
--Quelle singulière question!
--Répondez-y! Ne plaisantez pas là-dessus.
--Calmez-vous, Clara. Je n’ai point vu M. Wardour; je n’ai point entendu parler de lui. Croyez ce que je vous dis, il est loin d’ici en ce moment.
--Non! il est ici! Il est près de nous! Toute la nuit, un pressentiment m’a poursuivie. Frank et M. Wardour se rencontreront.
--Ma chère enfant, à quoi pensez-vous? Ils sont complétement étrangers l’un à l’autre.
--Il arrivera quelque chose qui les mettra en rapport l’un avec l’autre. Je le sens! je le sais! Ils se rencontreront, ils se prendront d’une querelle mortelle, et j’en aurai été la cause. Oh! Lucie, pourquoi n’ai-je pas suivi votre avis? Pourquoi ai-je laissé voir à Frank que je l’aimais? Allez-vous à l’embarcadère? Je suis prête, il faut que j’y aille avec vous.
--Vous ne devez pas y songer, Clara. Il y aura une foule énorme, une grande confusion sur le rivage. Vous n’êtes pas assez forte pour endurer cette épreuve. Attendez-moi. Je ne serai pas longtemps absente. Attendez que je revienne.
--Je veux... Je dois aller avec vous!... La foule!... Il sera au milieu de cette foule! La confusion!... Dans cette confusion, il trouvera son chemin pour arriver jusqu’à Frank! Ne me demandez pas d’attendre. Je deviendrai folle, si j’attends. Je n’aurai pas un moment de tranquillité que je n’aie vu, vu de mes propres yeux Frank embarqué sain et sauf dans le canot qui doit le transporter à son navire. Vous avez mis votre chapeau, qu’attendez-vous ici? Venez, ou j’irai sans vous. Regardez-la pendule! Nous n’avons pas un moment à perdre!»
Il était inutile de contester plus longtemps. Mme Crayford céda. Les deux jeunes femmes sortirent ensemble.
L’embarcadère, comme l’avait prévu Mme Crayford, était encombré de spectateurs. Non-seulement les parents et les amis des marins de l’expédition, mais des étrangers en grand nombre étaient accourus pour voir partir les deux navires. Les yeux de Clara erraient çà et là, pleins d’angoisse, parmi cette foule mêlée, cherchant l’homme qu’elle craignait de voir et ne le voyant pas. Ses nerfs étaient si complétement agacés qu’elle tressaillit et poussa un cri d’effroi en entendant tout à coup derrière elle la voix de Frank.
«Les canots du Sea-Mew attendent, dit-il; il faut que je parte, chère. Comme vous êtes pâle, Clara! Êtes-vous indisposée?»
Elle ne répondit pas; mais, le regardant avec des yeux égarés et les lèvres tremblantes, elle lui dit:
«Ne vous est-il rien arrivé, Frank, rien d’extraordinaire?»
Frank se prit à rire en entendant cette question.
«Rien d’extraordinaire, répéta-t-il. Rien que je sache, si ce n’est que je m’embarque pour les mers polaires. Cela est assez extraordinaire, n’est-ce pas?
--Personne ne vous a parlé depuis la nuit dernière? Aucun étranger ne vous a suivi dans les rues?»
Frank se tourna, pâle d’étonnement, vers Mme Crayford.
«Que veut-elle dire, au nom du ciel?»
Mme Crayford trouva à l’instant, dans sa vive imagination, une réponse à cette question.
«Croyez-vous aux rêves, Frank? Naturellement, vous n’y croyez pas! Clara a rêvé de vous, et Clara est assez folie pour croire aux rêves. C’est là tout. N’en parlons plus. Écoutez! On vous appelle. Dites-nous au revoir, ou vous arriverez trop tard pour monter sur le canot.»
Frank prit la main de Clara. Longtemps après, au milieu des sombres journées et des tristes nuits des régions polaires, il se rappela combien cette main était froide et insensible quand il la pressa dans la sienne.
«Courage, Clara! lui dit-il gaiement, la douce moitié d’un marin doit s’accoutumer aux départs. Le temps passera bien vite. Au revoir, ma chérie! Au revoir, ma femme!»
Il déposa un baiser sur la main froide de Clara; il regarda une dernière fois cette pâle et belle figure qu’il ne devait pas revoir de plusieurs années peut-être. Il tenait toujours sa main; il l’aurait tenue longtemps encore si Mme Crayford n’y avait mis sagement bon ordre en l’obligeant à s’éloigner.
Les deux dames le suivirent à quelque distance à travers la foule et le virent entrer dans le canot. Les avirons s’abattirent sur les flots; Frank salua Clara de son chapeau. Bientôt un vaisseau à l’ancre cacha le canot à la vue des deux dames. Elles avaient vu Frank y entrer le dernier pour aller rejoindre les navires de l’expédition.
«Vous le voyez! point de Wardour dans le canot, dit Mme Crayford. Point de Wardour sur le rivage. Que cela vous serve de leçon, ma chère. Ne soyez jamais plus assez folle pour croire encore aux pressentiments.»
Les yeux de Clara erraient toujours çà et là parmi la foule avec défiance.
«N’êtes-vous pas encore satisfaite? lui demanda Mme Crayford.
--Non, répondit Clara, je ne suis pas encore satisfaite.
--Quoi! vous cherchez encore si vous le découvrirez? Cela est par trop absurde. Voici mon mari. Je vais lui dire d’appeler une voiture, et je vous renverrai à la maison.»
Clara recula de quelques pas.
«Je ne veux pas m’interposer entre vous et votre mari pendant vos adieux, dit-elle; je vous attendrai ici.
--Attendre ici! Pourquoi?
--Pour voir ce que je pourrai encore voir, ou entendre ce que je pourrai entendre.
--Toujours M. Wardour?
--Toujours M. Wardour.»
Mme Crayford se tourna vers son mari sans ajouter un mot. L’opiniâtreté de Clara dépassait toutes les bornes.
Les canots du Wanderer prirent la place laissée vacante par ceux du Sea-Mew. Des acclamations se firent entendre dans les rangs les plus éloignés de la foule. Elles annonçaient l’arrivée du commandant de l’expédition. Le capitaine Helding parut en effet, regardant à droite et à gauche, pour découvrir son premier lieutenant qu’il cherchait. Remarquant que Grayford était avec sa femme, le capitaine pria celle-ci, de la meilleure grâce possible, de souffrir qu’il causât un instant avec le lieutenant.
«Permettez à votre mari de vaquer une minute aux devoirs de sa profession, madame Crayford, et vous pourrez ensuite le garder encore une demi-heure auprès de vous. C’est l’expédition, et non le capitaine, chère madame, qu’il faut blâmer de séparer ainsi un mari de sa femme. A la place de Crayford, j’aurais laissé les célibataires aller chercher le passage du Nord-Ouest, et je serais resté chez moi auprès de vous.»
Après s’être excusé en ces simples termes, le capitaine Helding s’éloigna de quelques pas avec le lieutenant. Le hasard voulut que les deux officiers allèrent s’entretenir à peu de distance de l’endroit où s’était retirée Clara, pour attendre Mme Crayford. Le capitaine et le lieutenant étaient trop absorbés par l’affaire qui les préoccupait pour remarquer cette circonstance. Ni l’un ni l’autre n’eurent le moindre soupçon que Clara pût entendre, comme elle entendit en effet, tout ce qu’ils se dirent.
«Vous avez reçu ma note, ce matin? dit le capitaine.
--Certainement, capitaine; autrement, je serais déjà à bord.
--Je vais y aller, immédiatement, ajouta le capitaine. Mais il faut que je vous prie auparavant de retenir à l’embarcadère votre canot une demi-heure encore; vous pourrez pendant ce temps rester auprès de votre femme. J’ai pensé à cela, Crayford.
--Je vous en suis très-reconnaissant, capitaine. Je suppose que vous avez eu une autre raison d’intervertir l’ordre accoutumé des choses, en retenant le lieutenant sur le rivage, tandis que le capitaine se rend à bord.
--C’est parfaitement vrai; j’ai eu une autre raison. Je désire que vous attendiez un volontaire qui vient se joindre à nous.
--Un volontaire!
--Oui. Il lui faut compléter à la hâte son équipement, ce qui lui demandera une demi-heure.
--C’est une résolution bien soudaine de sa part.
--Sans doute, très-soudaine.
--Et... pardonnez ma question... est-il si important, dans la situation où nous sommes, de faire attendre les navires, par considération pour un seul homme?
--Certainement. Un homme qui mérite de prendre part à notre expédition, mérite qu’on l’attende. Cet homme mérite de venir avec nous, car il vaut son pesant d’or dans une expédition comme la nôtre. Acclimaté à toutes les températures, rompu à toutes les fatigues, robuste, brave compagnon, habile marin, enfin, très-bon officier, il m’est bien connu; autrement, je ne l’aurais point enrôlé avec nous. C’est une excellente acquisition, qu’un pareil volontaire. Il est revenu hier d’un service à l’étranger.
--Il est revenu seulement hier d’un service à l’étranger, et il s’engage ce matin comme volontaire dans notre expédition vers le pôle arctique? Vous m’étonnez.
--Je le crois, vous ne pouvez être plus étonné que je ne l’ai été, quand il s’est présenté à mon hôtel, et m’a appris ce qu’il désirait. Quoi! mon cher ami, lui ai-je dit, vous ne faites que d’arriver, et vous êtes déjà fatigué de votre liberté, après en avoir joui seulement quelques heures! Sa réponse m’a fait tressaillir. Il m’a dit: Je suis las de la vie. Je suis revenu chez moi, et j’y ai trouvé une peine, qui m’a, ou peu s’en est fallu, brisé le cœur. Si je ne trouve pas un refuge contre cette peine dans l’absence et dans de rudes travaux, je suis un homme perdu. Voulez-vous me donner ce refuge? Voilà ce qu’il m’a dit, Crayford, mot pour mot.
--Lui avez-vous demandé de s’expliquer plus nettement?
--Non! Je sais ce qu’il vaut. J’ai enrôlé le pauvre diable à l’instant. Je n’ai pas voulu le fatiguer de mes questions. Il n’est pas besoin de lui demander de s’expliquer davantage. Les faits parlent d’eux-mêmes en pareil cas. C’est la vieille histoire, mon cher ami. Il y a une femme au fond de cette histoire, naturellement.»
Mme Crayford, qui attendait le retour de son mari aussi patiemment que possible, tressaillit en sentant une main se poser soudainement sur son épaule. Elle se retourna et se trouva en face de Clara. Sa surprise fit place aussitôt à un sentiment d’effroi. Clara tremblait de la tête aux pieds.
«Qu’y a-t-il!... Qu’est-ce qui vous a effrayé, ma chère?
--Lucie! J’ai entendu parler de lui.
--De Wardour?
--Rappellez-vous ce que je vous ai dit.
--J’ai entendu chaque mot de la conversation qu’ont eue le capitaine Helding et votre mari. Un homme est venu trouver le capitaine ce matin et s’est enrôlé comme volontaire sur le Wanderer. Le capitaine l’a accepté. Cet homme est M. Wardour.
--Vous n’y pensez pas! Êtes-vous sûre de ce que vous dites? Avez-vous entendu le capitaine prononcer son nom?
--Non.
--Alors comment savez-vous qu’il s’agissait de M. Wardour?
--Ne me le demandez pas. J’en suis aussi sûre que je le suis d’être ici. Ils vont partir ensemble, Lucie, partir pour le pays des glaces et des neiges éternelles. Mon pressentiment s’est vérifié! Ils se trouveront en présence, l’homme qui doit être mon mari et l’homme dont j’ai brisé le cœur!
--Votre pressentiment ne s’est pas vérifié, Clara. Ces deux hommes ne se sont pas rencontrés ici; ils ne se rencontreront pas probablement ailleurs. Ils sont à bord de deux navires séparés. Frank appartient au Sea-Mew, et M. Wardour au Wanderer. Voyez! le capitaine a fini. Mon mari vient à nous. Laissez-moi m’assurer du fait. Laissez-moi parler à mon mari.»
Le lieutenant Crayford revint auprès de sa femme. Elle lui dit aussitôt:
«William! vous avez un nouveau volontaire qui va monter sur le Wanderer?
--Quoi! vous avez écouté notre conversation entre le capitaine et moi?
--Je désire savoir son nom.
--Comment donc avez-vous fait pour entendre ce que nous avons dit?
--Son nom?... Le capitaine vous a-t-il dit son nom?
--Ne vous échauffez pas, ma chère. Voyez! vous alarmez Mlle Burnham. Le nouveau volontaire nous est parfaitement étranger. Voici son nom. C’est le dernier du rôle de l’équipage.»
Mme Crayford arracha le rôle des mains de son mari et lut le nom: Richard Wardour.
SCÈNE SECONDE.
LA HUTTE DU SEA-MEW.
Deux années se sont écoulées depuis que les explorateurs partis d’Angleterre à la recherche d’un passage au Nord-Ouest ont dit au revoir à leur pays natal et au monde civilisé. L’entreprise a échoué. L’expédition arctique s’est perdue, au milieu des glaces des mers polaires. Les excellents navires Wanderer et Sea-Mew, ensevelis dans ces vastes solitudes, ne sillonneront jamais plus les flots du mobile Océan. Dépouillés de leurs plus légers gréements, ils ont été employés à la construction de deux huttes sur la terre ferme la plus voisine.
La plus grande de ces huttes qui servent d’abri aux membres de l’expédition est occupée par les survivants de l’équipage du Sea-Mew, officiers et matelots. Le long de l’un des côtés de la principale pièce sont les cadres des lits et le foyer. Sur l’autre côté existe une large baie fermée par un rideau de grosse toile, baie qui permet de communiquer de cette pièce dans une autre, consacrée au logement des officiers supérieurs. Un hamac est suspendu aux poutres grossières du plafond de la première pièce pour servir de lit supplémentaire, et dans ce hamac dort un homme complétement enseveli sous ses couvertures. A côté du foyer, un autre homme qui monte, à ce qu’il semble, la garde, est à moitié endormi, le malheureux. Derrière lui se trouve un vieux tonneau qui sert de table et sur lequel on voit un pilon, un mortier, et une casserole pleine d’os d’animaux desséchés. Ce sont les apprêts du dîner du jour. Comme ornements, sur les parois sombres de la chambre, apparaissent, à travers les crevasses de ces parois, des glaçons qui étincellent par intervalles à la flamme du foyer. On n’entend le sifflement d’aucun vent autour de cette habitation isolée, aucun cri d’oiseaux ou de bêtes sauvages. Au dehors comme au dedans règne en ce moment un effrayant silence, le silence des déserts polaires.
Le premier bruit qui interrompit ce silence vint de l’appartement intérieur de la hutte. Un officier souleva le rideau de toile et entra dans la première pièce. Le froid et les privations avaient tristement éclairci les rangs des navigateurs. Le commandant du Sea-Mew, le capitaine Ebsworth, était dangereusement malade. Le premier lieutenant était mort. Un officier du Wanderer occupait provisoirement leurs places, avec l’autorisation du capitaine Helding: c’était le lieutenant Crayford.
Il s’approcha de l’homme qui était auprès du feu et le réveilla.
«Debout, Bateson! Votre tour de garde est fini.»
L’homme qui allait prendre sa place sortit de dessous un amas de voiles, et Bateson alla se coucher en bâillant. Le lieutenant se promena rapidement de long en large à travers la pièce, essayant, par cet exercice, de réchauffer son sang refroidi.
Le pilon et le mortier qui étaient sur le tonneau attirèrent son attention; puis il leva les yeux vers l’homme qui était dans le hamac.
«Il faut que je fasse lever le cuisinier, se dit-il en souriant. Ce garçon ne sait pas combien il contribue à tenir mes esprits éveillés. C’est bien le plus incurable grognon du monde; et cependant, à l’entendre, c’est le seul homme gai de tout l’équipage. John Want! John Want! Levez-vous et descendez!»
Une tête, coiffée d’un bonnet de nuit rouge, émergea lentement de dessous les couvertures du lit. Un nez mélancolique se posa sur le bord du hamac, et une voix digne de ce nez exprima en ces termes l’opinion de John sur le climat du pôle:
«Seigneur! Seigneur! Voilà toute mon haleine congelée sur la couverture. Des glaçons, s’il vous plaît, monsieur, entourent ma bouche et s’étendent partout sur ma couverture. Chaque fois que j’ai ronflé, j’ai produit de la glace. Quand un homme porte le froid en lui-même, à ce point qu’il gèle son propre lit, il ne peut aller plus loin. N’importe! Je ne dois pas murmurer.»
Crayford frappa sur la casserole avec impatience. John Want descendit à terre, tout en grommelant, à l’aide de la corde attachée à la tête de son hamac; mais au lieu de s’approcher de son officier et de sa casserole, il se traîna tout en frissonnant jusqu’au foyer et tint son menton aussi près du feu qu’il le put. Crayford le regarda:
«Eh bien! que faites-vous donc là?
--Je dégèle ma barbe, lieutenant.
--Venez ici tout de suite, et occupez-vous de ces os.»
John Want ne bougea pas et continua à tenir quelque chose près du feu. Crayford commença à s’impatienter.
«Et que diable faites-vous, maintenant?
--Je dégèle ma montre, lieutenant. Elle est restée toute la nuit sous mon oreiller, et cependant elle est arrêtée. Quel aimable, quel salutaire, quel bienfaisant climat! N’est-ce pas, lieutenant? N’importe, je ne dois pas murmurer.
--Oui! c’est entendu. Regardez ici! Ces os sont-ils broyés assez menus?»
John Want s’approcha brusquement du lieutenant et l’envisagea avec l’apparence du plus vif intérêt.
«Pardon, lieutenant, dit-il; mais, comme votre voix sonne creux ce matin.
--Ne vous inquiétez pas de ma voix. Ces os! ces os!
--Oui, lieutenant, les os. Ils ont besoin d’être encore un peu pilés. Je ferai de mon mieux, lieutenant, pour l’amour de vous.
--Que voulez-vous dire?»
John Want secoua la tête et regarda Crayford avec un sourire triste.
«Je ne crois pas avoir l’honneur de vous faire encore longtemps de la soupe aux os, lieutenant. Pensez-vous que vous résisterez longtemps vous-même à ce régime? Je ne le crois pas, sauf votre respect. Je m’imagine que dans huit ou dix jours c’en sera fait de nous tous. N’importe! Je ne dois pas murmurer.»
Il versa les os dans le mortier et se mit à les piler tout en grommelant. A ce moment un matelot venant de la chambre du fond parut.
«Un message du capitaine Ebsworth, lieutenant.
--Bien!
--Le capitaine souffre plus que jamais de ses frissons. Il demande à vous voir immédiatement.
--Je me rends auprès de lui à l’instant. Éveillez le docteur.»
Après avoir fait cette réponse, Crayford rentra dans la chambre du fond à la suite du matelot. John Want secoua tristement la tête et sourit plus tristement que jamais.
«Réveiller le docteur, répéta-t-il. Et si le docteur est gelé? Il n’avait pas une grande dose de chaleur en lui, la nuit dernière, et sa voix ressemblait à un murmure dans un porte-voix. Les os sont-ils bien? Oui, ils sont bien comme cela. Dans la casserole, maintenant, dit-il, en joignant l’action aux paroles; et parfumez l’eau chaude si vous pouvez! Quand je me rappelle que je fus un temps apprenti chez un pâtissier! Quand je pense combien de gallons de soupe à la tortue cette main a préparés dans une belle et chaude cuisine, et quand je me vois à cette heure transformant en soupe une abominable décoction d’os réduits en poudre. Si je n’étais pas d’humeur aussi joyeuse que je le suis, je me sentirais tout prêt à grommeler. John Want! John Want! Qu’as-tu fait de ton bon sens, quand tu t’es décidé à entrer dans la marine?»
Une nouvelle voix appela le cuisinier. Elle venait de l’un des lits placés contre l’un des côtés de la hutte. C’était celle de Francis Aldersley.
«Que faites-vous donc graillonner sur le feu?
--Graillonner! répéta John Want du ton d’un homme qui se voit l’objet d’une insulte gratuite. Graillonner! Vous ne trouvez pas que votre voix a empiré? Qu’en pensez-vous, monsieur Frank? Je ne lui donne pas plus de six heures en tout, continua John en se parlant à lui-même. Et c’est un de nos grognons.
--Qu’est-ce que vous faites là? demanda encore une fois Franck.
--Je suis en train de faire une soupe d’os, et de me demander avec étonnement pourquoi il m’est venu à l’idée de me faire marin.
--Ah! eh bien! pourquoi vous est-il venu à l’idée de vous faire marin?
--Je n’en sais trop rien, monsieur Frank. Quelquefois, je pense que j’y ai été poussé par un mauvais penchant naturel; quelquefois, par la fausse ambition de trouver un remède au mal de mer; quelquefois, par la lecture de Robinson Crusoé et d’autres livres semblables qui me conseillaient de ne pas me faire marin.»
Frank rit.
«Vous êtes un étrange garçon. Et qu’entendez-vous dire par la fausse ambition de trouver un remède au mal de mer? Êtes-vous jamais parvenu à surmonter le mal de mer par un nouveau moyen?»
La sombre figure de John Want s’illumina en dépit de lui-même. Frank avait rappelé à sa mémoire une des circonstances les plus notables de sa vie de cuisinier.
«Oui, monsieur Frank, dit-il. S’il est un homme qui ait jamais trouvé un nouveau moyen de combattre le mal de mer, je suis cet homme-là. J’y ai réussi à force de trop manger. J’étais passager sur un paquebot la première fois que je vis la mer s’assombrir. Une lame d’eau de mer tomba sur le navire au moment du dîner, et je me sentis tout je ne sais quoi quand on me servit la soupe. Vous êtes malade? me dit le capitaine.--C’est vrai, capitaine, dis-je.--Voulez-vous essayer de mon remède? dit le capitaine.--Certainement, capitaine, dis-je.--Êtes-vous en appétit?--Pas entièrement.--Laissez-moi vous servir de cette façon de soupe à la tortue.» J’en avalai quelques cuillerées et devins blanc comme une feuille de papier. Le capitaine me regarda. «Allez sur le pont, dit-il; allez vous débarrasser de ce que vous avez avalé de soupe, et revenez dans la cabine.» J’allai me débarrasser de ma soupe et je revins dans la cabine. «Acceptez maintenant de la tête et de l’épaule de morue, dit le capitaine.--Je ne le pourrai vraiment pas, dis-je.--Il le faut, dit le capitaine, parce que c’est le remède.» J’en avalai à contre-cœur une bouchée et devins plus pâle que jamais. «Allez sur le pont vous débarrasser de la tête de morue et revenez dans la cabine», dit le capitaine. J’allai et je revins. «Mangez maintenant de ce gigot de mouton à l’étuvée.--Pas de gras, dis-je.--C’est le remède. Il faut en manger. Mangez aussi de ce maigre, c’est encore le remède. Allons ferme! dit le capitaine.--Je suis malade, dis-je.--Allez sur le pont vous débarrasser de votre mouton et revenez dans la cabine.» J’allai en chancelant et je revins plus mort que vif. «Des pommes de terre», dit le capitaine. Je fermai les yeux et les avalai. «C’est le commencement de la guérison, dit le capitaine. Une tranche de mouton avec de la saumure.» Je fermai les yeux et je l’avalai. «De l’agneau grillé avec du poivre de Cayenne, dit le capitaine. Un verre de stout et un morceau de tarte à la canneberge. Avez-vous besoin d’aller encore sur le pont?--Non, dis-je.--Vous voilà guéri!» dit le capitaine.
Après avoir raconté cette histoire, John Want se rendit dans la cuisine avec sa casserole. Presque aussitôt Crayford revint dans la hutte et étonna beaucoup Aldersley par une question inattendue qu’il lui adressa.
«Y a-t-il quelque chose dans votre bois de lit, Frank, à quoi vous attachiez quelque prix?»
Frank ouvrit de grands yeux.
«Absolument rien à quoi j’attache le moindre prix une fois que j’en suis sorti, répondit-il. Que signifie votre question?
--Nous sommes presque aussi à court de combustible que de provisions de bouche, répondit Crayford. Votre bois de lit fera un bon feu. J’ai dit à Bateson de venir ici dans dix minutes avec sa hache.
--Vous êtes bien bon et bien attentionné, dit Frank; mais que deviendrai-je, s’il vous plaît, quand Bateson aura transformé mon bois de lit en bûches à brûler?
--Vous ne devinez pas?
--Sans doute le froid a glacé mon intelligence. Je ne comprends pas cette énigme. Pouvez-vous me mettre sur la voie?
--Certainement. Il va y avoir des lits vacants. Un changement est enfin sur le point de s’opérer dans notre déplorable situation. Comprenez-vous, maintenant?»
Les yeux de Frank brillèrent de joie. Il sauta à bas de son lit, en agitant son bonnet de fourrure en signe de triomphe.
Si je comprends? dit-il. Assurément. L’expédition pour explorer le pays est enfin sur le point de se mettre en route! En ferai-je partie?
--Il n’y a pas bien longtemps que vous étiez encore dans les mains du docteur, Frank, dit Crayford avec bonté. Je doute que vous soyez assez fort pour prendre part à l’expédition.
--Assez fort ou non, répliqua Frank, toute chance vaut mieux que de dessécher et de périr ici. Inscrivez-moi, Grayford, au nombre des volontaires.
--On n’acceptera pas de volontaires dans le cas présent, dit Crayford. Le capitaine Helding et le capitaine Ebsworth voient de sérieux inconvénients, dans la situation où nous sommes, à cette manière de procéder.
--Entendent-ils se réserver le choix des hommes qui partiront? Pour moi, je m’y oppose.
--Attendez un peu, dit Crayford. Vous faisiez l’autre jour une partie de trictrac avec un des officiers. Ce trictrac est-il à vous ou à cet officier?
--Il m’appartient. Il est là près de mon lit. Qu’en voulez-vous faire?
--J’ai besoin des dés et du cornet pour tirer au sort. Les capitaines sont d’avis, très-sagement selon moi, que le hasard décide quels seront ceux qui partiront et quels seront ceux qui resteront dans les huttes. Les officiers de l’équipage du Wanderer seront ici dans quelques minutes pour tirer au sort. Ni vous, ni personne autre, ne sauriez faire d’objection à cette manière de trancher la question. Les officiers et les simples marins auront une chance égale. Nul ne peut se plaindre.
--Je suis parfaitement satisfait, dit Frank. Mais je connais un homme parmi les officiers qui fera certainement des objections.
--Qui est cet homme?
--Vous le connaissez fort bien. L’Ours de l’expédition, Richard Wardour.
--Frank! Frank! Vous avez une mauvaise habitude. Vous lâchez trop la bride à votre langue. Ne répétez pas ce stupide surnom quand vous parlez de mon excellent ami Wardour.
--Votre excellent ami, Crayford? Votre passion pour cet homme me surprend.»
Crayford posa amicalement sa main sur l’épaule de Frank. De tous les officiers du Sea-Mew, celui que Crayford affectionnait le plus, c’était Frank.
«Pourquoi cela vous surprend-il? demanda Crayford. Quelles occasions avez-vous eues de le juger? Vous et Wardour avez toujours appartenu à deux navires différents. Je ne vous ai jamais vu dans la compagnie de Wardour cinq minutes de suite. Comment pouvez-vous vous faire une idée juste de son caractère?
--Je m’en rapporte, dit Frank, à l’opinion générale. Son surnom lui vient de ce qu’il est l’homme le plus impopulaire de son bord. Personne ne l’aime. Il doit y avoir une raison pour cela.
--Il n’y en a qu’une, répondit Crayford. Personne ne comprend Wardour. Je ne parle pas au hasard. Rappelez-vous: je suis parti d’Angleterre avec lui sur le Wanderer, et je n’ai été transbordé sur le Sea-Mew que longtemps après que nous avons été enfermés dans les glaces. J’ai donc été le camarade de bord de Wardour pendant de longs mois, et j’ai appris à lui rendre justice. Sous tous ses travers apparents, je vous le dis, bat un cœur grand et généreux. Suspendez votre opinion, mon cher, jusqu’à ce que vous le connaissiez aussi bien que je le connais. En voilà assez sur ce sujet pour aujourd’hui. Donnez-moi les dés et le cornet.»
Frank ouvrit son coffre. Au même moment le silence de ces solitudes neigeuses fut interrompu par un bruit de voix qui hélaient les marins de la hutte.
«Holà! les hommes du Sea-Mew!»
Le matelot de garde ouvrit la porte. Les officiers du Wanderer y arrivaient en piétinant péniblement sur la neige dont la blancheur fatiguait les yeux. Les marins de ce navire s’y tenaient dispersés avec leurs chiens, et leurs traîneaux n’attendaient qu’un ordre pour entreprendre leur périlleux voyage.
Le capitaine Helding, du Wanderer, accompagné de ses officiers, entra dans la hutte, le cœur joyeux dans l’attente d’un prochain changement. Derrière lui venait un homme au teint bruni, à l’aspect sombre, au front chagrin. Il ne parlait ni ne tendait la main à personne; il était le seul qui semblât parfaitement indifférent à ce qui allait se faire. C’était l’homme que les officiers, ses compagnons du bord, avaient surnommé l’Ours de l’expédition; c’était Richard Wardour.
Crayford s’avança pour saluer le capitaine Helding. Frank, se rappelant le reproche amical qu’il venait de recevoir, passa à travers les autres officiers du Wanderer et s’efforça de faire bon accueil à l’ami de Crayford.
«Bonjour, monsieur Wardour, dit-il. Nous devons nous féliciter d’être sur le point, peut-être, de quitter cet abominable lieu.
--Vous pouvez le regarder comme abominable, répondit Wardour, mais moi, je l’aime.
--Vous l’aimez! Bon Dieu! et pourquoi?
--Parce qu’il n’y a pas de femmes.»
Frank retourna auprès des autres officiers sans faire plus d’avance à Wardour, et l’Ours de l’expédition fut plus inabordable que jamais.
Pendant ce temps la hutte s’était remplie des officiers et des matelots les plus valides des deux navires. Le capitaine Helding se plaça debout au milieu d’eux, ayant à côté de lui Crayford, et expliqua le but de l’expédition projetée à l’auditoire qui l’entourait.
Il commença en ces termes:
«Officiers du Wanderer et du Sea-Mew, mes camarades, il est de mon devoir de vous dire en peu de mots les raisons qui ont décidé le capitaine Ebsworth et moi-même à envoyer une expédition à la recherche des secours dont nous avons besoin. Sans vous rappeler toutes les fatigues que nous avons supportées depuis ces deux dernières années: la destruction d’abord de l’un de nos navires; puis, de l’autre, la mort de quelques-uns de nos plus braves et meilleurs compagnons; nos luttes inutiles contre la glace et la neige; la désolation sans borne de ces contrées inhospitalières; sans m’appesantir sur ces tristes détails, il est de mon devoir de vous rappeler que l’endroit où nous avons établi notre dernier refuge est éloigné du chemin qu’ont suivi toutes les expéditions antérieures, et que, par conséquent, notre chance d’être découverts par quelque navire qui pourrait avoir été envoyé à notre recherche, est, pour ne pas dire plus, une chance très-incertaine. Vous êtes d’accord jusqu’ici avec moi, messieurs, n’est-il pas vrai?»
Tous les officiers, à l’exception de Wardour, qui se tenait à l’écart dans un sombre silence, approuvèrent ce début.
Le capitaine continua:
«Il est absolument nécessaire que nous fassions un nouvel et probablement dernier effort pour nous tirer d’ici. L’hiver n’est pas loin; le gibier devient de plus en plus rare; nos provisions baissent rapidement, et, ce qu’il y a de plus triste, ce que je suis affligé d’avoir à vous dire, les malades, dans la hutte du Wanderer, deviennent chaque jour plus nombreux. Nous devons aviser aux moyens de sauver notre vie et la vie de ceux qui dépendent de nous; et pour cela nous n’avons point de temps à perdre.»
Les officiers accueillirent ces mots par de chaleureuses acclamations.
«Oui! oui! Il n’y a pas de temps à perdre.»
Le capitaine Helding se résuma ainsi:
«Le plan proposé est qu’un détachement composé d’hommes valides, officiers et matelots, parte aujourd’hui même et fasse un nouvel effort pour arriver à l’établissement habité le plus voisin, d’où des secours et des approvisionnements puissent être envoyés à ceux qui resteront ici. La direction à suivre et les précautions à prendre dans cette tentative sont rédigées. La seule question à résoudre est de savoir qui doit partir, qui doit rester ici.»
Les officiers répondirent d’un commun accord en demandant qu’on eût recours pour trancher la question au système du volontariat.
Les matelots firent écho à leurs officiers.
«Oui! oui! Qu’on appelle des volontaires!»
Wardour persista dans son morne silence. Crayford le remarqua se tenant à l’écart et l’interpella personnellement.
«N’avez-vous rien à dire? lui demanda-t-il.
--Rien, répondit Wardour. Aller ou rester, c’est tout un pour moi.
--Je crois que vous ne pensez pas réellement cela, dit Crayford.
--Je le pense réellement.
--J’en suis fâché, Wardour.»
Le capitaine Helding répondit à la suggestion générale en faveur du volontariat par une question qui refroidit à l’instant l’enthousiasme que cette proposition avait provoqué dans la réunion.
«Bien! dit-il. Mais supposons que nous nous prononcions pour le volontariat: qui se présentera volontairement pour rester dans les huttes?»
Tout le monde garda le silence. Les officiers et les matelots se regardèrent les uns les autres d’un air confus. Le capitaine reprit:
«Vous voyez que nous ne pouvons pas trancher la question de cette manière. Vous voulez tous partir. Quiconque a l’usage de ses membres, naturellement veut partir. Mais que deviendront ceux qui n’ont pas retrouvé l’usage de leurs membres? Quelques-uns d’entre nous doivent donc rester ici pour prendre soin des malades.»
Chacun admit l’exactitude de cette observation.
«Il nous faut donc revenir à la question. Quels sont parmi les valides ceux qui partiront? Quels sont ceux qui resteront? Le capitaine Ebsworth dit, et je dis comme lui: que le sort en décide. Voici des dés. Le chiffre le plus élevé qu’ils portent est le double-six. Tous les hommes qui amèneront un nombre inférieur à six resteront; tous ceux qui amèneront un nombre supérieur partiront. Officiers du Wanderer et du Sea-Mew, acceptez-vous cette façon de résoudre la difficulté?»
Tous les officiers acceptèrent, à l’exception de Wardour, qui continua à garder le silence.
«Hommes du Wanderer et du Sea-Mew, vos officiers sont d’accord pour décider la question par le sort. Y consentez-vous aussi?»
Tous les hommes sans exception y consentirent.
Crayford remit les dés et le cornet au capitaine Helding.
«C’est à vous à jeter le premier les dés. Au-dessous de six, on reste; au-dessus de six, on part.»
Le capitaine Helding lance les dés; le tonneau servit de table. Il amena sept.
«Vous partez, dit Crayford. Je vous félicite, capitaine. Maintenant, à mon tour.»
Il jeta les dés et amena trois.
«Je reste. Eh bien, si je puis faire mon devoir et être utile aux autres, qu’importe que je parte ou que je reste? Wardour, vous venez après moi, en l’absence de votre premier lieutenant.»
Wardour se prépara à lancer les dés sans secouer le cornet.
«Secouez le cornet, Wardour, cria Crayford. Donnez-vous une chance de bonheur de plus.»
Wardour persista à laisser les dés tomber du cornet juste comme ils s’y trouvaient placés.
«Je m’en garderai bien, se dit-il à lui-même, j’en ai fini avec le bonheur.»
En disant ces mots, il jeta le cornet vide sur le tonneau, sans regarder même quel numéro il avait amené, et alla s’asseoir sur le coffre le plus voisin.
Crayford examina les dés; Wardour avait amené six.
«Eh bien! s’écria le premier, vous devez tenter de nouveau le sort, en dépit de vous-même. Vous n’êtes ni parmi les partants ni parmi les restants. Jetez de nouveau les dés.
--Bah! dit Wardour d’un ton maussade, ce n’est pas la peine que je me dérange. Que quelqu’un les jette pour moi; et avisant tout à coup Frank: Tenez, lui dit-il, je vous en charge, vous qui avez reçu du ciel ce que les femmes appellent une heureuse figure.»
Frank se tourna vers Crayford.
«Dois-je le faire?
--Oui, puisqu’il le désire», dit Crayford.
Frank lança les dés. Deux!... Il reste!
«Wardour, j’en suis fâché, je vous ai amené un mauvais numéro.
--Partir ou rester, c’est tout un pour moi, répéta Wardour. Vous serez plus heureux, jeune homme, en jetant les dés pour vous.»
Frank les jeta.
«Huit! Hourra! Je pars!
--Que vous avais-je dit? s’écria Wardour. La chance vous a été favorable.»
Il se leva en disant ces mots et se disposait à quitter la hutte. Crayford l’arrêta.
«Avez-vous quelque chose de particulier à faire, Richard?
--Qu’est-ce qu’on peut avoir de particulier à faire ici?
--Attendez alors un moment. J’aurai à vous parler quand cette affaire sera terminée.
--Est-ce pour me donner encore quelque bon conseil?
--Ne me regardez pas de cet air sombre, Richard. J’ai à vous adresser une question sur quelque chose qui vous concerne.»
Wardour ne répondit pas un mot. Il retourna s’asseoir sur son coffre et s’y installa comme pour dormir. Le tirage au sort continua rapidement pour les autres officiers et les hommes des deux équipages. Au bout d’une demi-heure, le sort avait désigné ceux qui devaient partir. Les matelots quittèrent la hutte et les officiers entrèrent dans la pièce du fond pour tenir une dernière conférence avec le capitaine malade du Sea-Mew. Crayford et Wardour restèrent seuls ensemble dans la première pièce.
Crayford toucha son ami à l’épaule pour le réveiller. Wardour le regarda en fronçant le sourcil d’un air d’impatience.
«Je venais de m’assoupir, dit-il, pourquoi me réveiller?
--Voyez, Richard, nous sommes seuls.
--Eh bien! Après?
--Je désire vous parler en particulier, et je profite de cette occasion. Vous m’avez désappointé et surpris, aujourd’hui. Pourquoi disiez-vous qu’il vous est tout un de partir ou de rester? Pourquoi êtes-vous le seul homme parmi nous tous auquel notre salut ou notre perte soit chose parfaitement indifférente?
--Un homme peut-il toujours donner une raison de ce qu’il y a d’étrange dans ses manières ou dans ses paroles? répondit Wardour.
--Il peut l’essayer, dit Crayford d’un ton calme, quand c’est un ami qui l’en prie.»
Le ton de Wardour s’adoucit.
«C’est vrai, reprit-il, j’essaierai. Vous rappelez-vous notre première nuit en mer, quand nous quittâmes l’Angleterre sur le Wanderer?
--Aussi bien que si c’était hier.
--Nuit calme et tranquille, continua Wardour d’un air pensif. Pas un nuage, pas une étoile. Rien dans le ciel, que la lune dans son plein, et à la surface de la mer paisible, pas une ride qui se laissât voir sur le sillage lumineux qu’y traçait le navire. Vous vîntes sur le pont et m’y trouvâtes seul...»
Il s’arrêta. Crayford lui prit la main et finit pour lui la phrase commencée:
«Seul et en larmes.
--Les dernières que je verserai jamais, ajouta Wardour avec amertume.
--Ne dites pas cela! Il y a des moments où un homme est à plaindre s’il ne peut verser des larmes. Continuez, Richard.»
Wardour continua à rappeler ses anciens souvenirs, en conservant le ton calme qu’il avait pris.
«J’aurais cherché querelle à tout autre homme qui m’aurait surpris en ce moment, ajouta-t-il. Il y avait eu, apparemment, dans votre voix, quand vous vous êtes excusé de m’avoir dérangé, quelque chose qui avait amolli mon âme. Je vous dis que j’avais éprouvé un désappointement qui avait brisé mon cœur pour la vie. Il n’était pas besoin d’entrer dans plus d’explications. Les seuls chagrins sans espérance d’adoucissement sont les chagrins que causent les femmes.
--Et le seul bonheur sans mélange est le bonheur que procurent les femmes, dit Crayford.
--Vous pouvez en juger ainsi par votre propre expérience; la mienne m’en fait juger différemment. Tout le dévouement, toute la patience, toute l’humilité, tout le culte dont un homme peut disposer, je les ai mis aux pieds d’une femme; elle a accepté cet hommage comme les femmes ont coutume de le faire, avec aisance, avec bonne grâce, mais sans en être touchée, et comme une chose qui lui était naturellement due. Je quittai l’Angleterre pour atteindre à un poste élevé dans ma carrière, avant d’oser lui offrir ma main. Je brave les dangers, je m’expose à la mort, je risque ma vie dans les marais fiévreux de l’Afrique pour obtenir l’avancement auquel je n’aspire que pour l’amour d’elle, et je l’obtiens. Je reviens alors pour lui tout donner, ne demandant en retour rien que de pouvoir reposer mon cœur fatigué dans la contemplation de ses charmants attraits. Et ses lèvres, les lèvres que j’avais baisées en partant, me disent qu’un autre homme a dérobé ma place dans son cœur. Je ne dis que peu de mots après avoir entendu cet aveu, et je la laissai pour toujours. Un temps pourra venir, lui dis-je, où je vous pardonnerai; mais l’homme qui m’a dérobé ma place dans votre cœur regrettera le jour où vous et lui vous êtes rencontrés pour la première fois. Ne me demandez pas quel est cet homme. Je suis encore à le découvrir. La trahison est restée secrète. Personne ne pourrait me dire où je le trouverai; personne ne pourrait me dire qui il est. Mais qu’importe! quand j’aurai triomphé de mes premières angoisses, je pourrai m’en reposer sur moi-même; je pourrai être patient et attendre mon heure.
--Votre heure?... quelle heure?...
--L’heure où moi et cet homme nous nous rencontrerons face à face. Car, je le savais dès lors, je le sais maintenant; c’était écrit dans mon cœur dès lors, c’est toujours écrit dans mon cœur: nous nous rencontrerons, nous nous connaîtrons l’un l’autre! C’est avec cette profonde conviction que je me suis engagé comme volontaire dans cette expédition, comme je me serais engagé dans toute autre entreprise qui aurait pu m’offrir des travaux, des fatigues, des dangers, comme refuge contre les souffrances qui me poursuivent. C’est avec cette profonde conviction, qui ne m’abandonne pas, que je vous dis qu’il m’est indifférent de rester ici avec les malades ou de partir avec les valides, car je vivrai jusqu’à ce que j’aie rencontré cet homme! Le jour où nous devrons régler nos comptes est fixé. Ici, environné de ces glaces polaires, comme sous l’atmosphère brûlante des tropiques, dans un combat comme dans un naufrage, au milieu des ravages de la famine comme au milieu de ceux de la peste, seul, parmi des centaines de morts qui m’entoureront, je vivrai! Oui! je vivrai pour voir arriver un jour! Je vivrai pour attendre ma rencontre avec un homme.»
Il s’arrêta tout tremblant de la tête aux pieds, l’esprit en proie à cette terrible superstition qui le dominait. Crayford recula d’horreur, en silence. Wardour remarqua ce mouvement et en fut blessé. Il en appela, pour justifier sa conviction longtemps caressée, à la connaissance que Crayford avait acquise de son caractère.
«Regardez-moi! lui dit-il. Voyez comme j’ai vécu et me suis fortifié, malgré cette douleur poignante qui me rongeait le cœur, malgré les vents glacés du nord qui m’assaillaient au dehors! Je suis le plus robuste d’entre vous tous. Pourquoi? J’ai lutté contre des fatigues qui ont couché à terre les hommes les plus endurcis aux fatigues de toute l’expédition. Pourquoi? Qu’ai-je fait pour que mon cœur ait battu avec plus de force, pour que mon sang ait circulé avec plus de chaleur dans toutes mes veines, jusqu’à ce moment et sous ce climat, qu’ils ne l’ont jamais fait au milieu des brises salutaires de mon pays natal? A quoi ai-je été réservé? Je vous le répète, à voir venir un jour, à me rencontrer avec un homme!»
Il s’arrêta encore, et alors Crayford prit la parole.
«Richard, dit-il, depuis que nous nous sommes vus pour la première fois, j’ai eu confiance en la bonté de vos instincts, malgré vos rudes dehors; j’y ai eu confiance fermement, sincèrement, comme aurait pu y avoir confiance votre propre frère. Vous mettez aujourd’hui cette confiance à une difficile épreuve. Si votre ennemi m’avait dit que vous ayez jamais tenu le langage que vous venez de me tenir, que vos yeux aient jamais eu des regards pareils à ceux que j’y vois maintenant, je lui aurais tourné le dos comme à l’auteur d’une vile calomnie contre un homme équitable, brave, loyal. Oh! mon ami, mon ami, si vous croyez que j’aie jamais bien mérité de vous, rejetez, je vous en prie, ces pensées loin de votre cœur! Regardez-moi avec le regard franc d’un homme qui a renoncé à toute idée de vengeance. Ne permettez pas que revienne jamais le temps où je ne pourrai plus tendre la main que je tends aujourd’hui à l’homme que je puis encore admirer, au frère que je puis encore aimer!»
Le cœur qu’aucune autre voix ne pouvait toucher, entendit cet appel. Ces farouches regards, cette voix rude s’adoucirent sous l’influence de Crayford. Wardour laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
«Vous avez plus de bonté pour moi que je ne le mérite. Changeons de sujet et ne revenons plus sur celui-ci. Travaillons, Crayford. Le travail est le véritable baume de notre vie. Le travail détend les muscles et réchauffe le sang; le travail qui fatigue le corps repose l’âme. N’y a-t-il rien ici que je puisse faire? Pas de bois à couper? Pas de fardeau à transporter?»
La porte s’ouvrit au moment où il faisait cette question; Bateson, chargé de transformer le bois de lit de Frank en bois à brûler, entra avec sa hache. Wardour, sans lui dire un seul mot, lui arracha la hache de la main.
«Pourquoi faire cette hache? demanda-t-il.
--Pour démolir le bois de lit de M. Aldersley et en faire du feu, lieutenant.
--Je ferai cela à votre place; ce sera l’affaire d’un moment. Vous ne devez pas être en peine de moi, vieil ami. Je vais faire une bonne chose: je vais me fatiguer le corps pour me reposer l’âme.»
Ce qu’il y avait de mauvais dans ses instincts était visiblement subjugué, pour un temps, du moins. Crayford prit sa main en silence; puis, servi par Bateson, il le laissa se livrer à son travail.
La hache à la main, Wardour s’approcha du lit de Frank.
«Que ne puis-je, se dit-il, anéantir mes pensées comme je vais anéantir ce bois de lit.»
Il l’attaqua avec la hache en homme qui sait bien se servir de son instrument.
«Hélas! pensa-t-il tristement, pourquoi ne suis-je pas né charpentier au lieu d’être né gentleman? Une bonne hache, maître Bateson. Je me demande avec étonnement où vous avez pu la trouver. On dirait qu’il y a quelque chose dans ce manche qui vous force à travailler. Pauvre Crayford! ses paroles m’étreignent la gorge. Un excellent compagnon, un noble cœur. Arrière les pensées! arrière les regrets! Ce qui est dit est dit. Travaillons! travaillons! travaillons!»
Une planche après l’autre tomba sur le sol. Il rit en pensant combien il est facile de détruire.
«Ah! ah! jeune Aldersley! il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour démolir votre lit. C’est fini. J’en aurais fait autant de la hutte entière si j’avais eu la chance de pouvoir la traiter de même.»
Une longue pièce de bois tomba sous sa hache, pièce assez longue pour devoir être coupée en deux. Il la retourna et se baissa pour la regarder. Une chose attira son attention: c’était des lettres gravées dans le bois. Il les regarda de plus près. Ces lettres étaient superficiellement creusées et mal formées. Il put seulement déchiffrer les trois premières, et encore n’était-il pas sûr qu’il les lût bien. Elles ressemblaient à C. L. A., si tant est qu’elles ressemblassent à quelque chose. Il rejeta la pièce de bois au loin avec humeur.
«Au diable celui, quel qu’il soit, qui a choisi ce nom entre tous les noms du monde pour le graver là! Mais travaillons! travaillons!»
Il reprit sa hache et continua son œuvre.
Il coupa une autre planche.
Il s’arrêta et la regarda avec méfiance.
Des lettres y étaient aussi gravées. Les lettres F. et A. s’y laissaient lire.
Il posa sa hache à terre. Il s’éleva dans son esprit des doutes vagues qu’il ne fut pas capable d’éclaircir. L’état même de son esprit devint une énigme pour lui.
«Encore des lettres! se dit-il. Voilà à quoi cette jeunesse oisive emploie ses heures de loisir. F. A? Ces lettres doivent être ses initiales, Frank Aldersley. Qui a gravé les lettres de l’autre planche? Frank Aldersley aussi?»
Il rapprocha la pièce de bois qu’il tenait dans ses mains plus près du jour, et l’examinant plus attentivement il y vit encore deux lettres! Au-dessous des initiales F. A. il lut les lettres C. B.
«C. B., répéta-t-il en se parlant à lui-même. Les initiales de sa bien-aimée, je suppose. C’est naturel, à son âge!»
Il fit encore une pause. Puis, sur sa figure se laissa voir le signe extérieur d’une angoisse secrète qui le mordait au cœur.
«Son chiffre est C. B., dit-il d’une voix basse et brisée, C. B... Mais c’est Clara Burnham!»
Il resta, la planche dans ses mains, en répétant à plusieurs reprises ces mots:
«Clara Burnham!... Clara Burnham!...» comme si c’était une question qu’il s’adressât à lui-même.
Il laissa tomber la planche, et une pâleur mortelle envahit sa figure en un moment. Ses yeux errèrent au hasard entre les pièces de bois répandues sur le sol et le lit à moitié démoli.
«O Dieu! que vient-il de m’arriver!» murmura-t-il.
Il ramassa sa hache en poussant un cri étrange, un cri tenant le milieu entre la rage et la terreur. Il s’efforça avec fureur, avec désespoir, de poursuivre son travail. Il ne le put. Vigoureux comme il l’était, il ne put manier sa hache. Ses mains lui refusèrent leur service; elles tremblaient continuellement. Il s’approcha du feu, il essaya de les réchauffer, elles ne cessèrent de trembler; elles communiquèrent leur impuissance au reste du corps. Tous ses membres se mirent à frissonner... Il connut la peur... Ses propres pensées le glacèrent d’effroi.
«Crayford! cria-t-il, Crayford! venez ici, et allons chasser.»
Aucune voix amie ne lui répondit. Aucune figure amie ne se montra à la porte.
Un moment se passa, et il se produisit en lui un autre changement. Il reprit soudainement possession de lui-même. Un sourire, un sourire horrible, difforme, illumina lentement, furtivement, diaboliquement sa figure. Il s’éloigna du feu, mit doucement sa hache dans un coin, s’assit à son ancienne place, et s’abandonna à un accès de joie inspiré par l’espoir d’une prochaine vengeance. Il avait trouvé l’homme qu’il cherchait! Il l’avait trouvé au bout du monde, dans le dernier combat que les explorateurs des mers glacées du pôle livraient à la famine et à la mort!
Quelques minutes s’écoulèrent.
Il s’aperçut tout à coup qu’un courant d’air froid pénétrait dans la chambre.
Il se retourna et vit Grayford ouvrir la porte de la hutte. Un homme était derrière lui. Wardour se leva vivement et regarda par-dessus l’épaule de Crayford.
Était-ce bien l’homme qui avait gravé les lettres sur les planches? Oui, c’était Frank Aldersley!
«Encore au travail! s’écria Crayford en jetant un coup d’œil sur le lit à moitié démoli. Donnez-vous un peu de repos, Richard. Le détachement d’exploration est prêt à partir. Si vous désirez prendre congé de vos camarades, les officiers qui nous quittent, avant qu’ils ne se mettent en marche, vous n’avez pas de temps à perdre.»
Il s’arrêta court en disant ces derniers mots, et regardant Wardour en face, il s’écria:
«Bon Dieu! comme vous êtes pâle! Que vous est-il arrivé?»
Frank, qui cherchait dans son coffre quelques vêtements dont il pourrait avoir besoin durant son voyage, se retourna. Il fut frappé, comme Crayford l’avait été, du soudain changement qui s’était produit sur la figure de Wardour depuis qu’ils l’avaient quitté un moment auparavant.
«Êtes-vous malade? lui demanda-t-il. J’ai appris que vous faisiez la besogne de Bateson à sa place; vous seriez-vous blessé?»
Wardour détourna soudainement la tête pour cacher sa figure à Grayford et à Frank. Il tira son mouchoir de sa poche et enveloppa tant bien que mal sa main gauche.
«Oui, dit-il, je me suis blessé avec la hache. Ce n’est rien, n’y faites pas attention. La douleur physique me fait toujours une singulière impression. Mais ce n’est rien, vous dis-je, il n’y a pas lieu de s’en occuper.»
Il se tourna vers eux, et s’adressa à Frank d’un ton familier qui ne lui était pas ordinaire.
«Je ne vous ai pas répondu très-poliment quand vous m’avez adressé la parole, il y a quelques instants, je veux dire quand j’entrai ici avec les autres officiers du Wanderer. Je vous en fais mes excuses. Serrons-nous la main! Comment vous trouvez-vous? Vous êtes prêt à vous mettre en marche?»
Frank accueillit l’avance qui lui était faite si singulièrement avec une parfaite bonne humeur.
«Je suis charmé d’être de vos amis, monsieur Wardour. Je souhaiterais être aussi rompu aux fatigues que vous l’êtes.»
Wardour éclata d’un rire exagéré, joyeux, peu naturel.
«Plus fort, n’est-ce pas? Il ne faut pas penser à cela. Les dés auraient mieux fait de m’envoyer à votre place et de vous retenir ici. Je ne me suis jamais senti en meilleure santé dans toute ma vie.»
Il fit une pause, puis il ajouta en fixant Frank et donnant à sa voix une grande emphase:
«Nous autres hommes du Kent, nous sommes rudement charpentés.»
Frank fit un pas vers Wardour, attiré par un nouveau sentiment d’intérêt.
«Vous venez du Kent? lui dit-il.
--Oui. Du Kent oriental.»
Il se tut un instant, puis fixant de nouveau Frank, il ajouta:
«Connaissez-vous cette partie du pays?
--J’en connais quelque chose, répondit Frank. Quelques-uns de mes chers amis l’ont habité.
--Quelques-uns de vos amis? répéta Wardour. Une des familles du comté, sans doute?»
Quand il fit cette question, il tourna brusquement la tête. Il se trouvait placé entre Crayford et Frank. Crayford, sans prendre part à leur conversation, avait regardé et écouté ses paroles de plus en plus attentivement. Wardour s’en était aperçu et en avait été blessé, sans que rien en apparence justifiât son irritation.
«Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-il.
--Pourquoi ressemblez-vous si peu à vous-même?» répondit tranquillement Crayford.
Wardour ne répondit pas et renoua sa conversation avec Frank.
«Une des familles du comté, reprit-il, les Witherby de Jew Grange, je suppose?
--Non, dit Frank; mais des amis des Witherby, très-probablement: les Burnham.»
Ici, malgré ses efforts désespérés, Wardour ne parvint pas à se contenir. Il tressaillit violemment. Le mouchoir qu’il avait mal attaché autour de sa main tomba, et Crayford s’empressa de le ramasser en l’examinant avec soin.
«Voici votre mouchoir, Richard, dit-il; c’est singulier?
--Qu’est-ce qu’il y a de singulier?
--Vous nous avez dit que vous vous étiez blessé avec la hache?
--Eh bien?
--Il n’y a aucune tache de sang sur votre mouchoir.»
Wardour arracha le mouchoir des mains de Crayford.
«Pas de sang sur le mouchoir, se dit-il à lui-même. Il y en aura une ou deux taches quand Crayford le reverra.»
Il s’arrêta à quelques pas de la porte et dit à Crayford:
«Vous m’avez recommandé de prendre congé des officiers, mes camarades, avant qu’il ne soit trop tard. Je vais suivre votre avis.»
La porte extérieure s’ouvrit au moment où il mettait la main sur la serrure.
Un des quartiers-maîtres du Wanderer entra dans la hutte.
«Le capitaine Helding est-il ici?» demanda-t-il en s’adressant à Wardour.
Wardour indiqua Crayford d’un geste.
«Le lieutenant vous le dira», répondit-il.
Crayford s’avança et questionna le quartier-maître.
«Qu’avez-vous à dire au capitaine Helding? demanda-t-il.
--J’ai un rapport à lui faire. Il est arrivé un accident sur la glace.
--A l’un de vos hommes?
--Non, lieutenant, à l’un de nos officiers.»
Wardour, qui était sur le point de sortir, s’arrêta quand le quartier-maître fit cette réponse. Il réfléchit un moment. Puis il revint lentement vers l’endroit de la chambre où se trouvait Frank. Crayford indiqua au quartier-maître la porte latérale de la hutte.
«Je suis fâché d’apprendre cet accident, dit-il. Vous trouverez le capitaine Helding dans cette pièce.»
Pour la seconde fois Wardour, avec une persistance qui avait quelque chose de singulier, renoua la conversation avec Frank.
«Ainsi, vous avez connu les Burnham? dit-il. Qu’est devenue Clara à la mort de son père?»
La figure de Frank devint à l’instant rouge de colère.
«Clara? répéta-t-il. Qui vous autorise à parler de Mlle Burnham de ce ton familier?»
Wardour saisit cette occasion de chercher querelle à Frank.
«Quel droit avez-vous de me faire cette question?» répondit-il grossièrement.
Le sang de Frank bouillonna. Il oublia la promesse qu’il avait faite à Clara de tenir leur engagement secret. Il oublia toute chose, et ne considéra que l’insolence sans borne du langage et des manières de Wardour.
«Le droit d’exiger que vous la respectiez, reprit-il, droit que j’ai comme étant son fiancé.»
Les yeux vigilants de Crayford étaient toujours attentifs, et Wardour vit qu’il en était surveillé. Un mot de plus sur ce ton, et Crayford pouvait intervenir ouvertement. Wardour comprit encore une fois la nécessité de se contenir à tout prix. Il fit des excuses exagérées à Frank.
«Impossible de méconnaître un tel droit, dit-il. Peut-être me pardonnerez-vous quand vous saurez que je suis un des anciens amis de Mlle Burnham. Mon père et le sien étaient voisins. Nous nous sommes toujours traités comme si nous étions frère et sœur.»
Frank l’interrompit généreusement.
«N’en dites pas plus. J’ai eu tort. Je me suis laissé emporter. Veuillez me pardonner.»
Wardour le regarda avec un intérêt involontaire. Puis il lui fit cette étrange question:
«Est-elle très-éprise de vous?»
Frank éclata de rire.
«Mon cher camarade, lui dit-il, vous viendrez à mes noces, et vous en jugerez par vous-même.
--Aller à vos noces!...»
En répétant ces mots, Wardour jeta à la dérobée un regard sur Frank, que Frank, occupé à boucler son porte-manteau, ne remarqua pas. Mais Crayford l’aperçut, et l’expression de ce regard glaça tout son sang. En rapprochant ce que Wardour lui avait dit, quand ils étaient tous deux seuls, de la conversation que Wardour et Frank venaient d’avoir en sa présence, il ne pouvait en tirer qu’une conclusion: La femme que Wardour avait aimée et perdue était Clara Burnham. L’homme qui avait enlevé cette femme à Wardour était Frank Aldersley. Et Wardour avait découvert cela dans sa dernière rencontre avec Frank.
«Grâce à Dieu, pensa Crayford, les dés vont les séparer. Frank part avec l’expédition et Wardour reste avec moi.»
Crayford avait à peine eu le temps de faire cette réflexion et Frank d’adresser à Wardour son invitation inconsidérée, quand le rideau qui fermait la porte du fond fut tiré. Le capitaine Helding et les officiers qui devaient partir avec le détachement d’exploration entrèrent dans la grande pièce, prêts à se mettre en route. En voyant Crayford, le capitaine Helding s’arrêta pour lui parler.
«Je viens, lui dit-il, d’apprendre un accident qui réduit le nombre de nos explorateurs. Mon second lieutenant, qui devait en faire partie, a fait une chute sur la glace. A en juger par ce que le quartier-maître m’a dit, je crains bien que le pauvre garçon ne se soit cassé une jambe.
--Je le remplacerai!» cria une voix partie de l’extrémité opposée de la pièce.»
Chacun se retourna; l’homme qui venait de parler était Richard Wardour.
Crayford intervint aussitôt, d’un ton si véhément, que tous ceux qui connaissaient son extrême modération en furent étonnés.
«Non, dit-il, pas vous, Richard, pas vous.
--Pourquoi, pas moi? dit Wardour d’une voix sombre.
--Pourquoi pas lui, en effet? dit le capitaine Helding? Wardour est justement l’homme qui convient pour une expédition de longue haleine. Il est en parfaite santé, il est le meilleur tireur d’entre nous. J’allais précisément vous le proposer.»
Crayford manqua ici au respect qu’il témoignait habituellement à son supérieur. Il combattit ouvertement l’avis du capitaine.
«Wardour n’a pas le droit de partir comme volontaire, ajouta-t-il. Il a été convenu, capitaine Helding, que le sort prononcerait entre ceux qui partiraient et ceux qui resteraient.
--Et le sort a prononcé, s’écria Wardour. Vous imaginez-vous que nous allons en appeler de nouveau aux dés, et donner à un officier du Sea-Mew la chance de remplacer un officier du Wanderer? Il y a une vacance dans le détachement de notre bord, non dans celui du vôtre, et nous réclamons de remplir cette vacance comme il nous plaît. Je m’offre comme volontaire, et mon capitaine m’appuie. Qui a le droit de m’empêcher de partir, après cela?
--Très-bien, Wardour, dit le capitaine Helding. Un homme qui a le droit pour lui peut s’exprimer avec modération.»
Il se tourna vers Crayford et ajouta:
«Vous devez admettre vous-même que Wardour a raison en ce moment. L’homme qui nous fait défaut appartenait à mon commandement, et, en bonne justice, c’est à l’un de mes officiers qu’il convient de le remplacer.»
Il était impossible de pousser plus loin la discussion. L’esprit le plus lourd parmi tous les hommes qui étaient présents devait voir que la réponse du capitaine n’admettait pas de réplique. En désespoir de cause, Crayford prit le bras de Frank et tira celui-ci quelque peu à l’écart. La dernière chance qui lui restât de séparer ces deux hommes était de faire un appel à Frank.
«Mon cher enfant, dit Crayford, je dois vous adresser un mot amical au sujet de votre santé. J’ai déjà, il vous en souvient, exprimé mes doutes sur la question de savoir si vous êtes assez robuste pour faire partie du détachement des explorateurs. Je ressens ces doutes avec plus de force que jamais, en ce moment. Voulez-vous écouter le conseil d’un ami qui ne vous veut que du bien?»
Wardour avait suivi Crayford. Il intervint brusquement avant que Frank n’eût répondu.
«Laissez-le faire.»
Crayford ne prit pas garde à l’interruption. Il était trop sérieusement préoccupé du désir d’empêcher Frank de prendre part à l’expédition pour faire attention à ce que pouvaient faire ou dire les personnes qui l’entouraient.
«N’allez pas, je vous en prie, affronter des fatigues que vous n’êtes pas en état d’endurer.»
Il ajouta d’un ton suppliant:
«Votre place sera aisément remplie; changez de résolution, Frank. Restez ici avec moi.»
Wardour intervint encore. Il cria de nouveau à Crayford, encore plus durement que la première fois:
«Laissez-le faire.»
Toujours aveugle et sourd à toute autre considération, Crayford renouvela ses instances auprès de Frank.
«Vous avez avoué, il n’y a qu’un instant, que vous n’étiez pas endurci aux fatigues, lui dit-il. Vous sentez, vous devez sentir, combien votre dernière maladie vous a affaibli. Vous devez comprendre, j’en suis sûr, que vous êtes incapable de braver le froid et d’endurer de longues marches sur la neige.»
Irrité, au delà de toute expression, par l’opiniâtreté de Crayford, et voyant ou croyant voir dans la figure de Frank qu’il était près de céder, Wardour s’oublia au point de saisir Crayford par le bras et de tenter de l’entraîner loin de Frank. Crayford se tourna vers lui et le regardant:
«Richard, lui dit-il avec calme, vous ne vous possédez plus. J’ai pitié de vous. Lâchez mon bras.»
Wardour lâcha le bras de Crayford avec quelque chose qui ressemblait à la sombre soumission d’un animal sauvage envers son dompteur. Le moment de silence qui suivit permit enfin à Frank de parler.
«Je vous suis très-reconnaissant, Crayford, dit-il à celui-ci, de l’intérêt que vous me portez.
--Et vous suivrez mon avis? dit Crayford vivement et sans laisser à Frank le temps de finir sa phrase.
--Ma résolution est prise, mon vieil ami, répondit Frank avec fermeté et tristesse. Pardonnez-moi de vous désappointer. Je suis désigné pour faire partie de l’expédition; je suivrai l’expédition.»
Il s’approcha de Wardour; et, n’éprouvant pas le moindre soupçon à son égard, il lui frappa amicalement sur l’épaule en lui disant:
«Quand je me sentirai fatigué, vous m’aiderez, camarade, n’est-ce pas? Allons, marchons!»
Wardour prit son fusil des mains du matelot qui le portait. Sa sombre figure s’illumina soudainement d’un effrayant éclair de joie.
«Venez! cria-t-il, en avant sur la neige et sur la glace! Venez, où nul pied humain n’a encore passé, où nulle trace humaine n’a jamais été imprimée.»
Grayford fit aveuglément, instinctivement, un nouvel effort pour les séparer; les officiers, ses camarades, qui se trouvaient le plus près de lui, le forcèrent à reculer. Ils se regardèrent mutuellement avec inquiétude. L’impitoyable froid, frappant ses victimes de différentes façons, en avait atteint quelques-unes tout d’abord dans leur raison. Chacun aimait Crayford. Devait-il, lui aussi, prendre le triste chemin que d’autres avaient suivi avant lui? Ils le contraignirent à s’asseoir sur un coffre.
«Restez calme, vieux camarade, lui dirent-ils amicalement; restez calme.»
Crayford céda, torturé intérieurement par le sentiment de son impuissance. Que pouvait-il faire, au nom du ciel! Pouvait-il dénoncer Wardour au capitaine Helding sur la foi d’un simple soupçon, sans avoir seulement l’ombre d’une preuve à fournir pour appuyer son dire? Le capitaine se refuserait à insulter un de ses officiers, même en se bornant à lui faire connaître la monstrueuse accusation dont il était l’objet. Le capitaine supposerait, comme d’autres l’avaient déjà supposé, que la raison de Crayford faiblissait sous les atteintes du froid et sous les privations. Il n’y avait donc aucune espérance à concevoir, littéralement aucune espérance, que dans le nombre des membres de l’expédition. Officiers et matelots, tous aimaient également Frank. Aussi longtemps qu’ils pourraient mouvoir une main ou un pied, ils viendraient à son aide; pendant le voyage, ils veilleraient à ce qu’il ne lui arrivât aucun mal.
L’ordre du départ fut donné; la porte s’ouvrit; la hutte fut rapidement évacuée. Le détachement se mit en marche sur l’impitoyable neige blanche, au milieu do l’impitoyable obscurité du ciel. Les malades et les invalides, dont la dernière espérance de salut reposait sur les compagnons qu’ils voyaient s’éloigner, saluèrent tristement leur départ. Quelques-uns, dont les jours étaient comptés, pleuraient et sanglotaient comme des femmes. La voix de Frank tremblait quand il se retourna, à la porte, pour dire un dernier adieu à l’ami qui lui avait tenu lieu de père.
«Dieu vous bénisse, Crayford!»
Crayford se précipita à travers le groupe d’officiers qui étaient autour de lui et courut saisir Frank par les deux mains. Il les tint serrées dans les siennes; on eût dit qu’il ne voulait plus s’en séparer.
«Dieu vous conserve, Frank! Je donnerais tout ce que j’ai au monde pour partir avec vous. Au revoir! au revoir!»
Frank agita sa main, essuya les larmes qui remplissaient ses yeux, et se précipita hors de la hutte. Crayford lui rappela le dernier, le seul avertissement qu’il pût encore lui donner.
«Tant que vous le pourrez, Frank, tenez-vous au milieu du gros du détachement.»
Wardour, se mettant en chemin le dernier, et suivant Frank à travers les flocons de neige, s’arrêta et répondit à Crayford:
«Tant qu’il le pourra, il restera près de moi.»
SCÈNE TROISIÈME.
LA MONTAGNE DE GLACE.
Seul! seul! au milieu de la mer glaciale!
Le soleil se lève à demi voilé dans le triste ciel du pôle septentrional. Les froids rayons de la lune se confondant d’une façon étrange avec la lumière de l’aube naissante, revêtent les plaines de neige d’une teinte d’un gris livide. Une banquise, dans le lointain horizon, s’avance lentement vers le sud. Plus près, un courant d’eau libre roule avec lenteur ses vagues sombres au delà des limites de la glace. Plus près encore, et emportée à la dérive dans la même direction, une montagne de glace dresse ses pointes dentelées vers le ciel; d’un côté elle étincelle sous les rayons de la lune, de l’autre elle ressemble à un sombre spectre à peine visible sous une lumière pâle et cendrée.
A mi-chemin de la longue courbe que décrit la base de la montagne de glace, quels sont ces objets qui interrompent la monotonie désolée de cette scène? Dans cette effroyable solitude, doit-on s’attendre à rencontrer des signes qui révèlent la présence de l’homme? Oui! les lignes noires d’un canot qui a été halé sur le glacier flottant s’y laissent voir. Dans une cavité creusée derrière le canot, les dernières lueurs d’un feu mourant voltigent de temps en temps sur deux figures d’homme. L’un de ces hommes est assis, le dos appuyé contre un des côtés de la caverne; l’autre est étendu, sa tête reposant sur les genoux de son compagnon. Le premier est éveillé et réfléchit; le second, dont le pâle visage est tourné vers le ciel, est couché, endormi ou mort. Depuis bien des jours déjà ces deux hommes, succombant à la fatigue, ont été abandonnés comme perdus sans ressource par leurs camarades de l’expédition envoyée en quête de vivres et de secours par les naufragés du Wanderer et du Sea-Mew. Celui qui est assis et pensif, est Richard Wardour; celui qui est endormi ou mort est Frank Aldersley.
La montagne de glace flotte lentement sur la mer sombre qu’éclaire un jour blafard. De minute en minute les restes du feu s’éteignent. De minute en minute les morsures du froid se font de plus en plus sentir...
Wardour s’arrache à ses pensées et se lève. Il regarde la figure toujours incolore de Frank; il met la main sur son cœur. Ce cœur bat encore faiblement. Qu’on donne à Frank sa part de nourriture tenue en réserve dans le canot, qu’on le réchauffe avec ce qui reste de combustible, il pourra vivre encore. Qu’on l’abandonne là sans secours, et sa mort n’est qu’une question de quelques heures, peut-être de quelques minutes.
Wardour lève la tête de Frank et l’appuie contre la paroi de la caverne. Il entre dans le canot et en revient avec une bûche. Il se penche pour placer la bûche sur le feu et s’arrête. Frank rêve et murmure en rêvant. Le nom d’une femme sort de ses lèvres. Il est encore en Angleterre, au bal, et fait à Clara sa déclaration d’amour.
Une pensée homicide traverse l’esprit de Wardour et se reflète sur sa physionomie. Il se redresse, rapporte la bûche dans le canot. Sa vigueur est ébranlée, mais elle résiste encore. Ils approchent en flottant de plus en plus de la pleine mer. Il peut remettre à l’eau le canot sans aide. Il peut emporter avec lui la nourriture et le combustible qui leur restent. L’homme qui sommeille là, mourant, sur la glace, est l’homme qui lui a dérobé le cœur de Clara, qui a brisé le bonheur et l’espérance de sa vie. Il le laissera plongé dans son sommeil! Il le laissera mourir!
Voilà ce que l’esprit tentateur lui souffle à l’oreille. Wardour essaye de mettre le canot en mouvement... Il y réussit... Il en est le maître maintenant. Il s’arrête et regarde autour de lui. Près de lui la mer est libre de glaçons; à ses pieds est l’homme qui lui a dérobé le cœur de Clara. Le sombre reflet d’une pensée homicide s’accentue de plus en plus sur le visage de Richard. Il attend, les mains posées sur le bord du canot, il attend et réfléchit.
La montagne de glace flotte lentement sur la sombre mer. De minute en minute le feu se meurt et s’éteint. De minute en minute les morsures mortelles du froid s’emparent de plus en plus du malheureux Aldersley qui sommeille.
Wardour attend toujours, attend et réfléchit.
SCÈNE QUATRIÈME.
LE JARDIN.
Le printemps est venu. La brise d’une nuit d’avril redresse les feuilles des fleurs endormies. La lune règne en souveraine dans un ciel sans nuage et sans étoile. Le calme de ces heures nocturnes s’étend partout, sur la terre et sur la mer.
Dans une villa, sur le rivage occidental de l’île de Wight, les portes vitrées qui donnent dans le jardin sont encore ouvertes. La lampe, protégée par un abat-jour, brûle encore sur la table; une dame est assise près de cette table et lit. De temps en temps elle regarde dans le jardin et arrête ses yeux sur une jeune fille, vêtue d’une robe blanche, qui se promène lentement sur la pelouse, à la douce clarté de la lune. Les chagrins et l’attente ont imprimé leurs traces sur le visage de la dame. Non-seulement ses rivales, mais encore ses amies, qui naguère encore l’admiraient, s’accordent maintenant à dire qu’elle a l’air fatigué et vieilli. D’autres, plus indulgentes dans leur jugement, prétendent avec raison que ses yeux, sa chevelure, sa grâce simple et l’ampleur de ses mouvements n’ont presque rien perdu de leurs charmes. La vérité, comme de coutume, se trouve entre ces deux appréciations extrêmes. En dépit de ses douleurs et de ses souffrances, Mme Crayford est toujours la belle Mme Crayford.
Le délicieux silence de cette heure avancée de la soirée est doucement troublé par la voix de la jeune fille qui se promène dans le jardin.
«Mettez-vous au piano, Lucie. C’est une soirée faite pour la musique. Jouez quelques morceaux qui soient dignes d’une telle nuit.»
Mme Crayford se retourne vers la cheminée et regarde à la pendule.
«Ma chère Clara, il est plus de minuit. Rappelez-vous ce que le docteur vous a dit. Vous devriez être couchée depuis une heure.
--Une demi-heure, Lucie! Je ne vous demande qu’une demi-heure encore. Voyez le clair de lune sur la mer. Est-il possible d’aller se coucher avec une nuit pareille à celle-ci? Jouez quelque chose, Lucie, quelque chose qui s’adresse à l’âme et l’élève vers le ciel.»
Tout en formulant cette prière qu’elle adresse avec instance à son amie, Clara s’avance vers la fenêtre du salon. Elle aussi a beaucoup souffert des peines incessantes d’une longue attente. Sa figure a perdu sa fraîcheur juvénile; nulle coloration délicate ne s’y fait plus remarquer lorsqu’elle parle. Les yeux, d’une teinte si douce et qui ont gagné naguère le cœur de Frank, portent maintenant l’empreinte d’une sombre tristesse. Au repos, ils n’ont que des regards obscurs et fatigués. Quand elle s’anime, ces regards semblent sauvages et inquiets, comme ceux d’une personne qui se réveille en sursaut d’un rêve qui la fait tressaillir. Vêtue d’une robe blanche, elle laisse flotter sur ses épaules ses cheveux bruns dont la nuance est si douce. Il y a quelque chose de fantastique et de surnaturel dans cette jeune fille, quand elle s’approche pas à pas de la fenêtre, sous la pleine lumière de la lune, en sollicitant un morceau de musique qui soit digne du mystère et de la beauté de cette nuit.
«Consentirez-vous à rentrer si je me mets au piano? lui demanda Mme Crayford. Il y a du danger, ma chérie, à rester dehors exposée à l’air de la nuit.
--Non! non! j’aime sentir cet air. Jouez, pendant que je reste ici à contempler la mer. Cela me calme; cela me ranime; cela me fait du bien.»
Elle retourna, semblant glisser comme un fantôme sur la pelouse. Mme Crayford se leva, mit de côté le livre qu’elle lisait. C’était un récit des explorations qui ont eu lieu dans les mers du pôle nord. Le temps n’est plus où ces deux femmes pouvaient s’intéresser à des récits qui n’avaient pas de rapport avec le sujet de leurs propres inquiétudes. Maintenant, quand toute espérance les a presque abandonnées; maintenant, quand les dernières nouvelles qu’elles ont reçues du Wanderer et du Sea-Mew, remontent à plus de deux ans, elles ne sauraient rien lire que des livres qui leur racontent les dangers, les découvertes, les naufrages, les sauvetages qui ont eu les terribles mers polaires pour théâtre.
Ce fut avec répugnance que Mme Crayford mit son livre de côté et ouvrit son piano. Le thème varié de Mozart en ut, était sur le pupitre. Elle joua, l’une après l’autre, les délicieuses mélodies, d’une beauté si simple et si pure, de cette œuvre sans prétention et sans rivale. A la fin de la neuvième variation, qui était le morceau favori de Clara, elle s’arrêta et tourna les yeux vers le jardin.
«Est-ce assez?» demanda-t-elle.
Elle n’obtint point de réponse. Clara s’était-elle assez éloignée pour n’avoir pas entendu cette musique qu’elle aimait tant, cette musique qui était si bien en harmonie avec la douce beauté de la nuit? Mme Crayford se leva et s’approcha de la fenêtre.
Non! la blanche forme de Clara est toujours debout sur la pente de la pelouse, le dos tourné à la maison, les yeux fixés sur la mer, dont les eaux à peine ridées s’étendaient jusqu’à la ligne obscure de l’horizon, qui est la ligne tracée par les côtes d’Angleterre.
Mme Crayford s’avance jusqu’au sentier qui serpente devant la fenêtre et appelle de nouveau.
«Clara!»
Point de réponse encore. Clara est toujours immobile à la même place.
Chagrinée, mais non alarmée, Mme Crayford rentre dans le salon. Sa triste expérience lui apprend ce qui est arrivé. Elle sonne ses servantes et leur recommande d’attendre dans le salon qu’elle les appelle; puis elle retourne dans le jardin et s’approche de Clara.
Morte pour le monde extérieur, comme si elle était déjà dans la tombe, insensible au toucher, insensible au bruit, sans plus de mouvement qu’une pierre, et non moins froide, Clara reste debout sur la pelouse; elle est éclairée par la lune et fait face à la mer.
Mme Crayford attend avec patience à côté d’elle le changement qui ne tardera pas, elle le sait, à se produire dans son état. Dans la catalepsie, comme quelques-uns appellent sa maladie, il y a cela de certain, que l’accès n’a qu’une durée, qui est toujours la même.
C’est ce qui arrive cette fois encore. Nul changement ne se manifeste d’abord dans ses yeux; ils sont toujours tout grands ouverts, fixes et vitreux. Le premier mouvement que fait Clara se produit dans ses mains. Elle les élève en l’air et les porte en avant, comme une personne qui marche dans l’obscurité. Un autre moment s’écoule et ses lèvres se meuvent à leur tour. Elles s’entr’ouvrent et tremblent. Encore quelques minutes, et des mots s’en échappent, lentement, l’un après l’autre, d’une voix sourde, et comme si elle parlait en dormant.
Mme Crayford tourne les yeux vers la maison. Une triste expérience lui faisait craindre la curiosité de ses servantes. La même expérience l’avertissait qu’il ne faudrait pas se fier à celles-ci, si elles étaient en position d’entendre les étranges paroles que Clara prononce durant ses accès. Une d’elles ne se serait-elle pas glissée dans le jardin? Non. Elles sont toujours dans le salon où elles ne peuvent entendre Clara, et attendent le signal qui leur dira que leur aide est nécessaire.
Se retournant de nouveau vers Clara, Mme Crayford l’entendit prononcer d’une voix sourde des mots qui se succédèrent de plus en plus rapidement.
«Frank!... Frank!... Ne restez pas en arrière... Ne vous fiez pas à Richard Wardour. Tant que vous pourrez, restez avec le gros du détachement, Frank!»
C’était l’avertissement donné par Crayford dans les solitudes de la mer glaciale, répété par Clara dans le jardin de la villa anglaise!
Elle se tait un moment, et dans ce moment sa vision change de scène. Elle voit Frank sur la montagne de glace, à la merci du plus impitoyable ennemi qu’il ait sur la terre. Elle le voit flottant sur la mer sombre, à travers un jour blafard.
«Éveillez-vous, Frank!... éveillez-vous et défendez-vous!... Richard Wardour sait que je vous aime... Il veut se venger et vous donner la mort!... Éveillez-vous, Frank!... Éveillez-vous!... Vous marchez à votre perte!...»
Un long cri d’horreur s’échappa de sa bouche, cri sinistre et effrayant à entendre.
«Il marche à sa perte!... murmura-t-elle encore. Il marche à sa perte!...»
Le nuage qui couvrait ses yeux s’évanouit, et ils se fermèrent. Un long frisson parcourut tout son corps. Une légère rougeur colora un instant ses joues pâles comme celles d’une morte et disparut ensuite. Ses jambes plièrent sous elle, et elle tomba dans les bras de Mme Crayford.
Les servantes, répondant à l’appel de leur maîtresse, la transportèrent dans sa chambre et la déposèrent sur son lit dans un état de complète insensibilité. Après une demi-heure ou un peu plus, ses yeux se rouvrirent, pleins de vie cette fois, et ils laissèrent tomber un regard languissant sur son amie assise près de son lit.
«J’ai eu un terrible rêve, dit-elle d’une voix faible; suis-je malade, Lucie? Je me sens bien faible!»
Tandis qu’elle dit ces mots, le sommeil, un sommeil bienfaisant et naturel, s’empare d’elle soudainement, comme il s’empare des jeunes enfants au milieu même de leurs jeux. Quoique la crise soit maintenant passée, quoiqu’il ne soit plus nécessaire de veiller sur elle, Mme Crayford garde toujours sa place auprès du lit, trop inquiète et trop attentive pour se retirer dans sa chambre.
Dans les circonstances précédentes, elle avait l’habitude de chasser de son esprit les paroles qui étaient sorties de la bouche de Clara pendant ses accès. Cette fois, elle fait d’inutiles efforts pour y réussir. Les paroles de Clara ne cessent de revenir à sa pensée. Vainement elle repasse dans sa mémoire tout ce que les docteurs lui ont dit en parlant de ce qu’éprouvait Clara pendant ses crises. Les craintes vagues qu’elle ressent de la perte de l’homme qu’elle aime se mêlent dans son esprit avec ce qu’elle lit constamment des épreuves, des périls, des sauvetages, dont les mers du pôle nord sont le théâtre. Les choses les plus étranges qu’elle peut dire ou faire, dans ses accès, doivent être toutes attribuées à cette cause et peuvent s’expliquer de la même façon. C’est ainsi qu’ont parlé les docteurs, et c’est ainsi, jusqu’à présent, que Mme Crayford a partagé leur opinion. Ce n’est que cette nuit que les paroles de la jeune fille ont retenti à son oreille avec un accent singulièrement prophétique et elle se demande:
«Clara est-elle en esprit auprès de ceux que nous aimons et qui se sont perdus dans les solitudes des mers du pôle? Ses yeux peuvent-ils voir les morts et les vivants égarés dans les déserts de la mer glaciale?»
La nuit s’est écoulée.
De près et de loin, le jardin de la villa présente l’aspect le plus gai et le plus charmant sous les rayons du soleil du midi. Tout autour, on entend les bruits joyeux qui témoignent de la vie et du mouvement qui y règnent. Du jardin de la maison la plus voisine, arrivent les voix des enfants s’abandonnant à leurs jeux. Le long de la route qui passe derrière cette maison, s’entend le roulement des voitures et des charrettes qui la parcourent. Sur la mer bleue, retentit au loin le bruit que font les palettes des roues des steamers en frappant l’eau, et les coups de piston de leurs machines, quand ces navires côtoient l’île en franchissant le détroit qui la sépare du continent. Sur les arbres, les oiseaux chantent gaiement au milieu du feuillage qui frémit sous la brise. Dans la maison, les servantes rient bien haut de quelque plaisanterie ou de quelque anecdote qui les réjouit pendant leurs occupations. C’était un moment plein de charme et de joyeuse animation.
Les deux dames étaient assises dans le jardin, se reposant d’une promenade qu’elles venaient d’y faire.
Elles échangèrent quelques paroles banales sur la beauté du temps, puis elles se turent. Gardant le souvenir de ce qu’elle avait vu pendant sa crise, comme on garde en général le souvenir de ce qu’on a vu dans un rêve, et prenant sa vision pour une révélation surnaturelle, Clara considérait maintenant dans son âme ses pressentiments les plus funestes comme autant de faits réalisés. Sa dernière et faible espérance de revoir jamais Frank s’était évanouie. L’intime connaissance qu’avait d’elle Mme Crayford faisait comprendre à celle-ci ce qui se passait dans l’âme de Clara, et lui disait que s’efforcer de raisonner sa jeune amie et de lui adresser de sages remontrances serait perdre volontairement son temps et ses paroles. La disposition où elle-même s’était sentie un moment, la nuit précédente, d’attacher une importance superstitieuse à ce qu’avait dit Clara pendant son accès, avait disparu avec le retour de la clarté du jour. Le repos et la réflexion l’avaient calmée et avaient rendu à son bon sens tout son empire. Sympathisant avec Clara en toute autre chose, elle ne partageait pas, quand elles étaient assises toutes deux sous les rayons d’un splendide soleil, son désespoir dans l’avenir. Elle, qui pouvait encore espérer, n’avait rien à répondre à sa jeune amie qui avait perdu toute espérance. Les minutes se succédèrent ainsi paisiblement, et les deux amies restèrent assises en silence à côté l’une de l’autre.
Une heure s’écoula, et la cloche de la porte de la villa se fit entendre.
Toutes deux tressaillirent, toutes deux savaient ce qu’annonçait cette cloche. C’était l’heure où le facteur apportait leurs journaux de Londres. Que de fois, dans le passé, elles avaient déchiré la bande qui enveloppait ces journaux et regardé à la même colonne, avec la même impatience, mélangée d’espérance et de désespoir! Voilà aujourd’hui, comme hier, comme demain, si Dieu doit le permettre, voilà la servante avec les journaux de Lucie et de Clara à la main. L’une et l’autre feront-elles encore, aujourd’hui, comme elles ont fait tant de fois dans le passé?
Non! Mme Crayford déchire la bande de son journal, comme de coutume; mais Clara dépose le sien intact sur une chaise du jardin.
Mme Crayford regarde en silence à la place où elle regarde toujours, à la colonne consacrée aux dernières nouvelles de l’étranger. Au moment où ses yeux tombent sur la page, elle tressaille en poussant un cri de joie. Le journal s’échappe de ses mains tremblantes. Elle serre Clara dans ses bras.
«Ah! ma chérie! ma chérie! Voici de leurs nouvelles, enfin!...»
Sans répondre, sans laisser voir aucun changement dans sa physionomie, Clara ramasse le journal tombé à terre, et lit, en tête de la colonne, et imprimés en lettres capitales, ces mots: